Les toponymes "Saint-Martin"

dans nos campagnes

par M. Jean-Mary COUDERC, Maître de Conférences à l'Université de Tours


Nous avions, au départ, la volonté de mener nos recherches sur la Touraine, mais pour mieux embrasser le sujet, nous avons été amené à nous intéresser au Centre-Ouest, puis à l'ensemble de la France. Il y a donc dans cette recherche, trois niveaux d'intensité décroissante : la Touraine, le Centre-Ouest et la France. Ce travail doit beaucoup à Pierre Audin qui a étudié les fontaines guérisseuses (et en particulier les fontaines martiniennes) et les hagionymes tourangeaux.

INTRODUCTION: LA NATURE DE CES TOPONYMES

Ce travail convenait d'autant mieux à un géographe-archéologue que ces toponymes sont essentiellement liés à des éléments géographiques (sources, rivières, rochers, arbres, etc.) La plus grande partie d'entre eux correspond à des communes Saint-Martin, des paroisses, des bourgs, des quartiers et des hameaux. Des églises Saint-Martin ont donné leur nom à des paroisses dont certaines sont devenues des communes. Suivent des toponymes de bois, forêts, pièces de terre dont la plupart sont liés à des propriétés religieuses de communautés " Saint-Martin " qu'elles soient régulières ou séculières. Le cas est fréquent en Touraine pour des propriétés de la collégiale Saint- Martin de Tours. C'est encore le cas pour des ruisseaux, des étangs et pour un certain nombre de fontaines " SaintMartin ". La majeure partie des toponymes Saint-Martin s'appliquent par ordre croissant à d'anciens arbres, à des pierres (rochers, blocs dressés, pierres à cupules, mégalithes ... ) et surtout à des fontaines dont les propriétés curatives (imaginaires ou réelles) en avaient fait des sources cultuelles d'où leur christianisation. Celle-ci s'est faite peu à peu avec le patronage d'un saint - le nôtre en particulier - l'édification d'une croix, d'un oratoire ou d'une chapelle.

NOMS DE PAROISSES, DE VILLAGES ET DE PROPRIÉTÉS ECCLÉSIASTIQUES

Les paroisses et les bourgs Saint-Martin

En nous servant d'une part des annuaires diocésains et de l'autre de dictionnaires des communes de France du XIX' siècle (en particulier celui de Santini), ainsi que du recueil des codes postaux du Ministère de la Poste, nous avons réalisé trois cartes:

- la carte départementale du nombre des paroisses Saint-Martin en France (le nombre total oscillant selon les sources entre 3668 et 3675)1 (fig. 1) ;

- la carte du pourcentage départemental des paroisses Saint-Martin en France rapporté au nombre des communes (fig. 2) ;

- la carte de localisation des communes françaises (anciennes ou actuelles) où figure le nom de saint Martin (fig. 4).

Il y a entre ces trois cartes d'incontestables points communs et la technique cartographique, arme principale de géographe, permet comme souvent, de mettre l'historien sur la piste des explications.

(1) En comptant toutes celles qui se sont appelées un jour" Saint-Martin". En effet, certaines ont changé de patron au cours de l'histoire, ainsi l'église Saint-Martin d'Issoudun est-elle devenue Saint-Paterne après l'arrivée des reliques de ce saint vers 945-947.

Les paroisses

La figure 1 montre l'importance de ces vocables en Normandie, dans le "Nord" (au sens large) et dans les deux départements berrichons. Au contraire, ceux-ci sont peu nombreux en Bretagne. Cette province fut le domaine privilégié du prosélytisme des saints irlandais et bretons ; elle échappa à l'influence du pouvoir royal propagateur du culte de saint Martin comme saint protecteur du royaume.

La figure 2 exprimant des pourcentages par rapport au nombre total des communes maintient de fortes densités dans le Nord (plus de 15%) et fait naître des plages équivalentes en Berry et Normandie occidentale (Manche Ille-et- Vilaine-Mayenne). En fait, la carte des communes avec le nom de Saint-Martin (fig. 4) permet d'ajouter à ces mêmes zones denses le Calvados (14 communes). Les paroisses Saint-Martin se sont créées tôt au moment de la mise en valeur des territoires normands. L'abbaye Saint-Martin de Troarn, par exemple, avait entrepris le drainage des marais de la Dive. Le baptême des sites païens par le nom de saint Martin ou la création d'églises avec le saint comme patron, est le corollaire du très grand nombre de lieux sacrés païens que l'on trouve dans cette région. À l'opposé, la figure 2 montre la faiblesse des paroisses Saint-Martin à l'est et au sud-est de la France.

carte1

Figure 1.

Les bourgs Saint-Martin

Les églises Saint-Martin, baptisées assez précocement et souvent situées à l'écart des villages primitifs parce que proches d'un ancien site christianisé, d'une voie, d'un cimetière, ou liées à un couvent fondé à l'écart des hommes, se sont peu à peu entourées d'un habitat à l'origine des bourgs, au sens médiéval du terme. Les édifices dédiés à saint Martin ont été souvent suburbains et pour un grand nombre d'entre eux construits contre les remparts comme l'église Saint-Martin de Bayeux, Saint-Martin-des Champs d'Avranches et Saint-Martin-sur- Renelle (dont Grégoire de Tours [V, 21 dit que c'était un édifice en bois construit sous les murs de la ville).

Idem à Évreux, Argentan, Sées. Ce sont peut-être des emplacements à valeur de symbole : c'est aux portes d'Amiens ou de Paris que saint Martin a rencontré des pauvres.

carte2.carte3

Figure 2.(Pourcentages de paroisses "St Martin" rapporté au nombre de communes) Figure 3.(Carte de repérage)

Il en est de même pour des paroisses Saint-Martin à l'étranger, ainsi à Halberstadt en Allemagne où la paroisse Saint-Martin est en bordure du bourg cathédral. Certaines de ces appellations sont restées, ainsi le bourg Saint- Martin-des-Champs, à l'est de Morlaix, de nos jours englobé en ville comme Saint-Martin-des-Champs à Paris ou à Londres. L'actuelle commune de Saint-Martin-des-Entrées, aux portes de Bayeux, à deux pas des anciens remparts, indique la position de l'église primitive par rapport à la ville fortifiée du Moyen Âge. Citons encore pour la Touraine les bourgs de Saint-Martin-d' Étableau (actuellement Étableau, hameau du Grand-Pressigny) qui avait un autre nom significatif " Saint-Martin-du-Bourg-Neuf ", le faubourg Saint-Martin à Château-Renault et, non loin: Saint-Martin, faubourg oriental de Chaumont-sur-Loire. Hors de la Touraine, c'est le cas du Bourg-Saint-Martin de Vendôme, construit entre deux bras du Loir, au nord du castrum, de Lavardin, d'Angers, d'Étampes, de Soissons et de Saint- Martin- du-Bourg à Amiens.

Les noms de communes 2

Les noms des communes commençant par" Saint-Martin " étaient de 241 en 1875 et de 246 en 1997. Des communes ont changé de nom, d'autres ont perdu leur statut de commune, des fusions et des créations sont intervenues. En 1997, les noms de communes suivis de " Saint-Martin " (ou ceux qui renferment le nom du saint) sont de 54 environ.

En 1997, il y a donc en France 246 + 54 soit 300 communes sur 36 000, dont le nom est en totalité ou en partie celui du saint. La plupart sont des paroisses dédiées au saint dont le nom a persisté lors du passage au statut de commune.

(2) Nous avons dénombré toutes celles dont les noms comportent le vocable du saint ou le terme de " Martin " lorsqu'il se rapporte au saint de façon avérée.

La carte des communes " Saint-Martin " (fig. 4)

Elle met certes en jeu de petits nombres et présente moins d'intérêt qu'une carte de situation des paroisses. Toutefois, on retrouve des régions vides et des secteurs de fortes densités que l'on peut comparer avec leurs homologues des cartes 1 et 2. De plus, on croit déceler localement une certaine organisation des points en linéaments.

- Les régions vides. - Ce sont la Corse (l commune), la Bretagne (4) et une vaste région nord-est (exception faite de la Meurthe-et-Moselle). Celle-ci va de l'Ardenne à la Savoie; il n'y a pas de communes Saint-Martin en Moselle, dans les Vosges, le Haut-Rhin, la Haute-Saône et le Jura (alors qu'il y en a 12 pour la Saône-et-Loire).

On peut y ajouter, dans une moindre mesure, une région centrale allant de la Creuse au Puy-de-Dôme en passant par l'Allier.

- Régions à fortes densités. - Quatre se détachent: la Normandie, la Vendée-Deux-Sèvres, la Saône-et-Loire et le Bordelais-Périgord. Les trois premières sont des régions à fortes densités de sources guérisseuses et de pierres sacrées, où la christianisation a été plus poussée. La chapelle SaintMartin et la source du même nom sur l'oppidum celtique du Mont Beuvray en sont, en quelque sorte, le symbole. Dans le Bordelais-Périgord, des amis de Martin avaient organisé son culte.

carte4

Figure 4.

- Y a-t-il une organisation linéaire de certains points ? - Bien qu'il faille être excessivement prudent, la carte 4 donne l'impression que certaines communes s'alignent le long de certains itinéraires, en particulier : Abbeville- Rouen-La Ferté-Bernard, Orléans-Nevers, Chantonnay-Ruffec.

Il est difficile d'y voir avec certitude un axe de déplacement du saint ou de ses reliques ou une voie particulière de pèlerinage.

La comparaison entre les trois cartes

- Les points communs. - Pour la Normandie qui arrive en tête des régions denses, la carte 4 montre deux pôles très nets : le sud-est du département du Calvados et l'est de l'Orne d'une part, le sud du département de la Manche d'autre part. Les départements de la Manche et du Calvados détiennent d'ailleurs le record de France: 18 communes pour la Manche et 14 pour le Calvados; arrivent ensuite Il communes de Seine-Maritime réparties de façon éparse. Or, en 1960 comme en 1987, ces deux secteurs étaient exactement ceux de la plus forte pratique religieuse régionale (70 % et plus de pratiquants de t de 15 ans pour 100 habitants) comme le montrent les cartes 1 et 2 publiées par notre collègue Colette Müller dans Norois (1997, n' 174, fig. 1 et 2). La figure 6 de son travail montre que les saints guérisseurs du département de la Manche sont essentiellement groupés dans ce même secteur du sud du département. Ces zones ne vouent pas un culte particulier à saint Martin mais à tout un panthéon puisque 117 communes de la Manche sur 640 et 109 communes du Calvados portent des noms de saints ou de saintes.

Sur les trois cartes, les régions vides sont la Bretagne, déjà évoquée, le Sud-Est, particulièrement le Vaucluse, l'Alsace et la Lorraine orientale. Il semble que le culte de saint Martin ait peu pénétré en basse vallée du Rhône sous l'influence du monachisme des îles de Lérins peu favorable au saint à l' époque mérovingienne.

Entre les cartes 2 et 4 nous relevons une autre similitude : de nombreux toponymes disposés selon une diagonale nord-est-sud-ouest, disons de Reims à Bayonne en passant par Auxerre, Bourges, Limoges, Périgueux et Mont-de-Marsan.

On pense au déplacement des reliques de l'évêque sur le tronçon Bourges-Auxerre mais peut-on envisager la propagation des paroisses Saint-Martin sur un grand axe de déplacement voire de pèlerinage ? Il faudrait, à partir de nos observations, faire un nouveau travail sur l'âge des premières apparitions du nom de ces paroisses.

- Les points de désaccord. - On ne trouve pas, sur les cartes 1 et 2, les fortes densités exprimées pour le secteur Vendée-Deux- Sèvres sur la carte 4. Sur la figure 2, l'Indre-et-Loire et le Berry où séjourna le saint, ont des pourcentages élevés mais pas le département de la Vienne dans le même cas. La carte 4 ne confirme pas cette tendance. Nous avons noté 50 paroisses Saint-Martin en Touraine dont 48 en Indre-et-Loire sur un total de 296 communes actuelles, ce qui est un pourcentage important (16%).

Les toponymes liés aux propriétés ecclésiastiques

Sur 88 toponymes Saint-Martin en Touraine (carte n'5), la plupart des bois, forêts, prés, terres, pièces [de terre] et fermes Saint-Martin, mais aussi sans doute une bonne partie des sources Saint-Martin, ont pour origine des propriétés de Saint-Martin de Tours ou du moins de prévôtés qui en dépendaient. Il ne faut donc pas, sauf preuve particulière, considérer que tous les toponymes Saint-Martin affectés à des sources soient liés à un passage du saint ou à une christianisation de l'époque mérovingienne.

carte5

Figure 5.(Toponymes "Saint-Martin en Indre et Loire)

La fontaine Saint-Martin, au nord de la commune de Neuvy-le-Roi, faisait, ainsi que le bois Saint-Martin, partie d'un fief relevant de la Prévôté d'Oë : une dignité et un bénéfice créé en Il 19 et dépendant de la collégiale Saint-Martin de Tours. Cette prévôté possédait de nombreuses propriétés sur Neuvy-le-Roi, Neuillé, Chemillé, Bueil, Saint-Paterne, Sonzay et Notre-Dame-d'Oë. Or la liste des 88 toponymes Saint-Martin que nous avons relevés en Touraine montre que beaucoup se retrouvent dans ces mêmes communes:

- la Grange Saint-Martin et la chapelle Saint-Martin à Saint-Paterne;

- le bois et une source Saint-Martin à Neuvy-le-Roi;

- la fontaine Saint-Martin à Chemillé-sur-Dême;

- la prairie de Saint-Martin à Notre-Dame-d'Oë.

Il faut compter ensuite avec une autre prévôté de la collégiale : celle de Saint-Épain, où se trouvent non seulement une paroisse Saint-Martin mais encore une ferme Saint-Martin et le " Pas de saint Martin ", ce qui montre d'ailleurs que ce bloc à cupules (voir plus loin) n'a certainement pas été baptisé du vivant du saint.

Il y a ensuite les propriétés de Marmoutier: au Louroux, châtellenie de l'abbaye, on rencontre une ferme et un bois de Saint-Martin. Il faut ensuite noter les propriétés directes de la collégiale comme la terre " Saint-Martin de la Pile " à Cinq-Mars-la-Pile. À Restigné, ce sont la ferme Saint-Martin et les caves Saint-Martin en bordure du chemin de Saint-Martin ; or, SaintMartin-de-Tours était propriétaire des terres du bourg en 862 et l'était encore en 1438 (mais plus au XVIII' siècle). La rue Saint-Martin et la rue des fossés Saint-Martin à Ligueil nous rappellent à la fois que Saint-Martin de Tours possédait des domaines importants à Ligueil dès avant 775, et que cette paroisse a le saint pour patron.

On peut penser que la fontaine Saint-Martin à Nouans-les-Fontaines est en rapport avec le patron de la paroisse qui pouvait posséder des terres. La ferme Saint-Martin de Louestault ainsi que le Vau Saint-Martin, peuvent être mis en rapport avec la chapelle de Saint-Martin de Tours qui y possédait une rente.

Un certain nombre de toponymes Saint-Martin en France sont donc liés à des églises Saint-Martin, parfois pour des raisons de simple proximité, surtout en ville; ainsi à Paris: la rue Saint-Martin liée à l'emplacement de Saint-Martin-des-Champs et les Étuves Saint-Martin (disparues en raison de la construction du Centre Pompidou), liées elles-mêmes à la dite rue.

ARBRES, FORÊTS ET LANDES

D'assez nombreux vocables de hameaux et de communes ainsi que des toponymes épars évoquent des bois ou des arbres de saint Martin dont certains s'attachent à de vieux arbres encore visibles.

¥Les arbres de saint Martin

-Dans le cadre de la Touraine, nous avons relevé plusieurs cas intéressants

- un arbre disparu, sur la commune de Neuvy-le-Roi ;

- une citation de Rabelais évoquant l'ormeau de saint Martin à La Roche Clermault;

- "le marronnier de saint Martin" à Continvoir.

Nous ne savons pas si l'arbre de saint Martin à Neuvy-le-Roi se trouvait près de la fontaine du même nom, au nord de la commune. La tradition le désigne comme un arbre dont l'écorce avait des vertus curatives.

- Dans le chapitre 36 de Gargantua, le héros vient au secours de son père attaqué par Picrochole :

Trouvant en son chemin un hault et grand arbre (lequel communément on nommoit l'arbre de sainct Martin pour ce qu'ainsi estoit creu un bourdon que ,jadis sainct Martin y planta) dist " Voici, ce qu'il me failloit, cet arbre me servira de bourdon et de lance ".

Ce texte est intéressant à plus d'un titre. D'abord, il existe bien un Carroi de l'Ormeau de saint Martin à La Roche-Clermault (à une intersection du CR 53 de Fontenay à La Valchère [ancienne route de Chinon]) ; un arbre y a été replanté en 1972.

L'histoire du bourdon de saint Martin a été introduite dans la légende de saint Martin par Péan Gâtineau, tourangeau, auteur de la " Vie de saint Martin [vers n' 2258 à 2323]. Cette légende est censée se situer à Argy (Indre) les bourdons de saint Brice et de saint Martin plantés en terre deviennent des arbres pendant le sommeil de saint Martin. Dans cette localité, on trouvait en effet, au Moyen Âge, les " deux arbres de saint Martin le-Riche ". L'auteur ajoute que quelques temps après, un paysan qui avait coupé l'un de ces arbres avait été puni par un grave accident. La symbolique de cette légende est instructive. La malédiction divine s'abat sur ceux qui touchent à un arbre de saint Martin mais c'est là une tradition païenne que l'on rencontre encore au Moyen Âge pour la protection des pierres sacrées et des mégalithes.

Il y a donc une possibilité que ces arbres aient été des descendants ou des remplaçants successifs d'arbres sacrés voués à un culte païen qui aurait perduré. Le nom de saint Martin leur aurait été donné pour les christianiser.

Ce thème des bâtons qui prennent racine est un vieux thème du folklore d'une partie de l'Europe3. Sur le plan tourangeau, songeons à la légende d'Agnès Sorel qui se confesse à un ermite qui, pour l'écouter, a planté son bourdon en terre... la confession est si longue que le bourdon s'enracine donnant le grand houx qu'on put voir jusqu'à l'entre-deux-guerres dans le parc du château de la Cour-au-Berruyer à Cheillé!

Revenons un instant à Rabelais ; les 5 citations de saint Martin dans son oeuvre prouvent, par leur caractère allusif, que la légende du saint est familière à l'auteur et que ce dernier juge qu'elle est bien connue de ses contemporains. Ceci montre le niveau de popularité que conserve encore notre saint dans la première moitié du XVI' siècle (Gasnault P., 1984, p. 932).

-Le marronnier de saint Martin "-On appelle ainsi un très vieux châtaignier d'une variété sélectionnée pour la culture, situé dans les bois à 3 km au sud-sud-est de Continvoir, à l'est-sud-est du hameau de La Couardière, entre la Landaiserie et l'Aubinière, non loin d'un carrefour de chemins forestiers au nord de La Saurie - Coordonnées Lambert: X = 440,950 ;Y= 264,650; Z=87,50. Il mesure 11,50 m de circonférence, possède quatre rejets vivants dont le principal atteint 25 m de hauteur. Il y a deux et peut-être trois générations d'arbres l'une sur l'autre, ce qui en fait un sujet d'un âge certes difficile à estimer mais au minimum situé entre 250 et 300 ans.

Localement, on raconte que c'est l'arbre sous lequel prêcha le saint en 388 ; cette tradition a été matérialisée par un vitrail de l'église de Continvoir montrant le saint en train de prêcher sous un arbre (" sous un châtaignier ', disent les habitants). Jean Tulasne, de La Couardière, nous a confié que pendant la dernière guerre " les armes y furent mises sous sa protection" dans une cache du tronc creux.

Après la guerre, à La Blotterie, à Continvoir, fut arrachée une vieille châtaigneraie au sein de laquelle il y avait aussi un très vieil arbre que l'on nommait " le marronnier de saint Martin ".

-Les autres arbres de saint Martin. - Il n'est pas toujours facile de démêler la réalité et les légendes mais il aurait existé une épine noire de saint Martin à La Chapelle-Blanche-Saint-Martin, prunellier qui, selon la tradition locale, aurait fleuri en plein hiver lors du retour des reliques de saint Martin, ramenées d'Auxerre en 884 ou plutôt en 887. On retrouve la même légende pour le retour du corps du saint de Candes à Tours ; les épines noires auraient fleuri une deuxième fois lors du passage de la barque, en novembre (d'où " l'été de la Saint-Martin "). De là vient le nom de la commune de La Chapelle-Blanche devenue La Chapelle-sur-Loire et celui du port d'Ablevois4. (Alba via: la voie blanche) où selon la légende la nef aurait fait un arrêt. Près d'un oratoire, à l'est de l'église romane de Chabrol, à Saint-Patrice, un buisson d'épine noire refleurit, dit-on, à Noël. On l'appelle L'Épine de saint Martin ou l'épine miraculeuse de Saint-Patrice. Il n'y a, bien sûr, rien d'extraordinaire dans le refleurissement tardif des épines noires, de-ci de-là, certaines années.

Pour terminer, signalons que la tradition a parlé d'un chêne de SaintMartin à Neuilly-le-Brignon dont nous ne savons rien.

(3) À Stout dans le Lincolnshire, l'église saxonne a été fondée en 678 à l'emplacement d'un frêne correspondant à l'enracinement du bâton planté par sainte Etheldème, fondatrice du monastère d'Ely qui avait pris la fuite après une querelle avec son mari Ecgfrith de Northumbrie.

(4) Encore qu'en Touraine albus a en général donné " aube " ou " aubuis ".

-Hors de la Touraine

On relève au moins onze noms de communes5 où le vocable " Saint-Martin " est accompagné de dendronymes et aucun n'est moderne ; ils évoquent des essences très variées.

Parmi les arbres de saint Martin, certains étaient parfois associés à des fontaines comme à Coussac-Bonneval (87), à la chapelle Saint-Martin-du Fau à Nieul (87) ou à Vieux (14) où l'arbre Saint-Martin dominait la source. Les noms de villages "Saint-Martin" anciennement suivis d'un vocable concernant un ou plusieurs arbres ont quelques chances d'être liés à des arbres objets d'un culte païen et christianisés soit par saint Martin, soit vraisemblablement plus tard à l'aide de son nom. Certains arbres capables de rejeter ont pu vivre longtemps mais on sait aussi que des arbres populaires trouvent des successeurs au cours des âges6. À Saint-Martin-du-Tronsec près de Cosne (58), le nom ancien écrit " Troncsec " désignait un orme de saint Martin dont le dernier rejeton a vécu jusqu'au XIX' siècle. Cette expression montre qu'il y a eu une succession d'arbres. La légende locale dit que dans leur voyage vers Auxerre avec le corps de saint Martin pour échapper aux Normands, les moines, surpris par la nuit, auraient caché les précieuses reliques dans le tronc creux d'un vieil orme aux branches sèches. Ils auraient passé la nuit en prières et, au réveil, l'arbre aurait été couvert de rameaux verdoyants. On y éleva une chapelle, puis au XII è siècle un prieuré-cure dont le nom fut à l'origine du village actuel (Annales Martiniennes, n' 43, mai 1896, 1030- 1031).

En Normandie, nombreux sont les lieux-dits et communes où se trouvaient des arbres Saint-Martin comme en témoignent à la fois les toponymes et les légendes. Ainsi Saint-Martin-à-l'If (ancien prieuré de Saussemesnil- Manche), Saint-Martin-des-Chesnées, ancienne paroisse qui fut appelée Saint-Martin-le-Vieux jusqu'en 1822, actuellement comprise dans Saint-Martin-du-Tilleul (Eure)7.

(5) Noyers- Saint-Martin (60), Saint-Martin-aux-Arbres (76), Saint-Martin- Chennetron (77), Saint-Martin-de-Fraigneau (85), Saint-Martin-des-Faînes (85), Saint-Martin-des-Olmes (63, Saint-Martin-des-Noyers (85), Saint-Martin-du- Fresne (01), Saint-Martin-du-Tilleul (27), Saint-Martin-du-Tronsec (58), Saint-Martin-le-Pin (24).

(6) Nous en avons un bel exemple en Touraine avec le chêne de la Mariée à l'entrée Est des landes de Cravant ; il est porteur de traditions concernant le culte de la fécondité. Il y a une vingtaine d'années, un arbre jeune a été choisi et pourvu d'un panneau après que l'ancien, tout proche, eût été coupé parce que décrépit.

(7) Le docteur Jean FOURNEE (1963, p. 41) fait remarquer que nombre de paroisses normandes ou figurent le mot " tilleul " sont des paroisses martiniennes Le Tilleul-Fol-Enfant, Le Tilleul-Dame-Agnès, Le Tilleul-Lambert (dans l'Eure) et " Le Tilleul (en Seine-Maritime). Le tilleul est dans les pays nordiques (Suède surtout) un arbre sacré écartant les maléfices. Le recours à saint-Martin pour la christianisation de ces arbres sacrés est un fait intéressant.

¥Les bois et forêts " Saint-Martin

-En Touraine

Comme nous l'avons vu, une grande partie des toponymes "bois et forêts" sinon la totalité figurant dans la liste des 88 toponymes SaintMartin de Touraine s'expliquent par des possessions de la collégiale de Tours ou de prieurés Saint-Martin. La forêt de Saint-Martin sur le territoire de la commune de La Chapelle-Blanche appartenait à Saint-Martin de même que le bois de Saint-Martin (partie de la forêt de Bréchenay sur les communes de Cormery, Courçay et Esvres).

-Hors de Touraine

On compte en France 9 communes + une ancienne paroisse dont le nom évoque un bois ou des bois:

- Saint-Martin-du-Bois (33, 49 et 60)

- Saint-Martin-le-Beau (37) ;

- Saint-Martin-au-Bosc (76);

- Saint-Martin-de-Boscherville (76);

- Saint-Martin-du-Boschet (77);

- Saint- Martin-des-Bois (41 et 71)

- La Boissière-Saint-Martin (80) - ancienne paroisse.

Les " Bois de Saint-Martin " semblent correspondre à des propriétés de paroisses ou de communautés régulières " Saint-Martin ". Le bois SaintMartin (dans le parc du Montan) dans l'Yonne, dépendait sans doute de Saint-Martin-du-Puy (au sud d'Avallon). De même le bois de Saint-Martin à Moutiers, au sud de Briey (54), dépendait probablement de la communauté qui a donné son nom à la commune.

¥Le cas des landes

Depuis que nous nous sommes intéressé aux landes de Touraine et que nous avons montré, preuves archéologiques à l'appui, qu'elles correspondaient à une dégradation fort ancienne (poursuivie jusqu'au-delà du Moyen Âge), de la forêt primitive, nous avons remarqué qu'il existe quelques toponymes associant saint Martin et les landes dont les célèbres Landes de Saint-Martin à Saint-Patrice et les Landes de Saint-Martin à Neuillé-Pont- Pierre en Touraine8.

Il y a dans le reste de la France quelques noms de communes significatifs :

- Saint-Martin-de-Landelle (Manche), au sud-ouest de Saint-Hilaire-du-Harcouët;

- Saint-Martin -des-Landes (Orne), au sud immédiat de Carrouges

- Saint-Martin-la-Lande devenu " Saint-Martin-Lalande " (Aude), à l'est de Castelnaudary9.

D'autres saints sont, en France, associés à des toponymes évoquant des landes. Certaines sont d'anciennes propriétés boisées sur lesquelles des paroisses ou des communautés religieuses avaient organisé des défrichements ou des coupes, d'autres des surfaces plus ou moins enforestées, déjà attaquées, reçues en donation.

À propos de la commune de Sain t-Martin-de-Landelle, on a déjà remarqué (Fournée, 1963, p. 198) qu'elle jouxte la commune de Saint-Brice-de-Landelle comme si les deux paroisses avaient été mises sous le vocable des deux saints tourangeaux, soit en raison d'un miracle survenu là lorsque les prêtres envoyés à Tours par l'évêque d'Avranches pour ramener des reliques du saint, y passèrent (récit donné par Grégoire de Tours), soit plutôt, après la diffusion du récit de Grégoire. Le toponyme " landelle " est médiéval. On n'aboutit, en effet, à un stade de lande bien caractérisé dans le paysage - donc susceptible d'être désigné par un toponyme - qu'au terme d'une dégradation agricole (ou artisanale) assez longue de la forêt primitive.

(8) Ce toponyme est sans doute afférent à l'une des propriétés de la Prévôté d'Oe (dépendant de Saint-Martin-de-Tours) dans la paroisse.

(9) Il faudrait peut-être ajouter à cette liste " Martinvast" (50). Les " vat " (de Wastinia) sont des dégradations de type lande mais rien ne permet de rattacher le Martin en question à saint-Martin.

TERTRES, ROCHERS, PIERRES ET MÉGALITHES

¥Tertres et rochers

Un certain nombre de rochers, de hauteurs et de buttes portent le nom de notre saint.

-Les tertres

Il y a en France deux communes " Saint-Martin-du-Tertre " (89 et 95) et une appelée " Saint-Martin-du-Tartre " (71). On peut y rattacher 16 autres au nom comparable:

- La Motte-Saint-Martin (38)

- Mont-Saint-Martin (02, 38 et 54);

- Puy-Saint-Martin (26)

- Montmartin (60);

- Saint-Martin-des Puits (11) (en fait "des Puys" selon l'orthographe correcte du XIX' siècle [venant de Podium])

- Martinpuich (62) ;

- Montmartin-sur-Mer (50);

- Montmartin-en-Graignes (50)

- Saint-Martin-des-Monts (72);

- Saint-Martin-du-Mont (01, 21 et 71)

- Saint- Martin-du-Puy (33, 58).

 

Enfin, les deux communes de Saint-Martin-du-Fouilloux (49 et 79) sont associées à des hauteurs. Le second, au sud-est de Parthenay, est située à l'est du Terrier de Saint-Martin. La présence d'une église Saint-Martin solitaire à 800 m du centre du bourg, sur la pente d'un versant de l'Yonne dominant le village de Saint-Martin-du- Tertre près de Sens, montre que ce sanctuaire se trouve sur un très ancien site christianisé10. À Montmartin-en- Graignes (Manche), l'église Saint-Martin se trouve sur une colline à laquelle on accède par le "chemin de la butte de Saint-Martin".

En Touraine est attachée à la butte de La Garenne, à Gizeux, dite la butte Saint-Martin, une légende concernant saint Martin. Un des rochers qu'on y trouve est porteur d'une cupule (voir plus loin le rôle des cupules). Ces exemples pourraient donner quelque poids à l'hypothèse selon laquelle les buttes Saint-Martin possédaient ou possèdent encore des rochers à cupules, pierres, mégalithes, etc. jadis objets de culte que l'on a tenté de christianiser. Le nom du saint a pu rester quand l'élément auquel il était attaché a parfois disparu.

D'une façon générale, les tertres qui se détachent bien dans le paysage comme les " thureaux " du Bourbonnais, ont de fortes chances d'avoir été, antérieurement au christianisme, un site religieux ou d'habitat ancien. Le recours à saint Martin de son vivant ou a posteriori a pu participer à la christianisation des lieux.

(10) Ce qu'ont prouvé les fouilles qui, en 1984, ont montré qu'on y trouvait des établissements de La Tène ancienne, des tombelles ainsi que deux nécropoles mérovingiennes.

-Les rochers

On a donné le nom du saint à un certain nombre de rochers, parfois de grande taille ou de forme étrange. C'est ainsi qu'en Corse, région où il n'y a pourtant qu'une commune Saint-Martin, la légende lie notre saint à une grande barre rocheuse: le Capo Tafunato dans la région montagneuse du Niolu, au sud du Monte Cinto. À 2 343 m d'altitude, au-delà du niveau des bergeries, cette barre rocheuse est percée d'une superbe arche à travers laquelle on aperçoit la côte occidentale. On dit que c'est l'oeuvre du diable contrarié par Saint-Martin.

Ceci montre que les liens entre saint Martin et les pierres ne sont pas seulement liés aux cultes païens ardemment combattus, mais que la personnalité du saint, ses miracles et ses combats contre le diable qu'il était le seul à voir, en ont fait un personnage légendaire, un géant populaire en quelque sorte. C'est d'ailleurs ce que montre une autre tradition corse, dans la haute plaine où se trouve le lac de Nino : le diable installa sa forge au Monte Netto; occupé à labourer les champs avec une charrue géante qu'il avait fabriquée, il fut tourné en ridicule par saint Martin ; il s'échappa avec un rugissement féroce, laissant derrière lui un relief chaotique.

La Pierre Saint-Martin, à l'île d' Yeu, fait partie de ces roches naturelles en place ; on dit que saint Martin - de Vertou dans ce cas-là - aurait prêché depuis son sommet.

En région Centre, signalons le " Rocher de saint Martin ", masse de granite surplombant la rive gauche de la Creuse, au-delà du moulin de la Prune à Ceaulmont (Indre).

-Les blocs de pierre et les rochers à cupules

Pour nombre de pierres Saint-Martin et pour des mégalithes du même nom, la présence de cuvettes naturelles liées à l'origine géologique des blocs ou à l'érosion, semble avoir été partie inhérente du culte voué à ces pierres et, par voie de conséquence, de leur christianisation postérieure. Nous savons qu'il y a eu un culte des cupules et que l'homme en a même creusées, régulières celles-là, jusqu'aux XI'-XII' siècles. De tels cultes peuvent encore exister. Ainsi en Haute-Vienne, à côté de la fontaine SaintMartin de Vicq-sur-Breuilh où les rhumatisants viennent individuellement, à une certaine période du mois de mai, pour guérir leurs maux, se trouve, au-delà de la rivière large de deux mètres, un grand rocher situé sur la commune du Château-Chervix. Ce rocher présente une cupule ronde toujours pleine d'eau (" quel que soit le temps qu'il fait" [sic]) et une cuvette où les malades mettent la tête pour guérir. Ceux-ci déposent ensuite des objets : épingles à cheveux par exemple11, ou pièces de monnaie ; pour ceux qui ne peuvent se déplacer, on fait de même, ainsi que pour les animaux malades (abandon de licols ou de chaînes). Comme il arrive malheureusement de nos jours, un acte de vandalisme a provoqué, il y a deux ans, des destructions qu'il a fallu réparer. Le rocher est pourvu d'une croix et d'une tablette où l'on peut déposer et allumer des bougies. " Il était d'usage de déposer des pièces dans les cavités des pierres Saint-Martin à Pitres, à Radepont et à Saint-Cyr du Bailleul ', (J. Fournée, p. 56).

(11) Ces épingles semblent être plus des offrandes que des ex-votos symbolisant une affection capillaire guérie. En 1855, à propos de la fontaine Saint-Martin proche du polissoir de Saint-Cyr-du-Bailleul,H SAUVAGE écrivait déjà (Bull.Monum. XXI, 1855, p. 260): En témoignage de reconnaissance, ils [les campagnards] y laissaient autrefois quelques liards ; aujourd'hui, ils y font seulement le sacrifice de quelques épingles .

-Le cas des mégalithes

Les mégalithes, objets de cultes divers à l'époque néolithique et à l'Âge du Bronze et pour certains d'entre eux (dolmens sculptés et stèles) à l'Âge du Fer, ont très longtemps gardé dans nos campagnes, une valeur cultuelle, même s'il y a eu modifications des croyances ou des pratiques. Cela explique d'une part, les réactions et le comportement de saint Martin et d'autre part, celui de ]'Église en général à l'égard du culte des pierres. Les preuves que nous en avons proviennent de l'archéologie et des canons des conciles de l'Église.

-L'apport de l'archéologie

L'exemple tourangeau du cimetière mérovingien de Sublaines autour d'un dolmen, loin du bourg, est un bon exemple de la survivance du culte des pierres. Gérard Cordier qui en a effectué la fouille, a montré qu'il y avait eu des pratiques d'offrandes et de bris rituel de poteries dans un rayon de quelques mètres autour du monument (G. Cordier, 1984, 149-151 et pl. XII). Manifestement, longtemps après la mort de saint Martin, ce dolmen conservait toujours un caractère sacré.

Citons quelques exemples comparables en France (il y en a beaucoup)

- le dolmen de Carande (Aisne) entouré de 300 tombes gauloises, 100 tombes gallo-romaines et 2 200 tombes mérovingiennes (Cordier, 1984,p. 151);

- le dolmen de La Madeleine à Gennes (Maine-et-Loire);

- le cimetière de Vaugouffard à Thoré-la-Rochette (Loir-et-Cher)

- celui de Taizé (Deux-Sèvres) près de 3 dolmens et de 2 tumuli.

¥Les canons des conciles

Du V' au IX' siècle, des édits royaux et les canons des conciles (en particulier Arles: 452, Tours: 567 et Nantes :568) fulminent contre le culte des pierres (et aussi des arbres et des sources ... ). C'est le cas de l'édit de Childebert (554) contre les idoles et les monuments de l'idolâtrie et d'une charte de Chilpéric. Les canons des conciles précités s'élèvent contre le culte des pierres et ordonnent de renverser celles auxquelles on rend hommage et de les enfouir de façon à ce que les fidèles ne puissent les retrouver. Celui d'Arles fait savoir aux évêques qu'ils se rendent coupables de sacrilège s'ils négligent d'extirper le culte des pierres. Celui de Tours "recommande au clergé de chasser de l' Église quiconque sera vu faisant devant certaines pierres des choses contraires aux principes de la dite Église". Le canon XX du concile de Nantes : appelle l'attention des évêques et de leurs serviteurs "sur des pierres retirées dans des lieux vénérés et boisés où l'on fait des voeux et porte des offrandes", et leur enjoint de" les renverser et de les jeter dans des endroits si cachés que jamais leurs adorateurs puissent les retrouver".

Saint-Martin a lui-même cassé ou fait casser de nombreux mégalithes mais cela n'a pu être fait partout. Le baptême et mieux encore l'édification d'une croix ou d'un oratoire, ont permis un transfert de culte.

Les habitants de Continvoir (37) montrent les débris d'un dolmen qui aurait été détruit par le saint en personne ; cette tradition, si elle était exacte, remonterait à la campagne de destruction des monuments paiens organisée par le thaumaturge et ses compagnons lors de ses sorties dans nos campagnes. Ce qui est intéressant, c'est que les trois pierres qui subsistent, au nord du terrain de sport de la commune (près d'un petit édifice isolé), sont perforées par de remarquables cupules naturelles.

La célèbre pierre de saint Martin à Brèches (37) (à 750 m au sud-est du bourg), ancien menhir sculpté érodé ou ancienne stèle de l'Age du Fer, comporte une grande cupule sommitale (ou la niche de scellement d'une ancienne croix) où, avant 1914 encore, les enfants trouvaient de la nourriture ou des pièces laissées en offrande par la population, survivance indiscutable du culte païen des pierres.

Ne pouvant tous les supprimer et les pratiques paiennes persistant, l'Église s'appropria les pierres en question en les christianisant. Elle attacha en particulier le nom de saint Martin qui avait initié cette lutte, à de nombreux menhirs et dolmens, christianisation parfois symbolisée par la gravure ou l'érection d'une croix comme pour "la Maison du Bon saint Martin " à Villepourçon (Nièvre). On raconte que le dolmen de Sainte-Gemme (Indre) est dit "La Pierre Saint-Martin " car le saint y étant monté pour prêcher, laissa sur la pierre l'empreinte de ses pieds, de son bâton et même des sabots de son âne. Abattu en 1873, ce dolmen est constitué d'une table de 4,50 ni de long, large de 3,80 m, épaisse de 0,60 ni qui, à son extrémité ouest, est percée de quelques dépressions. La tradition locale y voit les empreintes du sabot de la mule de saint Martin, du bâton et des pieds du saint qui s'était arrêté pour prêcher à Saint-Gemme alors qu'il évangélisait le Berry. Ayant vainement tenté de convertir au christianisme les habitants de la contrée, a écrit notre collègue et ami G. Coulon, le bon saint Martin voulut sans doute faire savoir à la postérité que le coeur des Brennous insensible à l'appel divin, était plus dur que la pierre.

 

LES EMPREINTES DU SAINT, DE SES ATTRIBUTS OU DE SA MULE

¥Les empreintes de la monture du saint

On connaît en France plus de vingt exemples " d'empreintes du pied de la mule, de l'âne ou du cheval de saint Martin " et aussi des choses plus curieuses comme l'empreinte " des fesses du cheval de saint Martin " à Anovillers (Somme). Ces empreintes sont des cupules naturelles ou des stries et cuvettes de polissage (voir plus loin le cas des polissoirs). On les trouve sur des mégalithes, des rochers, des blocs ou des polissoirs.

-En Touraine

On peut citer les " Pierres du Cheval " et de " la Mule de saint Martin " à Continvoir et à Sublaines; une ferme de la commune de Bléré a pour nom Les Petits Pas Saint-Martin ".

Sur la commune de Continvoir, mais dépendant de la propriété de La Beaugerie (à Avrillé-les-Ponceaux), il existe, en effet, au milieu de pins semés après un grand incendie (1959 ?), une pierre Saint-Martin où l'on voit en creux un fer du cheval du saint.

À la fin du siècle dernier, des monnaies étaient encore déposées dans les cavités de la Pierre du Pas de la Mule (ou du Cheval) de saint Martin à Sublaines pour combattre la stérilité. On y voyait l'empreinte du pied du cheval, celle du pas du saint avec sept perforations en cercle formant les clous de sa chaussure et celle du bout de son bâton (le bâton pastoral), soit 14 trous au total. Cette pierre, située en bordure de la route de Bléré à Loches, près de l'étang de Villaine, à 1,700 km au nord du bourg, a disparu, cassée, après agrandissement de la route12.

À Cinais, dans le Camp des Romains (camp de l'Age du Fer) existaient deux pierres dites " le Pas de la Mule de saint Martin " (qu'on peut encore voir) et le " Pas de saint Martin " ou les " Degrés de saint-Martin " (disparue).

(12) Elle était l'objet de processions religieuses sans doute depuis sa christianisation. La Touraine, elle-même, nous offre la preuve que d'anciens cultes paiens des pierres ont perduré jusqu'au XX' siècle. Ils perdurent encore dans certaines régions comme nous l'avons vu pour la Normandie.

-Quelques exemples dans d'autres départements

Les pierres avec empreintes de l'âne du saint sont nombreuses en France. Citons par exemple celle de Saint- Symphorien-sur-Couze (87), Bonnac (87), Larochemillay (58), Nieul-les-Saintes (17). Dans le département de la Vienne " Le Pas Saint-Martin " de Jardres est en fait celui de la mule du saint (une cupule de 0,12 m de profondeur et de 0,10 m de diamètre). On y menait les enfants dont la marche était tardive et on y voit les restes d'un oratoire. Dans le même département, le " chemin du Pas de la Mule " se trouve entre Saint-Benoît et Ligugé ; c'est sans doute le vieux chemin Poitiers-Ligugé qui s'appelle désormais le " chemin du Petit-Gué ". On y voyait sur la commune de Ligugé une pierre (disparue ?) qui portait le " Pas de la Mule de saint Martin " : l'empreinte du pas de sa mule faite, dit-on, lorsqu'il revenait d'Italie, à l'endroit où il rencontra saint Hilaire revenant du Périgord. Le nom du chemin était déjà connu en 1438.

¥Les empreintes du saint lui-même ou de ses attributs

Ce n'est pas une exclusivité martinienne comme nous le rappelle le Pas de saint Brice en Touraine.

-En Touraine

En dehors du Pas de saint Martin à Cinais, citons le Pas de saint Martin encore appelé le " Petit Pas de saint Martin " à Saint-Épain, près de la ferme Saint-Martin, bloc de grès de 2 m' avec trous et rainures situé à 2 km au sud-ouest du bourg. En fait, c'est un rocher qui n'a fait que remplacer la pierre légendaire (Il. Mauny, Bull. A. V.C., 1982, p. 863) désormais enfouie sous la chaussée de la route de Trogues, dans un vallon coupant le bois de Boizé vraisemblablement emprunté par un vieil itinéraire13.

(13) D'après la légende, il s'agirait de l'empreinte du sabot de son cheval : l'évêque passait sur la route de Saint-Epain à Tromes lorsque son cheval heurta une pierre de son sabot qui laissa l'empreinte appelée " Pas de saint Martin ".

-Les empreintes de saint Martin dans le reste de la France

Dans le département voisin de la Vienne, il existe au moins quatre " Pas Saint-Martin " ou " Pas de saint Martin " dont l'un protégé par une chapelle. La chapelle du Pas de saint est située à 23 km du sud-est de Poitiers sur le territoire de Valdivienne (dans l'ancienne commune de Salles-en -Toulon). Elle se trouve d'ailleurs dans le " bois de saint Martin " parmi de vieux chênes. C'est une chapelle du XVII' siècle, pavée de carreaux parmi lesquels saille un bloc de calcaire poli par les frottements des pèlerins. Ce bloc porte une grande cuvette allongée de 0,35 m sur 0,18 m, accompagné d'une cupule de 0,08 m sur 0,12 m de profondeur. Aux XVII' et XVIII' siècles, un pèlerinage y avait lieu le dimanche après la translation de saint Martin. On mettait successivement dans la cuvette les pieds des enfants tardant à marcher et parfois ceux d'adultes touchés par les rhumatismes (Mineau et Racinoux, 176-178). La chapelle est située près d'un vieux chemin bordé de blocs et les assemblées qui se tenaient là les deux dimanches voisins de la Saint-Jean, indiquent qu'il s'agit d'une tradition gauloise et de la survivance d'un culte des cupules antérieur à saint Martin.

À Bignoux (86), on peut voir un rocher avec une cavité circulaire (0,12 m de diamètre; 0,40 m de profondeur) et une dépression en arc de cercle signalées par une croix de fer moderne. D'après Mineau et Racinoux (p. 174), on y conduirait encore des enfants ayant du mal à marcher.

Le Pas Saint-Martin à Liniers (86), est un bloc de calcaire situé dans un boqueteau et montrant une profonde dépression : l'empreinte du pied du saint. Le bois vient d'être coupé et la pierre cassée14 alors que vivent encore des vieillards qu'on y amena enfants pour qu'ils marchent plus vite. Il y avait pourtant, comme il arrive assez souvent pour des sites sacrés lion protégés, une tradition affirmant qu'un enfant qui avait fait ses besoins sur la pierre était mort rapidement... Le bois sacré (?) et la pierre si longtemps vénérée auront donc disparu à la fin du XX' siècle!

Les empreintes des Pierres Saint-Martin correspondent parfois à des attributs du saint ; ainsi à Pionnat (Creuse) peut-on voir sur un rocher les empreintes de son berceau et de son siège et à Linards (Haute-Vienne), celles de son siège, de son prie-Dieu et de son porte-chapeau!

Si l'on dresse un bilan de ces quelques exemples, on peut dire qu'on trouve sous tous les cieux et dans bien des religions, des empreintes sur des rochers d'un dieu ou d'un saint, ou de l'indirecte commémoration d'un événement resté très populaire. Ainsi, au milieu du transept de l'église abbatiale de Saint-Martin-aux-Jumeaux d'Amiens, peut-on voir un monument de marbre et de cuivre appelé le " Pas de saint Martin " qui marque, dit-on, l'emplacement exact du partage du manteau. En fait, l'archéologie a montré que l'emplacement réel de la porte orientale et de l'oratoire primitif était sur la petite place Saint-Martin, à Saint-Martin-du-Bourg. Ceci est la preuve, s'il en fallait une, que les " empreintes " sont des créations tardives forgées loin de tout contexte réel de souvenirs du passage du saint ou d'une tradition quelconque. Elles sont liées à l'imaginaire populaire et ce, dans tous les pays.

À Rome, par exemple, dans l'église de pèlerinage San Sebastiano alle Catacombe, une relique correspond à l'empreinte des pieds du Christ. Il l'aurait laissée lors de sa rencontre avec saint-Pierre quand celui-ci fuyait de Rome. En Inde, on conserve sur des pierres des empreintes de pas ou des pieds de Bouddha, dont l'une faite en quittant une ville qu'il fuyait. Dans un contexte semblable, les imaginaires indiens et romains ont fonctionné de la même façon. À Santa Maria Nuova de Rome, on peut voir en remontant de la crypte dans l'église, deux fragments de basalte scellés dans la muraille et sur eux des cavités rondes. Ce sont les marques laissées par les genoux de saint Pierre tandis que Simon le Magicien était emporté à travers le ciel. De la même façon voit-on dans les Vosges (vallée de Marmonfosse) l'empreinte de la tête de saint Jacques de Compostelle (une cuvette en forme de tête), là où il s'est reposé, etc.

(14) Par les travaux de débroussaillement du bois ; il ne reste plus qu'un bloc de 50 cm de côté, épais de 30.

 

LES POLISSOIRS

Parmi les pierres " Saint-Martin ", on trouve de nombreux polissoirs. Citons la Pierre de saint Martin à Luzillé (37), les Pierres de saint Martin à Orches et Sérigny (86), le Puits ou la Pinte de saint Martin à Corancez (28), les Pierres de saint Martin à Nottonville, Civry ou Villiers-Saint-Orien (28), le polissoir de Saint-Cyr-du- Bailleul (50) et bien d'autres encore en Normandie, Pays-de-Loire et région parisienne.

Il serait simpliste d'expliquer la naissance de ces toponymes par une destruction dont on ne voit pas traces. Le saint et ses affidés n'ont d'abord pu passer partout et sans doute pas en Normandie occidentale.

Dans De virtutibus sancti Martini ll, XXXVI, Grégoire de Tours relatant un miracle accompli à Avranches s'écrie à l'adresse de saint Martin: " Tu illustres par d'extraordinaires miracles les contrées où tu n'as jamais porté tes pas !" Par ailleurs, un tel baptême peut-il suffire à sanctifier un éventuel objet de culte païen ? N'aurait-il pas été plus simple de fracturer les blocs ou de les ensevelir ? On sait que plus de 300 menhirs alignés furent ainsi abattus autour de l'an mil sur le site des " Pierres Droites " dans l'actuelle lande de Monténeuf (35), au sud-ouest de Rennes, ce qu'ont prouvé des fouilles récentes ; on vient d'ailleurs d'en relever une quarantaine dont on avait retrouvé les anciennes pierres de calage. Autre contradiction que nous avons relevée à propos du polissoir de Saint- Cyr-du-Bailleul : on dit que les rainures sont autant de coups d'épée assénés par saint Martin pour exorciser la pierre objet d'un culte païen15 et pourtant les cuvettes s'appellent "les écuelles du diable". Dans nombre de cas, il apparaît que cuvettes et stries ont été attribuées à une intervention divine, ne fut-ce que par le biais de la foudre. Les appellations détaillées ou locales de ces blocs (même contradictoires) et les légendes qui y sont attachées, nous offrent des éclairages divers, certes, mais instructifs.

À Luzillé, en Indre-et-Loire, les rainures et les cuvettes de la Pierre de saint Martin ont été considérées comme des empreintes de pas (pour les cuvettes de polissage) ou des coups de baguette du saint (pour les rainures). Les deux groupes de cuvettes de polissage en éventail du dolmen de Thizay sont, pour la légende, l'empreinte des deux pieds du saint. Une commission " d'antiquaires " de la société des Antiquaires de l'Ouest qui se rendit à Cinais le 18 avril 1844, a rapporté (Jeannel, 1844-1846) la légende suivante: " Parti de La Roche-Clermault, le saint avait d'une enjambée, mis le pied sur une pierre du Camp des Romains : aussi voit-on sur cette pierre un trou qui est le pas de saint Martin [aussi appelé " pied " ou " siège "] ; d'un autre effort de jambe, il était arrivé à Thizé, debout sur une autre pierre, où se trouve en effet l'empreinte de ses deux pieds ". Saint Martin semble bien n'être ici qu'un substitut de Gargantua.

Au centre du polissoir de Corancez (28), la présence d'une grande cavité naturelle d'une soixantaine de centimètres de diamètre et d'une dizaine de centimètres de profondeur permettant de conserver de l'eau pendant plusieurs jours après une averse, offrait aux néolithiques, la possibilité de disposer d'eau pour lier l'abrasif ou nettoyer les pièces en cours de polissage. Cette cavité est intimement liée à l'appellation légendaire du monument: "Le Puits ou la Pinte de saint Martin ". Cette eau, dit-on, ne tarit jamais d'où l'aspect divin ou religieux (voire magique). Une autre légende évoque là encore, l'empreinte du sabot du cheval du saint. Enfin, pour d'autres polissoirs "Saint-Martin " d'Eure-et-Loir, on considérait l'eau des cavités comme buvable et peut- être lui attribuait-on des vertus thérapeutiques comme à Nottonville et Civry.

On voit combien les thèmes se superposent et Gargantua pourrait être à l'origine de légendes dont saint Martin ne serait que le substitut après christianisation des monuments païens.

La Société Archéologique d'Eure-et-Loir avait envoyé, il y a plus d'un siècle, un questionnaire sur les monuments mégalithiques. Quant à l' interprétation des stries de polissage, elle avait recueilli des réponses du genre : "saint Martin et son armée y affilaient leurs armes".

Les thèmes se superposent donc bien et les légendes trahissent des origines variées où saint Martin n'appareil souvent que comme un héros populaire parmi d'autres, comme César, les Romains, les Sarrazins ou les Anglais qui figurent dans les toponymes donnés à des camps et à des levées de terre, jadis énigmatiques, mais de nos jours reconnus comme néolithiques pour les uns, de l'Âge du Bronze, et surtout du Fer, pour les autres.

Dans le cas de la Pierre de saint-Martin à Saint-Cyr-du-Bailleul, ce polissoir était manifestement l'objet d'un culte païen. Il était aussi appelé: "la pierre qui coupe la fièvre ". Les habitants s'y rendaient au XIX' siècle encore (P. Sébillot, Folklore... Les Monuments, p. 93), dès qu'ils tombaient malades ou, s'ils n'en avaient pas la force, ils envoyaient à leur place un parent ou un ami. Ce dernier allait droit à la pierre sans détourner les yeux et en observant le silence le plus absolu ; il déposait une pièce de monnaie, faisait des invocations au saint puis continuait son chemin, marchant droit sans se retourner et sans prononcer mot jusqu'à l'extrémité du pré opposé à celle par laquelle il était rentré. Il devait regagner directement son domicile où dès son arrivée, il devait retrouver la santé.

On sait qu'on attribuait un pouvoir thérapeutique à l'eau dans laquelle avait trempé une pierre polie jadis considérée comme une pierre de foudre. On a pu faire un rapport morphologique entre les plages des cuvettes, douces au toucher et les pierres polies, et les rapporter comme elles à l'action de la foudre. Une telle pierre porteuse de marques divines apparaissait comme un objet sacré ; or saint Martin, faiseur de miracles, n'était-il pas le saint en liaison permanente avec le ciel, celui qui commandait à la foudre capable de démolir les temples comme celui de Levroux ou d'Amboise?

(15) On disait aussi que ces rainures étaient les traces de son fléau selon une tradition affirmant que saint Martin n'hésitait pas à se mêler aux paysans et à les aider dans leurs travaux.

LES SOURCES ET LES HYDRONYMES "SAINT-MARTIN"

La fontaine, souvent guérisseuse, est parmi les sites naturels de cultes paiens: les arbres, les pierres et les sources, celui auquel est le plus attaché le nom de l'évêque de Tours. Il y a sans doute un rapport entre les guérisons miraculeuses de saint Martin et les vertus que l'on prêtait à leurs eaux.

-La géographie des hydronymes Saint-Martin

Les fontaines sont de loin les plus nombreuses (cf'. P. Audin, 1986, 1994 et 1997). Nous dirons un mot des puits, ruisseaux, îles et ponts auxquels est aussi attaché le nom de l'évêque de Tours.

La répartition des sources Saint-Martin par régions

Avec 15 sources répertoriées (cf. carte n' 5), l'Indre-et-Loire arrive de justesse en tête des départements de la Région Centre devant le Loiret et ]'Indre, chacun avec 13 sources. P. Audin a noté que l'Indre-et-Loire n'occupe que le dixième rang national, loin derrière les 93 fontaines martiniennes de Normandie (dont 35 pour la Manche !). On en compte encore 33 pour la Haute-Vienne, 27 pour la Seine-et-Marne et 24 pour la Côte d'Or. On retrouve avec la Normandie, le Limousin et la Bourgogne, les trois grandes régions où dominaient les pierres, blocs ou rochers et les arbres " Saint-Martin ".

Huit communes ont un nom évoquant une fontaine Saint-Martin:

- Saint-Martin-des-Fontaines (Vendée), au nord-nord-ouest de Fontenay le-Comte ;

- Saint-Martin-de-Fontenay (Calvados), au sud de Caen;

- Saint-Martin-le-Bouillant (Manche) au sud-est de Villedieu

- Saint-Martin-de-Bonfossé (Manche) au sud-sud-ouest de Saint-Lô

- Saint-Martin-du-Vivier (Seine-Maritime) au nord-est immédiat de Rouen

- Saint-Martin-les-Eaux (Alpes de Haute-Provence);

-Fontaines-Saint-Martin (Rhône), près de Fontaines-sur-Saône;

- La Fontaine-Saint-Martin (Sarthe), canton de Pontvallain.

D'autres noms de communes évoquent des fontaines Saint-Martin sans pour autant porter le nom du saint, comme Leignes-sur-Fontaine (Vienne) ou Bellefontaine (Manche, canton de Juvigny-le-Tertre). Très nombreux sont, un peu partout, les hameaux, anciennes paroisses, chapelles ou lieux-dits évoquant une fontaine Saint- Martin. J.-L. Desplaces (1980-1986) a noté dans l'Indre, une fontaine Saint-Martin à 80 m de l'église de Vijon, une autre proche de l'ancienne église Saint-Martin de Tournon-SaintMartin et une dernière à une cinquantaine de mètres de l'église de Saint-Martin-de-Lamps (p. 18).

Puits, ruisseaux, îles et ponts

- Les puits. - Si les " puits " de Saint-Martin sont souvent les " puys (les hauteurs) donc orthographiés à tort, il y a des cas où l'on désigne ainsi des aménagements verticaux de sources ou de véritables puits permettant l'accès à l'eau potable comme le puits souterrain de Saint-Martin à Marmoutier dont l'entrée s'est éboulée en 1985...

Les " puits Saint-Martin " paraissent en général liés à des établissements antiques disparus. Il y a vraisemblablement eu interprétation légendaire ou religieuse de la nature de ces puits près de ruines dont on ne savait plus rien. Ceci montre que le baptême des sources par le nom de Saint-Martin a dû se faire tard et souvent spontanément par la population. Le puits SaintMartin de Saint-Pierre-du-Regard (Orne) alimentait probablement une villa romaine comme l'indique une tradition locale renforcée par les noms des pièces de terre riches en tuiles à rebords, entourant le point d'eau La Ville", "Sur la Ville" (P. Audin, 1994, p. 157).

La présence de puits dans les églises est nettement liée à la christianisation par ]'Église de puits ou de sources sacrées. C'est le cas à Chartres, dans t'église (disparue) de Saint-Sévère dans l'Indre ; à Thevet-Saint-Julien (Indre) ; Saint-Sulpice-de-Favi ères (Essonne), etc.

Les ruisseaux et étangs. - Certains ruisseaux Saint-Martin sont, indiscutablement, comme des bois, des landes ou des moulins du même nom, l'ancienne propriété d'une communauté religieuse ou d'une paroisse SaintMartin. Ainsi les ruisseaux de Saint-Martin de Neuvy-le-Roi et de Nouans-les-Fontaines et, dans l'Indre, le ruisseau Saint-Martin-d'Aize (près de Vatan) - section AV du cadastre de 1827. L'étang de Saint-Martin à Châtillon-sur-Indre (36) est une propriété de la paroisse Saint-Martin-de-Vertou et celui de Neuillé-Pont-Pierre (37), une propriété de la Prévôté d'Oë dépendant de Saint-Martin-de-Tours.

Les gués. - Dans nos régions, nous pouvons signaler le " gué de saint Martin " entre Thenay et Pontlevoy qui se trouve non loin d'un mégalithe: la Pierre de Minuit.

Les îles. - En Touraine, l'île- Saint-Martin de Rigny-Ussé est un hameau du bord de la Loire (face aux Trois-Volets), comme d'ailleurs l'îleSaint-Martin de Huismes (à l'ouest du précédent). Le nom vient de l'existence de bras de crue dont le comblement a rattaché les anciennes îles au rivage comme dans le cas du prieuré de Saint- Cosme à La Riche qui, sur les anciennes cartes, se situe dans " l'isle de Saint-Cosme ".

À Beaumont-village (37), le moulin de Saint-Martin est l'ancien " moulin de l'Isle " ou " de l'île Saint-Martin ". On l'appelle aussi " moulin de Beaumont " parce qu'il est situé dans le bourg. Notons encore, dans le Berry, « l'île Saint-Martin" à Saint-Maur, au milieu de l'Indre (à l'est du bourg).

Les ponts. - Il est possible que des ponts de Saint-Martin aient pu remplacer des " gués de Saint-Martin " sur un itinéraire où serait passé le saint (dans la réalité ou la légende). Les habitants de Saint-Hippolyte en Indre-et- Loire nomment les ponts qui traversent l'Indre et son bras de crue, sur la route qui regagne la RN 143 allant de Loches à Châtillon-sur-Indre : " les ponts de Saint-Martin ". L'explication est simple: ces ponts se trouvent à l'emplacement des "gués de Saint-Martin", sur la route qui mène à Saint-Martin-de-Bridoré, hameau actuel correspondant à l'ancienne paroisse de "Saint-Martin de Cerçay " qui possède toujours son église.

Il existe une commune de France associant l'évêque de Tours et un pont: " Pont-Saint-Martin ", au sud de Nantes (44) où la tradition dit que Saint-Martin a construit un pont sur l' Ognon. Il existe, par contre, plusieurs paroisses " Saint-Martin-du-Pont " dont celle de Rouen.

Des sources guérisseuses christianisées

Il ne fait pas de doute qu'un grand nombre de sources Saint-Martin soient des fontaines aux eaux curatives, objet d'un culte à l'époque gauloise ou gallo-romaine.

-Des sources guérisseuses

Sur les 204 sources martiniennes dénombrées par Pierre Audin (fig. 5) entre Loire et Seine, 67 possédaient jadis des " vertus médicinales " (donc le tiers). Sur les 216 dénombrées entre Loire et Garonne, il y en avait 75, soit un pourcentage identique (34 %).

Nous nous contenterons de développer un exemple de la Vienne, celui de la Fontaine Saint-Martin dite aussi la Font-Miraque, à Antigny (à l'est de Chauvigny, mais à proximité de la commune de Leignes-sur-Fontaine).

Plusieurs légendes rapportent que saint Martin est à l'origine de la source (Mineau et Racinoux, p. 321- 322) qui a toujours été considérée comme miraculeuse. Sur une colline, on peut voir un bloc parsemé de cupules naturelles et surmonté d'une croix, au pied duquel se trouve un petit bassin naturel. Au-delà du bassin, le lit du ruisseau qui sort de la source est barré par une dalle rocheuse avec plusieurs dépressions, dont deux circulaires (de 0,21 et 0,18 m de diamètre). La croyance populaire y voyait les empreintes du mufle, du sabot et de la corne du boeuf de saint Martin (qui était bouvier et qui voulait faire boire son boeuf). L'eau de la fontaine avait la réputation de guérir les fièvres malignes. Il était d'usage pour les pèlerins de glisser des pièces de monnaie dans les cavités de la stèle et cela n'avait pas encore cessé à la fin des années soixante. La source est désormais masquée par d'épais halliers.

-Des sources christianisées

Il semble que la dédicace à saint Martin des fontaines guérisseuses se place essentiellement du VI' au IX' siècle lorsque le culte de saint Martin devient populaire. Cette christianisation n'est pas le fait du hasard. Elle appartient à deux processus distincts se recoupant néanmoins : une christianisation officielle et cléricale et des baptêmes peut-être plus tardifs mais populaires, par déformation de noms, transferts d'identité et assimilations légendaires.

- La christianisation par les clercs. - Il semble que le clergé ait été souvent contraint par une tradition païenne solidement enracinée à accorder un patron à certains points d'eau vénérés localement et dont certains le sont encore. S'il était relativement aisé de détruire les temples, sans doute en mauvais état, avec l'appui du pouvoir civil et de la population, casser ou ensevelir un grand rocher ou combler une source était beaucoup plus difficile. On a donc usé de différents moyens suivant les cas : soit sanctifier un point d'eau proche de la source païenne afin de détourner les offrandes et les pratiques, soit tenter d'en empêcher l'approche en diffusant des interdits, soit en comblant la fontaine. Nécessité faisant loi, et le pape Grégoire-le-Grand ayant indiqué la marche à suivre, à l'orée du VI' siècle16, le mieux était de christianiser les pratiques et de construire un oratoire (fut-il de petite taille comme ceux des sources bretonnes) avec parfois la création ou l'adoption d'un interdit ou la reprise d'une rumeur tendant à éviter les profanations. Il est probable que le choix de saint Martin comme patron est lié à des phases de grande popularité du saint ou à la proximité d'une église martinienne.

-La christianisation populaire. - Lorsque saint Martin, du fait du développement des légendes et du succès de son culte, devient comme Gargantua et plus tard Jeanne d'Arc, un héros populaire, le peuple diffuse spontanément son culte. La magie curative d'une source, d'un arbre ou d'un rocher a été mise sous son patronage, lui que l'église avait déjà désigné comme patron d'un certain nombre de sites comparables.

Dire que c'est le saint en personne qui a fait jaillir une source, c'est conférer à ses eaux un pouvoir miraculeux car les actes étonnants du saint prouvent sa constante intimité avec Dieu. Les noms doubles, voire triples de certaines sources, rapportés à saint Martin mais aussi à d'autres héros comme Charlemagne ou Gargantua (comme pour la fontaine de Grenier au pied du "Monument de Saint-Martin" à Doux [Deux-Sèvres]), nous paraissent très caractéristiques de ces attributions légendaires. À la source de Grenier, on soignait les yeux malades avec l'eau sulfureuse et on venait en pèlerinage demander la pluie. Des pièces de monnaie ont été encore vues de nos jours, dans la niche, sous la croix.

Les légendes et les contes populaires qui assoient la sanctification d'une source, intègrent des éléments locaux et des faits d'observation. Ainsi, comme à Brioude où l'on peut voir le sang du martyr dans la fontaine Saint Julien, les algues rouges des eaux calcaires de certaines sources tourangelles, (Hildenbrandia rivularis en particulier), sont-elles intégrées à la légende de saint Martin qui n'est pourtant pas un martyr. La fontaine de la Varenne à La Chapelle-Blanche (= la fontaine Saint-Martin), rougit encore du sang des coups qui lui furent infligés au lieu-dit Montfouet, puisqu'il y lava ses blessures. Idem à Esves-le-Moutier, dans la fontaine portant son nom, en face des "Fontaines Rouges" où l'algue en question est très répandue.

(16) " Ne supprimez pas les fêtes et les sacrifices... transporter-les seulement autour de la dédicace de l'église...afin que tout en conservant quelques-unes des joies matérielles de l'idolâtrie, les fidèles soient plus facilement amenés à goûter les joies spirituelles de la foie chrétienne".

LA SIGNIFICATION HISTORIQUE DE CES TOPONYMES

Leurs liens avec les établissements romains ou antérieurs

Avec le temps, avec ou sans tradition orale, telle ruine, tel champ plein de tessons ou de tuiles, tel puits ou telle fontaine ont servi de base à l'imaginaire populaire générateur d'une partie des toponymes. À Saint- Martin-Longueau, au centre-est de l'Oise, les fouilles gallo-romaines du Clos ont montré l'existence d'un viens du 1" au IV' siècle. Sur le Mont Beuvray, près d'Autun, à l'emplacement de la ville gauloise de Bibracte oubliée, dans un site devenu sauvage, se tenait une fois l'an, au XVIII' siècle encore, une grande foire héritière des foires gauloises, à deux pas de la chapelle SaintMartin élevée, dit-on, à l'emplacement d'un ancien temple et du "Pas de l'Âne ". Parmi les fontaines martiniennes liées à des sites antiques, citons : Bolbec (76), Bellême (61), Jussey et Noroy-lès-Jussey (70) et en Bourgogne: Fresnes (près de Montbard), Lantilly (près de Semur), Vannaire (près de Châtillon-sur-Seine) et Beire-le-Châtel (près de Mirebeau-sur-Bèze).

La survivance tardive des cultes païens

Saint Martin a représenté une tendance active de l'église mérovingienne contre la survivance des cultes paiens qui se maintiendra très atténuée jusqu'au-delà de la moitié de notre siècle. Cent-soixante-dix ans après la mort du saint, le concile de Tours " proscrit énergiquement la coutume d'aller porter des aliments aux morts et de se rendre aux pierres, aux arbres et aux fontaines, lieux choisis par les Gentils, afin d~v accomplir des rites impies ". Les mêmes termes seront repris à Auxerre en 585, à Tours en 813, à Paris en 829 et jusqu'en 1559 dans le diocèse de Chartres et 1565 dans celui de Cambrai.

À Beire-le-Châtel, la source Saint-Martin était encore fréquentée par les malades en 1960, celle de Saint-Martin- de-Buxeuil (Indre) en 1974 puisqu'on y a trouvé un talon du tiercé au pied de la statue de Saint-Martin; celle de Vicq-sur-Breuilh l'est encore.

P. Audin a rappelé le glissement phonétique Mars-Martinus; on pourrait voir dans le cheval, la mule ou l'âne de Martin, le cheval de Mars-Rudiobos et la symbolisation du dieu gaulois par son cheval. Martin a été à la fois militaire (il a détruit des temples manu militari) et agriculteur dans la mesure où il protégeait le bétail et les récoltes en faisant pleuvoir.

Enfin le Mars gallo-romain avait encore des rapports avec les eaux guérisseuses. La popularité de saint Martin dans les campagnes peut s'expliquer par un enracinement dans des traditions antérieures au christianisme. Ainsi dans la légende de Linards (87) le rocher jouxtant la fontaine martinienne a-t-il écrasé les trois filles du saint dont le culte aurait bien pu succéder ici à une triade de Mères gauloises...

Les grandes époques de naissance des toponymes "Saint-Martin"

Ces étapes sont liées au développement du culte et de la popularité du saint dans les campagnes, donc avec une certaine inertie par rapport aux initiatives épiscopales. En raison du dédain des évêques pour saint Martin et des résistances populaires, le V' siècle n'est pas le début de l'expansion du culte même si Perpet contribue, par la construction de la basilique, à préparer le terrain.

Le VI' siècle

C'est la première grande époque toponymique liée aux dédicaces d'églises. C'est le résultat d'une promotion générale du culte dans tous les niveaux de la société et à tous les échelons spatiaux: Touraine, Gaule, Europe. Grégoire de Tours publie ses Miracles, fait restaurer les peintures de la basilique et, à sa demande, une troisième vie de saint Martin voit le jour, celle de Venance Fortunat. En juillet 511, le concile d'Orléans gratifie le pèlerinage de Tours de pèlerinage de la Gaule tout entière. L'apogée de la période se place peut-être dans le premier tiers du VIF siècle, mais le mouvement ne ralentit pas dans les campagnes.

L'étape carolingienne

Une seconde vague de nominations martiniennes correspond à un nouveau développement du culte après la prise de pouvoir des carolingiens (période 697-701). Charlemagne développe le culte du saint à titre officiel dans son empire. Une nouvelle série de conciles stigmatise les cultes païens et, en raison des hauts faits de sa vie, l'évêque de Tours sert d'élément christianisateur tandis qu'il devient un héros populaire. Charles Lelong pense que certains indices tendent à faire croire qu'au IX' siècle, le saint est encore plus vivant dans le culte qu'aux VI e-VII e siècles. C'est la période où l'on abat des menhirs en Bretagne tandis que le Xe siècle voit une explosion de son culte en Allemagne et Hongrie.

Une troisième grande phase: les XI' et XII' siècles

Cette période est celle des pèlerinages et des cultes ruraux des toutes petites gens, des pauvres et des malades. Ces derniers sont attirés par les miracles de saint Martin. Auprès des sources et des rochers, bien des chapelles ne se construisent qu'à cette époque ou remplacent les oratoires carolingiens ou mérovingiens comme à Sain t- Lautent-de-Chambray. Nous devinons que des toponymes se créent seulement au XII' siècle dans les propriétés de Saint-Martin de Tours. En Sologne, où il n'y a que 14 paroisses Saint-Martin, plusieurs indices montrent leur caractère récent. À Gy (où se trouve une source Saint-Martin) existe, comme à Marcilly-en-Gault, une légende de saint Martin apiculteur; ce seraient les moines défricheurs de Pontlevoy qui auraient créé la paroisse au XIII' siècle.

Un culte du héros

Pour expliquer la diffusion des vocables et des toponymes Saint-Martin, on a jadis avancé des explications erronées. Ce fut d'abord Lecoy de la Marche qui, dans son ouvrage sur saint Martin (1895), vit dans les voyages du thaumaturge ou le déplacement de ses reliques, la cause de la prolifération des paroisses et des toponymes. Nous avons montré que souvent les paroisses les plus nombreuses sont là où il n'est probablement pas passé et que les régions qu'il fréquenta n'ont pas toujours les paroisses les plus abondantes. Pour rendre compte des densités les plus fortes, cet auteur a donné trop de crédit à des déplacements légendaires.

Ce fut ensuite Vidal de la Blache qui, dans son Tableau géographique de la France (p. 169) expliquait la popularité de la légende du saint par " le nombre et la fréquentation des voies qui convergeaient vers Tours " alors que pendant la période de développement du culte martinien, Tours n'était pas un noeud routier.

En fait, pendant la période mérovingienne et carolingienne, on assiste à un phénomène de mode ; il arrive que saint Martin remplace tardivement le premier titulaire de certaines paroisses. Sa vie même, sa lutte contre le diable, ses miracles, ceux qui se déroulèrent à son tombeau ou pendant le voyage de ses restes en Bourgogne et son retour, en ont fait un véritable personnage de légende. Beaucoup ont inconsciemment souhaité son passage dans leur propre village tout comme avec Gargantua ou Jeanne d'Arc. Légendes et traditions populaires ne naissent que dans le sillage des personnages de premier plan. Ainsi les uns l'ont vu passer en Bretagne (cf. le chemin de saint Martin à Plézien, 29), d'autres près de Nantes où il a construit un pont sur l'Ognon (Pont-Saint- Martin), d'aucuns lui attribuent comme à un géant, le " Saut de saint Martin ": une brèche dans un rocher dominant le val de Nantoux en Côte-d'Or. On dit, tout à côté, à Mavilly, qu'il a laissé dans un rocher le " puits de saint Martin ", un trou plein d'eau avec à côté les empreintes de son fouet et du pas de son cheval. La légende locale nous apprend que les paysans ont détruit eux-mêmes les idoles et qu'ils ont voulu détruire un temple. "Non", aurait dit le Pontife, " offrons-le au vrai Dieu comme un trophée conquis sur l'enfer" et depuis ce temps, le rocher est appelé " l'autel de saint Martin ". N'est-ce pas là la façon de faire fréquemment adoptée pour la christianisation: baptiser sans détruire ?

Cet exemple de brèche dans un grand rocher comme les deux brèches des montagnes corses est soit un amalgame entre la légende du saint et les traditions de Gargantua, soit une construction parallèle à celle du géant légendaire dont les racines sont antérieures au Moyen Âge. En Touraine ne dit-on pas que saint Martin [à l'instar de Gargantua] joue au palet avec les pierres du dolmen de L'Ile Bouchard ?

Martin, c'est le héros qui triomphe constamment du Malin, en Corse comme en Berry ou le diable appelé Georgeon est constamment roulé. On peut même se demander s'il n'y a pas eu confusion entre notre évêque et Merlin (l'enchanteur). Saint Martin est devenu, sans doute tardivement, un de ces héros populaires français à qui on a prêté des séries d'actes extraordinaires à travers les légendes qui ont suivi les baptêmes et expliqué à leur façon les toponymes. À ce stade, le fait religieux n'est plus que le cadre d'une manifestation épique de l'imaginaire populaire.

CONCLUSION

Outre quelques autres toponymes, il existe des noms communs faits à partir de celui du saint.

Le petit manteau de Martin, par exemple, la cappella, ou chape de saint Martin, donna son nom à la Sainte Chapelle de Paris où il était conservé comme une précieuse relique. De nos jours, les petites églises sont appelées " chapelles ", mot que la plupart des gens utilisent sans soupçonner qu'il remonte à Martin.

Saint populaire par excellence, héros du folklore religieux et rural, saint Martin a imprégné la vie de nos paysans qui ont donné son nom à des fruits (poires, pêches), des oiseaux (martin-pêcheur et martin-chasseur), à la rainette (martinette), à l'ours dressé, qui ont créé le " martinage " du vin (la dégustation du vin nouveau à la Saint- Martin), le mal Saint-Martin (l'ivresse), l'été de la Saint-Martin, etc. Le saint leur a souvent donné son nom17 et son prénom (c'est un anthroponyme très répandu, en particulier en Nivernais18) et a influencé leur vocabulaire. Le paysan a appelé son âne Martin et quand l'âge rend ses pas chancelants, il s'appuie sur son " Martin ", " le "Martin-bâton " dont parle La Fontaine " (Marcellin Lissorgues). Faut-il ajouter le " martinet ", le petit bâton qui contribua avec succès à notre éducation enfantine et qui manque désormais dans bien des foyers?

(17) Il y a 7000 foyers "Martin" en France.

(18) Ce pourrait être lié à l'évangélisation du saint.

 


Mémoires de la Société Archéologique de Touraine, Tome LXII, Année-1997

 

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