Note sur l'origine du nom de LIGUGE

(Extrait des Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest)

Dénomination isolée, Ligugé présente peu de prise à une interprétation certaine; mais les leçons nombreuses qui existent dans les divers manuscrits , et qui toutes, à l'exception de Goteloicacus et Lugduniacus, s'expliquent naturellement par les règles qui président à la prononciation des idiomes gaëliques , semblent, par leur variété même, devoir décider à accepter comme éminemment probable celle vers laquelle elles convergent. Ce motif nous a déterminés à les indiquer toutes à la fin de cette note. Ce nom signifierait Casulae, de Lugh , Parvus, et de Teach-

Tigh, Domus: casa (gallois et cornique ty, breton ti). Il convenait d'autant mieux à l'humble asile des solitaires de Ligugé, que ce fut là le caractère essentiel des premiers monastères. Dans l' Orient, ils avaient reçu par la même raison ceux de laures et de mandres, et les termes dont se sert Sulpice Sévère en décrivant celui de Marmoutier , fondé par saint Martin après sa promotion à l'épiscopat, pourraient être considérés comme la traduction exacte du mot Ligugé: de l'un à l'autré il n'y avait de différence que la grandeur de l'établissement: Ipse EX LIGNIS Contextam cellulam habebat: multi quidem è fratribus in eundem modum, plerique saxo superjecti montis cavato, receptacula sibi fecerant. Les variantes qui représentent le plus fidèlement les mots originaux sont: Locotigiagense, appartenant au chapitre 30 du livre IV de l'ouvrage de Grégoire de Tours sur les miracles de St Martin , et Locoteiaco, qui a été conservé à la fois dans un des manuscrits de la Vie de St Hilaire par Fortunat , et dans la transcription irrégulière qu'on lit dans celle de St Savin de Lavédan. Ces documents n'ont rien de commun : l'altération de l'un n'aurait pu en produire une dans l'autre : le copiste à qui nous devons le dernier comprenait si peu le sens de ce que sa main retraçait, qu'il écrit loco Tegiaco comme si c'eut été deux mots différents, dont le premier aurait été l'ablatif latin loco, et que le savant éditeur, le P. Labbe, voyant bien qu'il devait y avoir là erreur , a, dans l'impossibilité où il était de se rendre compte de la présence de la syllabe te, qu'il ne retrouvait pas dans l'orthographe ordinaire de ce nom , ajouté en parenthèse : Fortè Luco giaco. A ces circonstances qui garantissent la sincérité de ces sources , vient s'en joindre une autre non moins précieuse : c'est la variante qu'offre le texte de Fortunat dans l'édition des Ïuvres de saint Hilaire publiée par Gillot. On y lit : In vico Tegiaco nomine. La seconde partie du nom est restée là dans toute son intégrité, et il est visible que la suppression de loco n'est due qu'à une méprise pareille à celle que nous avons déjà rencontrée ; le copiste l'a confondu avec l'ablatif loco, et le jugeant être entre vico et nomine une redondance absurde, à cru devoir le retrancher. Les transcriptions Locodiaco, Legudiaco, etc. proviennent de l' affinité intime qui existe en gaëlique entre th-dh et gh.- Dh et gh sont complétement identiques : ils expriment, selon la nature forte ou faible de la voyelle qui les suit, un G extrêmement grasseyé ou presque un simple Y . Th a conservé devant les voyelles fortes la valeur de H aspiré ; devant les voyelles faibles il n'est plus que quiescent. Or , c'est une règle de la langue gaëlique, quand il y a combinaison de deux mots , le second reçoit l'aspiration . Ce serait donc Lugh-theach ou Lughthigh. La composition aurait été complétée par la désinence adjective ach, qui employée substantivement, donne naissance à des noms collectifs. L' O qui sépare les deux bases du mot n'est qu'une voyelle de liaison qu'a exigée le système romain de transcription,comme on le voit dans Caesarodunum , Augustonemetum., etc. Les variantes reposent toutes,sur ce que l'on a adopté tantôt l'orthographe correspondante aux radicaux, tantôt celle qui se rapprochait le plus de la prononciation. Tegiaco et Tyacus ne diffèrent que par la suppression de l'adjectif, quelle qu' en soit la cause. Lugh ne figure plus, il est vrai, en erse , mais son existence est démontrée par celle du premier comparatif lugha et du second comparatif lughaid, qui remplacent l' adjectif beàg, seul usité au positif. L'irlandais a Lugh - Lu . Cest certainement lui qui entre dans la composition du mot Lugdunum, parvus mons, en dépit de l'explication fabuleuse donnée par Plutarque d'après Clitophon : Lyon occupait dans l'origine la hauteur de Fourvières. Ce radical n'est point étranger aux dialectes kymris: si le breton ne parait pas le posséder, le cornique a Le, moindre , Lygha -- Lyha - Leiha, le moindre ; Lehy - Leihy , rapetisser, diminuer; le gallois en offre une réminiscence dans Lleiâu , amoindrir, Lleiad, diminution. Lugduniacus, qui signifie placé sur une petite montagne, et dont le sens est par là en désaccord complet avec la situation du lieu , n'est certainement qu'une transcription inspirée par le désir de donner à une dénomination peu connue une forme qui l'était davantage , et que, dans l' ignorance des localités , on se sera imaginé étre plus exacte. Goteloicacus n'a aucun rapport avec les éléments du mot Ligugé, et si cet endroit a jamais porté ce nom,, ce ne pourrait être qu' avant que les humbles cellules des disciples de Martin et l'éclat de leur vertu lui en eussent imposé un autre qui durera autant que vivra dans l'Europe le souvenir de ces mains saintes qui lui ont conservé les idées de dévoûment et de science.

Si cette explication était certaine, il en résulteraît un fait du plus haut intérêt , celui de l' existence de l' usage de la langue nationale en Poitou au IViè siècle, au moins dans les campagnes: ce serait un anneau de plus à ajouter à la chaine sans cesse interrompue des traditions éparses qui nous sont restées sur l' histoire de ses destinées sous la domination romaine.

Page d'accueil

FrancitéHit-Parade

Ligugé à l' époque Gallo-Romaine Epoque Mérovinginne Moyen-age Renaissance