JK- HUYSMANS A LIGUGE Extrait de la LETTRE DE LIGUGE N°46-47 .1954

Le 17 juin 1899, les habitants du village de Ligugé virent arriver les propriétaires d'une maison située à quelques minutes de la gare et du monastère, et dont on venait de terminer la construction. Cette maison était assez grande, bâtie en pierres blanches, et présentait la particularité de comporter, au rez-dechaussée, devant le jardin, une petite galerie d'arcades romanes avec des chapiteaux sculptés.

Des trois propriétaires, les deux premiers, M. et Mme Léon Leclaire, étaient des commerçants parisiens retirés des affaires qui venaient s'installer à Ligugé pour y finir leurs jours dans le voisinage du monastère. Le troisième était un homme d'une cinquantaine d'années, de taille moyenne, chauve, et portant une barbe poivre et sel soigneusement taillée en pointe. Il avait un regard inquisiteur, et ses yeux, par instants, semblaient s'allumer comme les prunelles d'un chat. Sur ses caisses, on pouvait lire le nom de<<Huysmans >>, précédé des énigmatiques initiales J. K. Qui était-ce?

Comme on l'avait vu l'année précédente au monastère, les jeunes ouvriers qui travaillaient à l'imprimerie de l'abbaye interrogèrent le P. Bluté, qui dirigeait leur atelier, on questionna le P. Prieur, Dom Chamard, le maître des novices, Dom Besse, et l'on sut bientôt que ce M. Huysmans, bien que d'origine hollandaise, était en réalité un Français, qu'il s'appelait.Georges Charles, ou plutôt Charles-Georges,comme tout le monde, mais qu'il avait trouvé bon de modifiier ses prénoms en ceux de Joris-Karl, en souvenir d'un oncle hollandais.

Lui aussi, il venait de prendre sa retraite, après avoir travaillé pendant trente ans au ministère de l'Intérieur, qu'il avait quitté l'année précédente, avec le grade de chef de bureau, et le ruban de la Légion d'honneur.

Mais ce n'était pas tout. Cet homme qui arrivait avec tant de caisses de livres était lui-même un écrivain, et les gens bien informés laissaient entendre qu'il avait composé une bonne partie de son oeuvre sur le coin de son bureau, au ministère, entre !'examen de deux dossiers plus ou moins urgents...

Dès sa jeunesse, il avait éprouvé le besoin d'écrire. En 1874, il avait alors vingt-six ans,il terminait la rédaction d'une suite de tableaux de genre, petits poèmes en prose où l'on sent l'influence de Baudelaire, et qu'il intitula Le Drageoir à Epices.

Il porta son livre à l'éditeur Hetzel, que connaissait sa famille. Le vieillard fut épouvanté par les audaces du jeune auteur, et par les libertés qu'il prenait avec la langue française; ce n'était pourtant qu'un début. Il s'écria que Huysmans était un << révolutionnaire, qui voulait recommencer dans la littérature la commune de 1871>>, et il lui rendit son manuscrit. Huysmans fit imprimer l'ouvrage à ses frais, et on en vendit... quatre exemplaires!

Encouragé par ce succès relatif, il se remit au travail, et les années suivantes voient se succéder romans et critiques d'art. Car, il ne faut pas l'oublier, Huysmans, autant qu' un romancier, est un critique, et les Salons offciels de õ879, õ880, õ88õ ,les expositions des Indépendants de õ880 et õ88õ, lui donnent l'occasion de se perfectionner, de rendre son style plus précis et de donner libre cours à sa verve.

Elle est féroce, sa verve, et elle fustige sans indulgence << la médiocrité des gens élevés dans la métairie des Beaux-Arts>>, tandis que les préférences du critique vont aux Indépendants. Et il faut bien reconnaitre, à soixante-dix ans de distance, que Huysmans, dans l'ensemble, a vu juste, et que seuls comptent encore aujourd'hui les Ïuvres et les noms qu'il a signalés à l'attention du public.

Et comme si ces articles agréssifs, ces expressions cocasses,ces descriptions truculentes ne suffisaient pas à déconcerter les lecteurs, Huysmans achève de les scandaliser par ses romans.

Le premier de ceux-ci, Marthe, histoire d'une fille, parut à Bruxelles en õ876, 1'auteur ayant craint de s'attirer des ennuis s'il le publiait en France. On se montre aujourd'hui plus accommodant, et il faut avouer du reste que le livre de Huysmans n'est pas bien méchant. Seulement, au lieu de jeter un voile sur les misères de ses personnages, et de se contenter d'allusions discrètes, il montre les choses telles qu'elles sont et les appelle par leur nom.

C'est ce que faisait alors, et non sans tapage, la jeune école naturaliste, dans le domaine du roman; et, de fait, voici Huysmans aux côtés de Zola: il publie dans le volume collectif des Soirées de Médan, Sac au dos, récit assez cru de sa contribution fort peu glorieuse à la guerre de õ870; il écrit un article élogieux et très intéressant sur L'Assommoir; il fait paraitre plusieurs romans naturalistes.

Le premier, Les Soeurs Vatard, raconte l'histoire de deux ouvrières brocheuses (la famille de Huysmans était propriétaire d'un atelier de brochage); viennent ensuite En Ménage, dont le titre indique assez le thème; A Vau-l' eau, que l'on pourrait intituler Les tribulations d'un malheureux célibataire en quête d'un restaurant; A Rebours, où l'on trouve la description des fantaisies coûteuses et extravagantes du neurasthénique Jean des Esseintes; En rade, récit des malheurs et des mésaventures de deux Parisiens à la campagne.

Puis il évolue. Avec A Rebours, il est parvenu à la limite, au << mur du fond >>, comme iI dira plus tard. Seulement, il ne s'en doute pas encore. Il a vaguement l'impression d' être dans une impasse, et il commence à porter ses regards ailleurs et à se laisser attirer par l'art religieux, en particulier par les vieilles églises de Paris, Notre-Dame, Saint-Séverin, Saint-Germain I'Auxerrois ou Saint-Merry.

Il y fait de fréquents pèlerinages, il s'attarde longuement à contempler les statues et les vitraux, ou simplement à méditer au fond de quelque chapelle solitaire.

Plus perspicace que lui, Barbey d'Aurevilly, dans une étude sur A Rebours, écrivait: << Après un tel livre, il ne reste plus à l'auteur qu'à choisir entre la bouche d'un pistolet ou les pieds de la croix.>>

Huysmans choisira les pieds de la croix, mais seulement huit ans plus tard, en õ892, et le chemin qui le conduira du naturalisme au surnaturel sera loin d' être le plus court: avant de retourner à Dieu, il rendra visite à Satan, ou, si vous préférez, avant d' arriver à Ligugé, il passera par Lyon.

Il n'y alla pas tout de suite. Il commença, par l'intermédiaire de Rémy de Gourmont, par entrer en relations avec des spirites; il participa à des séances d'occultisme, fit tourner des tables, s'aboucha avec des prétres dévoyés et, finalement, entra en correspondance avec le trop fameux abbé Boullan, de qui il pensait obtenir des docoments sensationnels pour le livre qu'il préparait sur le satanisme, Là-Bas.

Boullan habitait alors à Lyon. Ce prêtre, qui avait fait de brillantes études à Rome, où on l'avait reçu docteur en théologie, avait fondé en 1870 une revue intitulée: Les Annales de la sainteté au XIXé siècle. Boullan, qui s'occupait d'occultisme, de maladies étranges, d'exorcismes, de possessions démoniaques et de guérisons soi-disant miraculeuses, attira sur lui l'attention du cardinal Guibert, archevêque de Paris, qui le frappa d'interdit.

Sur ces entrefaites, le satanique Vintras, le prophète hérétique dont il est question dans La colline inspirée de Barrès, vint à mourir. Boullan, libre du fait de sa rupture avec l'Église, aspira à sa succession. Cela ne se fit pas tout seul; je vous fais grâce des maléfices, des malédictions, des envoûtements et des conjurations de toutes sortes auxquels se livrèrent, les uns contre les autres, les adeptes de Boullan et les Vintrasiens... Toujours est-il qu'au cours de l'été de 1891, Huysmans fit à Lyon, chez Boullan, un séjour de trois semaines.

Dans Là-Bas, il a laissé sur la ville une impression d'ensemble qui ne manque pas de pittoresque:<< Elle est célèbre par ses charcuteries, ses marrons et ses soies. Elle l'est aussi par ses églises, témoin Notre-Dame de Fourvières, qui ressemble, de loin, à une commode du XVIIIe siècle, les pieds en l'air. On y prie Notre-Dame d'ouvrir de nouveaux débouchés aux saucissons et aux soies; on la consulte sur les moyens de vendre les denrées défraîchies et d'écouler les pannes. >>

Huysmans habite donc rue La Martinière; il assiste aù sacrifice de gloire de Melchisédech; il se fait tirer la bonne aventure par une voyante; il va consulter un astrologue qui lui établit son horoscope à l'aide de fèves et de pois chiches. Il s'ennuie.ll souffre de la chaleur. Il est terriblement déçu, et il se demande s'il n'est pas tombé au milieu d'une bande de fous.

Plus tard, quand on lui parlait de ses expériences sataniques, il se montrait fort réticent, si bien qu'il est assez diffõcile de savoir s'il est demeuré simple spectateur, ou s'il a participé activement et dans quelle mesure à des évocations démoniaques.

Deux choses sont certaines: Huysmans a affirmé à plusieurs reprises que ce qu'il a décrit dans Là-Bas n'était << que fades dragées et plates béatilles,>> en comparaison des horreurs dont il avait été le témoin; et, d'autre part, cette expédition dans le domaine de Satan lui a fait pressentir le surnaturel.

Désormais, il a la certitude qu'il y a un monde invisible avec lequel les hommes peuvent entrer en communication et que du côté du démon, ces communications sont singulièrement décevantes. Peu à peu, une conviction s'imposera à lui; il n'y a qu'une mystique, et elle est divine.

Dés son séjour à Lyon, il en eut le préssentiment, et c'est de Lyon qu'il fit ce pèlerinage à La Salette dont il a donné plus tard, au début de la Cathédrale, une relation très remarquable. Ce pèlerinage, en lui révélant l'autre côté du monde invisible, le côté divin, l'impressionna vivement, et contribua à accélérer sa conversion.

Il était allé à La Salette en compagnie de Boullan et de la gourernante de celui-ci, Julie Thybaud. Mme Thybaud était une femme à moitié toquée, disent certains historiens, aux trois quarts, assurent les autres. C'était, en tout cas une personne peu banale. Elle arait parcouru, à pied, la moitié de l'Europe pèlerinant d'un sanctuaire à l'autre; elle se disait favorisée de révélations célèstes, prétendait converser familièrement avec les anges et les saints, et, chaque jour, dans sa chambre, devant <<sa petite autel>> ,comme elle disait, elle célébrait très secrètement une espèce de messe avec du vin rouge, sans autre assistant que le chat.

Quand Boullan mourut, en janvier I893, Huysmans recueillit Mme Thybaud, qui devint sa gouvernante. Elle est << Mme Bavoil>> , de la Cathédrale et de l'Oblat. Il lui a laissé son originalité, mais il lui a rendu la raison. Ajoutons que c'est indûment que Mme Bavoil figure dans l'Oblat, car elle ne vint jamais à Ligugé.

En effet, au moment où il s'apprêtait à quitter Paris, Huysmans se vit en butte aux assiduités d'une soi-disant comtesse espagnole, que dans sa correspondance il appelle << la Sol >>. Elle revenait toujours à la charge; elle faisait le siège de son appartement; elle le bombardait de télégrammes quand il était absent... Huysmans était exaspéré. Un jour, il s'aperçut que << la Sol >> avait une alliée dans la place, en la personne de Julie Thybaud. Furieux, il mit cette dernière à la porte. Quelques temps après, il eut regret de sa violence, et il lui assura une honnête pension qu'il lui fit servir jusqu'à sa mort.

Vous savez comment Huysmans se convertit à la Trappe d'Igny, près Fismes, en juillet õ892. Il était à peine rentré à Paris, qu'il songeait à la vie monastique. Au reste, cette pensée du cloitre lui était venue longtemps avant sa conversion: on la trouve déjà dans A Rebours où le solitaire des Esseintes s'installe dans une cellule, très confortable il est vrai.

Mais comment réaliser son projet ? La Trappe est trop austère: il a prés de cinquante ans, et sa santé est assez délicate; la Trappe est également trop peu intellectuelle, et il ne résisterait pas à un pareil régime. Les Bénédictins, eux, ont une observance plus douce; ils font une large place au travail intellectuel, ils aiment la liturgie, le chant, I'art sacré. Huysmans serait à l'aise chez eux; seulement, il perdrait sa liberté; il ne pourrait plus organiser son travail à sa guise, fumer ses innombrables cigarettes, ni, surtout, publier ses ouvrages, car il compte bien continuer à écrire, sans une préalable et rigoureuse censure. Que faire alors?

Peu à peu, à la suite dé diverses circontances, une solution moyenne s'esquisse: Huysmans ne sera pas moine, mais il s'installera dans le voisinage d'un monastère, et il vivra chez lui en tant qu'oblat.

Dans le livre qui porte ce titre, vous trouverez une longue dissertation historique sur l'oblature et son évolution. Il suffit de savoir que l'oblature est une chose fort souple, aux modalités très diverses dans ses applications. Les oblats sont des laïcs, qui tout en menant leur vie familiale et professionnelle, s'efforcent de participer, dans une mesure très variable du reste, à la vie spirituelle du monastère auquel ils s'agrègent: cela se réduit évidemment à peu de chose pour ceux qui habitent au loin, et peut comporter, pour ceux qui demeurent à proximité d'un monastère, l'asssistance plus habituelle à certains offices.

Ce point résolu, restait à découvrir le monastère idéal. Les uns, tel Saint-Wandrille, que l'on venait de restaurer en Normandie, étaient trop petits, et les moines en trop petit nombre pour pouvoir assurer un chant convenable et une liturgie solennelle. Solesmes, au contraire, était trop grand, et si les offices y étaient incomparables, les moines étaient trop nombreux au goût de notre candidat oblat; et puis, le village est minuscule, et Le Mans se trouve à cinquante kilométres.

Restait Ligugé. Le monastère n'était pas trop grand; les moines n'étaient pas trop nombreux, une cinquantaine, juste ce qu'il fallait. Le village offrait quelques ressources, et Poitiers n'était qu'à sept kilomètres, avec ses églises romanes, ses vieux quartiers, ses excellentes bibliothèques, et ses cafés... car Huysmans, célibataire endurci, avait été, pendant trente ans, un pilier de café. Et comme aller au café n'est pas un péché, même pour un oblat, il comptait bien en profiter, à l'occasion de quelque course en vilIe, en attendant l 'heure du train du retour. Et il en profita largement.

Et voilà comment Joris-Karl Huysmans vint à Ligugé,en l'an de grâce I899.

Que venait-il chercher à Ligugé ? D'abord, la paix. I1 avait eu des ennuis. La publication de Là-Bas avait soulevé des protestations; puis, celle d'En route, en 1895, avait fait un certain scandale. De nombreux catholiques avaient mis sa conversion en doute, et ils ne s'étaient pas contentés de le dire, ils l'avaient écrit.

Beaucoup étaient très mécontents de la désinvolture avec 1a quelle le romancier converti de fraîche date traitait les choses et les gens d' Eglise. Ils n'étaient pas habitués, certes, à voir employer le vocabulaire naturaliste dans la description des choses saintes, et ils n'étaient pas moins choqués de voir Huysmans déchaîné contre la <<bondieusarderie>> comme il disait, des magasins d'objets religieux du quartier Saint-Sulpice, que de le voir traiter le respectable Mgr d'Hulst, alors prédicateur de Notre-Dame, de << belliqueuse mazette >>.

La Cathédrale, trois ans plus tard, n'avait pas fait moins de bruit. Loin de se calmer, l 'auteur avait repris ses attaques contre l'indifférence et la sottise du clergé en matière d'art, et lui avait reproché, en outre, son ignorance et son mépris de la mystique. Des catholiques, plus zélés qu'intelligents, l'avaient dénoncé à Rome, et il avait fallu l'intervention personnelle de Léon XIII pour épargner au récent converti sa mise à l'Index.

Ajoutez que sa conversion et les livres qui avaient suivi n'avaient pas été vus d'un très bon Ïil au ministère de l'Intérieur et que ses trente ans de service avaient été une excellente occasion pour lui accorder sa retraite.

 

Huysmans veut s'évader. I1 veut s'évader de ce monde mëchant et corrompu, où régnent la laideur, la bêtise et le mal. Il veut revenir à une autre époque, à un âge de foi, où les hommes croyaient à la charité et à la beauté; et il vient demander à Ligugé, en méme temps qu'une atmosphère de silence et de tranquillité, loin des gens de lettres et des potins parisiens, de ressusciter pour lui le Moyen-Age.

On l'a dit souvent, et ceux qui l'ont le mieux connu l'ont aflirmé, Huysmans est un homme du Moyen-Age. Il en a la foi simple, les tranquilles audaces, la confiance filiale en la sainte Vierge, le réalisme qui ne recuIe devant aucune crudité, la truculence, et aussi, ne l'oublions pas, l'amour des symboles et des signes. Le Moyen-Age dont il rêve, ce n'est plus celui de Chateaubriand et des premiers romantiques, celui du Génie du Christianisme et de René, un Moyen-Age de ruines contemplées au clair de lune, de princesses captives,de chevaliers errants et de moines désabusés qui errent mélancoliquement dans les cloîtres solitaires.Ce n'est pas encore le Moyen-Age tel que nous le connaissons aujourd'hui, c'est-à-dire un ensemble complexe de diverses époques, qui s'étend sur des centaines d'années, et que traversent de multiples courants économiques, sociaux, politiques, intellectuels et religieux, ensemble aux aspects variés suivant les siècles et les pays et qui nous montre un monde aussi tourmenté que le nôtre.

Non, le Moyen-Age de Huysmans, c'est, à peu près, le Moyen Age évoqué par Dom Guéranger et par Victor Hugo, prôné par Louis Veuillot et par Montalembert... et restauré... par Viollet le-Duc: une époque où il y a beaucoup de bien, et beaucoup de mal; où les barons féodaux, tel ce Gilles de Rais, le Barbe-Bleue dont l'histoire est racontée dans Là-Bas, commettent de grands crimes et se repentent ensuite magnifiquement: ils tuent leur femme, et aprés, pour expier leur faute, ils fondent pieusement un monastère. C'est l'époque des corporations, qui apportent, pense-t-il candidement, la solution de la question sociale; c'est l'époque de la chevalerie et des croisades; surtout, c'est l'époque des cathédrales, Paris, Reims, Amiens, Chartres. Voilà le Moyen-Age de Huysmans. Voilà le Moyen-Age qu'il a aimé, qu'il a évoqué, qu'il a chanté et qu' il a célébré sous les voûtes de l'incomparable cathédrale de Chartres, la Cathédrale!

Pour lui, les moines sont des hommes du Moyen-Age, les contemporains des grandes basiliques romanes: Saint-Rémy de Reims, Saint-Germain-des-Prés, Vézelay, Saint-Benoit-sur-Loire; il s'en ira vivre auprès d'eux. Et en même temps que le Moyen Age, les moines lui apporteront l'art; car notre époque est une époque de laideur, elle a perdu le sens de la beauté.

Huysmans est épris de beauté: qu'il s'agisse d'architecture, de chant, de vêtements sacrés, il veut que les choses de Dieu soient belles, car Dieu est la souveraine Beauté, il souhaite que l'office divin soit célébré dignement, et que la liturgie paraisse avec tout son déploiement, dans toute sa splendeur, et il trouvera tout cela chez les moines.

Il cherche enfin la vie mystique. Il y revient à plusieurs reprises, dans En route et dans l'Oblat, car ce sujet lui tient à cÏur. Les catholiques de notre temps, nous dit-il, aussi bien le clergé que les fidèles, ont perdu le sens d'une vie religieuse profonde, de l'expérience personnelle de Dieu. Ils se contentent de dévotionnettes, de neuvaines, de cantiques, de << pieuses fariboles>>, de manifestations extérieures tout justes bonnes à nourrir l'imagination et la sensibilité, et ils oublient que l'essentiel est de chercher Dieu, de le connaître, de l'aimer, de l'écouter, et de s'entretenir avec lui dans un colloque intime, comme un ami parle à son ami.

Il revient sans cesse sur ces thèmes. Ils nous sont aujourd'hui familiers, mais ils étaient nouveaux, il y a cinquante ans. Ne l' oublions pas, Huysmans a été un des premiers parmi les laïcs avant Psichari, avant Péguy, avant Claudel, à exercer une inlluence sur la vie religieuse en France. Et cette influence a été considérable. Il a attiré l'attention sur l'importance de l'art religieux, il a joué un rôle d'informateur très actif dans la diffusion du mouvement liturgique et la remise en honneur du chant grégorien, il a montré aux jeunes la séduction des monastères et de la vie monastique.

Il a été un de ceux qui ont contribué à refaire des monastères de véritables foyers, des centres de rayonnement spirituel en climat culturel, intellectuel et artistique. Et, en attirant à eux les élites, il les a aidés à relever leur recrutement et à prendre une conscience plus profonde de leur vocation, de sa beauté et de sa grandeur. Les moines bénédictins doivent beaucoup à Huysmans; il serait ingrat et injuste de l'oublier; et plus d'un d'entre nous pourrait témoigner de la part plus ou moins importante, mais très réelle cependant, que la lecture des livres de Huysmans a eu dans l'orientation de sa vie religieuse.

Seulement, notre converti n 'est-il pas tenté de prendre un peu vite son idéal pour une réalité ? Passer ses jours dans la tranquillité, le travail et la liberté à la porte d'un monastère, rythmer sa journée au son des cloches, se reposer de l'étude par la prière, entendre un chant harmonieux, contempler d'impeccables cérémonies, vivre dans une atmosphère de culture, de prière et d'art c'est sans doute un magnifõque programme d'humanisme chrétien... Mais dans quelle mesure était-il réalisable pour Huysmans lui-même, et, à certains égards, n'était-ce pas un beau rêve, mais un rêve tout de même?

 

à suivre....

Dom MARCEL PIERROT.(1954)

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