Regards en arrière.....
Voici ce qu'écrivait en 1937, Mlle D'Armagnac, dans son livre "Huysmans ou les frontières du chrétien"
On méconnaîtrait en Huysmans l'homme et l'oeuvre si l'on se refusait à comprendre l'influence très réelle qu'exerça sur lui son hérédité batave.
Son père, Gottfied Huysmans, d'origine hollandaise, quitta Bréda et vint à Paris y exercer son art de dessinateur lithographe et d'enlumineur.
En arrière de lui s'étendait une lignée d'artistes parmi lesquels on trouve du peintres connus, tels que Jacob Huysmans,Jean-Baptiste Huysmans et ce Cornélius Huysmans, dit de Malines. dont quelques tableaux figurent au musée du Louvre.
Au printemps de l'année 1845, Gottfried ayant
rencontré une charmante Parisienne, Elisabeth Malvina Badin, l' épousa, Sa situation assez modeste promettait de s'améliorer rapidement. Ils s'installèrent rue Suger, au numéro 11, dans me maison qui, croit-on, avait appartenu au Chapitre de l'église Saint-André-des-Arts.
C'est là que naquit Charles- Marie -Georges Huysmans, le 5 février 1848.
Le lendemain, le nouveau-né fut porté à Saint-Séverin, l'église toute proche, alors enclavée au milieu de misérables constructions, pour y être baptisé. Et d'être sorti chrétien du porche de Saint-Séverin, âgé de quelques heures à peine, fut sans doute une des raisons pour lesquelles Huysmans aima ce sanctuaire d'un amour de prédilection.
Quelques semaines plus tard, le peintre se fit naturaliser français. Il devint Godefroy Huysmans, mais n'oublia pas la Hollande; il en parlait inlassablement, et chaque fois que cela lui fut possible, retourna au pays natal avec sa femme et son fils.
Le jeune ménage connut d'abord quelques années heureuses, consacrées au travail et à l'art. Les commandes ne chômaient pas, et il semblait qu' il dût en être toujours ainsi. Malvina faisait beaucoup de musique, Charles-Marie-Georges l'écoutait, se formant une oreille de musicien. Le père, à ses heures de liberté, visitait les églises; souvent son fils l'accompagnait.
Malheureusement, la santé de Godefroy s'altéra; le travail diminua, vinrent les jours sombres, la gêne, qui s' installa au foyer avec son cortège de scènes et de disputes.
En 1856, Godefroy mourut. La famille demeurait alors rue Saint-Sulpice. La veuve déménagea pour aller habiter rue de Sèvres, au numéro 11, dans cet ancien couvent de Prémontrés où nous retrouverons Huysmans. Un frère aîné de Malvina, Jules Badin, y dirigeait un atelier de brochage.
En 1858, Mme Huysmans se remaria avec un protestant, M. Og; Charles-Marie-Georges avait dix ans.
C'était un garçonnet blond, pâle, d'une santé délicate et d'une sensibilité d'écorché vivant. Avec sa physionomie inquiète, ses oreilles en bataille, il paraissait marqué pour la souffrance.
La pension Hortus, où il commença ses études, rue du Bac, fut pour lui une première et rude école de vie. Au lycée Saint-Louis, où il entra en cinquième à quatorze ans, ce fut pire. Mal habillé (sa mère, qui n'était pas riche, lui faisait porter les vêtements du grand-père Badin, retaillés à sa mesure), humilié, harcelé par des camarades taquins ou méchants que son caractère farouche, grognon, prévenait contre lui, Huysmans souffrit et s'aigrit.
La moindre égratignure reçue au contact d'autrui, une piqûre même l'exaspérait. Il gardera longtemps de cette période de sa vie l'habitude de grossir démesurément ses ennuis, et les petits malheurs inévitables prendront pour lui et sous sa plume des proportions de catastrophes.
Au bout de trois ans, ses souffrances lui devinrent intolérables; il se révolta et refusa de retourner au lycée. On prît en pitié sa mine hâve, ses lamentations de grand écolier, et on lui fit donner des leçons particulières par un professeur.
La formule fut heureuse; l'élève médiocre se mit au travail, rattrapa le temps perdu et fut reçu bachelier à dix-huit ans, en, 1866. Il suivit une année les cours de la Faculté de Droit; mais le maquis de la procédure ne le tentait pas plus que Normale, qu'on aurait voulu lui voir préparer. Il ne se sentait vraiment doué que pour l'art. Cependant, il fallait vivre, et. à l'exemple de son grand-père Badin, il entra au ministère de l'Intérieur.
La guerre de 1870 vint arracher Huysmans à sa besogne de bureaucrate; pas pour longtemps, car il tomba malade et fut réintégré dans son ministère à la fin de l'année. Il se retrouva fonctionnaire avec une satisfaction profonde.
Le métier de bureaucrate, pourtant, était loin de répondre à ses aspirations; Huysmans sentait lever en lui l'héritage artistique des peintres néerlandais. Il commença à écrire.
Sa première oeuvre n'eut pas de succès. Madame Og s' en fut la présenter à l'éditeur Hetzel, dont on brochait à son atelier les volumes. Quelques jours plus tard, Huysmans, convoqué, s' entendait déclarer qu'il ne donnait aucun espoir littéraire.. Hetzel jugeait le Drageoir aux Épices révolutionnaire, et son auteur sans talent. Il refusa d'éditer cet écrit barbare et osé, dont le style, disait-il, recommençait la Commune de Paris.
Huysmans, l'été suivant, partit pour Bruxelles et fit éditer le Drageoir chez Dentu, à ses frais, sur ses premières économies d'employé de ministère.
Les années qui suivirent marquèrent pour Huysmans une période de recherches et de tâtonnements. Il donne alors l'impression d'un homme cherchant sa route dans les ténèbres et se heurtant sans cesse aux obstacles qui le meurtrissent.
Zola, installé à Médan, y joue au pontife, célébrant la matière. Il mécanise les jeunes qui viennent à lui. Rivé à sa table de travail, il les envoie chercher à Paris les documents qui lui sont nécessaires pour écrire ses livres, Huysmans, qui était un indépendant, ne tarda pas à se lasser du rôle de toton qu'on voulait lui faire jouer. Et, tandis que le maître ne lui en imposait plus, que ses intransigeances matérialistes commençaient à l'exaspérer, il regimba.
Utilisant les loisirs que lui laissent ses journées de bureau, Huysmans collabore à plusieurs revues françaises et étrangères; il y donne de savoureux morceaux de critique d'art. Il s'y montre, comme dans la vie privée, hargneux et féroce, déconcertant et péremptoire. Ses copies ne font pas le bonheur des rédacteurs. Mais Huysmans a un regard aigu et il sait voir. On dirait même qu'il est doué d'une espèce de seconde vue pour dénicher les talents nouveaux et déceler chez un peintre inconnu ou méconnu l'artiste renommé de demain. Il a été singulièrement en avance dans ses appréciations sur les goûts et les habitudes de ses contemporains. Et aujourd'hui, après un demi-siècle, en feuilletant ses chroniques d'art, où il vante les étoiles qui brillent déjà pour ses yeux d'aigle : les Berthe Morizot, Caillebotte, Degas, Manet, Gauguin, Rafaëlli, Renoir, Forain, Pissaro, Cézanne, etc., nous pouvons à bon droit admirer sa prescience artistique et le sens inouï qu'il possède des valeurs à venir.
Entre temps, des romans naturalistes se succèdent sous la plume de J.-K. Huysmans. Après Marthe, édité à Bruxelles et qui ne s' y vendit pas, il écrit Les soeurs Vatard. dédié à Zola. En ménage, A vau-l'eau, le fameux A rebours, En rade.
Mais cette activité intellectuelle et artistique ne le satisfait pas. Huysmans est un homme de près de quarante ans, et il se demande s'il vit. Il cherche ses raisons d'exister et ne les trouve point. Il se sent pressé de sortir, par quelque moyen que ce soit, du pâturage de M. Zola. Il attend un appel, un signe, une lueur qui lui permette de s'orienter. Viendra-t-elle? Et si elle surgit, d'où la verra-t-il apparaître, du côté de l'enfer ou du côté du ciel?