Lettre de Ligugé

Publication trimestrielle de l'abbaye de Ligugé

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Au sommaire du numéro 286 (octobre-novembre-décembre 1998):

-Manger le Livre: une très intéressante publication du Frère Philippe Nouzille qui conclue,"Il est impossible d'aborder l'Ecriture d'un point de vue partiel.Lire l'Ecriture, c'est s'engager dans une interprétation de l'Ecriture dans sa totalité,mais aussi de l'existence chrétienne dans sa totalité(liturgique,sacramentelle, éthique), mais aussi de l'homme, du monde et de l'histoire dans leur totalité."

-Un poême intitulé "Email de Ligugé": poême du Frère François Cassingena , dédié à Saint Martin

-Une avalanche de Livres de très grand intérêt, avec références complètes et résumé du contenu***

Exemple: Charles de Foucauld, Correspondances Sahariennes, Lettres inédites aux Pères blancs et aux SÏurs blanches (1901-1916), présentation et annotation par Ph. Thiriez, s.m.a., et A. Chatelard, p f j ., préface de Mgr Michel Gagnon, évêque de Laghouat (Textes), in-8°, 1061 p., 235 F. - Après les correspondances avec H. de Castries, l'abbé Huvelin, Laperrine, Mme de Bondy etc. publiées depuis 1938, voici l'opportune édition (commencée en 1959 puis différée pour des raisons politiques) des lettres contenues dans les archives romaines des Pères blancs. La majeure partie de cet imposant volume est consacré aux 164 lettres de Charles de Foucauld à Mgr Charles Guérin (1872-1910) et des 92 de ce dernier à l'ermite du Hoggar. Fils de l'archéologue Victor Guérin, Charles étudia la théologie à Paris puis vint, comme prêtre, faire en 1896 son noviciat chez les Pères Blancs à Maison-Carrée. En 1901, il fut nommé préfet apostolique de Ghardaïa où il se dépensa sans compter et mourut à trente-huit ans en secourant les populations sinistrées d'El-Goléa. Évêque du P. de Foucauld, vite devenu son ami, il cherchait à le guider dans sa vocation si personnelle autant que le permettaient les communications lentes et irrégulières, sources parfois de malentendus. Foucauld lui rendait compte de ses déplacements et lui soumettait ses projets, Guérin cherchait à modérer son ascèse et tantôt le ramenait au règlement de sa clôture, tantôt l'encourageait aux voyages qui permettraient de fructueuses rencontres. Le Fr. Charles poursuivait inlassablement ses recherches sur la langue et la poésie tarnacheq, sa présence silencieuse et priante à l'Islam, son aide aux population touareg, tout en souhaitant revenir plus exclusivement à un travail manuel en clôture - non un jardinage d'amateur, mais la confection d'objets en peau de chèvre qu'auraient pu réaliser aussi les jeunes filles et les femmes touareg, ce qui aurait eu l'avantage de les stabiliser. En fait, l'écoulement de tels objets s'avéra difficile. Ces lettres ainsi que celles à d'autres Pères blancs et SÏurs blanches révèlent la vie quotidienne, la vie spirituelle et le rayonnement du marabout que tous tenaient pour un saint, Les citations latines ont été traduites, l'orthographe unifiée pour rendre plus fluide la lecture de ces documents de grande valeur (V. D )


ABBATIALES BAROQUES EN ALLEMAGNE DU SUD

(Extrait du N° 186 des Lettres de Ligugé.1977)

Le touriste prêt à s'attarder et qui visite pour la première fois le sud-est, de l'Allemagne, formé de ces beaux pays que sont la Franconie, la Bavière et la Souabe, est stupéfait d'y trouver dans les villages tant de belles églises baroques. Il peut y admirer non seulement les monuments célèbres de Banz, Amorbach, Neresheim, Zwiefalwn, Ottobeuren et Weingarten, édifices somptueux et d'une splendeur grandiose, mais aussi les églises de Niederaltaich, Weltenburg, Rohr, Rott-am-Inn, Schâftlam, Andechs, Benediktbeuern, Ettal et Wiblingen, qui, bien que moins imposantes, témoignent pourtant d'une noble grandeur et d'une richesse prestigieuse. Son étonnement sera d'autant plus grand, s'il apprend que tous ces sanctuaires étaient ou sont encore des églises abbatiales de l'ordre de saint Benoît (il y en a autant qui appartenaient aux Chanoines de saint Augustin, aux Cisterciens et aux Prémontrés !). S'il sait que beaucoup de ces abbayes, comme Amorbach, Benediktbeuern, Niederaltaich, Tegernsee, Ottobeuren, datent du VIII iè siècle (Weltenburg même du VII iè !), il se demandera quelle peut avoir été la cause qui incita les abbés entre 1650 et 1780 à édifier des constructions si coûteuses. Certes, la plupart de ces monastères avaient beaucoup souffert, ou même furent démolis, pendant la guerre de Trente Ans. D'autres, comme Andechs, Banz, Elchingen, et Niederaltaich, furent ravagés par des incendies. Mais les chroniqueurs d'Attel, de Sainte-Croix de Donauwörth, d'Ensdorf, de Frauenzell, d'Irsee, d'Ottobeuren, de Rott-am-Inn, de Vornbach et de Weingarten nous apprennent que leur église romane ou gothique fut tout simplement rasée à même le sol, afin qu'elle puisse être remplacée par une église « de style moderne -», comme le notait dans son diaire, en 1726, l'abbé Rupert Ness, le créateur de « l'Escorial souabe » qu'est Ottobeuren. Tous ces monuments, lourds de richesses exubérantes et d'ornements apparemment surérogatoires, nous laissent soupçonner qu'au XVIII iè' siècle ces abbayes non seulement connaissaient une grande prospérité matérielle mais étaient aussi des centres culturels florissants. De fait, on sait que le prince-abbé Frobenius Forster (1709-1791) de saint Emmeran de Ratisbonne fut, non seulement le savant éditeur des écrits d'Alcuin, mais aussi qu'il encouragea l'enseignement des sciences naturelles et des langues orientales et qu'il fut membre de la nouvelle Académie bavaroise des sciences, à Munich. Le vénérable monastère de Wessobrunn à lui seul, en ce même. XVIII iè' siècle, ne procura pas moins de trente professeurs d'université, à Salzbourg et ailleurs. C'est aussi du territoire de ladite abbaye que proviennent tant de maîtres bâtisseurs, et stucateurs, dont les plus illustres sont Jean Schmuzer (1642-1701), Dominique Zimmermann (1685-1766) et Jean-Michel Feichtmayr (1709-1772). Ceux-ci reçurent leur formation à l'abbaye même, grâce au prélat Léonard Weiss (1671-1696). L'abbé Quirin Millon (1700-1715), de Tegernsee, envoya à Rome les frères Côme-Damien (1686-1739) et Aegide-Quirin Asam (1692-1750), à ses propres frais, pour leur formation artistique. A côté de ces bâtisseurs, stucateurs, décorateurs et fresquistes remarquables, les abbés pouvaient disposer encore de tant d'autres maîtres, comme Henri 'Zuccalli (1642-1724), François Béer (1659-1726), Jean-Michel Fischer (1692-1766), François Cuvilliés l'ancien (1695-1768), Balthasar Neumann (1687-1753), Martin Knoller (1725-1804), Jean-Jacques Zeiller (1708-1783), pour ne citer que les astres les plus brillants 1 au firmament de l'art baroque allemand. L'abbé Rupert Ness d'Ottobeuren eut même la chance de trouver parmi ses moines le P. Christophe Vogt (16481725), architecte d'une des plus grandioses églises baroques qui soient. Dominique Zimmermann, peintre de la cour de Munich, travailla à Neresheim et à Andechs. Côme-Damien, Asam manifesta son grand talent de fresquiste à Weltenburg, à Weingarten, à Ensdorf, à Michelfeld et à S. Emmeram de Ratisbonne. Le stucateur de Wessobrunn, J.-M. Feichtmayr, travailla à Amorbach, Ottobeuren et Zwiefalten. Le maître-bâtisseur de Constance, François Béer, créa Zwiefalten, Weingarten, Sainte-Croix à Donauwörth et Irsee. Le plus éminent architecte bavarois du Baroque, Jean-Michel Fis cher,révéla son génie prodigieux à Rott-am-Inn, Mönchsdeggingen, Niederaltaich, Ottobeuren et Zwiefalten. Le génial architecte Balthasar Neumann de Wurzbourg et le fresquiste tyrolien Martin Knoller ont fait de l'abbatiale de Neresheïm une des plus belles réalisations de l'art baroque en Allemagne. Knoller et J.-J Zeiler décorèrent la coupole d'Ettal. Tous ces grands artistes nous ont laissé, grâce aux mécènes qu'étaient les abbés de l'âge baroque, des édifices monumentaux, qui ne sont pas seulement des oeuvres maîtresses de l'art baroque, mais aussi, disons le franchement, du << luxe pour Dieu >>, car toutes ces églises ont été construites << pour qu'en toutes choses Dieu soit glorifié >> (1 Pierre 4, 11), selon l'inscription sur la façade majestueuse de Weingarten.

On ne pourrait assez vanter la riche beauté et l'éclat éblouissant de ces abbatiales. On n'y trouve plus rien de la pénombre mystérieuse, qui fait le charme d'une église romane, ni de l'austérité subtile et digne d'une cathédrale gothique. Au contraire, on est ici tout envahi de l'abondante lumière, tout ébloui d'une somptuosité exacerbée. Tout y rayonne la symétrie et l'harmonie, la noblesse et une joie exaltante.

Généralement on entre dans une nef grandiose, richement décorée avec de hauts piliers blancs, parfois flanqués de colonnes de marbre rouge (souvent en stuc 1). Tout mène directement au maître-autel, surmonté d'une fenêtre qui est dite du, Saint-Esprit (parce que la colombe du Saint-Esprit plane devant), et qui diffuse une lumière dorée. La nef centrale est ci et là flanquée de chapelles latérales et de tribunes avec balustrades. Partout on voit des cartouches et des encadrements de stuc orné, de gracieuses marbrures, des rocailles, des draperies en stuc, des médaillons, des rinceaux, des guirlandes de fleurs, divers emblèmes religieux, oui, même des glaces pour refléter et augmenter l'ornementation raffinée et opulente du rococo. Le Baroque ayant une grande dévotion pour les saints anges, on ne s'étonnera pas que, dans toutes ces églises., volent un peu partout des anges joyeux et des angelots (« Putten ») ravissants, jouant de la flûte, battant le tambourin (comme à Rottenbuch) ou tenant la mitre et la crosse épiscopales ou abbatiales.

A cette somptueuse symphonie de l'architecture, de la sculpture et de la décoration viennent s'ajouter les accords lumineux de. la peinture. Les voûtes, les audacieuses coupoles (Ettal, Weingarten) ou les coupoles aplaties, les murs de la nef centrale et parfois même des bas-côtés, sont. ornés de fresques d'un charme coloré inexprimable. Le programme iconographique ~n'est pas toujours le même, mais partout se retrouve la prodigieuse puissance d'invention de l'art baroque et son intelligence profonde des vérités essentielles de la foi chrétienne. Souvent reviennent les mystères de la rédemption par le Christ : naissance, adoration des mages, transfiguration, mort sur la croix, résurrection, ascension, envoi du Saint-Esprit et fondation de l'Eglise. On trouve aussi des scènes de la vie de la Vierge Marie purification, visitation, assomption, - ou de la vie des saints fondateurs d'ordres, - ou des fondateurs et -des abbés bâtis' seurs d'églises. Par opposition à l'église militante, qui se groupe dans les bancs de la nef, l'église triomphante est souvent représentée dans les fresques de la voûte. Le ciel y est figuré col m~me un monde d'une beauté inexprimable, faîte d'harmonie et de splendeur. Au milieu trône Dieu, source de toute beauté et fin de toute adoration. C'était pour les fidèles une vision du paradis qu'ils espéraient.

A cet ensemble pictural s'ajoute partout un mobilier richement sculpté et souvent orné de marqueterie. Comment ne pas évoquer ici les incomparables stalles du choeur de Weingarten (oeuvre de J.-M. Feichtmayr) et d'Ottobeuren (oeuvre de J. Christian), ou les chaires d'Amorbach, d'Ettal et d'Irsee ?

Le temps du baroque est aussi le temps de la musique vocale sacrée, qui nous donne un avant-goût de la jubilation céleste. C'est le temps où J.-S. Bach composa sa célèbre Grand-messe, où W.-A. Mozart composa plusieurs Offertoîres pour l'abbaye de Seeon et J.-M. Haydn sa Missa in honorem S. Ursulae pour une moniale musicienne de Chiemsee. Dans les abbayes mêmes régnait une vie musicale fort cultivée. Les Pères Benoît Holzinger d'Andechs, Marian Praunsberger, Léonard Trautsch, Wagner et Chrysogone Zech de Tegernsee, Benno Grueber et Martin Gebhard de Benediktbeuern nous ont laissé de belles compositions pour choeur et orchestre. Il est donc normal qu'on trouve partout de belles orgues, aux buffets richement décorés . Ici encore ce sont Ottobeuren, Weingarten et Amorbach qui ont les grandes orgues les plus imposantes.

Si saint Bernard, dans son Apologie, s'en prenait déjà de manière vigoureuse à Cluny pour ses édifices coûteux, on peut penser quelles attaques fulminantes il eût lancées contre les abbés bénédictins de l'époque baroque ~(bien que ses propres fils de Waldsassen, de Fürstenfeld, d'Aldersbach et de Raitenhaslach nous aient laissé, eux aussi, des joyaux d'églises qui n'ont plus rien à voir avec la e nudité » de l'art cistercien!). Et pourtant, ne pourrait-on mettre l'inscription de la façade de la basilique d'Ottobeuren : « Domus Dei et porta caeli - Maison de Dieu et porte du ciel », sur les façades de toutes les abbatiales baroques ? Car vraiment, à elles aussi peut s'appliquer le mot du prophète Ezéchiel : « La Gloire du Seigneur remplissait la Maison » (Ez 43,5). En contemplant cette beauté quasi céleste, l'hymne de la dédicace vient spontanément sur nos lèvres . « Urbs Jerusalem beata, dicta pacis visio... » Certes, ces splendides « aulae Dei », ces majestueuses et luxueuses « salles du trône » de Dieu, font plutôt penser à des salles de théâtre, mais elles nous dévoilent aussi déjà, en quelque manière, la splendeur de la Jérusalem céleste, que le visionnaire de Patmos vit descendre du ciel : « Elle brillait de la gloire même de Dieu. Son éclat rappelait une pierre précieuse, comme une pierre d'un jaspe cristallin. ... Et la place de la cité était d'or pur comme un cristal limpide » (Ap 21, 11, 21).

Dom Bernard Lambert, o.s.b. Abbé de Scheyern.


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