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Ce document est extrait de la base de données textuelles Frantext réalisée par l'Institut National de la Langue Française (INaLF) |
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En route / J.-K. Huysmans
PREFACE
pIX
Je n' aime ni les avant-propos, ni les préfaces et,
autant que possible, je m' abstiens de faire devancer
mes livres par d' inutiles phrases.
Il me faut donc un motif sérieux, quelque chose comme
un cas de légitime défense, pour me résoudre à
dédicacer de ces quelques lignes cette nouvelle
édition d'
en route.
ce motif le voici :
depuis la mise en vente de ce volume, ma
correspondance, déjà très développée par les
discussions dont
là-bas
fut cause, s' est accrue
de telle sorte que je me vois dans la nécessité ou
de ne plus répondre aux lettres que je reçois, ou de
renoncer à tout travail.
Ne pouvant me sacrifier cependant, pour satisfaire
aux exigences de personnes inconnues dont la vie est
sans doute moins occupée que la mienne, j' avais pris
le parti de négliger les demandes de renseignements
suscitées par la lecture d'
en route ;
mais je
n' ai pu persévérer dans cette délectable attitude,
parce qu' elle menaçait de devenir odieuse, en certains
cas.
Ils peuvent, en effet, se scinder en deux catégories,
ces envois de lettres.
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La première émane de simples curieux ; sous prétexte
qu' ils s' intéressent à mon pauvre être, ceux-là
veulent savoir un tas de choses qui ne les regardent
pas, prétendent s' immiscer dans mon intérieur, se
promener comme en un lieu public dans mon âme.
Ici, pas de difficultés, je brûle ces épistoles et
tout est dit. Mais il n' en est pas de même de la
seconde catégorie de ces lettres.
Celle-là, de beaucoup la plus nombreuse, provient de
gens tourmentés par la grâce, se battant avec
eux-mêmes, appelant et repoussant, à la fois, une
conversion ; elle procède souvent aussi de dolentes
mères réclamant pour la maladie ou pour l' inconduite
de leurs enfants le secours de prières d' un cloître.
Et tous me demandent de leur dire franchement si
l' abbaye que j' ai décrite dans ce livre existe et me
supplient, dans ce cas, de les mettre en rapport
avec elle ; tous me requièrent d' obtenir que le
frère Siméon-en admettant que je ne l' aie pas
inventé ou qu' il soit, ainsi que je l' ai raconté,
un saint-leur vienne, par la vertu de ses puissantes
oraisons, en aide.
C' est alors que, pour moi, la partie se gâte. N' ayant
pas le courage d' écarter de telles suppliques, je
finis par écrire deux billets, l' un au signataire
de la missive qui me parvint et l' autre, au couvent ;
plus, quelquefois, si des points sont à préciser, si
des informations plus étendues sont nécessaires. Et,
je le répète, ce rôle de truchement assidu entre des
laïques et des moines m' absorbe, m' empêche absolument
de travailler.
pXI
Comment s' y prendre alors pour contenter les autres
et ne pas trop se déplaire ? Je n' ai découvert que ce
moyen, répondre en bloc, ici, une fois pour toutes,
à ces braves gens.
En somme, les questions qui me sont le plus
ordinairement posées se résument en celles-ci :
-nous avons vainement cherché, dans la nomenclature
des Trappes, Notre-Dame-de-l' Atre ; elle ne se
trouve sur aucun des annuaires monastiques ;
l' avez-vous donc imaginée ?
Puis : -le frère Siméon est-il un personnage fictif
ou bien, si vous l' avez dessiné d' après nature, ne
l' avez-vous pas exalté, canonisé, en quelque sorte,
pour les besoins de votre livre ?
Aujourd' hui que le bruit soulevé par
en route
s' est apaisé, je crois pouvoir me départir de la
réserve que j' avais toujours observée à propos de
l' ascétère où vécut Durtal. Je le dis donc :
la Trappe de Notre-Dame-de-l' Atre s' appelle, de
son vrai nom, la Trappe de Notre-Dame-d' Igny, et
elle est située près de Fismes, dans la Marne.
Les descriptions que j' en rapportai sont exactes, les
renseignements que je relate sur le genre de vie que
l' on mène dans ce monastère sont authentiques ; les
portraits des moines que j' ai peints sont réels. Je
me suis simplement borné, par convenance, à changer
les noms.
J' ajoute encore que l' historique de
Notre-Dame-de-l' Atre, qui figure à la page 321 de
cet ouvrage, s' applique de tous points à Igny.
(p. 223, t. Ii présent ouvrage.)
c' est elle, en effet, qui, après avoir été fondée en
1127 par
pXII
saint Bernard, eut à sa tête de véritables saints,
tels que les bienheureux Humbert, Guerric dont les
reliques sont conservées dans une châsse sous le
maître-autel, l' extraordinaire Monoculus que
vénérait Louis vii.
Elle a langui, comme toutes ses soeurs, sous le
régime de la commende ; elle est morte pendant la
Révolution, est ressuscitée en 1875. Par les soins
du cardinal-archevêque de Reims, une petite colonie
de Cisterciens vint, à cet époque, de
Sainte-Marie-du-Désert, pour repeupler l' antique
abbaye de saint Bernard et renouer les liens de
prières rompus par la tourmente.
Quant au frère Siméon, j' ai pris de lui un portrait
net et brut, sans enjolivements, une photographie
sans retouches. Je ne l' ai nullement exhaussé,
nullement agrandi, ainsi qu' on semble l' insinuer,
dans l' intérêt d' une cause. Je l' ai peint d' après la
méthode naturaliste, tel qu' il est, ce bon saint !
Et je songe à ce doux, à ce pieux homme que je revis,
il y a quelques jours encore. Il est maintenant si
vieux, qu' il ne peut plus soigner ses porcs. On
l' occupe à éplucher les légumes à la cuisine, mais
le père abbé l' autorise à aller rendre visite à ses
anciens élèves ; et ils ne sont pas ingrats, ceux-là,
car ils se dressent en de joyeuses clameurs lorsqu' il
s' approche des bauges.
Lui, sourit de son sourire tranquille, grogne un
instant avec eux, puis il retourne se terrer dans le
mutisme bienfaisant du cloître ; mais quand ses
supérieurs le délient, pour quelques moments, de la
règle du silence, ce sont de brefs enseignements que
cet élu nous donne.
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Je cite celui-ci au hasard :
un jour que le père abbé lui recommande de prier pour
un malade, il répond : " les prières faites par
obéissance, ayant plus de vertu que les autres, je
vous supplie, mon très révérend père, de m' indiquer
celles que je dois dire. -eh bien, vous réciterez
trois
pater
et trois
ave,
mon frère. "
le vieux hoche la tête et comme l' abbé, un peu
surpris, l' interroge, il avoue son scrupule. " un
seul
pater
et un seul
ave,
fait-il, bien
proférés, avec ferveur, suffisent ; c' est manquer de
confiance que d' en dire plus. "
et ce cénobite n' est pas du tout, ainsi que l' on
serait tenté de le croire, une exception. Il y en a
de pareils dans toutes les Trappes et aussi dans
d' autres ordres. J' en connais personnellement un
autre qui me reporte, lorsqu' il m' est permis de
l' aborder, au temps de saint François d' Assise.
Celui-là vit, en extase, le chef ceint comme d' une
auréole, par un nimbe d' oiseaux.
Les hirondelles viennent nicher au-dessus de son
grabat, dans la loge de frère-portier qu' il habite ;
elles tournoient gaiement autour de lui et les toutes
petites qui s' essaient à voler se reposent sur sa
tête, sur ses bras, sur ses mains, tandis qu' il
continue de sourire, en priant.
Ces bêtes se rendent évidemment compte de cette
sainteté qui les aime et les protège, de cette
candeur que, nous les hommes, nous ne concevons plus ;
il est bien certain que, dans ce siècle de studieuse
ignorance et d' idées basses, le frère Siméon et ce
frère-portier paraissent invraisemblables ; pour
ceux-ci, ils sont des idiots et pour ceux-là, des
fous. La
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grandeur de ces convers admirables, si vraiment
humbles, si vraiment simples, leur échappe !
Ils nous ramènent au moyen âge, et c' est heureux ; car
il est indispensable que de telles âmes existent,
pour compenser les nôtres ; ils sont les oasis
divines d' ici-bas, les bonnes auberges où Dieu
réside, alors qu' Il a vainement parcouru le désert
des autres êtres.
N' en déplaise aux gens de lettres, ces personnages
sont aussi véridiques que ceux qui se profilent dans
mes précédents livres ; ils vivent dans un monde que
les écrivains profanes ne connaissent pas, et voilà
tout. Je n' ai donc rien exagéré lorsque j' ai parlé
dans ce volume de l' efficace de prières inouï dont
disposent ces moines.
J' espère que mes correspondants seront satisfaits
par la netteté de ces réponses ; en tout cas, mon
rôle d' intermédiaire peut, sans léser la charité,
prendre fin, puisque maintenant le nom et l' adresse
de ma Trappe sont connus.
Il ne me reste plus qu' à m' excuser auprès de
dom Augustin, le t. R. P. Abbé de la Trappe de
Notre-Dame-d' Igny, d' avoir ainsi enlevé le
pseudonyme sous lequel je présentai, l' an dernier, au
public, son monastère.
Je sais qu' il déteste le bruit, qu' il désire qu' on ne
le mette, ni lui, ni les siens, en scène ; mais je
sais aussi qu' il m' aime bien et qu' il me pardonnera,
en pensant que cette indiscrétion peut être utile
à beaucoup de pauvres âmes et m' assurer du même
coup le moyen de travailler un peu à Paris, en paix.
Août 1896.
PREMIERE PARTIE, CHAP. I
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C' était pendant la première semaine de novembre, la
semaine où se célèbre l' octave des morts. Durtal
entra, le soir, à huit heures, à Saint-Sulpice. Il
fréquentait volontiers cette église parce que la
maîtrise y était exercée et qu' il pouvait, loin
des foules, s' y trier en paix. L' horreur de cette
nef, voûtée de pesants berceaux, disparaissait avec
la nuit ; les bas côtés étaient souvent déserts, les
lampes peu nombreuses éclairaient mal ; l' on pouvait
se pouiller l' âme sans être vu, l' on était chez soi.
Durtal s' assit derrière le maître-autel, à gauche,
sous la travée qui longe la rue de Saint-Sulpice ;
les réverbères de l' orgue de choeur s' allumèrent. Au
loin, dans la nef presque vide, un ecclésiastique
parlait en
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chaire. Il reconnut à la vaseline de son débit, à la
graisse de son accent, un prêtre, solidement nourri,
qui versait, d' habitude, sur ses auditeurs, les
moins omises des rengaines.
Pourquoi sont-ils si dénués d' éloquence ? Se disait
Durtal. J' ai eu la curiosité d' en écouter un grand
nombre et tous se valent. Seul, le son de leurs voix
diffère. Suivant leur tempérament, les uns l' ont
macéré dans le vinaigre et les autres l' ont mariné
dans l' huile. Un mélange habile n' a jamais lieu. Et
il se rappelait des orateurs choyés comme des ténors,
Monsabré, Didon, ces Coquelin d' église et, plus
bas encore que ces produits du conservatoire
catholique, la belliqueuse mazette qu' est l' abbé
d' Hulst !
Après cela, reprit-il, ce sont ces médiocres-là que
réclame la poignée de dévotes qui les écoute. Si ces
gargotiers d' âmes avaient du talent, s' ils servaient
à leurs pensionnaires des nourritures fines, des
essences de théologie, des coulis de prières, des
sucs concrets d' idées, ils végéteraient incompris des
ouailles. C' est donc pour le mieux, en somme. Il faut
un clergé dont l' étiage concorde avec le niveau des
fidèles ; et certes, la Providence y a vigilamment
pourvu.
Un piétinement de souliers, puis des chaises
dérangées
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qui crissèrent sur les dalles l' interrompirent. Le
sermon avait pris fin.
Dans un grand silence, l' orgue préluda, puis s' effaça,
soutint seulement l' envolée des voix.
Un chant lent, désolé, montait, le
de profundis.
des gerbes de voix filaient sous les voûtes, fusaient
avec les sons presque verts des harmonicas, avec les
timbres pointus des cristaux qu' on brise.
Appuyées sur le grondement contenu de l' orgue,
étayées par des basses si creuses qu' elles semblaient
comme descendues en elles-mêmes, comme souterraines,
elles jaillissaient, scandant le verset
de profundis
clamavi ad te, do,
puis elles s' arrêtaient
exténuées, laissaient tomber ainsi qu' une lourde
larme la syllabe finale,
mine ;
-et ces voix
d' enfants proches de la mue reprenaient le deuxième
verset du psaume
domine, exaudi vocem meam
et la seconde moitié du dernier mot restait encore en
suspens, mais au lieu de se détacher, de tomber à
terre, de s' y écraser telle qu' une goutte, elle
semblait se redresser d' un suprême effort et darder
jusqu' au ciel le cri d' angoisse de l' âme désincarnée,
jetée nue, en pleurs, devant son Dieu.
Et, après une pause, l' orgue assisté de deux
contrebasses mugissait, emportant dans son torrent
toutes
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les voix, les barytons, les ténors et les basses, ne
servant plus seulement alors de gaines aux lames
aiguës des gosses, mais sonnant découvertes, donnant
à pleine gorge, et l' élan des petits soprani les
perçait quand même, les traversait, pareil à une
flèche de cristal, d' un trait.
Puis une nouvelle pause ; -et dans le silence de
l' église, les strophes gémissaient à nouveau, lancées,
ainsi que sur un tremplin, par l' orgue. En les
écoutant avec attention, en tentant de les décomposer,
en fermant les yeux, Durtal les voyait d' abord
presque horizontales, s' élever peu à peu, s' ériger à
la fin, toutes droites, puis vaciller en pleurant et
se casser du bout.
Et soudain, à la fin du psaume, alors qu' arrivait le
répons de l' antienne
et lux perpetua luceat eis,
les voix enfantines se déchiraient en un cri
douloureux de soie, en un sanglot affilé, tremblant
sur le mot
eis
qui restait suspendu, dans le vide.
Ces voix d' enfants tendues jusqu' à éclater, ces voix
claires et acérées mettaient dans la ténèbre du chant
des blancheurs d' aube ; alliant leurs sons de pure
mousseline au timbre retentissant des bronzes, forant
avec le jet comme en vif argent de leurs eaux les
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cataractes sombres des gros chantres, elles
aiguillaient les plaintes, renforçaient jusqu' à
l' amertume le sel ardent des pleurs, mais elles
insinuaient aussi une sorte de caresse tutélaire, de
fraîcheur balsamique, d' aide lustrale ; elles
allumaient dans l' ombre ces brèves clartés que tintent,
au petit jour, les angélus ; elles évoquaient, en
devançant les prophéties du texte, la compatissante
image de la Vierge passant, aux pâles lueurs de leurs
sons, dans la nuit de cette prose.
Bien qu' il n' appartînt point au répertoire grégorien,
proprement dit, il était incomparablement beau, ce
de profundis
ainsi chanté. Cette requête sublime
finissant dans les sanglots au moment où l' âme des
voix allait franchir les frontières humaines tordit
les nerfs de Durtal, lui tressailla le coeur. Puis il
voulut s' abstraire, s' attacher surtout au sens de la
morne plainte où l' être déchu, lamentablement,
implore, en gémissant, son Dieu. Et ces cris de la
troisième strophe lui revenaient, ceux, où suppliant,
désespéré, du fond de l' abîme, son Sauveur, l' homme,
maintenant qu' il se sait écouté, hésite, honteux, ne
sachant plus que dire. Les excuses qu' il prépara lui
paraissent vaines, les arguments qu' il ajusta lui
semblent nuls et alors il balbutie : " si vous
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tenez compte des iniquités, Seigneur, Seigneur, qui
trouvera grâce ? "
quel malheur, se disait Durtal, que ce psaume qui
chante si magnifiquement, dans ses premiers versets,
le désespoir de l' humanité tout entière, devienne,
dans ceux qui suivent, plus personnel au roi David.
Je sais bien, reprit-il, qu' il faut accepter le sens
symbolique de ces plaintes, admettre que ce despote
confond sa cause avec celle de Dieu, que ses
adversaires sont les mécréants et les impies, que
lui-même préfigure, d' après les docteurs de l' Eglise,
la physionomie du Christ, mais, c' est égal, le
souvenir de ses boulimies charnelles et les
présomptueux éloges qu' il dédie à son incorrigible
peuple, rétrécissent l' empan du poème. Heureusement
que la mélodie vit hors du texte, de sa vie propre,
ne se confinant pas dans les débats de tribu, mais
s' étendant à toute la terre, chantant l' angoisse des
temps à naître, aussi bien que celle des époques
présentes et des âges morts.
Le
de profundis
avait cessé ; après un silence, la
maîtrise entonna un motet du dix-huitième siècle,
mais Durtal ne s' intéressait que médiocrement à la
musique humaine dans les églises. Ce qui lui semblait
supérieur aux oeuvres les plus vantées de la musique
théâtrale ou
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mondaine, c' était le vieux plain-chant, cette mélodie
plane et nue, tout à la fois aérienne et tombale ;
c' était ce cri solennel des tristesses et altier des
joies, c' étaient ces hymnes grandioses de la foi de
l' homme qui semblent sourdre dans les cathédrales,
comme d' irrésistibles geysers, du pied même des
piliers romans. Quelle musique, si ample ou si
douloureuse ou si tendre qu' elle fût, valait les
solennités du
magnificat,
les verves augustes du
lauda Sion,
les enthousiasmes du
salve,
Regina,
les détresses du
miserere
et du
stabat,
les omnipotentes majestés du
te deum ?
des artistes de génie s' étaient évertués à traduire
les textes sacrés : Vittoria, Josquin De Près,
Palestrina, Orlando de Lassus, Haendel, Bach,
Haydn, avaient écrit de merveilleuses pages ; souvent
même, ils avaient été soulevés par l' effluence
mystique, par l' émanation même du moyen âge à jamais
perdue ; et leurs oeuvres gardaient pourtant un
certain apparat, demeuraient, malgré tout,
orgueilleuses, en face de l' humble magnificence, de
la sobre splendeur du chant grégorien et après ceux-là
ç' avait été fini, car les compositeurs ne croyaient
plus.
Dans le moderne, l' on pouvait cependant citer quelques
morceaux religieux de Lesueur, de Wagner, de
Berlioz, de César Franck, et encore sentait-on chez
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eux l' artiste tapi sous son oeuvre, l' artiste tenant
à exhiber sa science, pensant à exalter sa gloire et
par conséquent omettant Dieu. L' on se trouvait en
face d' hommes supérieurs, mais d' hommes, avec leurs
faiblesses, leur inaliénable vanité, la tare même
de leurs sens. Dans le chant liturgique créé presque
toujours anonymement au fond des cloîtres, c' était
une source extraterrestre, sans filon de péchés, sans
trace d' art. C' était une surgie d' âmes déjà libérées
du servage des chairs, une explosion de tendresses
surélevées et de joies pures ; c' était aussi l' idiome
de l' Eglise, l' Evangile musical accessible, comme
l' Evangile même, aux plus raffinés et aux plus
humbles.
Ah ! La vraie preuve du catholicisme, c' était cet art
qu' il avait fondé, cet art que nul n' a surpassé
encore ! C' était, en peinture et en sculpture les
primitifs ; les mystiques dans les poésies et dans
les proses ; en musique, c' était le plain-chant ; en
architecture, c' était le roman et le gothique. Et
tout cela se tenait, flambait en une seule gerbe, sur
le même autel ; tout cela se conciliait en une touffe
de pensées unique : révérer, adorer, servir le
Dispensateur, en lui montrant, réverbéré dans l' âme
de sa créature, ainsi qu' en un fidèle miroir, le prêt
encore immaculé de ses dons.
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Alors, dans cet admirable moyen âge, où l' art, allaité
par l' Eglise, anticipa sur la mort, s' avança
jusqu' au seuil de l' éternité, jusqu' à Dieu, le
concept divin et la forme céleste furent devinés,
entr' aperçus, pour la première et peut-être pour la
dernière fois, par l' homme. Et ils se correspondaient,
se répercutaient, d' arts en arts.
Les Vierges eurent des faces en amandes, des visages
allongés comme ces ogives que le gothique amenuisa
pour distribuer une lumières ascétique, un jour
virginal, dans la châsse mystérieuse de ses nefs. Dans
les tableaux des primitifs, le teint des saintes
femmes devient transparent comme la cire paschale et
leurs cheveux sont pâles comme les miettes dédorées
des vrais encens ; leur corsage enfantin renfle à
peine, leurs fronts bombent comme le verre des
custodes, leurs doigts se fusèlent, leurs corps
s' élancent ainsi que de fins piliers. Leur beauté
devient, en quelque sorte, liturgique. Elles semblent
vivre dans le feu des verrières, empruntant aux
tourbillons en flammes des rosaces la roue de leurs
auréoles, les braises bleues de leurs yeux, les
tisons mourants de leurs lèvres, gardant pour leurs
parures les couleurs dédaignées de leurs chairs, les
dépouillant de leurs lueurs, les muant, lorsqu' elles
les transportent
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sur l' étoffe, en des tons opaques qui aident encore
par leur contraste à attester la clarté séraphique du
regard, la dolente candeur de la bouche que parfume,
suivant le propre du temps, la senteur de lis des
cantiques, ou la pénitentielle odeur de la myrrhe des
psaumes.
Il y eut alors entre artistes une coalition de
cervelles, une fonte d' âmes. Les peintres
s' associèrent dans un même idéal de beauté avec les
architectes ; ils affilièrent en un indestructible
accord les cathédrales et les saintes ; seulement, au
rebours des usages connus, ils sertirent le bijou
d' après l' écrin, modelèrent les reliques d' après
la châsse.
De leur côté, les proses chantées de l' Eglise eurent
de subtiles affinités avec les toiles des primitifs.
Les répons de ténèbres de Vittoria ne sont-ils pas
d' une inspiration similaire, d' une altitude égale à
celles du chef-d' oeuvre de Quentin Metsys,
l'
ensevelissement du Christ ?
le
Regina
coeli
du musicien flamand Lassus n' a-t-il pas
la bonne foi, l' allure candide et baroque de certaines
statues de retables ou des tableaux religieux du
vieux Brueghel ? Enfin le
miserere
du maître de
chapelle de Louis xii, de Josquin De Près,
n' a-t-il pas, de même que les panneaux des primitifs
de la Bourgogne et des Flandres, un essor un peu
patient, une simplesse filiforme
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un peu roide, mais n' exhale-t-il point, comme eux
aussi, une saveur vraiment mystique, ne se
contourne-t-il pas en une gaucherie vraiment
touchante ?
L' idéal de toutes ces oeuvres est le même et, par des
moyens différents, atteint.
Quant au plain-chant, l' accord de sa mélodie avec
l' architecture est certain aussi ; parfois, il se
courbe ainsi que les sombres arceaux romans, surgit,
ténébreux et pensif, tel que les pleins cintres. Le
de profundis,
par exemple, s' incurve semblable à
ces grands arcs qui forment l' ossature enfumée des
voûtes ; il est lent et nocturne comme eux ; il ne se
tend que dans l' obscurité, ne se meut que dans la
pénombre marrie des cryptes.
Parfois, au contraire, le chant grégorien semble
emprunter au gothique ses lobes fleuris, ses flèches
déchiquetées, ses rouets de gaze, ses trémies de
dentelles, ses guipures légères et ténues comme des
voix d' enfants. Alors il passe d' un extrême à
l' autre, de l' ampleur des détresses à l' infini des
joies. D' autres fois encore, la musique plane et la
musique chrétienne qu' elle enfanta se plient de même
que la sculpture à la gaieté du peuple ; elles
s' associent aux allégresses ingénues, aux rires
sculptés des vieux porches ; elles prennent ainsi que
dans le chant de la Noël, l'
adeste fideles,
et
dans
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l' hymne pascal l'
o fili et filiae,
le rythme
populacier des foules ; elles se font petites et
familières telles que les Evangiles, se soumettent
aux humbles souhaits des pauvres, et leur prêtant un
air de fête facile à retenir, un véhicule mélodique
qui les emporte en de pures régions où ces âmes
naïves s' ébattent aux pieds indulgents du Christ.
Créé par l' Eglise, élevé par elle, dans les
psallettes du moyen âge, le plain-chant est la
paraphrase aérienne et mouvante de l' immobile
structure des cathédrales ; il est l' interprétation
immatérielle et fluide des toiles des primitifs ; il
est la traduction ailée et il est aussi la stricte et
la flexible étole de ces proses latines qu' édifièrent
les moines, exhaussés, jadis, hors des temps, dans
des cloîtres.
Il est maintenant altéré et décousu, vainement dominé
par le fracas des orgues, et il est chanté Dieu sait
comme !
La plupart des maîtrises, lorsqu' elles l' entonnent, se
plaisent à simuler les borborygmes qui gargouillent
dans les conduites d' eaux ; d' autres se délectent à
imiter le grincement des crécelles, le hiement des
poulies, le cri des grues ; malgré tout, son
imperméable beauté subsiste, sourd quand même de ces
meuglements égarés de chantres.
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Le silence subit de l' église dispersa Durtal. Il se
leva, regarda autour de lui ; dans son coin, personne,
sinon deux pauvresses endormies, les pieds sur des
barreaux de chaises, la tête sur leurs genoux. En se
penchant un peu, il aperçut en l' air, dans une
chapelle noire, le rubis d' une veilleuse brûlant dans
un verre rouge ; aucun bruit, sauf le pas militaire
d' un suisse, faisant sa ronde, au loin.
Durtal se rassit ; la douceur de cette solitude
qu' aromatisait le parfum des cires mêlé aux souvenirs
déjà lointains à cette heure des fumées d' encens,
s' évanouit d' un coup. Aux premiers accords plaqués
sur l' orgue, Durtal reconnut le
dies irae,
l' hymne désespérée du moyen âge ; instinctivement, il
baissa le front et écouta.
Ce n' était plus, ainsi que dans le
de profundis,
une supplique humble, une souffrance qui se croit
entendue, qui discerne pour cheminer dans sa nuit un
sentier de lueurs ; ce n' était plus la prière qui
conserve assez d' espoir pour ne pas trembler ; c' était
le cri de la désolation absolue et de l' effroi.
Et, en effet, la colère divine soufflait en tempête
dans ces strophes. Elles semblaient s' adresser moins
au Dieu de miséricorde, à l' exorable Fils qu' à
l' inflexible Père,
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à Celui que l' Ancien Testament nous montre,
bouleversé de fureur, mal apaisé par les fumigations
des bûchers, par les incompréhensibles attraits des
holocaustes. Dans ce chant, il se dressait, plus
farouche encore, car il menaçait d' affoler les eaux,
de fracasser les monts, d' éventrer, à coups de foudre,
les océans du ciel. Et la terre épouvantée criait de
peur.
C' était une voix cristalline, une voix claire d' enfant
qui clamait dans le silence de la nef l' annonce des
cataclysmes ; et après elle, la maîtrise chantait de
nouvelles strophes où l' implacable Juge venait, dans
les éclats déchirants des trompettes, purifier par le
feu la sanie du monde.
Puis, à son tour, une basse profonde, voûtée, comme
issue des caveaux de l' église, soulignait l' horreur
de ces prophéties, aggravait la stupeur de ces
menaces ; et après une courte reprise du choeur, un
alto les répétait, les détaillait encore et alors que
l' effrayant poème avait épuisé le récit des
châtiments et des peines, dans le timbre suraigu, dans
le fausset d' un petit garçon, le nom de Jésus passait
et c' était une éclaircie dans cette trombe ;
l' univers haletant criait grâce, rappelait, par
toutes les voix de la maîtrise, les miséricordes
infinies du Sauveur et ses pardons, le
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conjurait de l' absoudre, comme jadis il épargna le
larron pénitent et la Madeleine.
Mais, dans la même mélodie désolée et têtue, la
tempête sévissait à nouveau, noyait de ses lames les
plages entrevues du ciel, et les solos continuaient,
découragés, coupés par les rentrées éplorées du
choeur, incarnant tout à tour, avec la diversité des
voix, les conditions spéciales des hontes, les états
particuliers des transes, les âges différents des
pleurs.
A la fin, alors que mêlées encore et confondues, ces
voix avaient charrié, sur les grandes eaux de
l' orgue, toutes les épaves des douleurs humaines,
toutes les bouées des prières et des larmes, elles
retombaient exténuées, paralysées par l' épouvante,
gémissaient en des soupirs d' enfant qui se cache la
face, balbutiaient le
dona eis requiem,
terminaient, épuisées, par un
amen
si plaintif
qu' il expirait ainsi qu' une haleine, au dessus des
sanglots de l' orgue.
Quel homme avait pu imaginer de telles désespérances,
rêver à de tels désastres ? Et Durtal se répondait :
personne.
Le fait est que l' on s' était vainement ingénié à
découvrir l' auteur de cette musique et de cette
prose. On les avait attribuées à Frangipani, à
Thomas de Celano,
p18
à saint Bernard, à un tas d' autres, et elles
demeuraient anonymes, simplement formées par les
alluvions douloureuses des temps. Le
dies irae
semblait être tout d' abord tombé, ainsi qu' une
semence de désolation, dans les âmes éperdues du
onzième siècle ; il y avait germé, puis lentement
poussé, nourri par la sève des angoisses, arrosé par
la pluie des larmes. Il avait été enfin taillé
lorsqu' il avait paru mûr et il avait été trop
ébranché peut-être, car dans l' un des premiers textes
que l' on connaît, une strophe, depuis disparue,
évoquait la magnifique et barbare image de la terre
qui tournait en crachant des flammes, tandis que les
constellations volaient en éclats, que le ciel se
ployait en deux comme un livre !
Tout cela n' empêche, conclut Durtal, que ces tercets
tramés d' ombre et de froid, frappés de rimes se
répercutant en de durs échos, que cette musique de
toile rude qui enrobe les phrases telle qu' un suaire
et dessine les contours rigides de l' oeuvre ne soient
admirables ! -et pourtant ce chant qui étreint, qui
rend avec tant d' énergie l' ampleur de cette prose,
cette période mélodique qui parvient, tout en ne
variant pas, tout en restant la même, à exprimer tour
à tour la prière et l' effroi, m' émeut, me poigne
moins que le
de profundis
p19
qui n' a cependant ni cette grandiose envergure, ni ce
cri déchirant d' art.
Mais, chanté en faux-bourdon, ce psaume est terreux
et suffoquant. Il sort du fond même des sépulcres,
tandis que le
dies irae
ne jaillit que du seuil
des tombes. L' un est la voix même du trépassé, l' autre
celles des vivants qui l' enterrent, et le mort pleure,
mais reprend un peu de courage, quand déjà ceux qui
l' ensevelissent désespèrent.
En fin de compte, je préfère le texte du
dies irae
à celui du
de profundis,
et la mélodie du
de profundis
à celle du
dies irae.
il est vrai
de dire aussi que cette dernière prose est
modernisée, chantée théâtralement ici, sans
l' imposante et nécessaire marche d' un unisson,
conclut Durtal.
Cette fois, par exemple, c' est dénué d' intérêt,
reprit-il, sortant de ses réflexions, pour écouter,
pendant une seconde le morceau de musique moderne que
dévidait maintenant la maîtrise. Ah ! Qui donc se
décidera à proscrire cette mystique égrillarde, ces
fonts à l' eau de bidet qu' inventa Gounod ? Il devrait
y avoir vraiment des pénalités surprenantes pour les
maîtres de chapelle qui admettent l' onanisme musical
dans les églises !
C' est, comme ce matin à la Madeleine où j' assistais
p20
par hasard aux interminables funérailles d' un vieux
banquier ; on joua une marche guerrière avec
accompagnement de violoncelles et de violons, de
tubas et de timbres, une marche héroïque et mondaine
pour saluer le départ en décomposition d' un
financier ! ... c' est réellement absurde ! -et, sans
plus écouter la musique de Saint-Sulpice, Durtal
se transféra, en pensée, à la Madeleine, et repartit,
à fond de train, dans ses rêveries.
En vérité, se dit-il, le clergé assimile Jésus à un
touriste, lorsqu' il l' invite, chaque jour, à
descendre dans cette église dont l' extérieur n' est
surmonté d' aucune croix et dont l' intérieur ressemble
au grand salon d' un Continental ou d' un Louvre. Mais
comment faire comprendre à des prêtres que la
laideur est sacrilège et que rien n' égale l' effrayant
péché de ce bout-ci, bout-là de romain et de grec, de
ces peintures d' octogénaires, de ce plafond plat et
ocellé d' oeils-de-boeuf d' où coulent, par tous les
temps, les lueurs avariées des jours de pluie, de ce
futile autel que surmonte une ronde d' anges qui,
prudemment éperdus, dansent, en l' honneur de la
Vierge, un immobile rigaudon de marbre ?
Et pourtant, à la Madeleine, aux heures
d' enterrement,
p21
lorsque la porte s' ouvre et que le mort s' avance dans
une trouée de jour, tout change. Comme un
antiseptique supraterrestre, comme un thymol
extrahumain, la liturgie épure, désinfecte la
laideur impie de ces lieux.
Et, recensant ses souvenirs du matin, Durtal revit,
en fermant les yeux, au fond de l' abside en
hémicycle, le défilé des robes rouges et noires, des
surplis blancs, qui se rejoignaient devant l' autel,
descendaient ensemble les marches, s' acheminaient,
mêlés jusqu' au catafalque, puis, là, se redivisaient
encore, en le longeant, et se rejoignaient, se
confondant à nouveau, dans la grande allée bordée
de chaises.
Cette procession lente et muette, précédée par
d' incomparables suisses, vêtus de deuil, avec l' épée
en verrouil et une épaulette de général en jais,
s' avançait, la croix en tête, au-devant du cadavre
couché sur des tréteaux et, de loin, dans cette
cohue de lueurs tombées du toit et de feux allumés
autour du catafalque et sur l' autel, le blanc des
cierges disparaissait et les prêtres qui les portaient
semblaient marcher, la main vide et levée, comme
pour désigner les étoiles qui les accompagnaient, en
scintillant au-dessus de leurs têtes.
Puis, quand la bière fut entourée par le clergé, le
p22
de profundis
éclata, du fond du sanctuaire,
entonné par d' invisibles chantres.
-ça, c' était bien, se dit Durtal. A la Madeleine,
les voix des enfants sont aigres et frêles et les
basses sont mal décantées et sont blettes ; nous
sommes évidemment loin de la maîtrise de
Saint-Sulpice, mais c' était quand même superbe ;
puis quel moment que celui de la communion du prêtre,
lorsque, sortant tout à coup des mugissements du
choeur, la voix du ténor lance au dessus du cadavre
la magnifique antienne du plain-chant :
requiem aeternam dona eis, Domine,
et lux perpetua luceat eis.
il semble qu' après toutes les lamentations du
de profundis
et du
dies irae,
la présence de
Dieu qui vient, là, sur l' autel, apporte un
soulagement et légitime la confiante et solennelle
fierté de cette phrase mélodique qui invoque alors
le Christ sans alarmes et sans pleurs.
La messe se termine, le célébrant disparaît et, de
même qu' au moment où le mort entra, le clergé,
précédé par les suisses, s' avance vers le cadavre, et,
dans le cercle enflammé des cierges, un prêtre en
chape profère les puissantes prières des absoutes.
p23
Alors, la liturgie se hausse, devient plus admirable
encore. Médiatrice entre le coupable et le Juge,
l' Eglise, par la bouche de son prêtre, adjure le
Seigneur de pardonner à la pauvre âme :
non intres
in judicium cum servo tuo, Domine... ;
puis,
après l'
amen,
lancé par l' orgue et toute la
maîtrise, une voix se lève dans le silence et parle
au nom du mort :
libera me...
et le choeur continue le vieux chant du dixième
siècle. Ainsi que dans le
dies irae
qui
s' appropria des fragments de ces plaintes, le
Jugement dernier flamboie et d' impitoyables répons
attestent au trépassé la véracité de ses trances, lui
confirment qu' à la chute des temps, le Juge viendra,
dans le hourra des foudres, châtier le monde.
Et le prêtre fait à grands pas le tour du catafalque,
le brode de perles d' eau bénite, l' encense, abrite la
pauvre âme qui pleure, la console, la prend contre
lui, la couvre, en quelque sorte, de sa chape et il
intervient encore pour qu' après tant de fatigues et
de peines, le Seigneur permette à la malheureuse de
dormir, loin des bruits de la terre, dans un repos
sans fin.
Ah ! Jamais, dans aucune religion, un rôle plus
charitable, une mission plus auguste, ne fut réservé
à
p24
un homme. Elevé au-dessus de l' humanité tout entière
par la consécration, presque déifié par le sacerdoce,
le prêtre pouvait, alors que la terre gémissait ou se
taisait, s' avancer au bord de l' abîme et intercéder
pour l' être que l' Eglise avait ondoyé, étant enfant,
et qui l' avait sans doute oubliée depuis, et qui
l' avait peut-être même persécutée jusqu' à sa mort.
Et l' Eglise ne défaillait point dans cette tâche.
Devant cette boue de chairs, tassée dans une caisse,
elle pensait à la voirie de l' âme et s' écriait :
" Seigneur, des portes de l' enfer, arrachez-la " ;
mais, à la fin de l' absoute, au moment où le cortège
tournait le dos et s' acheminait vers la sacristie,
elle semblait, elle aussi, inquiète. Recensant
peut-être, en une seconde, les méfaits commis pendant
son existence par ce cadavre, elle paraissait douter
que ses suppliques fussent admises, et ce doute, que
ses paroles n' avouaient point, passait dans
l' intonation du dernier
amen,
murmuré à la
Madeleine par des voix d' enfants.
Timide et lointain, doux et plaintif, cet
amen
disait : " nous avons fait ce que nous pouvions,
mais... mais... " et, dans le funèbre silence que
laissait ce départ du clergé quittant la nef,
l' ignoble réalité demeurait seule de la coque vide,
enlevée à bras
p25
d' hommes, jetée dans une voiture, ainsi que ces rebuts
de boucherie qu' on emporte, le matin, pour les
saponifier dans les fondoirs.
Quand on évoque, en face de ces douloureuses oraisons,
de ces éloquentes absoutes, une messe de mariage,
comme cela change ! Continua Durtal. Là, l' Eglise
est désarmée et sa liturgie musicale est quasi nulle.
Il faut bien alors qu' elle joue les marches nuptiales
des Mendelssohn, qu' elle emprunte aux auteurs
profanes la gaieté de leurs chants pour célébrer la
brève et la vaine joie des corps. Se figure-t-on-et
cela se fait pourtant-le cantique de la Vierge
servant à magnifier l' impatiente allégresse d' une
jeune fille qui attend qu' un monsieur l' entame, le
soir même, après un repas ? S' imagine-t-on le
te deum
chantant la béatitude d' un homme qui va
forcer sur un lit une femme qu' il épouse parce qu' il
n' a pas découvert d' autres moyens de lui voler sa
dot ?
Loin de ce fermage infamant des chairs, le plain-chant
demeure parqué dans ses antiphonaires, comme le moine
dans son cloître ; et quand il en sort, c' est pour
faire jaillir devant le Christ la gerbe des douleurs
et des peines. Il les condense et les résume en
d' admirables plaintes et si, las d' implorer, il adore,
alors ses
p26
élans glorifient les événements éternels, les
Rameaux et les Pâques, les Pentecôtes et les
Ascensions, les Epiphanies et les Noëls ; alors, il
déborde d' une joie si magnifique, qu' il bondit hors
des mondes, exubère, en extase, aux pieds d' un Dieu !
Quant aux cérémonies mêmes de l' enterrement, elles
ne sont plus aujourd' hui qu' un train-train fructueux,
qu' une routine officielle, qu' un treuil d' oraisons
qu' on tourne, machinalement, sans y penser.
L' organiste songe à sa famille et rumine ses ennuis
pendant qu' il joue ; l' homme qui pompe l' air et le
refoule dans les tuyaux pense au demi-setier qui
tarira ses sueurs ; les ténors et les basses soignent
leurs effets, se mirent dans l' eau plus ou moins
ridée de leurs voix ; les enfants de la maîtrise
rêvent d' aller galopiner, après la messe ; d' ailleurs,
ni les uns, ni les autres, ne comprennent un mot du
latin qu' ils chantent et qu' ils abrègent, du reste,
ainsi que dans le
dies irae
dont ils suppriment
une partie des strophes.
De son côté, la bedeaudaille suppute les fonds que
le trépassé rapporte et le prêtre même, excédé par
ces prières qu' il a tant lues et pressé par l' heure
du repas, expédie l' office, prie mécaniquement du
bout des lèvres, tandis que les assistants ont hâte,
eux aussi, que
p27
la messe, qu' ils n' ont pas écoutée d' ailleurs,
s' achève pour serrer la main des parents et quitter le
mort.
C' est une inattention absolue, un ennui profond. Et
pourtant, c' est effrayant ce qui est là, sur des
tréteaux, ce qui attend là, dans l' église ; car enfin,
c' est l' étable vide, à jamais abandonnée, du corps ;
et c' est cette étable même qui s' effondre. Du purin
qui fétide, des gaz qui émigrent, de la viande qui
tourne, c' est tout ce qui reste !
Et l' âme, maintenant que la vie n' est plus et que tout
commence ? Personne n' y songe ; pas même la famille,
énervée par la longueur de l' office, absorbée dans
son chagrin et qui ne regrette, en somme, que la
présence visible de l' être qu' elle a perdu, personne,
excepté moi, se disait Durtal, et quelques curieux
qui s' unissent, terrifiés, au
dies irae
et au
libera
dont ils comprennent et la langue et le
sens !
Alors, par le son extérieur des mots, sans l' aide du
recueillement, sans l' appui même de la réflexion,
l' Eglise agit.
Et c' est là le miracle de sa liturgie, le pouvoir de
son verbe, le prodige toujours renaissant des paroles
créées par des temps révolus, des oraisons apprêtées
par des siècles morts ! Tout a passé ; rien de ce qui
fut
p28
surélevé dans les âges abolis ne subsiste. Et ces
proses demeurées intactes, criées par des voix
indifférentes et projetées de coeurs nuls,
intercèdent, gémissent, implorent, efficacement, quand
même, par leur force virtuelle, par leur vertu
talismanique, par leur inaliénable beauté, par la
certitude toute-puissante de leur foi. Et c' est le
moyen âge qui nous les légua pour nous aider à sauver,
s' il se peut, l' âme du mufle moderne, du mufle mort !
A l' heure actuelle, conclut Durtal, il ne reste de
propre à Paris que les cérémonies presque similaires
des prises d' habit et des enterrements. Le malheur,
c' est que, lorsqu' il s' agit d' un somptueux cadavre,
les pompes funèbres sévissent.
Elles sortent alors un mobilier à faire frémir, des
statues argentées de Vierges d' un goût atroce, des
cuvettes de zinc dans lesquelles flambent des bols de
punch vert, des candélabres en fer-blanc, supportant
au bout d' une tige qui ressemble à un canon dressé, la
gueule en l' air, des araignées renversées sur le dos
et dont les pattes emmanchées de bougies brûlent,
toute une quincaillerie funéraire du temps du premier
Empire, frappée en relief de patères, de feuilles
d' acanthe, de sabliers ailés, de losanges et de
grecques ! -le malheur
p29
aussi, c' est que, pour rehausser le misérable
apparat de ces fêtes, l' on joue du Massenet et du
Dubois, du Benjamin Godard et du Widor, ou pis
encore, du bastringue de sacristie, de la mystique de
beuglant, comme les femmes affiliées aux confréries
du mois de mai en chantent !
Et puis, hélas ! L' on n' entend plus les tempêtes des
grandes orgues et les majestés douloureuses du
plain-chant, qu' aux convois des détenteurs ; pour les
pauvres, rien-ni maîtrise, ni orgue-quelques
poignées d' oraisons ; trois coups de pinceau trempé
dans un bénitier et c' est un mort de plus sur lequel
il pleut et qu' on enlève ! L' Eglise sait pourtant
que la charogne du riche purule autant que celle du
pauvre et que son âme pue davantage encore ; mais
elle brocante les indulgences et bazarde les messes ;
elle est, elle aussi, ravagée par l' appât du lucre !
Il ne faut pas cependant que je pense trop de mal des
crevés opulents, fit Durtal, après un silence de
réflexions ; car enfin, c' est grâce à eux que je puis
écouter l' admirable liturgie des funérailles ; ces
gens qui n' ont peut-être fait aucun bien, pendant leur
vie, font, au moins, sans le savoir, cette charité, à
quelques-uns, après leur mort.
Un brouhaha le ramena à Saint-Sulpice ; la maîtrise
p30
partait ; l' église allait se clore. J' aurais bien dû
tâcher de prier, se dit-il ; cela eût mieux valu que
de rêvasser dans le vide ainsi sur une chaise ; mais
prier ? Je n' en ai pas le désir ; je suis hanté par
le catholicisme, grisé par son atmosphère d' encens et
de cire, je rôde autour de lui, touché jusqu' aux
larmes par ses prières, pressuré jusqu' aux moelles par
ses psalmodies et par ses chants. Je suis bien dégoûté
de ma vie, bien las de moi, mais de là à mener une
autre existence il y a loin ! Et puis... et puis...
si je suis perturbé dans les chapelles, je redeviens
inému et sec dès que j' en sors. Au fond, se dit-il,
en se levant et en suivant les quelques personnes
qui se dirigeaient, rabattues par le suisse vers une
porte, au fond, j' ai le coeur racorni et fumé par
les noces, je ne suis bon à rien.
PREMIERE PARTIE, CHAP. II
p31
Comment était-il redevenu catholique, comment en
était-il arrivé là ?
Et Durtal se répondait : je l' ignore, tout ce que
je sais, c' est qu' après avoir été pendant des années
incrédule, soudain je crois.
Voyons, se disait-il, tâchons cependant de raisonner
si tant est que, dans l' obscurité d' un tel sujet, le
bon sens subsiste.
En somme, ma surprise tient à des idées préconçues
sur les conversions. J' ai entendu parler du
bouleversement subit et violent de l' âme, du coup de
foudre, ou bien de la foi faisant à la fin explosion
dans un terrain lentement et savamment miné. Il est
bien évident que les conversions peuvent s' effectuer
suivant l' un ou l' autre
p32
de ces deux modes, car Dieu agit comme bon lui
semble, mais il doit y avoir aussi un troisième
moyen qui est sans doute le plus ordinaire, celui
dont le Sauveur s' est servi pour moi. Et celui-là
consiste en je ne sais quoi ; c' est quelque chose
d' analogue à la digestion d' un estomac qui travaille,
sans qu' on le sente. Il n' y a pas eu de chemin de
Damas, pas d' événements qui déterminent une crise ;
il n' est rien survenu et l' on se réveille un beau
matin, et sans que l' on sache ni comment, ni pourquoi,
c' est fait.
Oui, mais cette manoeuvre ressemble fort, en somme,
à celle de cette mine qui n' éclate qu' après avoir été
profondément creusée. Eh ! Non, car, dans ce cas, les
opérations sont sensibles ; les objections qui
embarrassaient la route sont résolues ; j' aurais pu
raisonner, suivre la marche de l' étincelle le long du
fil et, ici, pas. J' ai sauté à l' improviste, sans
avoir été prévenu, sans même m' être douté que j' étais
si studieusement sapé. Et ce n' est pas davantage le
coup de foudre, à moins que je n' admette un coup de
foudre qui serait occulte et taciturne, bizarre et
doux. Et ce serait encore faux, car ce bouleversement
brusque de l' âme vient presque toujours à la suite
d' un malheur ou d' un crime, d' un acte enfin que l' on
connaît.
p33
Non, la seule chose qui me semble sûre, c' est qu' il
y a eu, dans mon cas, prémotion divine, grâce.
Mais, fit-il, alors la psychologie de la conversion
serait nulle ? Et il se répondit :
ça m' en a tout l' air, car je cherche vainement à me
retracer les étapes par lesquelles j' ai passé ; sans
doute, je peux relever sur la route parcourue, çà et
là, quelques bornes : l' amour de l' art, l' hérédité,
l' ennui de vivre ; je peux même me rappeler des
sensations oubliées d' enfance, des cheminements
souterrains d' idées suscitées par mes stations dans
les églises ; mais ce que je ne puis faire, c' est
relier ces fils, les grouper en faisceau ; ce que je
ne puis comprendre, c' est la soudaine et la
silencieuse explosion de lumière qui s' est faite en
moi. Quand je cherche à m' expliquer comment, la
veille, incrédule, je suis devenu, sans le savoir, en
une nuit, croyant, eh bien ! Je ne découvre rien, car
l' action céleste a disparu, sans laisser de traces.
Il est bien certain, reprit-il, après un silence de
pensée, que c' est la Vierge qui agit dans ces
cas-là sur nous ; c' est elle qui vous pétrit et vous
remet entre les mains du Fils ; mais ses doigts sont
si légers, si fluides, si caressants que l' âme qu' ils
ont retournée n' a rien senti.
p34
Par contre, si j' ignore la marche et les relais de ma
conversion, je puis au moins deviner quels sont les
motifs qui, après une vie d' indifférence, m' ont
ramené dans les parages de l' Eglise, m' ont fait errer
dans ses alentours, m' ont enfin poussé par le dos
pour m' y faire entrer.
Et il se disait sans ambages, il y a trois causes :
d' abord un atavisme d' ancienne famille pieuse éparse
dans des monastères ; et des souvenirs d' enfance lui
revenaient, de cousines, de tantes, entrevues dans
des parloirs, des femmes douces et graves, blanches
comme des oublies, qui l' intimidaient, en parlant
bas, qui l' inquiétaient presque lorsqu' en le
regardant, elles demandaient s' il était sage.
Il éprouvait une sorte de peur, se réfugiait dans les
jupes de sa mère, tremblant quand, en partant, il
fallait apporter son front au-devant de lèvres
décolorées pour subir le souffle d' un baiser froid.
De loin, alors qu' il y songeait maintenant, ces
entrevues qui l' avaient tant gêné dans son enfance
lui semblaient exquises. Il y mettait toute une
poésie de cloître, enveloppait ces parloirs si nus
d' une odeur effacée de boiseries et de cire ; et il
revoyait aussi les jardins qu' il avait traversés
dans ces couvents, des jardins
p35
embaumant le parfum amer et salé du buis, plantés de
charmilles, semés de treilles dont les raisins
toujours verts ne mûrissaient point, espacés de bancs
dont la pierre rongée gardait des anciennes ondées
des oeils d' eau ; et mille détails lui revenaient de
ces allées de tilleuls si tranquilles, de ces
sentiers où il courait dans la guipure noire que
dessinait sur le sol l' ombre tombée des branches. Il
conservait de ces jardins qui lui paraissaient
devenir plus grands à mesure qu' il avançait en âge
un souvenir un peu confus où tremblait l' image
embrouillée d' un vieux parc aulique et d' un verger
de presbytère, situé au nord, resté, même quand le
soleil l' échauffait, un peu humide.
Il n' était pas surprenant que ces sensations
déformées par le temps eussent laissé en lui des
infiltrations d' idées pieuses qui se creusaient alors
qu' il les embellissait, en y songeant ; tout cela
pouvait avoir sourdement fermenté pendant trente
années et se lever maintenant.
Mais les deux autres causes qu' il connaissait avaient
dû être encore plus actives.
C' était son dégoût de l' existence et sa passion de
l' art ; et ce dégoût s' aggravait certainement de sa
solitude et de son oisiveté.
Après avoir autrefois logé ses amitiés au hasard des
p36
gens et essuyé les plâtres d' âmes qui n' avaient aucun
rapport avec la sienne, il s' était, après tant
d' inutile vagabondage, enfin fixé ; il avait été
l' intime ami d' un docteur des Hermies, un médecin
épris de démonomanie et de mystique et du sonneur de
cloches de Saint-Sulpice, du breton Carhaix.
Ces affections-là n' étaient plus commes celles qu' il
avaient connues, tout en superficie et en façade ;
elles étaient spacieuses et profondes, basées sur des
similitudes de pensées, sur des lignes indissolubles
d' âmes ; et celles-là avaient été brusquement rompues ;
à deux mois de distance, des Hermies et Carhaix
mouraient, tués, l' un par une fièvre typhoïde, l' autre
par un refroidissement qui l' alita, après qu' il eut
sonné l' angélus du soir dans sa tour.
Ce furent pour Durtal d' affreux coups. Son existence
qu' aucun lieu n' amarra plus partit à la dérive ; il
erra, dispersé, se rendant compte que cet abandon
était définitif, que, pour lui, l' âge n' était plus
où l' on s' unit encore.
Aussi vivait-il seul, à l' écart, dans ses livres,
mais la solitude qu' il supportait bravement quand il
était occupé, quand il préparait un livre, lui
devenait intolérable lorsqu' il était oisif. Il
s' acagnardait des
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après-midi dans un fauteuil, s' essorait dans des
songes ; c' était alors surtout que des idées fixes se
promenaient en lui ; elles finissaient par lui jouer
derrière le rideau baissé de ses yeux des féeries dont
les actes ne variaient guère. Toujours des nudités
lui dansaient dans la cervelle, au chant des psaumes ;
et il sortait de ces rêveries, haletant, énervé,
capable, si un prêtre s' était trouvé là, de se jeter
en pleurant à ses pieds, de même qu' il se fût rué
aux plus basses ordures si une fille eût été près de
lui, dans sa chambre.
Chassons par le travail tous ces phantasmes, se
criait-il, mais travailler à quoi ? Après avoir fait
paraître une histoire de Gilles De Rais qui avait
pu intéresser quelques artistes, il demeurait sans
sujet, à l' affût d' un livre. Comme il était, en art,
un homme d' excès, il sautait aussitôt d' un extrême à
l' autre, et, après avoir fouillé le satanisme au
moyen âge, dans son récit du maréchal De Rais, il
ne voyait plus d' intéressant à forer qu' une vie de
sainte et quelques lignes découvertes dans les études
sur la mystique de Goerres et de Ribet l' avaient
lancé sur la piste d' une bienheureuse Lydwine, en
quête de documents neufs.
Mais en admettant même qu' il en déterrât, pouvait-il
ouvrer une vie de sainte ? Il ne le croyait pas et
les
p38
arguments sur lesquels il étayait son avis semblaient
plausibles.
L' hagiographie était une branche maintenant perdue
de l' art ; il en était d' elle ainsi que de la
sculpture sur bois et des miniatures des vieux
missels. Elle n' était plus aujourd' hui traitée que
par des marguilliers et par des prêtres, par des
commissionnaires de style qui semblent toujours,
lorsqu' ils écrivent, charger leurs fétus d' idées sur
des camions ; et elle était, entre leurs mains,
devenue un des lieux communs de la bondieuserie, une
transposition dans le livre des statuettes des
Froc-Robert, des images en chromo des Bouasse.
La voie était donc libre et il semblait tout d' abord
aisé de la planer ; mais pour extraire le charme des
légendes, il fallait la langue naïve des siècles
révolus, le verbe ingénu des âges morts. Comment
arriver à exprimer aujourd' hui le suc dolent et le
blanc parfum des très anciennes traductions de la
légende dorée
de Voragine ? Comment lier en une
candide gerbe ces fleurs plaintives que les moines
cultivèrent dans les pourpris des cloîtres, alors que
l' hagiographie était la soeur de l' art barbare et
charmant des enlumineurs et des verriers, de l' ardente
et de la chaste peinture des primitifs ?
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On ne pouvait cependant songer à se livrer à de
studieux pastiches, s' efforcer de singer froidement
de telles oeuvres. Restait alors la question de savoir
si, avec les ressources de l' art contemporain, l' on
parviendrait à dresser l' humble et la haute figure
d' une sainte ; et c' était pour le moins douteux, car
le manque de simplesse réelle, le fard trop ingénieux
du style, les ruses d' un dessin attentif et la frime
d' une couleur madrée transformeraient probablement
l' élue en une cabotine. Ce ne serait plus une sainte,
mais une actrice qui en jouerait plus ou moins
adroitement le rôle ; et alors, le charme serait
détruit, les miracles paraîtraient machinés, les
épisodes seraient absurdes ! ... puis... puis... encore
faudrait-il avoir une foi qui fût vraiment vive et
croire à la sainteté de son héroïne, si l' on voulait
tenter de l' exhumer et de la faire revivre dans une
oeuvre.
Cela est si exact que voici Gustave Flaubert qui a
écrit d' admirables pages sur la légende de
Saint Julien L' Hospitalier. Elles marchent en un
tumulte éblouissant et réglé, évoluent en une langue
superbe dont l' apparente simplicité n' est due qu' à
l' astuce compliquée d' un art inouï. Tout y est, tout,
sauf l' accent qui eût fait de cette nouvelle un vrai
chef-d' oeuvre. étant donné le sujet, il y manque, en
effet, la flamme qui devrait
p40
circuler sous ces magnifiques phrases ; il y manque le
cri de l' amour qui défaille, le don de l' exil
surhumain, l' âme mystique !
D' un autre côté, les
physionomies de saints
d' Hello valent qu' on les lise. La foi jaillit dans
chacun de ses portraits, l' enthousiasme déborde des
chapitres, des rapprochements inattendus creusent
d' inépuisables citernes de réflexions entre les
lignes ; mais quoi ! Hello était si peu artiste que
d' adorables légendes déteignent dans ses doigts quand
il y touche ; la lésine de son style appauvrit les
miracles et les rend inermes. Il y manque l' art qui
sortirait ce livre de la catégorie des oeuvres
blafardes, des oeuvres mortes !
L' exemple de ces deux hommes, opposés comme jamais
écrivains ne le furent, et n' ayant pu atteindre la
perfection, l' un, dans la légende de Saint Julien,
parce que la foi lui faisait défaut et l' autre parce
qu' il possédait une inextensible indigence d' art,
décourageait complètement Durtal. Il faudrait être
en même temps les deux, et rester encore soi, se
disait-il, sinon à quoi bon s' atteler à de telles
tâches ? Mieux vaut se taire ; et il se renfrognait,
désespéré, dans son fauteuil.
Alors le mépris de cette existence déserte qu' il
menait s' accélérait en lui et, une fois de plus, il se
p41
demandait l' intérêt que la Providence pouvait bien
avoir à torturer ainsi les descendants de ses
premiers convicts ? Et s' il n' obtenait pas de réponse,
il était pourtant bien obligé de se dire qu' au moins
l' Eglise recueillait, dans ces désastres, les
épaves, qu' elle abritait les naufragés, les
rapatriait, leur assurait enfin un gîte.
Pas plus que Schopenhauer dont il avait autrefois
raffolé, mais dont la spécialité d' inventaires avant
décès et les herbiers de plaintes sèches l' avaient
lassé, l' Eglise ne décevait l' homme et ne cherchait
à le leurrer, en lui vantant la clémence d' une vie
qu' elle savait ignoble.
Par tous ses livres inspirés, elle clamait l' horreur
de la destinée, pleurait la tâche imposée de vivre.
L' ecclésiastique, l' ecclésiaste, le livre de Job, les
lamentations de Jérémie attestaient cette douleur à
chaque ligne et le moyen âge avait, lui aussi, dans
l'
imitation de Jésus-christ,
maudit l' existence
et appelé à grands cris la mort.
Plus nettement que Schopenhauer, l' Eglise déclarait
qu' il n' y avait rien à souhaiter ici-bas, rien à
attendre ; mais là où s' arrêtaient les procès-verbaux
du philosophe, elle, continuait, franchissait les
limites des sens, divulguait le but, précisait les
fins.
p42
Puis, se disait-il, tout bien considéré, l' argument
de Schopenhauer tant prôné contre le Créateur et
tiré de la misère et de l' injustice du monde, n' est
pas, quand on y réfléchit, irrésistible, car le monde
n' est pas ce que Dieu l' a fait, mais bien ce que
l' homme en a fait.
Avant d' accuser le ciel de nos maux, il conviendrait
sans doute de rechercher par quelles phases
consenties, par quelles chutes voulues, la créature
a passé, avant que d' aboutir au sinistre gâchis
qu' elle déplore. Il faudrait maudire les vices de ses
ancêtres et ses propres passions qui engendrèrent la
plupart des maladies dont on souffre ; il faudrait se
dire que si Dieu nous infligea l' excrément, l' homme
y a par ses excès ajouté le pus ; il faudrait vomir
la civilisation qui a rendu l' existence intolérable
aux âmes propres et non le Seigneur qui ne nous a
peut-être pas créés, pour être pilés à coups de
canons, en temps de guerre, pour être exploités,
volés, dévalisés, en temps de paix, par les négriers
du commerce et les brigands des banques.
Ce qui reste incompréhensible, par exemple, c' est
l' horreur initiale, l' horreur imposée à chacun de nous,
de vivre ; mais c' est là un mystère qu' aucune
philosophie n' explique.
Ah ! Reprenait-il, quand je songe à cette horreur, à
ce
p43
dégoût de l' existence qui s' est, d' années en années,
exaspéré en moi, comme je comprends que j' aie
forcément cinglé vers le seul port où je pouvais
trouver un abri, vers l' Eglise.
Jadis, je la méprisais, parce que j' avais un pal qui
me soutenait lorsque soufflaient les grands vents
d' ennui ; je croyais à mes romans, je travaillais à
mes livres d' histoire, j' avais l' art. J' ai fini par
reconnaître sa parfaite insuffisance, son inaptitude
résolue à rendre heureux. Alors j' ai compris que le
pessimisme était tout au plus bon à réconforter les
gens qui n' avaient pas un réel besoin d' être
consolés ; j' ai compris que ses théories, alléchantes
quand on est jeune et riche et bien portant,
deviennent singulièrement débiles et lamentablement
fausses, quand l' âge s' avance, quand les infirmités
s' annoncent, quand tout s' écroule !
Je suis allé à l' hôpital des âmes, à l' Eglise. On
vous y reçoit au moins, on vous y couche, on vous y
soigne ; on ne se borne pas à vous dire, en vous
tournant le dos, ainsi que dans la clinique du
pessimisme, le nom du mal dont on souffre !
Enfin Durtal avait été ramené à la religion par
l' art. Plus que son dégoût de la vie même, l' art
avait été l' irrésistible aimant qui l' avait attiré
vers Dieu.
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Le jour où, par curiosité, pour tuer le temps, il
était entré dans une église et, après tant d' années
d' oubli, y avait écouté les vêpres des morts tomber
lourdement, une à une, tandis que les chantres
alternaient et jetaient l' un après l' autre, comme
des fossoyeurs, des pelletées de versets, il avait
eu l' âme remuée jusque dans ses combles. Les soirs où
il avait entendu les admirables chants de l' octave
des trépassés, à Saint-sulpice, il s' était senti
pour jamais capté ; mais ce qui l' avait pressuré, ce
qui l' avait asservi mieux encore, c' étaient les
cérémonies, les chants de la semaine sainte.
Il les avait visitées les églises, pendant cette
semaine ! Elles s' ouvraient ainsi que des palais
dévastés, ainsi que des cimetières ravagés de Dieu.
Elles étaient sinistres avec leurs images voilées,
leurs crucifix enveloppés d' un losange violet, leurs
orgues taciturnes, leurs cloches muettes. La foule
s' écoulait, affairée, sans bruit, marchait par terre,
sur l' immense croix que dessinent la grande allée et
les deux bras du transept et, entrée par les plaies
que figurent les portes, elle remontait jusqu' à
l' autel, là où devait poser la tête ensanglantée du
Christ et elle baisait avidement, à genoux, le
crucifix qui barrait la place du menton, au bas des
marches.
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Et cette foule devenait, elle-même, en se coulant
dans ce moule crucial de l' église, une énorme croix
vivante et grouillante, silencieuse et sombre.
A Saint-sulpice où tout le séminaire assemblé
pleurait l' ignominie de la justice humaine et la mort
décidée d' un Dieu, Durtal avait suivi les
incomparables offices de ces jours luctueux, de ces
minutes noires, écouté la douleur infinie de la
Passion, si noblement, si profondément exprimée à
ténèbres par les lentes psalmodies, par le chant des
lamentations et des psaumes ; mais quand il y
songeait, ce qui le faisait surtout frémir, c' était
le souvenir de la Vierge arrivant le jeudi, dès que
la nuit tombait.
L' Eglise jusqu' alors absorbée dans son chagrin et
couchée devant la croix se relevait et se mettait à
sangloter, en voyant la mère.
Par toutes les voix de sa maîtrise, elle s' empressait
autour de Marie, s' efforçait de la consoler, en
mêlant les larmes du
stabat
aux siennes, en
gémissant cette musique de plaintes endolories, en
pressant sur la blessure de cette prose qui rendait
de l' eau et du sang comme la plaie du Christ.
Durtal sortait, accablé, de ces longues séances,
mais ses tentations contre la foi se dissipaient ; il
ne doutait
p46
plus ; il lui semblait qu' à Saint-sulpice, la grâce
se mêlait aux éloquentes splendeurs des liturgies et
que des appels passaient pour lui dans l' obscure
affliction des voix ; aussi éprouvait-il une
reconnaissance toute filiale pour cette église où il
avait vécu de si douces et de si dolentes heures !
Et cependant, dans les semaines ordinaires, il ne la
fréquentait point ; elle lui paraissait trop grande
et trop froide et elle était si laide ! Il lui
préférait des sanctuaires plus tièdes et plus petits,
des sanctuaires où subsistaient encore des traces du
moyen âge.
Alors, il se réfugiait, les jours de flâne, en
sortant du Louvre où il s' était longuement évagué
devant les toiles des primitifs, dans la vieille
église de Saint-Séverin, enfouie en un coin du
Paris pauvre.
Il y apportait les visions des toiles qu' il avait
admirées au Louvre et il les contemplait à nouveau,
dans ce milieu où elles se trouvaient vraiment chez
elles.
Puis c' étaient des moments délicieux qu' il y écoulait,
emporté dans ces nuées d' harmonie que sillonne
l' éclair blanc de la voix enfantine jailli du
tonnerre roulant des orgues.
Là, sans même prier, il sentait glisser en lui une
langueur plaintive, un discret malaise ;
Saint-Séverin le
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ravissait, l' aidait mieux que les autres à se
suggérer, certains jours, une indéfinissable
impression d' allégresse et de pitié, quelquefois
même, alors qu' il songeait à la voirie de ses sens,
à se natter l' âme de regrets et d' effroi.
Souvent, il y allait ; surtout, le dimanche matin, à
dix heures, à la grand' messe.
Là, il s' installait derrière le maître-autel, dans
cette mélancolique et délicate abside plantée, ainsi
qu' un jardin d' hiver, de bois rares et un peu fous.
On eût dit d' un berceau pétrifié de très vieux arbres
tout en fleurs, mais défeuillés, de ces futaies de
piliers carrés ou taillés à larges pans, creusés
d' entailles régulières près de leurs bases, côtelés
sur leurs parcours comme des pieds de rhubarbe,
cannelés comme des céleris.
Aucune végétation ne s' épanouissait au sommet de ces
troncs qui arquaient leurs rameaux dénudés le long
des voûtes, les rejoignaient, les aboutaient,
assemblant à leurs points de suture, à leurs noeuds
de greffe, d' extravagants bouquets de roses
blasonnées, de fleurs armoriées et fouillées à jour ;
et depuis près de quatre cents ans ces arbres
immobilisaient leur sève et ne poussaient plus. Les
hampes à jamais courbées restaient intactes ; la
blanche écorce des piliers s' effritait à peine,
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mais la plupart des fleurs étaient flétries ; des
pétales héraldiques manquaient ; certaines clefs de
voûte ne gardaient plus que des calices stratifiés,
ouvrés comme des nids, troués comme des éponges,
chiffonnés comme des poignées de dentelles rousses.
Et au milieu de cette flore mystique, parmi ces
arbres lapidifiés, il en était un, bizarre et
charmant, qui suggérait cette chimérique idée que la
fumée déroulée des bleus encens était parvenue à se
condenser, à se coaguler en pâlissant avec l' âge et
à former, en se tordant, la spirale de cette colonne
qui tournoyait sur elle-même et finissait par s' évaser
en une gerbe dont les tiges brisées retombaient du
haut des cintres.
Ce coin où se réfugiait Durtal était à peine éclairé
par des verrières en ogive, losangées de mailles
noires, serties de minuscules carreaux obscurcis par
la poussière accumulée des temps, rendus plus sombres
encore par les boiseries des chapelles qui les
ceinturaient jusqu' à mi-corps.
Cette abside, elle était bien, si l' on voulait, un
massif gelé de squelettes d' arbres, une serre
d' essences mortes, ayant appartenu à la famille des
palmifères, évoquant encore le souvenir
d' invraisemblables phoenix, d' inexacts lataniers, mais
elle rappelait aussi, avec sa forme en
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demi-lune et sa lumière trouble, l' image d' une proue
de navire plongée sous l' onde. Elle laissait, en effet,
filtrer au travers de ses hublots, aux vitres
treillissées d' une résille noire, le murmure étouffé
-que simulait le roulement des voitures ébranlant la
rue-d' une rivière qui tamiserait dans le cours
saumâtre de ses eaux des lueurs dédorées de jour.
Le dimanche, à l' heure de la grand' messe, cette
abside restait déserte. Tout le public emplissait la
nef devant le maître-autel ou s' éparpillait plus loin
dans une chapelle dédiée à Notre-dame. Durtal était
donc à peu près seul ; et les gens même qui
traversaient son refuge n' étaient ni hébétés, ni
hostiles, ainsi que les fidèles des autres églises.
C' étaient dans ce quartier de gueux, de très pauvres
gens, des regrattières, des soeurs de charité, des
loqueteux, des mioches ; c' étaient surtout des
femmes en guenilles, marchant sur la pointe des
pieds, s' agenouillant sans regarder autour d' elles,
des humbles gênées même par le luxe piteux des autels,
hasardant un oeil soumis et baissant le dos quand
passait le suisse.
Touché par la timidité de ces misères muettes,
Durtal écoutait la messe que chantait une maîtrise
peu nombreuse, mais patiemment dressée. Mieux qu' à
p50
Saint-sulpice où pourtant les offices étaient
autrement solennels et exacts, la maîtrise de
Saint-Séverin entonnait cette merveille du
plain-chant, le
credo.
elle l' enlevait, en
quelque sorte, jusqu' au sommet du choeur et le faisait
planer, les ailes grandes ouvertes, presque
immobiles, au-dessus des ouailles prosternées,
lorsque le verset
et homo factus est
prenait son
lent et respectueux essor dans la voix baissée du
chantre. C' était, à la fois, lapidaire et fluide,
indestructible, ainsi que les articles du Symbole
même, inspiré comme le texte que l' Esprit Saint
dicta, dans leur dernière assemblée, aux apôtres
réunis du Christ.
A Saint-Séverin, une voix de taureau clamait, seule,
un verset, puis tous les enfants, soutenus par la
réserve des chantres, lançaient les autres et les
inaltérables vérités s' affirmaient à mesure, plus
attentives, plus graves, plus accentuées, un peu
plaintives même dans la voix isolée de l' homme, plus
timides peut-être, mais aussi plus familières, plus
joyeuses, dans l' élan pourtant contenu des gosses.
A ce moment-là, Durtal se sentait soulevé et il se
criait : mais il est impossible que les alluvions de
la foi qui ont créé cette certitude musicale soient
fausses ! L' accent de ces aveux est tel qu' il est
surhumain et si
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loin de la musique profane qui n' a jamais atteint
l' imperméable grandeur de ce chant nu !
Toute la messe était d' ailleurs à Saint-Séverin
exquise. Le
kyrie eleison
sourd et somptueux ;
le
gloria in excelsis
divisé entre le grand et le
petit orgue, l' un chantant seul et l' autre dirigeant
et soutenant le choeur, exultait d' allégresse ; le
sanctus
emballé, presque hagard alors que la
maîtrise criait l'
hosanna in excelsis,
bondissait jusqu' aux cintres ; et l'
agnus Dei
s' élevait à peine en une claire mélodie suppliante,
si humble qu' elle n' osait monter.
En somme, à part des
salutaris
de contrebande
détaillés là, ainsi que toutes les églises,
Saint-Séverin conservait, les dimanches ordinaires,
la liturgie musicale, la chantait presque
respectueusement avec des voix fragiles, mais bien
teintées, d' enfants, avec des basses solidement
bétonnées, remontant de leurs puits de vigoureux sons.
Et c' était une joie pour Durtal que de s' attarder
dans cet adorable milieu du moyen âge, dans cette
ombre déserte, parmi ces chants qui s' élevaient
derrière lui, sans qu' il fût troublé par les
manigances des bouches qu' il ne pouvait voir.
Il finissait par être pris aux moelles, suffoqué par
p52
de nerveuses larmes et toutes les rancoeurs de sa
vie lui remontaient ; plein de craintes indécises, de
postulations confuses qui l' étouffaient sans trouver
d' issues, il maudissait l' ignominie de son existence,
se jurait d' étouffer ses émois charnels.
Puis, quand la messe était terminée, il errait dans
l' église même, s' exaltait devant l' essor de cette nef
que quatre siècles bâtirent et scellèrent de leurs
armes, en y apposant ces extraordinaires empreintes,
ces fabuleux cachets qui s' épanouissent en relief sous
le berceau renversé des voûtes. Ces siècles s' étaient
réunis pour apporter aux pieds du Christ l' effort
surhumain de leur art et les dons de chacun étaient
visibles encore. Le treizième siècle avait taillé ces
piliers bas et trapus dont les chapiteaux se
couronnent de nymphéas, de trèfles d' eau, de
feuillages à grandes côtes, volutés en crochets et
tournés en crosse. Le quatorzième siècle avait élevé
les colonnes des travées voisines sur le flanc
desquelles des prophètes, des moines, des saints,
soutiennent de leurs corps étendus la retombée des
arcs. Le quinzième et le seizième avaient créé
l' abside, le sanctuaire, quelques-uns même des
vitraux ouverts au sommet du choeur et, bien qu' ils
eussent été réparés par de vrais gnafs, ils n' en
avaient pas moins gardé une grâce
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barbare, une naïveté vraiment touchante. Ils
paraissaient avoir été dessinés par les ancêtres des
imagiers d' Epinal et bariolés par eux de tons crus.
Les donateurs et les saints qui défilaient dans ces
clairs tableaux encadrés de pierre étaient tous
maladroits et pensifs, vêtus de robes gomme-gutte,
vert bouteille, bleu de prusse, rouge de groseille,
violet d' aubergine et lie de vin qui se fonçaient
encore au contact des chairs omises ou perdues,
restées, en tout cas, comme leur épiderme de verre,
incolores. Dans l' une de ces fenêtres, le Christ
en croix semblait même limpide, tout en lumière, au
milieu des taches azurées du ciel et des plaques
rouges et vertes que formaient les ailes de deux
anges dont le visage paraissait aussi taillé dans
le cristal et rempli de jour.
Et ces vitraux, différents en cela de ceux des autres
églises, absorbaient les rayons du soleil, sans les
réfracter. Ils avaient sans doute été privés
volontairement de reflets, afin de ne pas insulter
par une insolente gaieté de pierreries en feu à la
mélancolique détresse de cette église qui s' élevait
dans l' atroce repaire d' un quartier peuplé de
mendiants et d' escarpes.
Alors des réflexions assaillaient Durtal. Dans
Paris, les basiliques modernes étaient inertes ;
elles restaient sourdes aux prières qui se brisaient
contre l' indifférence
p54
glacée de leurs murs. Comment se recueillir dans ces
nefs où les âmes n' ont rien laissé d' elles, où
lorsqu' elles allaient peut-être se livrer, elles
avaient dû se reprendre, se replier, rebutées par
l' indiscrétion d' un éclairage de photographe,
offusquées même par l' abandon de ces autels où aucun
saint n' avait jamais célébré la messe ? Il semblait
que Dieu fût toujours sorti, qu' il ne rentrât que
pour tenir sa promesse de paraître au moment de la
consécration et qu' aussitôt après, il se retirât,
méprisant, de ces édifices qui n' avaient pas été
créés expressément pour lui, puisque, par la bassesse
de leurs formes, ils pouvaient servir aux usages les
plus profanes, puisque surtout ils ne lui apportaient
point, à défaut de la sainteté, le seul don qui pût
lui plaire, ce don de l' art qu' il a, lui-même, prêté
à l' homme et qui lui permet de se mirer dans la
restitution abrégée de son oeuvre, de se réjouir
devant l' éclosion de cette flore dont il a semé les
germes dans les âmes qu' il a triées avec soin, dans
les âmes qu' il a, après celles de ses saints, vraiment
élues.
Ah ! Les charitables églises du moyen âge, les
chapelles moites et enfumées, pleines de chants
anciens, de peintures exquises et cette odeur des
cierges qu' on éteint, et ces parfums des encens qu' on
brûle !
p55
A Paris, il ne restait plus que quelques spécimens
de cet art d' antan, que quelques sanctuaires dont les
pierres suintaient réellement la foi ; parmi ceux-là,
Saint-Séverin apparaissait à Durtal comme le plus
exquis et le plus sûr. Il ne se sentait chez lui que
là ; il croyait que s' il voulait enfin prier pour de
bon, ce serait dans cette église qu' il devrait le
faire, et il se disait : ici, l' âme des voûtes
existe. Il est impossible que les ardentes prières,
que les sanglots désespérés du moyen âge n' aient pas
à jamais imprégné ces piliers et tanné ces murs ; il
est impossible que cette vigne de douleurs où jadis
des saints vendangèrent les grappes chaudes des
larmes, n' ait pas conservé, de ces admirables temps,
des émanations qui soutiennent, des effluves qui
sollicitent encore la honte des péchés, l' aveu des
pleurs !
De même que Sainte Agnès demeurant immaculée dans
les bordeaux, cette église restait intacte dans un
milieu infâme, alors que tout autour d' elle dans les
rues, au Château rouge, à la crémerie Alexandre, là,
à deux pas, la tourbe moderne des sacripants
combinaient leurs méfaits, en cuvant, avec des
prostituées, les boissons de crimes, les absinthes
cuivrées et les trois six !
Dans ce territoire réservé du satanisme, elle
émergeait,
p56
délicate et petite, frileusement emmitouflée dans
les guenilles des cabarets et des taudis ; et, de
loin, elle dressait encore, au-dessus des toits, son
clocher frêle, pareil à une aiguille piquée la pointe
en bas et ajourant en l' air son chas au travers
duquel on apercevait, surplombant une sorte d' enclume,
une minuscule cloche. Telle elle apparaissait, du
moins, de la place Saint-André-des-arts.
Symboliquement, on eût dit d' un miséricordieux appel
toujours repoussé par des âmes endurcies et
martelées par les vices, de cette enclume qui n' était
qu' une illusion d' optique et de cette très réelle
cloche.
Et dire, songeait Durtal, dire que d' ignares
architectes et que d' ineptes archéologues voudraient
dégager Saint-Séverin de ses loques et la cerner
avec les arbres en prison d' un square ! Mais elle a
toujours vécu dans son lacis de rues noires ! Elle
est volontairement humble, en accord avec le
misérable quartier qu' elle assiste. Au moyen âge,
elle était un monument d' intérieur et non une de ces
impétueuses basiliques que l' on dressait en évidence
sur de grandes places.
Elle était un oratoire pour les pauvres, une église
agenouillée et non debout ; aussi serait-ce le
contre-sens le plus absolu que de la sortir de son
milieu, que de lui
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enlever ce jour d' éternel crépuscule, ces heures
toutes en ombre, qui avivent sa dolente beauté de
servante en prière derrière la haie impie des bouges !
Ah ! Si l' on pouvait la tremper dans l' atmosphère
embrasée de Notre-dame-des-victoires et adjoindre à
sa maigre psallette la puissante maîtrise de
Saint-Sulpice, ce serait complet ! Se criait
Durtal ; mais, hélas ! Ici-bas, rien d' entier, rien
de parfait n' existe !
Enfin, au point de vue de l' art, elle était encore la
seule qui le ravissait, car Notre-dame De Paris
était trop grande et trop sillonnée par des
touristes : puis les cérémonies s' y faisaient rares ;
on y débitait juste le poids des prières exigées et
la plupart des chapelles demeuraient closes ; enfin
les voix de ses enfants étaient en coton à repriser ;
à tous coups, elles cassaient, pendant que
graillonnait l' âge avancé des basses. à
Saint-Etienne-du-mont, c' était pis encore ; la
coque de l' église était charmante, mais la maîtrise
était une succursale de la maison Sanfourche ; on
se serait cru dans un chenil où grognait une meute
variée de bêtes malades ; quant aux autres sanctuaires
de la rive gauche, ils étaient nuls ; l' on y
supprimait d' ailleurs autant que possible le
plain-chant, et partout l' on y embrenait avec des
fredons libertins la pauvreté des voix.
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Et c' était cependant encore sur cette rive que les
églises se respectaient le mieux, car le district
religieux de Paris s' arrête à ce côté de la Seine,
cesse après que l' on a franchi les ponts.
En somme, en se récapitulant, il pouvait croire que
Saint-Séverin par ses effluves et l' art délicieux
de sa vieille nef, que Saint-sulpice par ses
cérémonies et par ses chants l' avaient ramené vers
l' art chrétien qui l' avait à son tour dirigé vers
Dieu.
Puis, une fois aiguillé sur cette voie, il l' avait
parcourue, était sorti de l' architecture et de la
musique, avait erré sur les territoires mystiques des
autres arts et ses longues stations au Louvre, ses
incursions dans les bréviaires, dans les livres de
Ruysbroeck, d' Angèle de Foligno, de Sainte Térèse,
de Sainte Catherine de Gênes, de Madeleine de
Pazzi, l' avaient encore affermi dans ses croyances.
Mais ce bouleversement d' idées qu' il avait subi était
trop récent pour que son âme encore déséquilibrée
se tînt. Par instants, elle semblait vouloir se
retourner et il se débattait alors pour l' apaiser. Il
s' usait en disputes, en arrivait à douter de la
sincérité de sa conversion, se disait : en fin de
compte, je ne suis emballé à l' église que par l' art ;
je n' y vais que pour
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voir ou pour entendre et non pour prier ; je ne
cherche pas le Seigneur, mais mon plaisir. Ce n' est
pas sérieux ! De même que dans un bain tiède, je ne
sens point le froid si je reste immobile et que si je
remue, je gèle, de même aussi à l' église mes élans
chavirent dès que je bouge ; je suis presque
enflammé dans la nef, moins chaud déjà sous le parvis
et je deviens absolument glacé lorsque je suis dehors.
Ce sont des postulations littéraires, des vibrations
de nerfs, des échauffourées de pensées, des bagarres
d' esprit, c' est tout ce que l' on voudra, sauf la foi.
Mais ce qui l' inquiétait plus encore que ce besoin
d' adjuvants pour s' attendrir, c' était que ses sens
dévergondés s' exaspéraient au contact des idées
pieuses. Il flottait, comme une épave, entre la
luxure et l' Eglise et elles se le renvoyaient, à
tour de rôle, le forçant dès qu' il s' approchait de
l' une à retourner aussitôt auprès de celle qu' il
avait quittée et il en venait à se demander s' il
n' était pas victime d' une mystification de ses bas
instincts cherchant à se ranimer, sans même qu' il en
eût conscience, par le cordial d' une piété fausse.
En effet, combien de fois l' avait-il vu se réaliser
l' immonde miracle, alors qu' il sortait presque en
larmes de Saint-Séverin ? Sournoisement, sans
filiation d' idées
p60
sans gradation, sans soudure de sensations, sans même
qu' une étincelle crépitât, ses sens prenaient feu et
il était sans force pour les laisser se consumer
seuls, pour leur résister.
Il se vomissait après, mais il était bien temps ! Et
alors le mouvement inverse se produisait ; il avait
envie de courir dans une chapelle, de s' y laver et il
était si dégoûté de lui que, s' il allait quelquefois
jusqu' à la porte, il n' osait entrer.
D' autres fois, au contraire, il se révoltait et se
criait, furieux : c' est bête, à la fin, je me suis
gâté le seul plaisir qui me restait, la chair. Jadis,
je m' amusais et ne me répugnais point ; aujourd' hui,
je paye mes pauvres godailles par des tourments. J' ai
ajouté un ennui de plus dans mon existence ; ah ! Si
c' était à refaire !
Et vainement, il se mentait, tentait de se justifier,
en se suggérant des doutes.
Et si tout cela n' était pas véritable ? S' il n' y
avait rien ? Si je me trompais ? Si les libres
penseurs avaient raison ?
Mais il était bien obligé de se prendre en pitié, car
il sentait très distinctement, au fond de lui, qu' il
possédait l' inébranlable certitude de la vraie foi.
Ces discussions sont misérables et ces excuses que je
p61
cherche à mes saletés sont odieuses, se disait-il :
et une flambée d' enthousiasme jaillissait en lui.
Comment douter de la véracité des dogmes, comment
nier la puissance divine de l' Eglise, mais elle
s' impose !
D' abord elle a son art surhumain et sa mystique, puis
n' est-elle donc pas surprenante la persistante
inanité des hérésies vaincues ? Toutes, depuis que le
monde existe, ont eu pour tremplin la chair.
Logiquement, humainement, elles devaient triompher,
car elles permettaient à l' homme et à la femme de
satisfaire leurs passions, soi-disant en ne péchant
pas, en se sanctifiant même comme les gnostiques, en
rendant par les plus basses turpitudes hommage à
Dieu.
Que sont-elles devenues ? Toutes ont sombré.
L' Eglise, si inflexible sur cette question, est
demeurée entière et debout. Elle ordonne au corps de
se taire, à l' âme de souffrir et, contre toute
vraisemblance, l' humanité l' écoute et balaie, tel
qu' un fumier, les séduisantes allégresses qu' on lui
propose.
N' est-elle pas décisive aussi cette vitalité que
conserve l' Eglise, malgré l' insondable stupidité des
siens ? Elle a résisté à l' inquiétante sottise de son
clergé, elle n' a pas même été entamée par la
maladresse, par le manque de talent de ses
défenseurs ! C' est cela qui est fort !
p62
Non, plus j' y songe, s' écriait-il, plus je la trouve
prodigieuse, unique ! Plus je suis convaincu qu' une
seule détient la vérité, qu' hors d' elle, ce ne sont
plus que des luxations d' esprit, que des impostures,
que des esclandres ! -l' Eglise, elle est le haras
divin et le dispensaire céleste des âmes ; c' est elle
qui les allaite, qui les élève, qui les panse ; elle,
qui leur notifie, quand le temps des douleurs est
venu, que la vie réelle ne commence pas à la
naissance, mais bien à la mort. L' Eglise, elle est
indéfectible, elle est suradmirable, elle est
immense...
oui, mais alors, il faudrait suivre ses prescriptions
et pratiquer les sacrements qu' elle exige !
Et Durtal, en hochant la tête, ne se répondait plus.
PREMIERE PARTIE, CHAP. III
p63
Comme tous les incrédules il s' était dit, avant sa
conversion : moi, si je croyais que Jésus est Dieu
et que la vie éternelle n' est pas un leurre, je
n' hésiterais point à renverser mes habitudes, à
suivre autant que possible les règles religieuses,
à demeurer, en tout cas, chaste. Et il s' étonnait
que des gens qu' il avait connus et qui se trouvaient
dans ces conditions n' eussent pas une attitude
supérieure à la sienne. Lui, qui s' accordait depuis
si longtemps d' indulgents pardons, devenait d' une
singulière intolérance, dès qu' il s' agissait d' un
catholique.
Il comprenait maintenant l' iniquité de ses jugements,
se rendait compte qu' entre croire et pratiquer l' abîme
le plus difficile à franchir existe.
p64
Il n' aimait pas à se disputer sur cette question,
mais elle revenait et l' obsédait quand même et il
était bien obligé de s' avouer alors la mesquinerie de
ses arguments, les méprisables raisons de ses
résistances.
Il était encore assez franc pour se dire : je ne suis
plus un enfant ; si j' ai la foi, si j' admets le
catholicisme, je ne puis le concevoir, tiède et
flottant, continuellement réchauffé par le bain-marie
d' un faux zèle. Je ne veux pas de compromis et de
trêves, d' alternances de débauches et de communions,
de relais libertins et pieux, non, tout ou rien ; se
muer de fond en comble ou ne rien changer !
Et aussitôt, il reculait épouvanté, essayait de fuir
devant ce parti qu' il s' agissait de prendre,
s' ingéniait à se disculper en ergotant pendant des
heures, invoquait les plus piètres motifs pour
demeurer tel qu' il était, pour ne pas bouger.
Comment faire ? Si je n' obéis pas à des ordres que je
sens s' affirmer, de plus en plus impérieux, en moi,
je me prépare une vie de malaises et de remords, car
je sais très bien que je ne dois pas m' éterniser
ainsi sur le seuil, mais pénétrer dans le sanctuaire
et y rester. Et si je me décide... ah ! Non, par
exemple... car alors il faudra s' astreindre à un tas
d' observances, se plier à des
p65
séries d' exercices, suivre la messe le dimanche, faire
maigre le vendredi ; il faudra vivre en cagot,
ressembler à un imbécile !
Et il se rappelait soudain, pour s' aider à la
révolte, la dégaîne, la tête, des gens assidus dans
les églises ; pour deux hommes qui avaient l' air
d' êtres intelligents, d' êtres propres, combien, à
n' en pas douter, étaient des cafards et des pleutres !
Presque tous avaient l' aspect louche, la voix
huileuse, les yeux rampants, les lunettes
inamovibles, les vêtements en bois noir des
sacristains ; presque tous égrenaient d' ostensibles
chapelets et, plus stratégiques, plus fourbes encore
que les impies, ils rançonnaient leur prochain, en
quittant Dieu.
Et les dévotes étaient encore moins rassurantes ;
elles envahissaient l' église, s' y promenaient ainsi
que chez elles, dérangeaient tout le monde,
bousculaient les chaises, vous cognaient sans même
demander pardon ; puis elles s' agenouillaient avec
faste, prenaient des attitudes d' anges contrits,
marmottaient d' intarissables patenôtres, sortaient
de l' église encore plus arrogantes et plus aigres.
Comme c' est encourageant de se dire qu' il faudra se
mêler à la clique de ces pécores pieuses !
S' écriait-il.
p66
Mais aussitôt, sans même qu' il le voulût, il se
répondait : tu n' as pas à t' occuper des autres ; si
tu étais plus humble, ces gens te paraîtraient sans
doute moins hostiles ; ils ont dans tous les cas le
courage qui te manque ; eux n' ont pas honte de leur
foi et ils ne craignent pas de s' agenouiller en
public devant leur Dieu.
Et Durtal restait penaud, car il devait bien
s' avouer que cette riposte frappait juste. L' humilité
lui faisait défaut, cela était sûr, mais ce qui était
peut-être pis encore, il ne pouvait se soustraire au
respect humain.
Il appréhendait de passer pour un sot ; la
perspective d' être aperçu, à genoux, dans une église,
l' horripilait ; l' idée, si jamais il devait communier,
de se lever, d' affronter les regards pour s' acheminer
vers l' autel, lui était intolérable.
S' il vient jamais, ce qu' il sera dur à subir ce
moment-là ! Se disait-il ; et pourtant, c' est idiot,
car enfin je n' ai que faire de l' opinion de personnes
que je ne connais point ! Mais il avait beau se
répéter que ses alarmes étaient absurdes, il ne
parvenait pas à les surmonter, à se dissuader de la
peur du ridicule.
Enfin, reprenait-il, quand même je me déciderais à
sauter le fossé, à me confesser et à communier, il
resterait toujours à résoudre la terrible question
des sens ; il
p67
faudrait se déterminer à fuir les emprises de la
chair, à renoncer aux filles, à accepter un éternel
jeûne. ça, je n' y parviendrai jamais !
Sans compter que, dans tous les cas, le moment serait
mal choisi si je tentais dès maintenant cet effort,
car je n' ai jamais été si tourmenté que depuis ma
conversion ; ah ! Ce que le catholicisme suscite
d' immondes rumeurs lorsque l' on rôde dans ses
alentours, sans y entrer !
Et à cette exclamation une autre répliquait
aussitôt : eh bien ! Mais alors il faut y entrer !
Il s' irritait à tourner ainsi sur lui-même, sans
changer de place et il essayait de dévier cette
conversation, comme s' il se fût entretenu avec une
autre personne dont les questions l' embarrassaient ;
mais il y revenait quand même et, agacé, réunissait
toute sa raison, l' appelait à l' aide.
Voyons, il faut tâcher de se repérer pourtant ! Il
est évident que depuis que je me suis approché de
l' Eglise, mes persuasions d' ordures sont devenues
plus fréquentes et plus tenaces ; un autre fait est
certain encore, c' est que je suis suffisamment usé
par vingt ans de noce pour n' avoir plus de besoins
charnels. Je pourrais donc parfaitement, en somme,
si je le voulais bien, demeurer chaste ; mais il
faudrait ordonner à ma misérable cervelle
p68
de se taire et je n' en ai pas la force ! -c' est
effrayant tout de même, dire que je suis plus attisé
que dans ma jeunesse, car maintenant mes désirs
voyagent et, las de l' abri coutumier, ils partent à
la recherche du mauvais gîte ! Comment expliquer
cela ? Ne s' agirait-il pas alors d' une sorte de
dyspepsie d' âme, ne digérant plus les sujets
coutumiers, cherchant pour se nourrir des ravigotes
de songeries, des salaisons d' idées ; ce serait donc
cette inappétence des repas sains qui aurait engendré
cette convoitise de mets baroques, cet idéal trouble,
cette envie de s' échapper hors de moi, de franchir,
ne fût-ce que pendant une seconde, les lisières
tolérées des sens.
Dans ce cas, le catholicisme jouerait tout à la fois
le rôle d' un révulsif et d' un déprimant. Il
stimulerait ces souhaits maladifs et il me
débiliterait en même temps, me livrerait, sans vigueur
pour résister, à l' émoi de mes nerfs.
A force de s' ausculter, en errant ainsi, il finissait
par s' acculer dans une impasse, aboutissait à cette
conclusion : je ne pratique pas ma religion parce
que je cède à d' ignobles instincts et je cède à ces
instincts parce que je ne pratique pas ma religion.
Mais ainsi au pied du mur, il regimbait, se
demandant si cette dernière observation était bien
juste ; car enfin,
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rien ne prouvait qu' après s' être approché des
sacrements, il ne serait pas attaqué plus
violemment encore. C' était même probable, car le
démon s' acharnait surtout sur les gens pieux.
Puis il se révoltais contre la lâcheté de ces
remarques, se criait : je me mens, car je sais bien
que si je faisais seulement mine de me défendre, je
serais là-haut puissamment aidé.
Habile à se tourmenter, il continuait à se piétiner
l' âme, toujours sur la même piste. Admettons, se
disait-il, que, par impossible, j' aie maté mon
orgueil et réduit mon corps, admettons qu' il ne me
reste plus, à l' heure actuelle, qu' à aller de
l' avant, eh bien ! Je suis encore arrêté, car le
dernier obstacle à franchir m' effare.
Jusqu' ici, j' ai pu marcher seul, sans une aide
terrestre, sans un conseil ; j' ai pu me convertir,
sans l' appui de personne, mais aujourd' hui, je ne puis
plus faire un pas sans avoir un guide. Je ne puis
m' approcher de l' autel, sans le secours d' un
truchement, sans le renfort d' un prêtre.
Et une fois de plus, il reculait, car il avait
autrefois fréquenté un certain nombre
d' ecclésiastiques et il les avait trouvés si
médiocres, si tièdes, surtout si hostiles à la
mystique, qu' il se révoltait rien qu' à l' idée de
p70
leur exposer le bilan de ses postulations et de ses
regrets.
Ils ne me comprendront pas, se disait-il, ils me
répondront que la mystique était intéressante au
moyen âge, qu' elle est maintenant désuète, qu' elle
est, en tout cas, en parfait désaccord avec le
modernisme. Ils croiront que je suis fou,
m' assureront d' ailleurs que Dieu n' en demande pas
tant, m' engageront, en souriant, à ne pas me
singulariser, à faire comme les autres, à penser
comme eux.
Je n' ai certes pas la prétention d' aborder, de
moi-même, la voie mystique, mais enfin qu' ils me
laissent au moins l' envier, qu' ils ne m' infligent
pas leur idéal bourgeois d' un Dieu !
Car, il n' y a pas à se leurrer, le catholicisme n' est
point seulement cette religion tempérée qu' on nous
propose ; il ne se compose pas seulement de petites
cases et de formules ; il ne réside pas en entier dans
d' étroites pratiques, dans des amusettes de vieille
fille, dans toute cette bondieusarderie qui s' épand
le long de la rue de Saint-sulpice ; il est
autrement surélevé, autrement pur ; mais alors il
faut pénétrer dans sa zône brûlante, il faut le
chercher dans la mystique qui est l' art, qui est
l' essence, qui est l' âme de l' Eglise même.
p71
En usant des puissants moyens dont elle dispose, il
s' agit alors de faire le vide en soi, de se dénuder
l' âme, de telle sorte que, s' il le veut, le Christ
puisse y descendre ; il s' agit de désinfecter le
logis, de le passer au chlore des prières, au
sublimé des sacrements ; il s' agit, en un mot, d' être
prêt quand l' hôte viendra et nous ordonnera de nous
transvaser en lui, tandis que lui-même se fondra en
nous.
Je sais, parbleu bien, que cette alchimie divine, que
cette transmutation de la créature humaine en Dieu
est, la plupart du temps, impossible, car le
Sauveur réserve d' habitude ces extraordinaires
faveurs à ses élus, mais enfin, si indigne qu' il
soit, chacun est présumé pouvoir atteindre ce but
grandiose, puisque c' est Dieu seul qui décide et
non l' homme, dont l' humble concours est seulement
requis.
Je me vois raconter cela à des prêtres ! Ils me
diront que je n' ai pas à m' occuper d' idées mystiques
et ils me présenteront en échange une religionnette
de femme riche ; ils voudront s' immiscer dans ma
vie, me presser sur l' âme, m' insinuer leurs goûts ;
ils essaieront de me convaincre que l' art est un
danger ; ils me prôneront des lectures imbéciles ;
ils me verseront à pleins bols leur bouillon de
veau pieux !
p72
Et je me connais, au bout de deux entretiens avec eux,
je me révolterai, je deviendrai impie !
Et Durtal hochait la tête, et demeurait pensif, puis
il reprenait :
il importe néanmoins d' être juste ; le clergé séculier
ne peut être qu' un déchet, car les ordres
contemplatifs et l' armée des missionnaires enlèvent,
chaque année, la fleur du panier des âmes ; les
mystiques, les prêtres affamés de douleurs, ivres de
sacrifices, s' internent dans des cloîtres, ou
s' exilent chez les sauvages qu' ils catéchisent. Ainsi
écrémé, le reste du clergé n' est évidemment plus que
le lait allongé, que la lavasse des séminaires...
oui, mais enfin, continuait-il, la question n' est pas
de savoir s' ils sont intelligents ou bornés ; je n' ai
pas à dépecer le prêtre pour chercher à découvrir,
sous l' écorce consacrée, le néant de l' homme ; je
n' ai pas à médire de son insuffisance puisqu' elle
s' ajuste en somme à la compréhension des foules. Ne
serait-ce pas, d' ailleurs, plus courageux et plus
humble de s' agenouiller devant un être dont la
misère de cervelle vous serait connue ?
Et puis... et puis... je n' en suis pas réduit là ;
car enfin, j' en sais un, à Paris, qui est un vrai
mystique. Si j' allais le voir.
p73
Et il repensait à un abbé Gévresin avec lequel il
avait jadis entretenu des relations ; il l' avait
rencontré, plusieurs fois, chez un libraire de la rue
Servandoni, le père Tocane, qui possédait
d' introuvables livres sur la liturgie et les vies de
saints.
Apprenant que Durtal cherchait des ouvrages sur la
bienheureuse Lydwine, ce prêtre s' était aussitôt
intéressé à lui et ils avaient, en sortant, longuement
causé. Cet abbé était très vieux et marchait avec
peine ; aussi s' était-il volontiers appuyé sur le
bras de Durtal qui l' avait accompagné jusqu' à sa
porte.
-c' est un sujet magnifique que l' existence de cette
victime des péchés de son temps, disait-il ; vous
vous la rappelez, n' est-ce pas ? Et il en avait, à
grands traits, retracé, tout en cheminant, les
lignes.
Lydwine était née vers la fin du quatorzième siècle,
à Schiedam, en Hollande. Sa beauté était
extraordinaire, mais elle tomba malade vers quinze
ans et devint laide. Elle entre en convalescence, se
rétablit et un jour qu' elle patine avec des
camarades sur les canaux glacés de la ville, elle fait
une chute et se brise une côte. A partir de cet
accident, elle demeure étendue sur un grabat jusqu' à
sa mort ; les maux les plus effrayants se ruent sur
elle, la gangrène court dans ses plaies et de ses
chairs
p74
en putréfaction naissent des vers. La terrible
maladie du moyen âge, le feu sacré, la consume. Son
bras droit est rongé ; il ne reste qu' un seul nerf
qui empêche ce bras de se séparer du corps ; son
front se fend du haut en bas, un de ses yeux s' éteint
et l' autre devient si faible qu' il ne peut supporter
aucune lueur.
Sur ces entrefaites, la peste ravage la Hollande,
décime la cité qu' elle habite ; elle est la première
atteinte ; deux pustules se forment, l' une, sous un
bras, l' autre, dans la région du coeur. Deux
pustules, c' est bien, dit-elle au Seigneur, mais
trois seraient mieux, en l' honneur de la Trinité
Sainte ; et aussitôt un troisième bouton lui crève
la face.
Pendant trente-cinq années, elle vécut dans une cave,
ne prenant aucun aliment solide, priant et pleurant ;
si transie, l' hiver, que, le matin, ses larmes
formaient deux ruisseaux gelés le long de ses joues.
Elle s' estimait encore trop heureuse, suppliait le
Seigneur de ne point l' épargner ; elle obtenait de
lui d' expier par ses douleurs les péchés des autres ;
et le Christ l' écoutait, venait la voir avec ses
anges, la communiait de sa main, la ravissait en de
célestes extases, faisait s' exhaler, de la
pourriture de ses plaies, de savants parfums.
p75
Au moment de mourir, il l' assiste et rétablit dans
son intégrité son pauvre corps. Sa beauté, depuis si
longtemps disparue, resplendit ; la ville s' émeut, les
infirmes arrivent en foule et tous ceux qui
l' approchent guérissent.
Elle est la véritable patronne des malades, avait
conclu l' abbé ; et, après un silence, il avait
repris :
-au point de vue de la haute mystique, Lydwine fut
prodigieuse, car l' on peut vérifier sur elle la
méthode de substitution qui fut et qui est encore la
glorieuse raison d' être des cloîtres.
Et comme, sans répondre, Durtal l' avait interrogé
du regard, il avait poursuivi :
-vous n' ignorez pas, monsieur, que, de tout temps,
des religieuses se sont offertes pour servir de
victimes d' expiation au ciel. Les vies des saints et
des saintes qui convoitèrent ces sacrifices et
réparèrent par des souffrances ardemment réclamées
et patiemment subies les péchés des autres, abondent.
Mais, il est une tâche encore plus ardue et plus
douloureuse que ces âmes admirables envient. Elle
consiste, non plus à purger les fautes d' autrui, mais
à les prévenir, à les empêcher d' être commises, en
supplantant les personnes trop faibles pour en
supporter le choc.
p76
Lisez, à cette occasion, Sainte Térèse ; vous
verrez qu' elle obtint de prendre à sa charge les
tentations d' un prêtre qui ne pouvait les endurer,
sans fléchir. Cette substitution d' une âme forte,
débarrassant celle qui ne l' est point de ses périls
et de ses craintes, est une des grandes règles de la
mystique.
Tantôt, cette suppléance est purement spirituelle et
tantôt, au contraire, elle ne s' adresse qu' aux
maladies du corps ; Sainte Térèse se subrogeait aux
âmes en peine, la Soeur Catherine Emmerich
succédait, elle, aux impotentes, relayait, tout au
moins, les plus malades ; c' est ainsi, par exemple,
qu' elle put souffrir les tortures d' une femme atteinte
de phtisie et d' une hydropique, pour leur permettre
de se préparer à la mort en paix.
Eh bien ! Lydwine accaparait toutes les maladies du
corps ; elle eut la concupiscence des douleurs
physiques, la gloutonnerie des plaies ; elle fut, en
quelque sorte, la moissonneuse des supplices et elle
fut aussi le lamentable vase où chacun venait verser
le trop plein de ses maux. Si vous voulez parler
d' elle, autrement que les pauvres hagiographes de
notre temps, étudiez d' abord cette loi de la
substitution, cette merveille de la charité absolue,
cette victoire surhumaine de la mystique ; elle
p77
sera la tige de votre livre et, naturellement, sans
efforts, tous les actes de Lydwine se grefferont
sur elle.
-mais, avait questionné Durtal, cette loi subsiste
encore ?
-oui, je connais des couvents qui l' appliquent. Au
reste, des ordres, tels que les carmélites et les
clarisses acceptent très bien qu' on leur transfère les
tentations dont on souffre ; alors ces monastères
endossent, pour ainsi dire, les échéances
diaboliques imposées à des âmes insolvables dont ils
paient de la sorte intégralement les dettes.
-c' est égal, avait fait Durtal, en hochant la tête,
pour consentir à attirer ainsi sur soi les attaques
destinées au prochain, il faut être joliment certain
de ne pas sombrer ?
-les religieuses choisies par Notre-seigneur, comme
victimes expiatoires, comme holocaustes, sont, en
somme, assez rares, avait repris l' abbé ; elles sont,
généralement, dans ce siècle surtout, obligées de se
réunir, de se coaliser, afin de supporter sans
faiblir le poids des méfaits qui les tentent, car,
pour qu' une âme puisse subir, à elle seule, les
assauts sataniques qui sont parfois atroces, il faut
qu' elle soit vraiment assistée par les
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anges et élue par Dieu... et après un silence, le
vieux prêtre avait ajouté :
-je crois pouvoir parler avec une certaine
expérience de ces questions, car je suis l' un des
directeurs des religieuses réparatrices dans les
couvents ;
-et quand on pense que le monde se demande à quoi
servent les ordres contemplatifs ! S' était écrié
Durtal.
-ils sont les paratonnerres de la société, avait
dit, avec une singulière énergie, l' abbé. Ils
attirent sur eux le fluide démoniaque, ils résorbent
les séductions des vices, ils préservent par leurs
prières ceux qui vivent dans le péché comme nous ;
ils apaisent enfin la colère du Très-haut et
l' empêchent de mettre en interdit la terre. Ah !
Certes, les soeurs qui se vouent à la garde des
malades et des infirmes sont admirables, mais
combien leur tâche est aisée, en comparaison de celle
qu' assument les ordres cloîtrés, les ordres où les
pénitences ne s' interrompent jamais, où même les
nuits alitées sanglotent !
Il est tout de même plus intéressant que ses
confrères, ce prêtre-là, s' était dit Durtal, au
moment où ils s' étaient quittés ; et comme l' abbé
l' avait invité à venir le voir, il y était plusieurs
fois allé.
Il avait toujours été cordialement reçu. A diverses
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reprises, il avait habilement tâté ce vieillard sur
quelques questions. Il répondait évasivement
lorsqu' il s' agissait de ses confrères. Il ne
paraissait point, cependant, en faire grand cas, si
l' on en jugeait par ce qu' il avait répliqué, un
jour, à Durtal qui lui reparlait de cet aimant de
douleurs que fut Lydwine.
-voyez-vous, une âme faible et probe a tout
avantage à se choisir un confesseur, non dans le
clergé qui a perdu le sens de la mystique, mais chez
les moines. Eux seuls connaissent les effets de la
loi de substitution et s' ils voient que, malgré ses
efforts, le pénitent succombe, ils finissent par le
délivrer, en prenant à leur compte ses tentations ou
en les expédiant dans un couvent de province où des
gens résolus les usent.
Une autre fois, la question des nationalités était
discutée dans un journal que lui montrait Durtal ;
l' abbé avait haussé les épaules et repoussé les
balivernes du chauvinisme. Pour moi, avait-il
affirmé placidement, pour moi, la patrie, c' est où
je prie bien.
Qu' était ce prêtre ? Il ne le savait, au juste. Par
le libraire, il avait appris que l' abbé Gévresin
était incapable, à cause de son grand âge et de ses
infirmités, d' exercer régulièrement le sacerdoce. Je
sais que, lorsqu' il le peut, il célèbre encore la
messe, le matin,
p80
dans un couvent ; je crois aussi qu' il confesse chez
lui quelques confrères ; et Tocane avait
dédaigneusement ajouté : il a à peine de quoi vivre
et il ne doit pas être bien vu à l' archevêché, à
cause de ses idées mystiques.
Là s' arrêtaient ses renseignements. Il est
évidemment un très bon prêtre, se répétait Durtal ;
sa physionomie même le détermine et c' est une
contradiction de la bouche et des yeux qui avère
cette certitude d' une bonté parfaite ; ses lèvres,
un peu grosses et violettes, toujours humides,
sourient d' un sourire affectueux, mais presque triste,
que démentent ses yeux bleus d' enfant, des yeux qui
rient, étonnés, sous d' épais sourcils blancs, dans
son visage un peu rouge, piqueté sur les joues tel
qu' un abricot mûr, de points de sang.
En tout cas, conclut Durtal qui sortit de ses
rêveries, j' ai eu bien tort de ne pas continuer les
relations que j' avais entamées avec lui.
Oui, mais voilà, rien n' est plus difficile que
d' entrer dans la réelle intimité d' un prêtre ;
d' abord, par l' éducation même qu' il reçut au
séminaire, l' ecclésiastique se croit obligé de se
disséminer, de ne pas se concentrer en des affections
particulières ; puis il est, ainsi que le médecin, un
homme harassé d' occupations et introuvable.
p81
On les voit, quand on les joint, l' un et l' autre,
entre deux confessions ou deux visites. L' on n' est
pas avec cela bien certain du bon aloi de l' accueil
empressé du prêtre, car il est le même pour tous
ceux qui l' approchent ; enfin ne visitant pas
l' abbé Gévresin pour réclamer des secours ou des
soins, j' ai eu peur de l' embarrasser, de lui faire
perdre son temps et je me suis par discrétion
abstenu d' aller le voir.
J' en suis maintenant fâché ; voyons, si je lui
écrivais ou si j' y retournais, un matin ; mais pour
quoi lui dire ? Encore faudrait-il savoir ce que
l' on veut pour se permettre de le relancer. Si j' y
vais seulement pour geindre, il me répondra que j' ai
tort de ne pas communier, et que lui répliquerai-je ?
Non, ce qu' il faudrait, ce serait le croiser comme
par hasard sur les quais où il bouquine parfois ou
chez Tocane, car alors je pourrais l' entretenir
d' une façon plus intime, en quelque sorte moins
officielle, de mes oscillations et de mes regrets.
Et Durtal se mit à battre les quais et n' y rencontra
pas une seule fois l' abbé. Il se rendit chez le
libraire sous le prétexte de feuilleter ses livres,
mais, dès qu' il eut prononcé le nom de Gévresin,
Tocane s' écria : " je suis sans nouvelles de lui ; il
y a deux mois qu' il n' est venu ! "
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il n' y a pas à tergiverser, il va falloir le déranger
chez lui, se dit Durtal, mais il se demandera
pourquoi je reviens, après une si longue absence.
Outre la gêne que j' éprouve à retourner chez les
personnes que j' ai délaissées, il y a encore cet
ennui de penser qu' en m' apercevant l' abbé
soupçonnera aussitôt un but intéressé à ma visite. Ce
n' est vraiment pas commode ; si j' avais seulement un
bon prétexte ; il y aurait bien cette vie de
Lydwine qui l' intéresse ; je pourrais le consulter
sur divers points. Oui, mais lesquels ? Je ne me suis
pas occupé de cette sainte depuis longtemps et il
faudrait relire les indigents bouquins de ses
biographes. Au fond, il serait plus simple et il
serait plus digne d' agir franchement, de lui dire :
voici le motif de ma venue ; je vais vous demander
des conseils que je ne suis pas résolu à suivre, mais
j' ai tant besoin de causer, de me débrider l' âme, que
je vous supplie de me faire la charité de perdre pour
moi une heure.
Et il le fera certainement et de bon coeur.
Alors est-ce entendu ? Si j' y allais, demain ? -et
aussitôt il s' ébroua. Rien ne pressait ; il serait
toujours temps ; mieux valait réfléchir encore ;
ah ! Mais j' y pense, voici Noël ; je ne puis
décemment importuner ce prêtre qui doit confesser ses
clients, car l' on communie
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beaucoup ce jour-là. Laissons passer son coup de feu,
nous verrons après.
Il fut d' abord ravi de s' être inventé cette excuse ;
puis, il dut intérieurement s' avouer qu' elle n' était
pas trop valide, car enfin rien ne prouvait que ce
prêtre, qui n' était pas attaché à une paroisse, fut
occupé à confesser des fidèles.
Ce n' était guère probable, mais il essaya de se
convaincre qu' il pouvait néanmoins en être ainsi ; et
ses hésitations recommencèrent. Exaspéré, à la fin,
par ces débats, il adopta un moyen terme. Il n' irait,
pour plus de sûreté, chez l' abbé qu' après Noël,
seulement il ne dépasserait pas la date qu' il allait
se fixer, et il prit un almanach et jura de tenir sa
promesse, trois jours après cette fête.
PREMIERE PARTIE, CHAP. IV
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Ah ! Cette messe de minuit ! Il avait eu la
malencontreuse idée de s' y rendre à Noël. Il était
entré à Saint-Séverin, y avait trouvé installé, à
la place de la maîtrise, un externat de demoiselles
qui tricotaient avec des voix en aiguilles la laine
fatiguée des cantiques. Il avait fui jusqu' à
Saint-Sulpice, était tombé dans une foule qui se
promenait et causait comme en plein vent ; il y avait
écouté des marches d' orphéons, des valses de
guinguettes, des airs de feux d' artifice, et,
indigné, il était sorti.
Il lui avait semblé superflu de faire escale à
Saint-Germain-des-prés, car il avait cette église en
horreur. Outre l' ennui que dégage sa lourde coque si
mal rafistolée et les mornes peintures dont la
chargea Flandrin, le
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clergé y était d' une laideur spéciale, presque
inquiétante, et la maîtrise y était vraiment infâme.
C' était un ramas de gâte-sauces, d' enfants qui
crachaient de la vinaigrette et de vieux chantres
qui mitonnaient dans le fourneau de leur gorge une
sorte de panade vocale, une vraie bouillie de sons.
Il ne songeait pas non plus à se réfugier à
Saint-Thomas D' Aquin dont il redoutait et les
aboiements et les flons-flons ; restait
Sainte-Clotilde où la psallette tient au moins
debout et n' a point, ainsi que celle de
Saint-Thomas, perdu toute vergogne. Il y pénétra,
mais, là encore, il se heurta à un bal d' airs
profanes, à un sabbat mondain.
Il avait fini par se coucher, furieux, se disant :
tout de même, à Paris, quel singulier baptême
musical on réserve au Nouveau-né !
Le lendemain, en se réveillant, il se sentit sans
courage pour affronter les églises ; les sacrilèges
de cette nuit vont continuer, pensa-t-il ; et comme
le temps était à peu près beau, il sortit, erra dans
le Luxembourg, rejoignit le carrefour de
l' Observatoire et le boulevard de Port-Royal et,
machinalement, il enfila l' interminable rue de la
Santé.
Cette rue, il la connaissait de longue date ; il y
faisait
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souvent de mélancoliques promenades, attiré par sa
détresse casanière de province pauvre ; puis elle
était accessible aux rêveries, car elle était bordée,
à droite, par les murs de la prison de la Santé et
de l' asile des aliénés de Sainte-Anne, à gauche par
des couvents. L' air, le jour, coulaient dans
l' intérieur de cette rue, mais il semblait que,
derrière elle, tout devint noir ; elle était, en
quelque sorte, une allée de prison, côtoyée par des
cellules où les uns subissaient de force de
temporaires condamnations et où les autres souffraient,
de leur plein gré, d' éternelles peines.
Je me la figure assez bien, peinte par un primitif
des Flandres, se disait Durtal ; le long de la
chaussée que pavèrent de patients pinceaux, des
étages de maisons ouvertes, du haut en bas, ainsi
que des armoires ; et, d' un côté, des cachots
massifs avec couchettes de fer, cruche de grès, petit
judas ouvert dans des portes scellées de puissants
verrous ; là-dedans, de mauvais larrons, grinçant
des dents, tournant sur eux-mêmes, les cheveux
droits, hurlant tels que des bêtes enchaînées dans des
cages ; de l' autre côté, des logettes meublées d' un
galetas, d' une cruche de grès, d' un crucifix,
fermées, elles aussi, par des portes bardées de fer,
et, au milieu, des religieuses ou des moines, à
genoux sur le carreau, la face
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découpée sur le feu d' un nimbe, les yeux au ciel, les
mains jointes, envolés, dans l' extase, près d' un pot
où fleurit un lis.
Enfin, au fond de la toile, entre ces deux haies de
maisons, monte une grande allée au bout de laquelle,
dans un ciel pommelé, Dieu le père assis, avec le
Christ à sa droite, et, tout autour d' eux, des
choeurs de Séraphins jouant de l' angélique et de
la viole ; et Dieu le père immobile sous sa haute
tiare, la poitrine couverte par sa longue barbe,
tient une balance dont les plateaux s' équilibrent,
les saints captifs expiant à mesure, par leurs
pénitences et leurs prières, les blasphèmes des
scélérats et des fous.
Il faut avouer, se disait Durtal, que cette rue est
bien particulière, qu' elle est même probablement, à
Paris, unique, car elle réunit, sur son parcours,
les vertus et les vices qui, dans les autres
arrondissements, se disséminent, d' habitude, malgré
les efforts de l' église, le plus loin qu' ils
peuvent, les uns des autres.
Il était arrivé, en devisant, près de Sainte-anne ;
alors la rue s' aéra et les maisons baissèrent ; elles
n' eurent plus qu' un, que deux étages, puis, peu à
peu, elles s' espacèrent, ne furent plus reliées, les
unes aux autres, que par des bouts déplâtrés de murs.
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C' est égal, se disait Durtal, si ce coin de rue est
dénué de prestige, il est, en revanche, bien intime ;
au moins ici, on est dispensé d' admirer le décor
saugrenu de ces modernes agences qui exposent dans
leurs vitrines, ainsi que de précieuses denrées, des
piles choisies de bûches et, dans des compotiers de
cristal, les dragées des anthracites et les pralines
des cokes.
Et puis voici une ruelle vraiment cocasse et il
regardait une sente qui descendait en pente roide
dans une grande rue où l' on apercevait le drapeau
tricolore en zinc d' un lavoir ; et il lut ce nom :
rue de l' Ebre.
Il s' y engagea : elle mesurait quelques mètres à peine,
était arrêtée dans toute sa longueur, à droite, par
un mur derrière lequel on entrevoyait des masures
éclopées, surmontées d' une cloche. Une porte cochère
treillissée d' un guichet carré s' enfonçait dans ce
mur qui s' élevait à mesure qu' il descendait et
finissait par se trouer de croisées rondes, par
s' élever en une petite bâtisse que dépassait un
clocher si bas que sa pointe n' atteignait même pas
la hauteur de la maison de deux étages, située en
face.
De l' autre côté, c' était une glissade de trois
bicoques, collées les unes contre les autres ; des
tuyaux de zinc rampaient, en montant comme des ceps,
se ramifiaient
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comme les tiges d' une vigne creuse, le long des
murs ; des fenêtres baîllaient sur des caisses
rouillées de plomb. L' on discernait dans de vagues
cours d' affreux taudis ; dans l' un, était un
galetas où dormaient des vaches ; dans les deux
autres, s' ouvraient une remise de voitures à bras
et une bibine derrière les barreaux de laquelle
apparaissaient des goulots capsulés de litres.
Ah ça, mais, c' est une église, se dit Durtal, en
regardant le petit clocher et les trois ou quatre
baies rondes qui semblaient découpées dans le papier
d' émeri que simulait le mortier noir et rugueux du
mur ; où est l' entrée ?
Il la découvrit, au tournant de cette sente qui se
jetait dans la rue de la Glacière. Un porche
minuscule donnait accès dans la bâtisse.
Il poussa la porte, pénétra dans une grande pièce,
une sorte de hangar fermé peint en jaune, au plafond
plat, traversé de poutrelles de fer badigeonnées de
gris, liserées de filets d' azur et ornées de becs de
gaz de marchand de vins. Au fond, un autel en marbre,
six cierges allumés, des fleurs en papier et des
colifichets dorés, des candélabres plantés de bougies
et sous le tabernacle, un tout petit Saint-sacrement
qui scintillait en réverbérant le feu des cierges.
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Il faisait à peine clair, les vitres des croisées
ayant été peinturlurées à cru de bandes d' indigo et
de jaune serin ; on gelait, le poêle n' étant pas
allumé et l' église, pavée de carreaux de cuisine, ne
possédant aucun paillasson, aucun tapis.
Durtal s' emmitoufla de son mieux et s' assit. Ses
yeux finirent par s' habituer à l' obscurité de cette
salle ; ce qu' il apercevait devant lui était étrange ;
sur des rangées de chaises, en face du choeur, des
formes humaines, noyées dans des flots de mousseline
blanche, étaient posées. Aucune ne bougeait.
Soudain, par une porte de côté, une religieuse,
également enveloppée, de la tête aux pieds, dans un
grand voile, entra. Elle longea l' autel, s' arrêta
au milieu, tomba par terre, baisa le sol et, d' un
effort de reins, sans même s' aider des bras, se mit
debout ; elle s' avança, muette, dans l' église, frôla
Durtal qui discerna sous la mousseline une
magnifique robe d' un blanc de crème, une croix
d' ivoire pendue au cou, une cordelière et un
chapelet blancs à la ceinture.
Elle alla jusqu' à la porte d' entrée et, là, monta
par un petit escalier dans une tribune qui dominait
l' église.
Qu' est-ce que cet ordre si somptueusement vêtu,
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installé dans la misérable chapelle de ce quartier,
se demandait-il ?
Peu à peu, maintenant, la salle s' emplissait ; des
enfants de choeur en rouge avec des pèlerines bordées
de poils de lapin allumèrent les candélabres,
sortirent, ramenèrent un prêtre, habillé d' une chape
d' occasion, à grandes fleurs, un prêtre maigre et
jeune, qui s' assit et, d' un ton grave, chanta la
première antienne des vêpres.
Et subitement, Durtal se retourna. Dans la tribune,
un harmonium soutenait les répons d' inoubliables
voix. Ce n' était plus la voix de la femme, mais une
voix tenant de celle de l' enfant, adoucie, mondée,
épointée du bout, et de celle de l' homme, mais
écorcée, plus délicate et plus ténue, une voix
asexuée, filtrée par les litanies, blutée par les
oraisons, passée aux cribles des adorations et des
pleurs.
Le prêtre, toujours assis, chanta le premier verset
de l' immuable psaume
dixit Dominus domino meo.
et Durtal vit en l' air, dans la tribune, de longues
statues blanches, tenant en main des livres noirs,
chantant lentement, les yeux au ciel. Une lampe
éclaira l' une de ces figures qui, pendant une minute,
se pencha un peu et il aperçut, sous le voile relevé,
un visage attentif et dolent, très pâle.
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Les vêpres alternaient maintenant leurs strophes,
chantées, les unes par les religieuses, en haut, les
autres, par les moniales, en bas. La chapelle était
presque pleine ; un pensionnat de jeunes filles
voilées de blanc emplissait un côté ; des petites
bourgeoises tristement vêtues, des gosses qui
jouaient avec leurs poupées, occupaient l' autre. A
peine quelques femmes du peuple en sabots et pas un
homme.
L' atmosphère devenait extraordinaire. Positivement
le brasier des âmes tiédissait la glace de cette
pièce ; ce n' étaient plus ces vêpres opulentes, telles
qu' on les célèbre, le dimanche, à Saint-sulpice,
c' étaient les vêpres des pauvres, des vêpres intimes,
en plain-chant de campagne, suivies par les fidèles
avec une ferveur prodigieuse, dans un recueillement
de silence inouï.
Durtal se crut transporté, hors barrière, au fond
d' un village, dans un cloître ; il se sentait
amolli, l' âme bercée par la monotone ampleur de ces
chants, ne discernant plus la fin des psaumes qu' au
retour de la doxologie, au
gloria patri et filio
qui les séparait les uns des autres.
Il eut un élan véritable, un sourd besoin de supplier
l' incompréhensible, lui aussi ; environné d' effluves,
pénétré jusqu' aux moelles par ce milieu, il lui parut
qu' il se dissolvait un peu, qu' il participait même
de loin
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aux tendresses réunies de ces âmes claires. Il chercha
une prière, se rappela celle que Saint Paphnuce
enseigna à la courtisane Thaïs, alors qu' il lui
cria : " tu n' es pas digne de nommer Dieu, tu prieras
seulement ainsi :
qui plasmasti me, miserere mei,
" toi qui m' as créée, aie pitié de moi " . Il balbutia
l' humble phrase, pria, non par amour ou par
contrition, mais par dégoût de lui-même, par
impuissance de s' abandonner, par regret de ne pouvoir
aimer. Puis il songea à réciter le
Pater,
s' arrêta à cette idée que cette prière était la plus
difficile de toutes à prononcer, lorsqu' on en pèse au
trébuchet les phrases. N' y déclare-t-on pas, en
effet, à Dieu, qu' on pardonne les offenses de son
prochain ? Or, combien parmi ceux qui profèrent ces
mots pardonnent aux autres ? Combien parmi les
catholiques qui ne mentent point, lorsqu' ils affirment
à celui qui sait tout qu' ils sont sans haine ?
Il fut tiré de ses réflexions par le silence subit
de la salle. Les vêpres étaient terminées ;
l' harmonium préluda encore et toutes les voix des
nonnes s' élevèrent, en bas, dans le choeur, en haut
dans la tribune, chantant le vieux Noël :
il est
né le divin enfant.
il écoutait, ému par la naïveté de ce cantique et,
soudain, en une minute, brutalement, sans y rien
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comprendre, la posture de petites filles à genoux
sur leurs chaises, devant lui, lui suscita d' infâmes
souvenirs.
Il se rebiffa, dégoûté, voulut repousser l' assaut de
ces hontes et elles persistèrent. Une femme, dont les
perversions l' affolaient, revint le trouver là.
Il revit, sous les chemisettes de dentelles et de
soie, renfler les chairs ; ses mains tremblèrent et,
fiévreusement, elles ouvrirent les abjectes et les
délicieuses cassolettes de cette fille.
Tout à coup, cette hallucination cessa ;
machinalement, son oeil était attiré vers le prêtre
qui le regardait en parlant bas à un bedeau.
Il perdit la tête, s' imagina que ce prêtre devinait
ses pensées et le chassait, mais cette idée était
si folle qu' il haussa les épaules et plus sagement
se dit que l' on ne recevait sans doute pas d' hommes
dans ce couvent de femmes, que l' abbé venait de
l' apercevoir et lui dépêchait le bedeau pour le prier
de sortir.
Il venait en effet droit à lui ; Durtal s' apprêtait
à prendre son chapeau, quand, d' un ton tout à fait
persuasif et docile, cet employé lui dit : " la
procession va commencer ; il est d' usage que les
messieurs marchent derrière le Saint-sacrement ;
bien que vous soyez le seul
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homme ici, Monsieur L' Abbé a pensé que vous ne
refuseriez pas de suivre le cortège qu' on va former. "
ahuri par cette demande, Durtal eut un geste vague
dans lequel le bedeau crut discerner une adhésion.
Mais non, se dit-il, lorsqu' il fut seul ; je ne veux
pas du tout me mêler à la cérémonie ; d' abord, je n' y
connais rien et je gafferais, ensuite je ne veux pas
me couvrir de ridicule. Il s' apprêtait à filer sans
bruit, mais il n' eut pas le temps d' exécuter son
projet ; l' huissier lui apportait un cierge allumé et
l' invitait à l' accompagner. Il fit alors contre
fortune bon coeur et tout en se répétant : ce que
je dois avoir l' air couenne ! Il s' achemina derrière
cet individu jusqu' à l' autel.
Là le bedeau l' arrêta et le pria de ne plus bouger.
Toute la chapelle était maintenant debout ; le
pensionnat de jeunes filles se divisait en deux
files précédées d' une femme portant une bannière.
Durtal s' avança devant le premier rang des
religieuses.
Les voiles baissés devant les profanes, dans l' église
même, étaient levés devant le Saint-sacrement,
devant Dieu. Durtal put examiner ces soeurs pendant
une seconde ; sa désillusion fut d' abord complète. Il
se les figurait pâles et graves comme la nonne qu' il
avait entrevue dans la tribune et presque toutes
étaient rouges,
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tachées de son, et croisaient de pauvres doigts
boudinés et crevés par les engelures. Elles avaient
des visages gonflés et semblaient toutes commencer
ou terminer une fluxion ; elles étaient évidemment
des filles de la campagne ; et les novices
reconnaissables à leurs robes grises, sous le voile
blanc, étaient plus vulgaire encore ; elles avaient
certainement travaillé dans des fermes ; et, pourtant,
à les regarder ainsi tendues vers l' autel,
l' indigence de leurs faces, l' horreur de leurs mains
bleuies par le froid, de leurs ongles crénelés, cuits
par les lessives, disparaissaient ; les yeux humbles
et chastes, prompts aux larmes de l' adoration sous
les longs cils, changeaient en une pieuse simplesse
la grossièreté des traits. Fondues dans la prière,
elles ne voyaient même pas ses regards curieux, ne
soupçonnaient même point qu' un homme était là qui
les épiait. Et Durtal enviait l' admirable sagesse
de ces pauvres filles qui avaient seules compris
qu' il était dément de vouloir vivre. Il se disait :
l' ignorance mène au même résultat que la science.
Parmi les carmélites, il est des femmes riches et
jolies qui ont vécu dans le monde et l' ont quitté,
convaincues à jamais du néant de ses joies, et ces
religieuses-ci, qui ne connaissent évidemment rien,
ont eu l' intuition de cette vacuité qu' il a fallu
des années
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d' expérience aux autres pour acquérir. Par des voies
différentes, elles sont arrivées au même rond-point.
Puis, quelle lucidité révèle cette entrée dans un
ordre ! Car enfin, si elles n' avaient pas été
recueillies par le Christ, elles seraient devenues
quoi, ces malheureuses ? Mariées à des pochards et
martelées de coups ; ou bien servantes dans des
auberges, violées par leurs patrons, brutalisées
par les autres domestiques, condamnées aux couches
clandestines, vouées au mépris des carrefours, aux
dangers des retapes ! Et, sans rien savoir, elles
ont tout évité ; elles demeurent innocentes, loin
de ces périls et loin de ces boues, soumises à une
obéissance qui n' est plus ignoble, disposées par
leur genre de vie même à éprouver, si elles en sont
dignes, les plus puissantes allégresses que l' âme
de la créature humaine puisse ressentir !
Elles restent peut-être encore des bêtes de somme,
mais elles sont les bêtes de somme du bon Dieu, au
moins !
Il en était là de ses réflexions quand le bedeau lui
fit un signe. Le prêtre, descendu de l' autel, tenait
le petit ostensoir ; la procession des jeunes filles
s' ébranlait maintenant devant lui. Durtal passa
devant le rang des religieuses qui ne se mêlèrent pas
au cortège et, le cierge
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à la main, il suivit le bedeau qui portait derrière
le prêtre un parasol tendu de soie blanche.
Alors, de sa voix traînante d' accordéon grandi,
l' harmonium, du haut de la tribune, emplit l' église,
et les nonnes, debout à ses côtés, entonnèrent le
vieux chant rythmé tel qu' un pas de marche,
l' adeste fideles,
tandis qu' en bas les moniales
et les fidèles scandaient, après chaque strophe, le
doux et pressant refrain
venite adoremus.
la procession tourna, plusieurs fois, autour de la
chapelle, dominant les têtes courbées dans la fumée
des encensoirs que les enfants de choeur
brandissaient, en se retournant, à chaque halte,
devant le prêtre.
Eh bien ! Mais je ne m' en suis pas trop mal tiré, se
dit Durtal, lorsqu' ils furent revenus devant l' autel.
Il croyait que son rôle avait pris fin, mais, sans
lui demander, cette fois, son avis, le bedeau le
pria de s' agenouiller, à la barre de communion,
devant l' autel.
Il se sentait mal à l' aise, gêné de se savoir ainsi,
derrière le dos, tout ce pensionnat, tout ce couvent ;
puis il n' avait pas l' habitude de cette posture ; il
lui sembla qu' on lui enfonçait des coins dans les
jambes, qu' on le soumettait, comme au moyen âge, à la
torture. Embarrassé par son cierge qui coulait et
menaçait de le
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cribler de taches, il remuait doucement sur place,
tentant d' émousser, en glissant le bas de son paletot
sous ses genoux, le coupant des marches ; mais il ne
faisait, en bougeant, qu' aggraver son mal ; ses chairs
refoulées s' inséraient entre les os et son épiderme
froissé brûlait. Il finit par suer d' angoisse,
craignant de distraire la ferveur de la communauté
par une chute ; et la cérémonie s' éternisait ! à la
tribune, les religieuses chantaient, mais il ne les
écoutait plus et déplorait la longueur de cet office.
Enfin, le moment de la bénédiction s' apprêta.
Alors, malgré lui, se voyant là, si près de Dieu,
Durtal oublia ses souffrances et baissa le front,
honteux d' être ainsi placé, tel qu' un capitaine à la
tête de sa compagnie, au premier rang de la troupe
de ces vierges ; et, lorsque, dans un grand silence,
la sonnette tinta et que le prêtre, se retournant,
fendit lentement l' air en forme de croix et bénit,
avec le Saint-sacrement, la chapelle abattue à ses
pieds, Durtal demeura, le corps incliné, les yeux
clos, cherchant à se dissimuler, à se faire petit, à
passer inaperçu, là-haut, au milieu de cette foule
pieuse.
Le psaume
laudate Dominum omnes gentes
retentissait encore, quand le bedeau vint lui enlever
son cierge.
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Durtal fut sur le point de jeter un cri, alors qu' il
fallut se mettre debout ; ses genoux engourdis
craquaient et leurs charnières ne manoeuvraient plus.
Il finit néanmoins par regagner, cahin-caha, sa
place ; il laissa s' écouler la foule, et,
s' approchant du bedeau, il lui demanda le nom de ce
couvent et l' ordre auquel appartenaient ces
religieuses.
" ce sont des franciscaines missionnaires de Marie,
répondit cet homme, mais ce sanctuaire n' est pas
leur propriété, comme vous semblez le croire ; c' est
une chapelle de secours qui dépend de la paroisse de
Saint-Marcel De La Maison-Blanche ; elle est
seulement reliée par un couloir à la maison que ces
soeurs occupent là, derrière nous, dans la rue de
l' Ebre. Elles suivent, en somme, les offices au
même titre que vous, que moi, et elles tiennent,
pour les enfants du quartier, école. "
elle est attendrissante cette petite chapelle, se dit
Durtal, lorsqu' il fut seul. Elle est vraiment
appariée à l' endroit qu' elle abrite, à la triste
rivière des tanneurs qui coule, en deçà de la rue de
la Glacière, dans les cours. Elle me fait l' effet
d' être à Notre-dame De Paris ce que sa voisine la
Bièvre est à la Seine. Elle est le ruisselet de
l' église, la panne pieuse, la misérable banlieue du
culte !
Et elles sont aussi indigentes et exquises les voix
au
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sexe indécis ou fondu de ces pauvres nonnes ! Et
Dieu sait pourtant si j' exècre la voix de la femme
dans le lieu saint, car elle reste quand même impure.
Il me semble que la femme apporte toujours avec elle
les miasmes permanents de ses malaises et qu' elle
fasse tourner les psaumes. Puis, quand même, la
vanité, la concupiscence sourdent de la voix mondaine
et ses cris d' adoration auprès de l' orgue ne sont
que les cris de l' instance charnelle, ses plaintes
même dans les hymnes liturgiques les plus sombres ne
s' adressent que des lèvres à Dieu, car, au fond, la
femme ne pleure que le médiocre idéal du plaisir
terrestre qu' elle ne peut atteindre. Aussi, comme
je comprends que l' Eglise l' ait rejetée de ses
offices et qu' elle emploie, pour ne pas contaminer
l' étole musicale de ses proses, la voix de l' enfant
et de l' homme, voire même celle du castrat.
Et cependant dans les couvents de femmes, cela change ;
il est certain que la prière, que la communion, que
les abstinences, que les voeux, épurent le corps et
l' âme et l' odeur vocale qui s' en dégage. Leurs
effluves donnent à la voix des religieuses, si écrue,
si mal équarrie qu' elle puisse être, ses chastes
inflexions, ses naïves caresses d' amour pur ; ils la
ramènent aux sons ingénus de l' enfance.
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Dans certains ordres, ils semblent même l' émonder de
la plupart de ses branches et concentrer les filets de
sève qui restent sur quelques tiges ; et il songeait
à un monastère de carmélites où il était parfois
allé, se rappelait leurs voix défaillantes, presque
mortes, dont le peu de santé s' était réfugié dans
trois notes, des voix ayant perdu les couleurs
musicales de la vie, les teintes du grand air, ne
conservant plus, dans le cloître, que celles des
costumes qu' elles semblaient refléter, des sons
blancs et bruns, des sons chastes et sombres.
Ah ! Ces carmélites, il y repensait maintenant, tandis
qu' il descendait la rue de la Glacière ; et il
évoquait une prise de voile dont le souvenir
l' emballait, chaque fois qu' il rêvait à des couvents.
Il se revoyait, un matin, dans la petite chapelle de
l' avenue de Saxe, une chapelle de style ogival,
espagnol, percée d' étroites fenêtres tendues de
vitraux si foncés que la lumière séjournait dans
leurs couleurs, sans éclairer.
Au fond, se dressait, dans l' ombre, le maître-autel,
surélevé de six marches ; à sa gauche, une grande
grille de fer en forme d' ogive était voilée d' un
rideau noir et, du même côté, mais presque au bas de
l' autel alors, une petite ogive tracée sur un mur
plein, s' allongeait en lancette, trouée, au milieu,
d' une ouverture simulant
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une sorte de chatière carrée, un cadre sans panneau,
vide.
Ce matin-là, cette chapelle, froide et obscure,
rutilait, incendiée par des taillis de cierges et
l' odeur d' un encens non altéré, comme celui des
autres églises, par des benjoins et des gommes,
l' emplissait d' une fumée sourde ; elle regorgeait de
monde. Tapi dans un coin, Durtal s' était retourné,
et avait, ainsi que ses voisins, suivi du regard le
dos des thuriféraires et des prêtres qui se dirigeaient
vers l' entrée. Et la porte s' était brusquement
écartée et il avait eu, dans une explosion de jour,
la vision rouge du cardinal-archevêque de Paris,
traversant la nef, branlant une tête chevaline
précédée d' un grand nez à lunettes, voûtant sa haute
taille, la penchant tout d' un côté, bénissant d' une
longue main tordue, telle qu' une patte de crabe, les
assistants.
Il était monté avec sa suite à l' autel, s' était
agenouillé sur un prie-dieu ; puis on lui avait
enlevé sa pèlerine, on lui avait passé une chasuble
de soie, à croix claire, tissée d' argent, et la messe
avait commencé. Un peu avant la communion, le voile
noir avait été doucement tiré, derrière la haute
grille, et dans un jour bleuâtre pareil à une nuit de
lune, Durtal avait entrevu des fantômes blancs qui
glissaient et des étoiles qui
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clignotaient en l' air et, tout contre la grille, une
forme de femme, agenouillée, immobile sur le sol,
tenant, elle aussi, une étoile au bout d' un cierge.
La femme ne bougeait pas, mais l' étoile tremblait ;
puis quand le moment de la communion avait été
proche, la femme s' était levée, avait disparu et sa
tête, comme décapitée, était venue remplir le cadre
du guichet ouvert dans la lancette.
Penché en avant, il avait alors aperçu, pendant une
seconde, une figure morte, les paupières tombées ;
blanche, sans yeux, de même que les statues en
marbre de l' antique. Et tout s' était effacé avec le
cardinal, courbé, le saint ciboire à la main, sur la
chatière.
Ce fut si prompt qu' il se demanda s' il n' avait pas
rêvé ; la messe s' était achevée. L' on entendait,
derrière la claire-voie de fer, des psalmodies
lamentables, des chants lents, traînés, pleurés
toujours sur les mêmes notes ; des lueurs vagabondes
et des formes blanches passaient dans l' azur fluide
des encens. Mgr Richard s' était alors assis, mitre
en tête, et il interrogeait la postulante, revenue
à sa place, agenouillée devant lui, derrière la
grille.
Il parlait à voix basse ; on ne pouvait l' entendre.
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Toute la chapelle se penchait pour écouter la novice
prononcer ses voeux, mais l' on ne percevait qu' un
long murmure. Durtal se rappelait qu' il avait joué
des coudes, qu' il était parvenu à s' approcher du
choeur et que, là, au travers des barres croisées de la
herse, il avait aperçu la femme en blanc, étendue à
plat ventre, dans un cadre de fleurs ; et tout le
couvent défilait, en se courbant sur elle, entonnait
le chant des trépassés, l' aspergeait d' eau bénite,
comme une morte !
C' est admirable ! S' écria-t-il, soulevé dans la rue
par le souvenir de cette scène, -et il se disait :
la vie ! La vie de ces femmes ! Coucher sur une
paillasse piquée de crins, sans oreiller ni draps ;
jeûner sept mois de l' année sur douze, sauf les
dimanches et les jours de fêtes ; toujours manger,
debout, des légumes et des aliments maigres ; rester
sans feu, l' hiver ; psalmodier pendant des heures, sur
des dalles glacées ; se châtier le corps, être assez
humble pour, si l' on a été douillettement élevée,
accepter avec joie de laver la vaisselle, de vaquer
aux besognes les plus viles ; prier, dès le matin,
toute la journée jusqu' à minuit, jusqu' à ce que l' on
tombe en défaillance, prier ainsi jusqu' à la mort !
Faut-il qu' elles aient pitié de nous et qu' elles
tiennent à expier l' imbécillité de ce monde qui les
traite d' hystériques et de folles,
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car il est inapte à comprendre les joies suppliciées
de telles âmes !
On ne se sent pas très fier de soi, quand on songe
aux carmélites et même à ces humbles franciscaines
qui sont cependant plus vulgaires. Il est vrai que
celles-là n' appartiennent pas à un ordre contemplatif,
mais, c' est égal, leurs règles sont assez rigides,
leur existence est assez dure pour qu' elles puissent,
elles aussi, compenser par leurs oraisons et par
leurs oeuvres les excès de la ville qu' elles
protègent.
Il s' exaltait, en pensant aux monastères. Ah ! être
terré chez eux, à l' abri des mufles, ne plus savoir
si des livres paraissent, si des journaux s' impriment,
ignorer pour jamais ce qui se passe, hors de sa
cellule, chez les hommes ! -et parfaire le
bienfaisant silence de cette vie murée, en se
nourrissant d' actions de grâces, en se désaltérant
de plain-chant, en se saturant avec les inépuisables
délices des liturgies !
Puis, qui sait ? à force de bonne volonté, de
suppliques ardentes, parvenir à l' approcher, à
l' entretenir, à le sentir près de soi, presque content
de sa créature, peut-être ! Et il évoquait les
allégresses de ces abbayes où Jésus vivait. Il se
rappelait cet étonnant couvent d' Unterlinden, près
de Colmar, où, au treizième siècle,
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ce n' était pas une, deux nonnes, c' était le
monastère tout entier qui surgissait, éperdu, devant
le Christ dans des cris de joie : des religieuses
s' élevaient au-dessus de terre, d' autres entendaient
des chants séraphiques ou sécrétaient de leurs corps
épuisés des baumes ; d' autres encore devenaient
diaphanes ou se nimbaient d' étoiles ; tous les
phénomènes de la vie contemplative étaient visibles
dans la haute école de mystique que fut ce cloître.
Emballé comme il l' était, il se trouva devant sa
porte, sans même se souvenir de la route qu' il avait
prise et, une fois dans sa chambre, il eut une
distension et un éclat d' âme. Il avait envie de
remercier, de demander miséricorde, d' appeler, il ne
savait qui, de quérir il ne savait quoi. Et soudain
ce besoin de s' épancher, de sortir de lui-même, se
précisa et il tomba à genoux, disant à la Vierge :
-ayez pitié, écoutez-moi ; j' aime mieux tout plutôt
que de rester ainsi, que de continuer cette existence
ballottée et sans but, ces étapes vaines ! Pardonnez,
Sainte Vierge, au salaud que je suis, car je n' ai
aucun courage pour commencer les hostilités, pour me
combattre ! Ah ! Si vous vouliez ! Je sais bien que
c' est fort d' oser vous supplier, alors que l' on n' est
même pas résolu à retourner son âme, à la vider comme
un seau
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d' ordures, à taper sur son fond, pour en faire couler
la lie, pour en détacher le tartre, mais... mais...
que voulez-vous, je me sens si débile, si peu sûr de
moi, qu' en vérité, je recule !
Oh ! Tout de même ce que je voudrais m' en aller, être
hors d' ici, à mille lieues de Paris, je ne sais où,
dans un cloître ! Mon Dieu ! C' est fou ce que je
vous raconte, car je ne resterais pas deux jours dans
un couvent et l' on ne m' y recevrait pas d' ailleurs !
Et il se fit cette réflexion.
Pour une fois que je suis moins sec, moins
malpropre que de coutume, je ne trouve à dire à la
Vierge que des insanités et des niaiseries, alors
qu' il serait si simple de solliciter son pardon, de
l' implorer pour qu' elle ait pitié de ma vie déserte,
pour qu' elle m' aide à résister aux sommations de mes
vices, à ne plus payer, ainsi que je le fais, les
redevances des nerfs, l' impôt des sens !
C' est égal, reprit-il, en se relevant, en voilà assez.
Je ferai au moins le peu que je puis ; sans plus
tarder, j' irai chez l' abbé, demain, je lui
expliquerai mes litiges d' âme et nous verrons bien
après !
PREMIERE PARTIE, CHAP. V
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Il éprouva un véritable soulagement lorsque la bonne
lui répondit : Monsieur L' Abbé est chez lui. Il
entra dans un petit salon et attendit que le prêtre,
qu' il entendait converser avec une personne dans une
autre chambre, fût seul.
Il regardait cette petite pièce et constatait que
rien n' était changé depuis sa dernière visite. Elle
restait meublée d' un divan de velours dont le rouge
jadis incarnat était devenu de ce rose fané qu' a la
confiture de framboise bue par du pain. Il y avait,
en outre, deux fauteuils Voltaire, placés de chaque
côté d' une cheminée que paraient une pendule Empire
et des vases de porcelaine remplis de sable dans
lequel s' enfonçaient des tiges de roseaux secs. En un
coin,
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contre le mur, sous un ancien crucifix de bois, on
apercevait un prie-Dieu où la place des genoux était
marquée ; une table ovale, au milieu ; quelques
gravures pieuses le long des murs ; et c' était tout.
ça sent l' hôtel et le logis de la vieille fille, se
dit Durtal. La vulgarité des meubles, des rideaux
en damas déteint, des cloisons tapissées d' un papier
de tenture, semé de bouquets de pavots, et de fleurs
des champs aux teintes inexactes, rappelait, en
effet, les chambres garnies au mois, mais certains
détails, d' abord la méticuleuse propreté de la pièce,
les coussins de tapisserie posés sur le divan, les
ronds de sparterie sous les chaises, un hortensia
semblable à un chou-fleur peint, placé dans un
cache-pot couvert d' une dentelle, évoquaient, d' autre
part, l' intérieur futile et glacé d' une dévote.
Il n' y manquait alors qu' une cage à serins, des
photographies dans des cadres de peluche, des
coquillages et des pelotes.
Durtal en était là de ses réflexions quand l' abbé
survint, lui tendit la main, tout en lui reprochant
doucement son abandon.
Durtal s' excusa de son mieux, prétexta des
occupations inaccoutumées, de longs ennuis.
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-et notre bienheureuse Lydwine, qu' en faites-vous ?
-ah ! Je n' ai même pas commencé sa vie ; je ne suis
vraiment point dans un état d' âme qui me permette de
l' aborder.
L' accent découragé de Durtal surprit le prêtre.
-voyons, qu' est-ce qu' il y a ? Puis-je vous être
utile ?
-je ne sais, Monsieur L' Abbé ; j' ai un peu honte
de vous entretenir de semblables misères ; et
subitement, il se débonda, épandant, au hasard des
mots, ses plaintes, avouant l' inconscience de sa
conversion, ses débats avec sa chair, son respect
humain, son éloignement des pratiques ecclésiales,
son aversion pour tous les rites exigés, pour tous les
jougs.
L' abbé l' écoutait sans broncher, le menton dans sa
main.
-vous avez plus de quarante ans, dit-il, lorsque
Durtal se tut ; vous avez franchi l' âge où avant
toute impulsion d' idées, c' est l' éveil de la chair
qui suscite les tentations ; maintenant, vous en êtes
à cette période où ce sont les pensées lubriques qui
se présentent d' abord à l' imagination, avant que les
sens ne tressaillent. Il s' agirait donc de combattre
moins votre corps endormi que votre âme qui le
stimule et le trouble. D' autre part, vous avez des
lots arriérés de tendresses à
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placer ; pas de femme, pas d' enfants qui les puissent
prendre ; de sorte que, les affections refoulées par
le célibat, vous finissez par les reporter là où
elles eussent dû tout d' abord aller ; votre faim
d' âme, vous tentez de la contenter dans les chapelles
et, comme vous hésitez, comme vous n' avez pas le
courage de vous arrêter à une décision, de rompre une
bonne fois, avec vos vices, vous en êtes arrivé à
cet étrange compromis : réserver votre tendresse pour
l' Eglise et les manifestations de cette tendresse
pour les filles. Voilà, si je ne me trompe, votre
bilan exact. Eh bien ! Mais, mon Dieu, il ne faut
pas trop vous plaindre ; car, voyez-vous, l' important,
c' est de n' aimer que corporellement la femme. Quand
le ciel vous a départi cette grâce de n' être pas pris
par les sentiments, avec un peu de bonne volonté tout
s' arrange.
" il est indulgent, ce prêtre " , pensa Durtal.
-oui, mais, reprit l' abbé, vous ne pouvez rester
toujours entre deux selles ; le moment va venir où
il faudra enjamber l' une et repousser l' autre...
et regardant Durtal qui baissait le nez sans
répondre.
-priez-vous seulement ? -je ne vous demande pas si
vous faites oraison le matin, car tous ceux qui
finissent par s' engager dans la voie divine, après
avoir
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vagabondé, pendant des années, au hasard des routes,
n' invoquent pas le Seigneur, dès leur réveil.
L' âme se croit mieux portante au lever du jour, elle
s' estime plus solide et elle profite aussitôt de
cette passagère énergie pour oublier Dieu. Mais il
en est d' elle ainsi que du corps lorsqu' il est malade.
Dès que la nuit vient, les affections s' aggravent,
les douleurs assoupies se réveillent, la fièvre qui
dormait se ranime, les ordures ressuscitent et les
plaies ressaignent, et alors elle songe au divin
Thaumaturge, elle songe au Christ. Priez-vous le
soir ?
-parfois... et c' est difficile pourtant ! Les
après-midi sont encore possibles, mais, vous le
dites justement, quand le jour disparaît, les maux
sévissent. C' est toute une chevauchée d' idées
obscènes qui me passe alors dans la cervelle ! Allez
donc vous recueillir dans ces moments-là.
-si vous ne vous sentez pas la force de résister,
dans la rue ou chez vous, pourquoi ne vous réfugiez-
vous point dans les églises ?
-mais elles sont fermées lorsqu' on a le plus besoin
d' elles, le clergé couche Jésus aussitôt que la
nuit tombe !
-je le sais ; mais si la plupart des églises sont
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closes, il en est quelques-unes pourtant qui restent
entre-bâillées assez tard. Tenez, Saint-sulpice est
du nombre ; puis, il en est encore une qui demeure
ouverte tous les soirs et qui, par tous les temps,
assure les prières et les chants du salut à ses
visiteurs : Notre-Dame-des-victoires ; vous la
connaissez, je pense.
-oui, Monsieur L' Abbé. Elle est laide à faire
pleurer, elle est prétentieuse, elle est baroque et
ses chantres y barattent une margarine de sons
vraiment rances ! Je ne la fréquenterais donc pas
comme Saint-Séverin et Saint-Sulpice, pour y
admirer l' art des anciens " logeurs du bon Dieu " , ou
y écouter, même falsifiées, les amples et les
familières mélodies du plain-chant. Notre-dame-des-
victoires est, au point de vue esthétique, nulle,
et j' y suis allé quelquefois pourtant, parce que,
seule, à Paris, elle possède l' irrésistible attrait
d' une piété sûre, parce que, seule, elle conserve
intacte l' âme perdue des temps. à quelque heure qu' on
y aille, dans un silence absolu, des gens prosternés
y prient ; elle est pleine lorsqu' on l' ouvre et elle
est encore pleine quand on la ferme ; c' est un
va-et-vient continu de pèlerins, issus de tous les
quartiers de Paris, débarqués de tous les fonds de
la province et il semble que chacun d' eux alimente,
avec les prières
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qu' il apporte, l' immense brasier de foi dont les
flammes se renouvellent, sous ses cintres enfumés,
ainsi que ces milliers de cierges qui se succèdent,
en brûlant, du matin au soir, devant la Vierge.
Eh bien ! Moi, qui recherche dans les chapelles les
coins les plus déserts, les endroits les plus
sombres, moi qui exècre les cohues, je me mêle
presque volontiers aux siennes. C' est que, là, chacun
s' isole et que néanmoins chacun s' entr' aide ; l' on
ne voit même plus les corps humains qui vous
environnent, mais l' on sent le souffle des âmes qui
vous entourent. Si réfractaires, si humide que l' on
puisse être, l' on finit par prendre feu à ce contact
et l' on s' étonne de se trouver tout à coup moins
vil ; il me semble que les prières qui, autre part,
lorsqu' elles me sortent des lèvres, retombent,
épuisées et presque froides sur le sol, s' élancent
dans ce lieu, sont emportées, soutenues par les
autres, et qu' elles s' échauffent et qu' elles planent
et qu' elles vivent !
A Saint-Séverin, j' ai bien éprouvé déjà cette
sensation d' une assistance s' épandant des piliers et
coulant des voûtes, mais, tout bien considéré, ces
secours étaient plus faibles. Peut-être que, depuis
le moyen âge, cette église use, à force de ne pas
les renouveler, les célestes effluves dont elle est
chargée ; tandis qu' à Notre-dame,
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cette aide qui jaillit des dalles est continuellement
vivifiée par la présence ininterrompue d' une ardente
foule. Dans l' une, c' est la pierre imprégnée, c' est
l' église même qui vous réconforte, dans l' autre c' est
surtout la ferveur des multitudes qui l' emplissent.
Et puis, j' ai cette impression bizarre que la Vierge,
attirée, retenue par tant de foi, ne fait que
séjourner dans les autres églises, qu' elle n' y va
qu' en visite, tandis qu' elle est installée à demeure,
qu' elle réside réellement à Notre-dame.
L' abbé souriait.
-allons, je vois que vous la connaissez et que vous
l' aimez ; et pourtant, cette église n' est pas située
sur notre rive gauche, hors de laquelle il n' est point
de sanctuaire qui vaille, m' avez-vous dit, un jour.
-oui, et cela m' étonne, d' autant qu' elle se dresse
en plein quartier commerçant, à deux pas de la
Bourse dont elle peut entendre les cris ignobles !
-et elle fut elle-même une Bourse, répliqua l' abbé.
-comment ?
-après avoir été baptisée par des moines et avoir
servi de chapelle aux augustins déchaux, elle a,
pendant la Révolution, subi les derniers outrages ;
la Bourse s' est installée dans ses murs.
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-j' ignorais ce détail, s' écria Durtal.
-mais, reprit l' abbé, il en fut d' elle comme de ces
saintes qui, si l' on en croit leurs biographes,
recouvrèrent dans une vie d' oraisons la virginité
qu' elles avaient autrefois perdue. Notre-dame s' est
lavée de son stupre et, bien qu' elle soit
relativement jeune, elle est aujourd' hui saturée
d' émanations, injectée d' effluences angéliques,
pénétrée de sels divins ; elle est pour les âmes
infirmes ce que certaines stations thermales sont
pour le corps. On y fait des saisons, on y accomplit
des neuvaines, on y obtient des cures.
Eh bien ! Revenons à nos moutons, je vous disais
donc que vous agiriez sagement, en allant, les
mauvais soirs, assister au salut dans cette église ;
je serais surpris si vous n' en sortiez pas émondé et
vraiment calme.
" s' il n' a que cela à m' offrir, c' est peu " , pensa
Durtal. Et, après un silence découragé, il reprit :
-mais, Monsieur L' Abbé, quand même je
fréquenterais ce sanctuaire et suivrais les offices
des autres églises, alors que les tentations
m' assaillent ; quand même je me confesserais et
m' approcherais des sacrements, à quoi cela
m' avancerait-il ? Je rencontrerais, en sortant, une
femme dont la vue me tisonnerait les sens ;
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eh bien ! Ce serait, comme après mes départs énervés
de Saint-Séverin ; l' attendrissement même que
j' aurais eu dans la chapelle me perdrait, je suivrais
la femme.
-qu' en savez-vous ? -et subitement le prêtre se
leva et arpenta la chambre.
-vous n' avez pas le droit de parler ainsi, car la
vertu du sacrement est formelle ; l' homme qui a
communié n' est plus seul. Il est armé contre les
autres et défendu contre lui-même ; et se croisant les
bras devant Durtal, il s' exclama :
-perdre son âme pour le plaisir de projeter un peu
de boue hors de soi, car c' est cela votre amour
humain ! Quelle démence ! -et depuis le temps que
vous vous réprouvez, cela ne vous dégoûte point ?
-si, je me dégoûte-mais après que mes porcheries
sont satisfaites. -si seulement je pouvais arriver
au vrai repentir...
-soyez tranquille, fit l' abbé qui se rassit, vous
l' avez...
et voyant que Durtal hochait la tête.
-rappelez-vous ce que dit Sainte Térèse : " une
peine des commençants, c' est de ne pouvoir reconnaître
s' ils ont un vrai repentir de leurs fautes ; ils l' ont
pourtant et la preuve en est de leur résolution si
p121
sincère de servir Dieu. " méditez cette phrase, elle
s' applique à vous, car cette répulsion de vos péchés
qui vous excède témoigne de vos regrets et vous avez
le désir de servir le Seigneur, puisque vous vous
débattez, en somme, pour aller à lui.
Il y eut un instant de silence.
-enfin, Monsieur L' Abbé, que me conseillez-vous ?
-je vous recommande de prier chez vous, à l' église,
le plus que vous pourrez, partout. Je ne vous prescris
aucun remède religieux, je vous invite tout
bonnement à mettre à profit quelques préceptes
d' hygiène pieuse ; nous verrons après.
Durtal restait indécis, mécontent de même que ces
malades qui en veulent aux médecins lorsque, pour
les contenter, ceux-ci ne leur ordonnent que de pâles
drogues.
Le prêtre se mit à rire.
-avouez, fit-il, en le regardant bien en face,
avouez que vous vous dites : ce n' était pas la peine
de me déranger, car je ne suis pas plus avancé
qu' avant ; ce brave homme de prêtre pratique la
médecine expectante ; au lieu de me couper par des
médicaments énergiques mes crises, il me lanterne, me
recommande de me coucher de bonne heure, de ne pas
attraper froid...
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-oh ! Monsieur L' Abbé, protesta Durtal.
-je ne veux cependant pas vous traiter comme un
enfant ou vous parler comme à une femme ; entendez-moi
donc.
La façon dont s' est opérée votre conversion ne peut
me laisser aucun doute. Il y a eu ce que la mystique
appelle un attouchement divin ; seulement-et ceci
est à remarquer-Dieu s' est passé de l' intervention
humaine, de l' entremise même d' un prêtre, pour vous
ramener dans une voie que vous aviez depuis plus de
vingt ans quittée.
Or, nous ne pouvons raisonnablement supposer que le
Seigneur ait agi à la légère et qu' il veuille laisser
maintenant inachevée son oeuvre. Il la parfera donc,
si vous n' y mettez aucun obstacle.
En somme vous êtes, à l' heure actuelle, ainsi qu' une
pierre d' attente entre ses mains ; qu' en fera-t-il ?
Je l' ignore, mais puisqu' il s' est réservé la conduite
de votre âme, laissez-le agir ; patientez, il
s' expliquera ; ayez confiance, il vous aidera ;
contentez-vous de proférer avec le psalmiste :
doce me facere voluntatem tuam, quia Deus meus es
tu
.
Je vous le répète, je crois à la vertu préventive, à
la puissance formelle des sacrements. Je comprends
p123
très bien le système du père Milleriot qui forçait
à communier des gens qu' il appréhendait de voir
retomber dans leurs péchés, après. Pour toute
pénitence, il les obligeait à recommunier encore et
il finissait par les épurer avec les saintes espèces
prises à de hautes doses. C' est une doctrine tout à
la fois réaliste et surélevée...
mais, rassurez-vous, reprit l' abbé, en regardant
Durtal qui paraissait gêné, mon intention n' est pas
d' expérimenter sur vous cette méthode ; au contraire,
mon avis est que, dans l' état d' ignorance où nous
sommes des volontés de Dieu, vous vous absteniez
des Sacrements.
Car il faut que vous les désiriez, il faut que cela
vienne de vous ou plutôt de lui ; cette soif de la
pénitence, cette faim de l' eucharistie, vous l' aurez,
dans un temps plus ou moins rapproché, soyez-en sûr.
Eh bien ! Quand, n' y tenant plus, vous réclamerez le
pardon et supplierez qu' on vous laisse approcher de la
Sainte Table, alors nous verrons, nous lui
demanderons de quelle manière il conviendra de s' y
prendre pour vous sauver.
-mais, il n' y a pas, je présume, plusieurs manières
de se confesser et de communier.
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-évidemment, -aussi n' est-ce point cela que je
veux dire ; non... mais...
et le prêtre hésita, chercha ses mots.
-il est bien certain, reprit-il, que l' art a été le
principal véhicule dont le Sauveur s' est servi pour
vous faire absorber la foi. Il vous a pris par votre
côté faible... ou fort, si vous aimez mieux. Il vous
a imprégné de chefs-d' oeuvre mystiques ; il vous a
persuadé et converti, moins par la voie de la raison
que par la voie des sens ; et dame, ce sont là des
conditions très spéciales dont il importe de tenir
compte.
D' autre part, vous n' avez point une âme humble, une
âme simple ; vous êtes une sorte de sensitive que
la moindre imprudence, que la moindre maladresse d' un
confesseur fera se replier sur elle.
Pour que vous ne soyez pas à la merci d' une impression
fâcheuse, il y aurait donc certaines précautions à
prendre. Dans l' état de faiblesse, de défaillance où
vous êtes, il suffirait, pour vous mettre en déroute,
de si peu de chose, d' une figure déplaisante, d' un
mot malheureux, d' un milieu antipathique, d' un
rien... est-ce vrai ?
-hélas ! Soupira Durtal, je suis bien obligé de
vous répondre que vous voyez juste : mais, Monsieur
p125
L' Abbé, il me semble que je n' aurais pas de telles
désillusions à craindre, si, quand le moment que
vous annoncez sera venu, vous me permettiez de me
confesser à vous.
Le prêtre resta silencieux.
-sans doute, fit-il, si je vous ai rencontré, c' est
que, probablement, je dois vous être utile, mais j' ai
l' idée que mon rôle se bornera à vous désigner la
route ; je serai un trait d' union et rien de plus :
vous finirez comme vous avez commencé, sans aide,
seul ; l' abbé demeura rêveur, puis il secoua la tête ;
-au fait, reprit-il, laissons cela, car nous ne
pouvons préjuger les desseins de Dieu ; je vais me
résumer plutôt : tâchez d' étouffer vos crises
charnelles dans la prière ; il s' agit moins pour
l' instant de n' être pas vaincu, que de faire tous
vos efforts pour ne l' être point.
Et, doucement, afin de remonter Durtal qu' il voyait
abattu, le prêtre ajouta :
-si vous succombez, ne désespérez pas, ne jetez pas,
après la cognée, le manche. Dites-vous qu' après
tout, la salacité n' est point la plus impardonnable
des fautes, qu' elle figure au nombre des deux délits
que la créature humaine paie au comptant et qui sont,
par conséquent, expiés, en partie au moins, avant la
mort.
p126
Dites-vous que la luxure et la cupidité refusent
tout crédit et n' attendent point ; et, en effet, celui
qui commet indûment l' acte de chair est presque
toujours, de son vivant puni. Pour les uns, ce sont
des bâtards à élever, des femmes infirmes, de bas
concubinages, des carrières brisées, d' abominables
duperies de la part de celles qu' ils aiment. De
quelque côté que l' on se tourne avec la femme, on
souffre, car elle est le plus puissant engin de
douleur que Dieu ait donné à l' homme !
Et il en est de même de la passion du lucre. Tout
être qui se laisse envahir par cet odieux péché le
répare généralement avant qu' il meure. Tenez, prenez
le Panama. Des cuisinières, des concierges, des
petits rentiers qui jusqu' alors vivaient tranquilles,
ne cherchaient pas des gains démesurés, des profits
par trop illicites, se sont rués, tels que des fous,
sur cette affaire. Ils n' ont plus eu qu' une pensée,
gagner de l' argent ; le châtiment de leur avidité fut,
vous le savez, brusque !
-oui, fit Durtal en riant, les De Lesseps ont été
les agents de la providence, lorsqu' ils ont dérobé
les économies des gogos qui les avaient acquises par
de probables larcins, du reste !
-enfin, reprit l' abbé, j' insiste sur cette dernière
recommandation : ne vous découragez point, si vous
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sombrez. Ne vous méprisez pas trop ; ayez le courage
d' entrer dans une église, après ; car c' est par la
lâcheté que le démon vous tient ; la fausse honte,
la fausse humilité qu' il vous insinue, ce sont elles
qui nourrissent, qui conservent, qui solidifient, en
quelque sorte, votre luxure.
Allons, sans adieu ; revenez bientôt me voir.
Durtal se retrouva, un peu ahuri, dans la rue. Il
est évident, murmura-t-il, en marchant à grands pas,
que l' abbé Gévresin est un habile horloger d' âme.
Il m' a dextrement dévissé le mouvement de mes passions
et fait sonner mes heures de lassitude et d' ennui ;
mais, en somme, tous ses conseils se réduisent à
celui-ci : cuisez dans votre jus et attendez.
Au fait, il a raison, si j' étais à point, je ne serais
pas allé chez lui pour bavarder, mais bien pour me
confesser ; ce qui est étrange, c' est qu' il ne semble
pas du tout croire que c' est lui qui me passera à la
lessive ; et à qui veut-il donc que je m' adresse ?
Au premier venu qui me dévidera sa bobine de lieux
communs, qui me frottera, avec de grosses mains, sans
y voir clair.
Tout ça... tout ça... voyons, quelle heure est-il ?
Il regarda sa montre : six heures ; je n' ai pas envie
p128
de rentrer chez moi, qu' est-ce que je vais faire
jusqu' au dîner ?
Il était près de Saint-sulpice. Il fut s' y asseoir
afin de mettre un peu d' ordre dans ses idées ; il
s' installa dans la chapelle de la Vierge qui était
presque vide à cette heure.
Il ne se sentait aucun désir de prier, restait là,
regardant cette grande rotonde de marbre et d' or,
cette scène de théâtre où, seule éclairée, la Vierge
s' avance au-devant des fidèles comme du fond d' un
décor de grotte, sur des nuées de plâtre.
Deux petites soeurs des pauvres vinrent, sur ces
entrefaites, s' agenouiller non loin de lui et se
recueillirent, la tête entre les mains.
Il se prit à rêvasser en les regardant.
Elles sont enviables, se dit-il, ces âmes qui
peuvent s' abstraire ainsi dans l' oraison ; comment
font-elles, car enfin ce n' est pas aisé, lorsque l' on
songe aux misères de ce monde, d' aduler la
miséricorde si vantée d' un Dieu ? On a beau croire
qu' il existe, être certain qu' il est bon, on ne le
connaît pas, en somme, on l' ignore ; il est, et en
effet, il ne peut être qu' immanent et permanent,
inaccessible. Il est on ne sait quoi et l' on sait
tout au plus ce qu' il n' est point. Essayez de
p129
vous l' imaginer et aussitôt le bon sens chavire, car
il est au-dessus, au dehors, au dedans de chacun de
nous. Il est trois et il est un, il est chaque et il
est tout ; il est sans commencement et il sera sans
fin ; il est surtout et à jamais incompréhensible. Si
l' on tente de se le figurer, de lui attribuer une
enveloppe humaine, on aboutit à la naïve conception
des premiers âges ; on se le représente sous les
traits d' un ancêtre, d' un vieux modèle italien, d' un
papa Tourguéneff à longue barbe et l' on ne peut
s' empêcher de sourire, tant ce portrait de Dieu le
père est enfantin !
Il est en somme si résolument au-dessus de
l' imagination, au-dessus des sens qu' il demeure
presque à l' état vocal dans les oraisons et que les
élans de l' humanité vont surtout au Fils qui est
seul évocable, parce qu' il s' est fait homme, parce
qu' il a pour nous quelque chose d' un grand frère,
parce qu' ayant pleuré sous la forme humaine, nous
pensons qu' il sera plus exorable, qu' il compatira
mieux à nos maux.
Quant à la troisième personne, elle est plus
déconcertante encore que la première. Elle est, par
excellence, l' incognoscible. Comment s' imaginer ce
Dieu amorphe et asome, cette hypostase égale aux
deux autres qui l' effluent, qui l' expirent, en
quelque sorte ; on se la
p130
figure comme une clarté, comme un fluide, comme un
souffle et l' on ne peut même lui prêter ainsi qu' au
père la face virile, car les deux fois qu' elle
revêtit un corps, elle se montra sous les espèces
d' une colombe et de langues de feu et ces deux
aspects si différents n' aident point à nous suggérer
l' idée de la nouvelle apparence qu' elle pourrait
prendre !
Décidément, la Trinité est effrayante ; elle est le
vertige même ; Ruysbroeck l' admirable l' a du reste
écrit :
" que ceux qui voudraient savoir ce qu' est Dieu et
l' étudier sachent que c' est défendu, ils deviendraient
fous. "
aussi, reprit-il, en regardant les deux petites soeurs
qui égrenaient maintenant leur rosaire, ce qu' elles
ont raison les braves filles de ne pas chercher à
comprendre et de se borner à prier de tout leur coeur
et la mère et le Fils !
D' ailleurs dans toutes les vies des saints qu' elles
ont pu lire, elles ont constaté que c' étaient
toujours Jésus et Marie qui apparaissaient à ces
élus pour les consoler et les affermir.
Au fait, que je suis bête, implorer le Fils c' est
implorer les deux autres, car en priant l' un d' entre
eux,
p131
l' on prie en même temps les trois, puisqu' ils ne font
qu' un ! -et cependant les Hypostases sont quand
même spéciales, puisque si l' essence divine est une
et simple, elle l' est dans la triple distinction des
personnes, mais, encore une fois, à quoi bon sonder
l' impénétrable ?
C' est égal, poursuivit-il, se remémorant cette
entrevue qu' il venait d' avoir avec ce prêtre, comment
tout cela finira-t-il ? Si l' abbé voit juste, je ne
m' appartiens déjà plus ; je vais entrer dans un
inconnu qui m' effraie ; si seulement les rumeurs de
mes vices consentaient à se taire, mais je les sens
qui montent furieusement en moi. Ah ! Cette
Florence, -et il pensait à une fille aux
aberrations de laquelle il était rivé, -elle
continue à se promener dans ma cervelle ; elle se
déshabille derrière le rideau baissé de mes yeux ;
et je suis envahi d' une affreuse lâcheté lorsque j' y
songe.
Il essaya, une fois de plus, de l' éloigner, mais elle
riait, étendue, ouverte, devant lui, et sa volonté
s' affaissait rien qu' à la voir.
Il la méprisait, l' exécrait même, mais la démence de
ses impostures le rendait fou ; il la quittait,
dégoûté et d' elle et de lui ; il se jurait de n' y
plus retourner et il y revenait quand même, sachant
qu' après celle-là, toutes les autres seraient
monotones. Il se rappelait mélancoliquement
p132
des femmes d' un cru plus recherché, bien supérieur
à celui de Florence, des femmes passionnées, elles
aussi, et voulant tout, mais comme, en comparaison
de cette fille dont le terroir était pour le moins
inavouable, elles étaient, au goûter, de bouquet
plat et d' arome fade !
Non, plus il y pensait et plus il devait s' avouer
qu' aucune d' elles ne savait apprêter d' aussi
délicieuses immondices, conditionner d' aussi
terribles plats.
Et il la voyait maintenant avancer vers lui sa
bouche, étendre la main pour le saisir.
Il eut un recul. Quelle ordure ! Se cria-t-il, mais
sa rêverie se continua ; seulement elle dévia sur
l' une des soeurs dont il apercevait le doux profil.
Il la déshabilla lentement, se plaisant à des haltes,
fermant les yeux, sentant sous la pauvre robe les
formes retrouvées de Florence.
Du coup, il s' ébroua, revint à la réalité, se vit à
Saint-sulpice, dans la chapelle. Ah ! C' est
dégoûtant de venir souiller par de monstrueuses
visions l' église ! Non, mieux vaut partir.
Et il sortit, éperdu. -je suis chaste depuis quelque
temps, c' est peut-être pour cela que je divague, se
dit-il, si j' allais chez Florence épuiser toutes
les fraudes
p133
de mon cerveau, tous les méfaits de mes nerfs, si je
vidais ainsi le désir, si je tuais enfin la hantise
de son corps, en m' en gavant !
Et il était bien obligé de se répondre qu' il devenait
idiot, car il savait, par expérience, que
l' obscénité ne se tarit pas et que la luxure s' affame,
à mesure qu' on l' alimente. Non, l' abbé a raison, il
s' agit de devenir, de rester chaste. Mais comment
faire ? Prier ? Est-ce que je le puis, alors qu' à
l' église même des nudités m' assaillent ! Les
turpitudes m' avaient déjà suivi à la Glacière ; ici,
elles m' apparaissent encore et me terrassent. Comment
se défendre ? Car enfin, c' est affreux d' être ainsi
seul, de ne rien savoir, de n' avoir aucune preuve, de
sentir les prières qu' on s' arrache choir dans le
silence, dans le vide, sans un geste qui réponde,
sans un mot d' encouragement, sans un signe. On ne
sait vraiment pas s' il est là et s' il vous écoute !
Et l' abbé qui veut que j' attende, de là-haut, une
indication, un ordre ; mais c' est d' en bas qu' ils me
viennent, hélas !
PREMIERE PARTIE, CHAP. VI
p135
Plusieurs mois s' écoulèrent ; Durtal continua son
train-train d' idées libertines et d' idées pieuses.
Sans force pour réagir, il se regardait couler. Ce
n' est pas clair, tout cela, s' écria-t-il rageusement,
un jour, où, moins apathique, il s' efforçait d' apurer
ses comptes.
-voyons, Monsieur L' Abbé, qu' est-ce que cela
signifie ? Chaque fois que mes hantises sensuelles
fléchissent, mes obsessions religieuses se débilitent.
-cela signifie, répondit le prêtre, que votre
adversaire vous tend le plus sournois de ses pièges.
Il cherche à vous persuader que vous n' arriverez à
rien, tant que vous ne vous livrerez pas aux plus
répugnantes des débauches. Il tâche de vous
convaincre que c' est la satiété et le dégoût seuls de
ces actes qui vous ramèneront à Dieu ; il vous
incite à les commettre pour
p136
soi-disant hâter votre délivrance ; il vous induit au
péché sous prétexte de vous en préserver. Ayez donc
un peu d' énergie, méprisez ces sophismes et
repoussez-le.
Il allait voir l' abbé Gévresin, chaque semaine. Il
aimait la patiente discrétion de ce vieux prêtre qui
le laissait aller lorsqu' il était en humeur de
confidence, l' écoutait avec soin, ne témoignait
aucune surprise de ses réduplications charnelles et
de ses chutes. Seulement, l' abbé en revenait toujours
à ses premiers conseils, insistait pour que Durtal
priât régulièrement et se rendît autant que possible,
chaque jour, dans les églises. Il ajoutait même
maintenant : " l' heure n' est pas indifférente à la
réussite de ces pratiques. Si vous voulez que les
chapelles vous soient propices, levez-vous à temps
pour assister, dès l' aube, à la première messe, à la
messe des servantes et ne négligez pas non plus de
fréquenter les sanctuaires, quand la nuit tombe. "
ce prêtre s' était évidemment tracé un plan ; Durtal
ne le pénétrait pas encore en son entier, mais il
devait constater que ce régime de temporisation et
que cette alerte de pensées toujours ramenées vers
Dieu par des visites quotidiennes dans les églises,
agissaient à la longue sur lui et lui malaxaient peu
à peu l' âme. Un fait
p137
le prouvait ; lui qui n' avait pu pendant si longtemps
se recueillir, le matin, il priait maintenant dès
son réveil. Dans l' après-midi même, il se sentait,
certains jours, envahi par le besoin de causer
humblement avec Dieu, par un irrésistible désir de
lui demander pardon, d' implorer son aide.
Il semblait alors que le Seigneur lui frappât l' âme
de petites touches, qu' il voulût attirer ainsi son
attention et se rappeler à lui ; -mais quand,
attendri, gêné, Durtal voulait descendre en lui-même
pour le chercher, il errait, vagabondant, ne savait
plus ce qu' il disait, pensait à autre chose, en lui
parlant.
Il se plaignait de ces égarements, de ces distractions,
au prêtre qui lui répondait :
-vous êtes sur le seuil de la vie purgative ; vous
ne pouvez éprouver encore la douce et la familière
amitié des oraisons ; ne vous attristez pas parce que
vous ne pouvez refermer sur vous la porte de vos
sens ; veillez en attendant ; priez mal, si vous ne
pouvez faire autrement, mais priez.
Mettez-vous bien dans la tête aussi que ces troubles
qui vous affligent, tous les ont connus ; croyez bien
surtout que nous ne marchons pas à l' aveuglette, que
la mystique est une science absolument exacte. Elle
peut
p138
annoncer d' avance la plupart des phénomènes qui se
produisent dans une âme que le Seigneur destine à la
vie parfaite ; elle suit aussi nettement les
opérations spirituelles que la physiologie observe
les états différents du corps.
De siècles en siècles, elle a divulgué la marche de la
grâce et ses effets tantôt impétueux et tantôt lents ;
elle a même précisé les modifications des organes
matériels qui se transforment quand l' âme tout
entière se fond en Dieu.
Saint Denys L' Aréopagite, Saint Bonaventure,
Hugues et Richard De Saint-Victor, Saint Thomas
D' Aquin, Saint Bernard, Ruysbroeck, Angèle de
Foligno, les deux Eckhart, Tauler, Suso, Denys
Le Chartreux, Sainte Hildegarde, Sainte
Catherine de Gênes, Sainte Catherine de Sienne,
Sainte Madeleine de Pazzi, Sainte Gertrude,
d' autres encore ont magistralement exposé les
principes et les théories de la mystique ; elle a,
enfin, trouvé, pour résumer ses exceptions et ses
règles, une psychologue admirable, une sainte qui a
vérifié sur elle-même les phases surnaturelles qu' elle
a décrites, une femme dont la lucidité fut plus
qu' humaine, Sainte Térèse. Vous avez lu sa vie et
ses " châteaux de l' âme " ?
Durtal fit signe que oui.
p139
-alors, vous êtes renseigné ; vous devez savoir
qu' avant d' aborder les plages de la béatitude, avant
d' arriver à la cinquième demeure du château inférieur,
à cette oraison d' union où l' âme est éveillée à
l' égard de son Dieu et complètement endormie à toutes
les choses de la terre et à elle-même, elle doit
passer par les plus lamentables aridités, par les
plus douloureuses épreintes ; consolez-vous donc ;
dites-vous aussi que les sécheresses doivent être
une source d' humilité et non une cause d' inquiétude ;
faites enfin comme le veut Sainte Térèse, portez
votre croix et ne la traînez pas !
-elle m' épouvante cette magnifique et terrible
sainte, soupira Durtal ; j' ai lu ses oeuvres, eh
bien, savez-vous, elle me fait l' effet d' un lis
immaculé, mais d' un lis métallique, d' un lis forgé de
fer ; avouez que ceux qui souffrent n' ont que peu de
consolations à attendre d' elle !
-oui, en ce sens qu' elle ne s' occupe pas de la
créature, hors de la voie mystique ! Elle suppose les
champs déjà défrichés, l' âme déjà affranchie des plus
fortes tentations et à l' abri des crises ; son point
de départ est encore trop haut et trop éloigné pour
vous, car elle s' adresse, en somme, à des religieuses,
à des femmes cloîtrées, à des êtres qui vivent hors
le monde
p140
et qui sont par conséquent déjà avancés dans les
routes ascétiques où Dieu les mène.
Mais, sautez, par l' esprit, au-dessous de vos boues ;
rejetez pour quelques instants le souvenir de vos
imperfections et de vos peines, et suivez-la. Voyez
alors comme, dans le domaine du surnaturel, elle est
experte ! Comme, malgré ses répétitions et ses
longueurs, elle explique savamment, clairement, le
mécanisme de l' âme évoluant dès que Dieu la touche.
Dans des sujets où les mots se délitent, où les
expressions s' émiettent, elle parvient à se faire
comprendre, à montrer, à faire sentir, presque à faire
voir cet inconcevable spectacle d' un Dieu tapi dans
une âme et s' y plaisant.
Et elle va plus loin encore dans le mystère, elle va
jusqu' au bout, bondit d' un dernier élan jusqu' à
l' entrée du ciel, mais alors elle défaille
d' adoration et, ne pouvant plus s' exprimer, elle
s' essore, décrit des cercles telle qu' un oiseau
affolé, plane hors d' elle-même, dans des cris
d' amour !
-oui, Monsieur L' Abbé, je le reconnais, sainte
Térèse a exploré plus à fond que tout autre les
régions inconnues de l' âme ; elle en est, en quelque
sorte, la géographe ; elle a surtout dressé la carte
de ses pôles, marqué les latitudes contemplatives,
les terres
p141
intérieures du ciel humain ; d' autres saints les
avaient parcourues avant elle, mais ils ne nous en
avaient laissé une topographie ni aussi méthodique, ni
aussi exacte.
N' empêche que je lui préfère des mystiques qui ne
s' analysent pas ainsi et raisonnent moins, mais qui
font, tout le temps, dans leurs oeuvres, ce que
Sainte Térèse fait à la fin des siennes, c' est-à-
dire qui flambent de la première à la dernière page
et se consument, éperdus, aux pieds du Christ ;
Ruysbroeck est de ceux-là ; quel brasier que le
petit volume qu' a traduit Hello ! Et tenez, pour
citer une femme alors, prenons Sainte Angèle de
Foligno, moins dans le livre de ses visions qui
demeure parfois inerte, que dans la merveilleuse vie
qu' elle dicta au frère Armand, son confesseur. Elle
aussi explique, et bien avant sainte Térèse, les
principes et les effets de la mystique, mais si elle
est moins profonde, moins habile à fixer les nuances
en revanche, quelles effusions et quelles tendresses !
Quelle chatte caressante d' âme ! Quelle bacchante
de l' amour divin, quelle ménade de pureté ! Le Christ
l' aime, l' entretient longuement et ses paroles qu' elle
a retenues, dépassent toute littérature, s' affirment
comme les plus belles qu' on ait écrites. Ce n' est
plus le Christ farouche, le Christ espagnol qui
commence
p142
par fouler sa créature pour l' assouplir, c' est le
Christ si miséricordieux des Evangiles, c' est le
Christ si doux de Saint François, et j' aime mieux
le Christ des franciscains que celui des carmes !
-que diriez-vous alors, reprit en souriant l' abbé,
de Saint Jean De La Croix ? Vous compariez tout
à l' heure Sainte Térèse à une fleur forgée de fer ;
lui aussi en est une, mais il est le lis des tortures,
la royale fleur que les bourreaux imprimaient jadis
sur les chairs héraldiques des forçats. De même que
le fer rouge, il est à la fois ardent et sombre. A
certains tournants de pages, Sainte Térèse se
penche sur nos misères et nous plaint ; lui, demeure
imperméable, terré dans son abîme interne, occupé
surtout à décrire les peines de l' âme qui, après
avoir crucifié ses appétits, passe par " la nuit
obscure " , c' est-à-dire par le renoncement de tout ce
qui vient du sensible et du créé.
Il veut que l' on éteigne son imagination, qu' on la
léthargise de telle sorte qu' elle ne puisse plus
former d' images, que l' on claquemure ses sens, que
l' on anéantisse ses facultés. Il veut que celui qui
convoite de s' unir à Dieu se mette comme sous une
cloche pneumatique et fasse le vide en lui, afin que,
s' il le désire, le pèlerin puisse y descendre et
achever lui-même de
p143
l' épurer, en arrachant les restes des péchés, en
extirpant les derniers résidus des vices !
Et alors les souffrances que l' âme endure dépassent
les limites du possible ; elle gît perdue en de
pleines ténèbres, elle tombe de découragement et de
fatigue, se croit pour toujours abandonnée de celui
qu' elle implore et qui se cache maintenant et ne lui
répond plus ; bien heureuse encore lorsqu' à cette
agonie ne viennent pas se joindre les affres
charnelles et cet esprit abominable qu' Isaïe appelle
l' esprit de vertige et qui n' est autre que la maladie
du scrupule poussé à l' état aigu !
Saint Jean vous fait frissonner quand il s' écrie
que cette nuit de l' âme est amère et terrible, que
l' être qui la subit est plongé vivant dans les
enfers ! -mais quand le vieil homme est émondé,
quand il est raclé sur toutes les coutures, sarclé
sur toutes les faces, la lumière jaillit et Dieu
paraît. Alors l' âme se jette, ainsi qu' une enfant,
dans ses bras et l' incompréhensible fusion s' opère.
Vous le voyez, Saint Jean fore plus profondément
que les autres le tréfonds du débat mystique. Lui
aussi traite comme Sainte Térèse, comme Ruysbroeck,
des noces spirituelles, de l' influx de la grâce et de
ses dons,
p144
mais, le premier, il ose décrire minutieusement les
phases douloureuses que l' on n' avait jusqu' alors
signalées qu' en tremblant.
Puis, s' il est un théologien admirable, il est aussi
un saint rigoureux et clair. Il n' a pas la faiblesse
naturelle de la femme, il ne se perd point dans des
digressions, ne revient pas continuellement sur ses
pas ; il marche droit devant lui, mais souvent on
l' aperçoit, au bout de la route, terrible et sanglant,
et les yeux secs !
-voyons, voyons, s' écria Durtal ; toutes les âmes
que le Christ veut conduire dans les voies mystiques
ne passent point par ces épreuves ?
-si, plus ou moins, presque toujours.
-je vous avouerai que je croyais la vie spirituelle
moins aride et moins complexe ; je m' imaginais qu' en
menant une existence chaste, en priant de son mieux,
en communiant, l' on parvenait sans trop de peine, non
pas à goûter les allégresses infinies réservées aux
saints, mais enfin à posséder le Seigneur, à vivre
au moins près de lui, à l' aise.
Et je me contenterais fort bien de cette liesse
bourgeoise, moi ; le prix dont sont payées d' avance
les exultations que nous décrit Saint Jean me
déconcerte...
l' abbé qui souriait ne répondit pas.
p145
-mais savez-vous que s' il en est ainsi, reprit
Durtal, nous sommes bien loin du catholicisme tel
qu' on nous l' enseigne. Il est si pratique, si bénin,
si doux, en comparaison de la mystique ?
-il est fait pour les âmes tièdes, c' est-à-dire pour
presque toutes les âmes pieuses qui nous entourent ;
il vit dans une atmosphère moyenne, sans trop de
souffrances et sans trop de joies ; seul il est
assimilable aux foules et les prêtres ont raison de le
présenter ainsi car, sans cela, les fidèles ne
comprendraient plus ou prendraient, épouvantés, la
fuite.
Mais si Dieu juge que la religion tempérée suffit
amplement aux masses, croyez bien qu' il exige de plus
pénibles efforts de la part de ceux qu' il daigne
initier aux suradorables mystères de sa personne ; il
est nécessaire, il est juste qu' il les mortifie, avant
de leur faire goûter l' ivresse essentielle de son
union.
-en somme, le but de la mystique, c' est de rendre
visible, sensible, presque palpable, ce Dieu qui
reste muet et caché pour tous ?
-et de nous précipiter au fond de lui, dans l' abîme
silencieux des joies ! Mais enfin d' en parler
proprement, il faudrait oublier l' usage séculaire
des expressions souillées. Nous en sommes réduits,
pour qualifier ce
p146
mystérieux amour, à chercher nos comparaisons dans
les actes humains, à infliger au Seigneur la honte
de nos mots. Il nous faut recourir aux termes
" d' union " , de " mariage " , de " noces " , à des
vocables
qui puent le suint ! Mais aussi, comment énoncer
l' inexprimable, comment, dans la bassesse de notre
langue, désigner l' ineffable immersion d' une âme en
Dieu ?
-le fait est, murmura Durtal..., mais, pour en
revenir à Sainte Térèse...
-elle aussi, interrompit l' abbé, a traité de cette
" nuit obscure " qui vous apeure ; seulement elle n' en
a parlé qu' en quelques lignes ; elle l' a qualifiée
d' agonie de l' âme, de tristesse si amère qu' elle
essaierait en vain de la dépeindre.
-sans doute, mais je l' aime mieux que Saint Jean
De La Croix, car elle ne vous dérange pas comme
cet inflexible saint. Avouez qu' il est vraiment par
trop, celui-là, du pays des grands Christs qui
saignent dans des caves !
-et Sainte Térèse, de quelle nation est-elle donc ?
-oui, je sais bien, elle est Espagnole, mais si
compliquée, si étrange, que sa race, à elle,
s' oblitère, semble moins nette.
Qu' elle soit une admirable psychologue, cela est sûr ;
p147
mais quel singulier mélange elle montre aussi, d' une
mystique ardente et d' une femme d' affaires froide. Car
enfin elle est à double fond ; elle est une
contemplative hors le monde et elle est également un
homme d' Etat ; elle est le Colbert féminin des
cloîtres. En somme, jamais femme ne fut et une
ouvrière de précision aussi parfaite et une
organisatrice aussi puissante. Quand on songe que,
malgré d' invraisemblables difficultés, elle a fondé
trente-deux monastères, qu' elle les a mis sous
l' obédience d' une règle qui est un modèle de sagesse,
d' une règle qui prévoit, qui rectifie les méprises
les mieux ignorées du coeur, on reste confondu de
l' entendre traitée par les esprits forts
d' hystérique et de folle !
-l' un des signes distinctifs des mystiques,
répondit, en souriant, l' abbé, c' est justement
l' équilibre absolu, l' entier bon sens.
Ces conversations remontaient Durtal ; elles
déposaient en lui des germes de réflexions qui
levaient quand il était seul ; elles l' encourageaient
à se fier aux avis de ce prêtre, à suivre ses
conseils et il se trouvait d' autant mieux de cette
conduite, que ces fréquentations de chapelles, que
ces prières, que ces lectures occupaient sa vie
désoeuvrée et qu' il ne s' ennuyait plus.
p148
J' y aurai toujours gagné des soirs pacifiques et des
nuits calmes, se disait-il.
Il connaissait maintenant les attendrissantes aides
des soirées pieuses.
Il visitait Saint-sulpice, à ces heures où, sous la
morne clarté des lampes, les piliers se dédoublent
et couchent sur le sol de longs pans de nuit. Les
chapelles qui restaient ouvertes étaient noires et
devant le maître-autel, dans la nef, un seul bouquet
de veilleuses s' épanouissait en l' air dans les
ténèbres comme une touffe lumineuse de roses rouges.
L' on entendait, dans le silence, le bruit sourd d' une
porte, le cri d' une chaise, le pas trottinant d' une
femme, la marche hâtée d' un homme.
Durtal était presque isolé dans l' obscure chapelle
qu' il avait choisie ; il se tenait alors si loin de
tout, si loin de cette ville qui battait, à deux pas
de lui, son plein. Il s' agenouillait et restait coi ;
il s' apprêtait à parler et il n' avait plus rien à
dire ; il se sentait emporté par un élan et rien ne
sortait. Il finissait par tomber dans une langueur
vague, par éprouver cette aise indolente, ce bien-être
confus du corps qui se distend dans l' eau carbonatée
d' un bain.
Il rêvait alors au sort de ces femmes éparses, autour
p149
de lui, çà et là, sur des chaises. Ah ! Les pauvres
petits châles noirs, les misérables bonnets à ruches,
les tristes pèlerines et le dolent grénelis des
chapelets qu' elles égouttaient dans l' ombre !
D' aucunes, en deuil, gémissaient, inconsolées encore ;
d' autres, abattues, pliaient l' échine et penchaient,
tout d' un côté, le cou ; d' autres priaient, les
épaules secouées, la tête entre les mains.
La tâche du jour était terminée ; les excédées de la
vie venaient crier grâce. Partout le malheur
agenouillé ; car les riches, les biens portants, les
heureux ne prient guère ; partout, dans l' église, des
femmes veuves ou vieilles, sans affection, ou des
femmes abandonnées ou des femmes torturées dans leur
ménage, demandant que l' existence leur soit plus
clémente, que les débordements de leurs maris
s' apaisent, que les vices de leurs enfants s' amendent,
que la santé des êtres qu' elles aiment se raffermisse.
C' était une véritable gerbe de douleurs dont le
lamentable parfum encensait la Vierge.
Très peu d' hommes venaient à ce rendez-vous caché
des peines ; encore moins de jeunes gens, car
ceux-là n' ont pas assez souffert ; seulement quelques
vieillards, quelques infirmes qui se traînaient, en
s' appuyant sur
p150
le dos des chaises, et un petit bossu que Durtal
voyait arriver tous les soirs, un déshérité qui ne
pouvait être aimé que par celle qui ne voit même pas
les corps !
Et une ardente pitié soulevait Durtal, à la vue de
ces malheureux qui venaient réclamer au ciel un peu
de cet amour que leur refusaient les hommes : il
finissait, lui, qui ne pouvait prier pour son propre
compte, par se joindre à leurs exorations, par prier
pour eux !
Si indifférentes dans l' après-midi, les églises
étaient, le soir, vraiment persuasives, vraiment
douces ; elles semblaient s' émouvoir avec la nuit,
compatir dans leur solitude aux souffrances de ces
êtres malades dont elles entendaient les plaintes.
Et le matin, leur première messe, la messe des
ouvrières et des bonnes était non moins touchante ;
il n' y avait là ni bigotes, ni curieux, mais de
pauvres femmes qui venaient chercher dans la
communion la force de vivre leurs heures de besognes
onéraires, d' exigences serviles. Elles savaient, en
quittant l' église, qu' elles étaient la custode vivante
d' un Dieu, que celui qui fut sur cette terre
l' invariable indigent ne se plaisait que dans les
âmes mansardées ; elles se savaient ses élues, ne
doutaient pas qu' en leur confiant, sous la forme du
pain, le mémorial de ses souffrances, il
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exigeait, en échange, qu' elles demeurassent
douloureuses et humbles. Et que pouvaient leur faire
alors les soucis d' une journée écoulée dans la bonne
honte des bas emplois ?
" je comprends pourquoi l' abbé tenait tant à ce que
je visse les églises à ces heures matinales ou
tardives, se disait Durtal ; ce sont les seules, en
effet, où les âmes s' ouvrent. "
mais il était trop paresseux pour assister souvent à
la messe de l' aube ; il se contenta donc de faire
escale, après son dîner, dans les chapelles. Il en
sortait, même en priant mal, même en ne priant pas,
apaisé, en somme. D' autres soirs, au contraire, il se
sentait las de solitude, las de silence, las de
ténèbres et alors il délaissait Saint-sulpice et
allait à Notre-dame-des-victoires.
Ce n' était plus, dans ce sanctuaire très éclairé, cet
abattement, ce désespoir de pauvres hères qui se
sont traînés jusqu' à l' église la plus proche et s' y
sont affaissés dans l' ombre. Les pèlerins apportaient
à Notre-dame une confiance plus sûre et cette foi
adoucissait leurs chagrins dont l' amertume se
dissipait dans les explosions d' espoirs, dans les
balbuties d' adoration, qui jaillissaient autour
d' elle. Deux courants
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traversaient ce refuge, celui des gens qui
sollicitaient des grâces et celui des gens qui, les
ayant obtenues, s' épandaient en des remerciements, en
des actes de gratitude. Aussi cette église avait-elle
une physionomie spéciale, plus joyeuse que triste,
moins mélancolique, plus ardente, en tout cas, que
celle des autres églises.
Elle présentait enfin cette particularité d' être très
fréquentée par les hommes ; mais elle abritait moins
des cafards aux regards en fuite ou aux yeux blancs,
que des gens de tous les monde dont une fausse piété
n' avait pas avili les traits ; là, seulement, on
voyait des visages clairs et des faces propres ; l' on
n' y voyait point surtout l' horrible grimace de
l' ouvrier des cercles catholiques, de l' affreux
blousard dont l' haleine dément l' onction mal arrêtée
des traits.
Dans cette église couverte d' ex-voto, plaquée
jusqu' en haut de ses voûtes d' inscriptions de marbre
célébrant la joie des prières accueillies et des
bienfaits reçus, devant cet autel de la Vierge où
des centaines de cierges dardaient dans l' air bleu
des encens les fers dorés de leurs lances, la prière
en commun avait lieu, à huit heures, tous les soirs.
Un prêtre en chaire débitait le chapelet, puis
quelquefois les litanies de Marie étaient chantées
sur un air bizarre, sur une sorte
p153
de centon musical, fabriqué avec on ne savait quoi,
très rythmé et changeant continuellement de ton ;
tour à tour, preste et grave, amenant, pendant une
seconde, une vague réminiscence de vieux airs du
dix-septième siècle, puis tournant brusquement à un
coude, en une mélodie d' orgue de barbarie, en une
mélodie moderne, presque canaille.
Et il était quand même captivant ce salmis biscornu
de sons ! Après le
kyrie eleison
et les
invocations du début, la Vierge entrait en scène
comme une ballerine sur une mesure de danse, mais
lorsque défilaient certaines de ses qualités, lorsque
s' annonçaient certains de ses symboles, la musique
devenait singulièrement respectueuse ; elle se
ralentissait, s' attardait, solennelle, répétant, par
trois fois, sur le même motif, quelques-uns de ses
attributs, le
refugium peccatorum
entre autres,
puis elle reprenait sa marche, et recommençait ses
grâces en sautillant.
Et quand la chance voulait qu' il n' y eût point de
sermon, le salut avait lieu aussitôt après.
On y célébrait, avec des raclures de maîtrise, avec
une basse catarrhale et un ou deux enfants qui
reniflaient, les chants liturgiques : l'
inviolata,
cette prose languissante et plaintive, à la mélodie
blanche et traînée, si
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convalescente, si débile qu' elle semblerait ne devoir
être chantée que par des voix d' hospices, puis le
parce, Domine,
cette antienne si suppliante et
si triste, enfin ce morceau détaché du
pange
lingua,
le
tantum ergo,
humble et réfléchi,
admiratif et lent.
Quand l' orgue plaquait ses premiers accords, quand
cette mélodie de plain-chant commençait, la maîtrise
n' avait plus qu' à se croiser les bras et à se taire.
Ainsi que ces cierges que l' on allume par des fils de
fulminate reliés entre eux, les fidèles prenaient
feu et, conduits par l' orgue, ils entonnaient
eux-mêmes l' humble et le glorieux chant. Ils étaient
alors agenouillés sur les chaises, prosternés sur les
dalles et, lorsque après l' échange des antiennes et
des répons, après l'
oremus,
le prêtre montait
à l' autel, les épaules et les mains enveloppées de
l' écharpe de soie blanche, pour saisir l' ostensoir,
alors, aux sons grêles et précipités des timbres, un
vent passait qui fauchait d' un seul coup les têtes.
Et c' était dans ces groupes embrasés d' âmes une
plénitude de recueillement, une réplétion de silence
inouï, jusqu' à ce que les timbres retentissant
encore invitassent la vie humaine interrompue à
s' envelopper d' un grand signe de croix et à reprendre
son cours.
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Le
laudate
n' était pas terminé que Durtal sortait,
avant que la foule ne se fût écoulée de l' église.
-vraiment, se disait-il, en rentrant chez lui, la
ferveur de ces fidèles qui ne sont plus, ainsi que
dans les autres paroisses, des clients de quartier,
mais des pèlerins venus de partout et d' on ne sait
où, détonne dans la goujaterie de ce sot temps.
Puis on écoute au moins à Notre-dame des chants
curieux ; et il resongeait à ces étranges litanies
qu' il n' avait jamais entendues que là ; et il en
avait pourtant subi de toutes les sortes, dans les
églises ! A Saint-sulpice, par exemple, elles se
débitaient sur deux airs. Quand la maîtrise
fonctionnait, elles se déroulaient sur une mélodie de
plain-chant, mugie par le gong d' une basse auquel
répondait le fifre pointu des gosses ; mais, pendant
le mois du Rosaire, tous les jours, sauf le jeudi,
l' on confiait à des demoiselles le soin de les
égrener, le soir, et c' était alors, autour d' un
harmonium enrhumé, une troupe de jeunes et de vieilles
oies qui, dans une musique de foire, faisaient
tourner la Vierge sur ses litanies comme sur des
chevaux de bois.
Dans d' autres églises, à Saint-Thomas D' Aquin, par
exemple, où elles étaient également égouttées par des
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femmes, les litanies étaient poudrées à frimas et
parfumées à la bergamote et à l' ambre. Elles étaient,
en effet, adaptées à un air de menuet et elles ne
déparaient pas ainsi l' architecture d' opéra de cette
église, en présentant une Vierge qui marchait à
petits pas, en pinçant de deux doigts sa jupe,
s' inclinait dans de belles révérences, se reculait
dans de grands saluts. Cela n' avait évidemment rien
à voir avec la musique religieuse, mais ce n' était
pas au moins désagréable à entendre ; il eût
seulement fallu, pour que l' accord fût complet,
substituer un clavecin à l' orgue.
Mais ce qui était autrement intéressant que ces
fredons laïques, c' était le plain-chant qu' on chantait
plus ou moins mal, ainsi que partout ailleurs, mais
enfin qu' on chantait, lorsqu' il n' y avait pas de
cérémonie de gala, à Notre-dame.
On ne s' y conduisait pas de même qu' à Saint-sulpice
et dans les autres églises, où, presque toujours, on
habille le
tantum ergo
de flons-flons imbéciles,
de mélodies pour fanfare militaire et pour banquet.
L' Eglise ne permettait pas de toucher au texte même
de Saint Thomas D' Aquin, mais elle laissait le
premier maître de chapelle venu supprimer ce
plain-chant qui l' avait enveloppé dès sa naissance,
qui l' avait pénétré
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jusqu' aux moelles, qui adhérait à chacune de ses
phrases, qui faisait corps et âme avec lui.
C' était monstrueux ; et il fallait réellement que
les curés eussent perdu, non pas le sens de l' art,
-puisqu' ils ne l' ont jamais eu, -mais le sens le
plus élémentaire de la liturgie, pour accepter de
semblables hérésies, pour supporter de pareils
attentats dans leurs églises !
Ces souvenirs exaspéraient Durtal ; mais il revenait
peu à peu à Notre-dame-des-victoires et se calmait.
Celle-là, il avait beau l' examiner sur toutes ses
faces, elle n' en restait pas moins mystérieuse, pas
moins, à Paris, unique.
A la Salette, à Lourdes, il y avait eu des
apparitions.
-qu' elles aient été authentiques ou controuvées, peu
m' importe, se disait-il, car, en supposant que la
Vierge n' y fut pas au moment où l' on proclamait sa
venue, elle y fut attirée et elle y demeure maintenant,
liée par l' afflux des prières, par les effluences
jaillies de la foi des foules ; des miracles s' y sont
produits ; il n' est pas étonnant, dès lors, que des
masses pieuses s' y rendent ; mais, ici, à
Notre-dame-des-victoires, il n' y eut aucune
apparition ; aucune Mélanie, aucune Bernadette n' y
ont vu et décrit l' apparence lumineuse d' une " belle
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dame " . Il n' y a ni piscines, ni services médicaux, ni
guérisons publiques, ni cimes de montagne, ni grotte ;
il n' y a rien. En 1836, un beau jour, le curé de cette
paroisse, l' abbé Dufriche Des Genettes, affirme
que, pendant qu' il célébrait la messe, la Vierge lui
a manifesté le désir que ce sanctuaire lui fût
spécialement consacré et cela seul a suffi. Cette
église qui était alors déserte n' a plus désempli
depuis lors et des milliers d' ex-voto attestent les
grâces que depuis cette époque la Madone accorde
aux visiteurs !
Oui, mais en somme, conclut Durtal, tous ces
quémandeurs ne sont pas des âmes bien extraordinaires,
car enfin, la plupart sont semblables à moi ; ils y
sont dans leur intérêt, pour eux, et non pour elle.
Et il se rappela la réplique de l' abbé Gévresin
auquel il avait déjà fait cette réflexion :
-vous seriez singulièrement avancé dans la voie de
la perfection, si vous n' y alliez que pour elle.
Soudain, après tant d' heures passées dans les
chapelles, une détente eut lieu ; la chair éteinte
sous la cendre des prières se ralluma et l' incendie,
jailli des bas-fonds, devint terrible.
Florence revint trouver Durtal, chez lui, dans les
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églises, dans la rue, partout ; et il resta
constamment en vigie devant les appas réapparus de
cette fille.
Le temps s' en mêla ; les firmaments pourrirent ; un
été orageux sévit, charriant tous les énervements,
affadissant toutes les volontés, décageant dans de
fauves moiteurs la troupe réveillée des vices. Durtal
blêmit devant l' horreur des soirées longues, devant
l' abominable mélancolie des jours qui ne meurent
point ; à huit heures du soir, le soleil n' était plus
couché et à trois heures du matin, il semblait veiller
encore ; la semaine ne faisait plus qu' une journée
ininterrompue et la vie ne s' arrêtait point.
Accablé par l' ignominie des soleils en rage et des
ciels bleus, dégoûté de baigner dans des Nils de
sueur, las de sentir des Niagaras lui couler sous le
chapeau, il ne sortit plus de chez lui ; mais alors,
dans la solitude, les immondices l' envahirent.
Ce fut l' obsession, par la pensée, par l' image, par
tout, la hantise d' autant plus terrible qu' elle se
spécialisait, qu' elle ne s' égarait pas, qu' elle se
concentrait toujours sur le même point ; la figure
de Florence, le corps, le gîte même des ébats avoués
s' effaçaient ; il ne restait plus devant lui que
l' obscure région où cette créature transférait le
siège de ses sens.
Durtal résistait, puis, affolé, prenait la fuite,
essayait
p160
de se briser par de grandes marches, de se distraire
par des promenades, mais l' ignoble régal le suivait
quand même dans ses courses, s' installait devant lui
au café, s' interposait entre ses yeux et le journal
qu' il voulait lire, l' accompagnait à table, se
précisait dans les taches de la nappe et dans les
fruits. Il finissait, après des heures de luttes, par
échouer, vaincu, chez cette fille, et il en partait,
accablé, mourant de dégoût et de honte, sanglotant
presque.
Et il n' éprouvait aucun allègement de ces fatigues ;
c' était même le contraire ; loin de fuir, le charme
exécré s' imposait plus violent encore et plus tenace.
Alors, Durtal en arrivait à se proposer, à accepter
de singuliers compromis. Si j' allais visiter, se
disait-il, une autre femme que je connais et que les
caresses régulières décident encore, peut-être
arriverais-je à me briser les nerfs, à chasser cette
possession, à m' assouvir, sans ces ennuis et ces
remords ; et il le fit, tâchant de se persuader qu' il
serait plus pardonnable, qu' il pécherait moins, en
agissant ainsi.
Le résultat le plus clair de cette tentative fut de
ramener, par la comparaison forcée des joutes, le
souvenir de Florence et de proclamer l' excellence
de ses vices.
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Il continua donc de se vautrer chez elle, puis il eut,
pendant quelques jours, une telle révolte de ce
servage, qu' il se hissa hors de l' égout et reprit
pied.
Alors il parvint à se récupérer, à se réunir, et il
se vomit. Il avait un peu délaissé, pendant cette
crise, l' abbé Gévresin auquel il n' osait avouer ces
turpitudes ; mais, présageant, à certains indices, de
nouvelles attaques, il s' apeura et s' en fut le voir.
Il lui expliqua ses crises, à mots couverts ; et il
se sentait si désarmé, si triste, que les larmes lui
venaient aux yeux.
-eh bien ! êtes-vous sûr maintenant de l' avoir, ce
repentir que vous m' assuriez ne pas éprouver
jusqu' ici ? Dit l' abbé.
-oui, mais à quoi bon ? Lorsqu' on est si faible que,
malgré tous ses efforts, l' on est certain d' être
culbuté au premier assaut !
-ceci, c' est une autre question. -allons, je vois
que vous vous êtes au moins défendu et qu' à l' heure
actuelle vous vous trouvez, en effet, dans un état
de fatigue qui exige une aide.
Rassurez-vous donc ; allez en paix et péchez moins ;
la plus grande part de vos tentations va vous être
remise ; vous pourrez, si vous le voulez bien,
supporter le reste ;
p162
seulement, faites attention, si vous succombez
désormais, vous serez sans excuse et je ne réponds
pas alors qu' au lieu de s' améliorer, votre situation
ne s' aggrave..
et comme Durtal, stupéfié, balbutiait : vous
croyez...
-je crois, fit le prêtre, à la substitution mystique
dont je vous ai parlé ; vous l' expérimenterez sur
vous-même d' ailleurs ; des saintes vont, pour vous
secourir, entrer en lice ; elles prendront le surplus
des assauts que vous ne pouvez vaincre ; sans même
qu' ils connaissent votre nom, du fond de leur
province, des monastères de carmélites et de clarisses
vont, sur une lettre de moi, prier pour vous.
Et le fait est qu' à partir de ce jour-là, les
attaques les plus lancinantes cessèrent. Cette
accalmie, cette trève, la dut-il à l' intercession
des ordres cloîtrés ou au changement de temps qui
se produisit, à la défaillance du soleil qui se
submergea sous des flots de pluie ; il ne le sut ;
une seule chose était certaine, c' est que les
tentations s' espacèrent et qu' il put impunément les
subir.
Cette idée de couvents le tirant par compassion de la
bourbe où il s' enlisait, le ramenant par charité sur
une berge, l' exalta. Il voulut aller, avenue de
Saxe, prier chez les soeurs de celles qui souffraient
pour lui.
Plus de lumières, plus de foules, comme ce matin où
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il avait assisté à une prise de voile ; plus d' odeur
de cire et d' encens, plus de défilé de robe pourpre
et de chape d' or ; c' était le désert et la nuit.
Il se tenait là, seul, dans cette chapelle sombre et
humide, sentant l' eau qui dort ; et, sans dévider le
tournebroche des chapelets ou répéter les oraisons
apprises, il rêvassait, cherchant à voir un peu
clair dans sa vie, à se rendre compte. Et tandis
qu' il se colligeait, des voix lointaines arrivaient
derrière la grille et elles s' approchaient peu à peu,
passaient par le noir tamis du voile, tombaient
brisées autour de l' autel dont la masse confuse se
dressait dans l' ombre.
Ces voix des carmélites aidaient Durtal à
s' effondrer dans le désespoir.
Assis sur une chaise il se disait : lorsqu' on est
ainsi que moi incapable de désintéressement quand on
lui parle, il est presque honteux de l' oser prier,
car enfin si je songe à lui, c' est pour demander un
peu de bonheur-et cela n' a aucun sens. Dans
l' immédiat naufrage de la raison humaine voulant
expliquer l' effrayante énigme du pourquoi de la vie,
une seule idée surnage, au milieu des débris des
pensées qui sombrent, l' idée d' une expiation que l' on
sent et dont on ne comprend pas la cause, l' idée que
le seul but assigné à la vie est la douleur.
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Chacun aurait un compte de souffrances physiques et
morales à épuiser et alors quiconque ne le règle pas,
ici-bas, le solde après la mort ; le bonheur ne serait
qu' un emprunt qu' il faudrait rendre ; ses simulacres
mêmes s' assimileraient à des avances d' hoirie sur une
future succession de peines.
Qui sait, dans ce cas, si les anesthésiques qui
suppriment la douleur corporelle n' endettent point
ceux qui s' en servent ? Qui sait si le chloroforme
n' est pas un agent de révolte et si cette lâcheté
de la créature à souffrir n' est point une sédition,
presque un attentat contre les volontés du ciel ?
S' il en est ainsi, ces arriérés de tortures, ces
débets de détresse, ces warrants de peines évitées,
doivent produire de terribles intérêts, là-haut ;
cela justifie le cri d' armes de sainte Térèse :
" Seigneur, toujours souffrir ou mourir ! " cela
explique pourquoi, dans leurs épreuves, les saints se
réjouissent et supplient le Seigneur de ne les point
épargner, car ils savent, ceux-là, qu' il faut payer
la somme purificatrice des maux pour demeurer, après
la mort, indemne.
Puis, soyons justes, sans la douleur, l' humanité
serait trop ignoble, car elle seule peut, en les
épurant, exhausser les âmes ! Mais tout ça, ce n' est
rien moins que consolant, reprit-il. -et quel
accompagnement
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pour ses tristes songeries que les voix en deuil de
ces nonnes ! Ah ! C' est vraiment affreux.
Et il finissait par fuir, par échouer, pour dissiper
son navrement, dans le monastère voisin situé au fond
de l' impasse de Saxe, dans une allée de banlieue,
pleine de réduits qui précèdent des jardins où des
serpents en cailloux de rivière se déroulent autour
de pastilles d' herbes.
C' était là que résidaient les pauvres clarisses
humiliées de l'
ave Maria,
un ordre encore plus
rigide que celui des carmélites, mais plus indigent,
moins comme il faut, plus humble.
On pénétrait dans ce cloître par une petite porte
poussée contre ; l' on montait, sans rencontrer
personne, jusqu' au deuxième étage et l' on découvrait
une chapelle dont les fenêtres laissaient voir des
arbres qui se balançaient dans des pépiements de
moineaux fous.
C' était encore une sépulture ; mais ce n' était plus,
comme en face, la tombe, au fond d' un caveau noir ;
c' était plutôt un cimetière avec des nids chantant,
au soleil, dans des branches ; l' on se serait cru, à
plus de vingt lieues de Paris, à la campagne.
Le décor de cette claire chapelle essayait pourtant
d' être sombre ; il ressemblait à celui de ces
boutiques
p166
de marchands de vins dont les cloisons simulent des
murs de caves, avec de chimériques pierres peintes
dans les raies imitées d' un faux ciment. Seulement,
la hauteur de la nef sauvait l' enfantillage de cette
imposture, relevait la vulgarité de ce trompe-l' oeil.
Au fond, se dressait au-dessus d' un parquet ciré à
glace un autel, flanqué, de chaque côté, d' une grille
de fer voilée de noir. Ainsi que le prescrit saint
François, tous les ornements, le crucifix, les
chandeliers, le tabernacle, étaient en bois ; il n' y
avait aucun objet de métal exposé, aucune fleur ; le
seul luxe de cette chapelle consistait en des vitraux
modernes dont l' un représentait saint François
D' Assise et l' autre sainte Claire.
Durtal jugeait ce sanctuaire aéré et charmant, mais
il n' y séjournait que quelques minutes, car ce n' était
point ainsi que dans le Carmel un isolement absolu,
une paix noire ; là, toujours, deux ou trois clarisses
trottinaient dans la chapelle, le regardaient en
rangeant les chaises, semblaient étonnées par sa
présence.
Elles le gênaient et il avait peur, lui aussi, de les
gêner, si bien qu' il se retirait, mais cette courte
halte suffisait pour effacer ou tout au moins pour
amoindrir la funèbre impression du couvent voisin.
Et Durtal s' en revenait, à la fois très apaisé et
très
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inquiet ; très apaisé au point de vue lubrique, très
inquiet sur le parti qu' il devait prendre.
Il sentait monter, grandir, de plus en plus, en lui,
ce souhait d' en finir avec ces litiges et avec ces
transes et il pâlissait dès qu' il songeait à renverser
sa vie, à renoncer à jamais aux femmes.
Mais s' il avait encore des hésitations et des craintes,
il n' avait déjà plus la ferme intention de résister ;
il acceptait en principe maintenant l' idée d' un
changement d' existence, seulement il tâchait de
retarder le jour, de reculer l' heure, il tentait de
gagner du temps.
Puis, de même que les gens qui s' exaspèrent dans
l' attente, il désirait, certains autres jours, ne
plus différer l' inévitable instant et il se criait :
que ça se termine ! Tout plutôt que de rester ainsi !
Et, ce souhait ne paraissant pas s' exaucer, il se
décourageait aussitôt, voulait ne plus songer à rien,
regrettait le temps passé, déplorait de se sentir
charrié par un courant pareil !
Et quand il se ranimait un peu, il essayait encore de
s' ausculter. Au fond, je ne sais plus du tout où j' en
suis, se disait-il ; ce flux et reflux de voeux
différents m' effarent ; mais comment en suis-je venu
là et qu' est-ce que j' ai ? Ce qu' il ressentait,
depuis que sa chair le laissait plus
p168
lucide, était si insensible, si indéfinissable, si
continu pourtant, qu' il devait renoncer à comprendre.
En somme, chaque fois qu' il voulait descendre en
lui-même, un rideau de brume se levait qui masquait
la marche invisible et silencieuse d' il ne savait
quoi. La seule impression qu' il rapportait, en
remontant, c' est que c' est bien moins lui qui
s' avançait dans l' inconnu, que cet inconnu qui
l' envahissait, le pénétrait, s' emparait peu à peu de
lui.
Quand il entretenait l' abbé de cet état tout à la fois
lâche et résigné, implorant et craintif, le prêtre se
bornait à sourire.
-terrez-vous dans la prière et baissez le dos, lui
dit-il un jour.
-mais je suis las de tendre l' échine, en piétinant
toujours sur la même place, s' écria Durtal. J' en ai
surtout assez de me sentir poussé par les épaules et
conduit je ne sais où ; d' une façon ou d' une autre, il
est vraiment temps que cette situation finisse.
-évidemment. -et, le regardant dans les yeux,
l' abbé, debout, dit d' un ton grave :
-cette marche vers Dieu que vous trouvez si obscure
et si lente, elle est au contraire si lumineuse et
si rapide qu' elle m' étonne ; seulement, comme vous ne
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bougez point, vous ne vous rendez point compte de la
vitesse qui vous emporte.
Allez, avant qu' il ne soit longtemps, vous serez mûr
et, sans qu' il soit besoin de secouer l' arbre, vous
vous détacherez seul. La question qui reste maintenant
à résoudre est celle de savoir dans quel réceptacle
il faudra vous mettre, lorsque vous tomberez enfin
de votre vie.
PREMIERE PARTIE, CHAP. VII
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Mais... mais..., s' écria Durtal, il va pourtant
falloir s' expliquer ; à la fin, avec ses
sous-entendus tranquilles, l' abbé m' embête ! Son
réceptacle où il devra me mettre ! -il n' a pas, je
présume, l' idée de faire de moi un séminariste ou un
moine ; le séminaire est, à mon âge, dénué d' intérêt,
et quant au couvent, il est séduisant au point de vue
mystique et même capiteux au point de vue de l' art,
mais je n' ai pas les aptitudes physiques et encore
moins les prédispositions spirituelles pour m' interner
à jamais dans un cloître ; laissons donc cela, mais
alors que veut-il dire ?
D' autre part, il a tenu à me prêter les oeuvres de
saint Jean De La Croix, à me les faire lire ; il
a donc un but, car il n' est pas homme à marcher à
tâtons et il sait ce
p172
qu' il veut et où il va ; s' imagine-t-il que je suis
destiné à la vie parfaite et veut-il me mettre en
garde par cette lecture contre les désillusions que,
suivant lui, les débutants éprouvent ; son flair me
semble s' égarer quand il en arrive là. J' ai bien
l' horreur du bigotisme et des maniques pieuses, mais
je ne me sens pas attiré, tout en les admirant, vers
les phénomènes de la mystique. Non, cela m' intéresse
à regarder chez les autres ; je veux bien voir cela
de ma fenêtre, mais je me refuse à descendre ; je n' ai
pas la prétention de devenir un saint ; tout ce que
je désire, c' est atteindre l' état intermédiaire entre
le bondieusardisme et la sainteté. C' est un idéal
affreusement bas, mais, dans la pratique, c' est le
seul que je me crois capable d' atteindre, et encore !
Puis, allez donc vous frotter à ces questions ! Si
l' on se trompe, si l' on obéit à de fausses impulsions,
on côtoie la folie, dès qu' on s' avance. Comment, à
moins d' une grâce toute particulière, savoir si l' on
est bien dans le chemin ou si l' on ne se dirige pas
dans la nuit, vers les abîmes ? Voici, par exemple,
les entretiens de Dieu avec l' âme qui sont si
fréquents dans la vie mystique ; eh bien, comment
être sûr que cette voix intérieure, que ces paroles
distinctes que l' on n' entend
p173
pas avec les oreilles du corps et qui sont perçues
par l' âme d' une façon beaucoup plus claire, beaucoup
plus nette que si elles lui arrivaient par les
conduites des sens, sont véridiques ? Comment
s' assurer qu' elles émanent de Dieu et non de notre
imagination ou du diable même ?
Je sais bien que sainte Térèse traite longuement
cette matière dans ses
châteaux intérieurs
et
qu' elle indique les signes auxquels on peut
reconnaître l' origine de ces paroles ; mais ses
preuves ne me paraissent pas toujours si faciles
qu' elle le croit à discerner.
Si ces phrases viennent de Dieu, dit-elle, elles
sont toujours accompagnées d' effet et portent avec
elles une autorité à laquelle rien ne résiste ; ainsi
une âme est dans la peine et le Seigneur profère
simplement en elle ces mots " ne t' afflige pas " et
aussitôt la bourrasque dévie et la joie renaît. En
second lieu, ces paroles laissent l' âme dans une
indissoluble paix ; enfin elles se gravent dans la
mémoire et souvent même ne s' effacent plus.
Dans le cas contraire, reprend-elle, si ces paroles
proviennent de l' imagination ou du démon, aucun de
ces effets ne se produit ; mais une sorte de malaise,
d' angoisse, de doute vous torture ; de plus, ces
phrases
p174
s' évaporent en partie, fatiguent l' âme qui s' efforce,
en vain, de les reconstituer dans leur entier.
Malgré ces points de repère, l' on se tient, en
somme, sur un terrain mouvant où l' on peut s' enfoncer
à chaque pas ; mais saint Jean De La Croix
intervient à son tour, et, lui, vous ordonne de ne
pas bouger. Que faire alors ?
L' on ne doit pas, dit-il, aspirer à ces communications
surnaturelles et s' y arrêter et cela pour deux
motifs : d' abord, parce qu' il y a humilité,
abnégation parfaite à se refuser d' y croire ; ensuite,
parce qu' en agissant de la sorte, on se délivre du
travail nécessaire pour s' assurer si ces visions
vocales sont vraies ou fausses ; on se dispense ainsi
d' un examen qui n' a d' autre profit pour l' âme que
perte de temps et inquiétudes.
Bien-mais si ces paroles sont réellement prononcées
par Dieu, on se rebelle contre sa volonté, en
demeurant sourd ! Et puis, ainsi que l' affirme sainte
Térèse, il n' est pas en notre pouvoir de ne point
les écouter et l' âme ne peut penser qu' à ce qu' elle
entend, quand Jésus lui parle ! -d' ailleurs tous
les raisonnements sur cette question vacillent, car
l' on n' entre pas, de son plein gré, dans la voie
étroite, comme l' appelle l' Eglise ; on y est mené,
projeté, malgré soi souvent, et la résistance est
impossible ; les phénomènes se succèdent
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et rien au monde n' est de force à les enrayer, exemple
sainte Térèse qui, bien qu' elle se défendît par
humilité, tombait en extase sous le souffle divin
et s' enlevait du sol.
Non, ces états surhumains m' effraient et je ne tiens
pas, par expérience, à les connaître. Quant à saint
Jean De La Croix, l' abbé n' a pas tort de le
déclarer unique, mais bien qu' il taraude les couches
les plus profondes de l' âme et atteigne là où jamais
la tarière humaine n' a pénétré, il me gêne quand
même, dans mon admiration, car son oeuvre est pleine
de cauchemars qui m' interdisent ; je ne suis pas bien
certain avec cela que ses géhennes soient exactes ;
enfin certaines de ses affirmations ne me convainquent
pas. Ce qu' il appelle " la nuit obscure " est
incompréhensible ; les souffrances de cette ténèbre
dépassent le possible, s' écrie-t-il, à chaque page.
Ici, je perds pied. Je m' imagine bien, pour les avoir
ressentis, des douleurs morales, atroces, des décès de
parents ou d' amis, des amours déçues, des espoirs
effondrés, des misères spirituelles de toute sorte,
mais ce martyre-là qu' il déclare supérieur aux
autres m' échappe, car il est hors de nos intérêts
humains, hors de nos affections ; il se meut dans une
sphère inaccessible, dans un monde inconnu et si
loin de nous !
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J' ai décidément peur qu' il n' y ait abus de métaphores
et gongorisme d' homme du Midi, chez ce terrible
saint !
Au reste, voici encore un point où l' abbé m' étonne.
Lui qui est si doux, témoigne d' un certain penchant
pour le pain sec de la mystique : les effusions de
Ruysbroeck, de sainte Angèle, de sainte Catherine
De Gênes, le touchent moins que les raisonnements
des saints ergoteurs et durs ; et pourtant, à côté
de ceux-là, il m' a recommandé la lecture de Marie
D' Agréda qu' il ne devrait pas choyer, car elle n' a
aucune des qualités que, dans les oeuvres de sainte
Térèse et de saint Jean De La Croix, l' on aime.
Ah ! Il peut se flatter de m' avoir infligé une
incomparable désillusion, en me prêtant sa
cité
mystique !
sur le renom de cette Espagnole, je m' attendais à
des souffles prophétiques, à de formidables empans,
à d' extraordinaires visions et pas du tout, c' est
simplement bizarre et pompeux, pénible et froid. Puis
la phraséologie de son livre est insoutenable. Toutes
ces expressions dont ces tomes énormes fourmillent :
" ma divine princesse " , " ma grande reine " , " ma grande
dame " , alors qu' elle s' adresse à la Vierge qui la
traite
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à son tour de " ma très chère " ; cette façon qu' a le
Christ de l' appeler " mon épouse " , ma " bien-aimée " ,
de la citer continuellement comme " l' objet de ses
complaisances et de ses délices " ; cette manière
qu' elle adopte de nommer les anges " les courtisans du
grand roi " , m' agacent et me lassent.
ça sent les perruques et les jabots, les révérences
et les ronds de jambes, ça se passe à Versailles,
c' est une mystique de cour dans laquelle le Christ
pontifie, affublé du costume de Louis Xiv.
Sans compter, reprit-il, que Marie D' Agréda se
répand en de bien extravagants détails. Elle nous
entretient du lait de la Vierge qui ne pouvait
tourner, des misères féminines dont elle fut exempte ;
elle explique le mystère de la conception par trois
gouttes de sang qui jaillirent du coeur de Marie
dans sa matrice où le Saint-esprit s' en servit pour
former l' enfant ; elle déclare enfin que saint
Michel, que saint Gabriel remplirent les fonctions
de sages-femmes et assistèrent, vivants, sous une
forme humaine, aux couches de la Vierge !
C' est tout de même un peu fort ! -je sais bien ce
que répond l' abbé, qu' il n' y a pas à tenir compte de
ces étrangetés et de ces erreurs, mais qu' il faut
lire la
cité mystique
au point de vue de la vie
intérieure de la
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Sainte Vierge. -oui, mais alors le livre de
M. Olier, qui traite le même sujet, me paraît
autrement curieux, autrement sûr !
Ce prêtre forçait-il la note, jouait-il un rôle ?
Durtal se le demandait, en voyant sa ténacité à ne
pas s' écarter pendant un certain temps des mêmes
questions. Il essayait quelquefois, pour le tâter, de
détourner la conversation, mais doucement l' abbé
souriait et la ramenait là où il voulait qu' elle fût.
Quand il crut avoir saturé Durtal d' oeuvres
mystiques, il en parla moins et il parut ne plus
s' éprendre que des ordres religieux, surtout de
l' ordre de saint Benoît. Très habilement, il incita
Durtal à s' intéresser à cet institut, à l' interroger,
et, une fois bien installé sur ce terrain, il n' en
démarra plus.
Cela commença un jour où Durtal causait avec lui
du plain-chant.
-vous avez raison de l' aimer, dit l' abbé, car même
en dehors de la liturgie et de l' art, ce chant, si
j' en crois saint Justin, apaise les attraits et les
concupiscences de la chair,
affectiones et
concupiscentias carnis sedat ;
mais laissez-moi
vous l' assurer, vous ne le connaissez que par
ouï-dire ; il n' y a plus maintenant de vrai plain-chant
dans les églises ; ce sont, ainsi que pour les
produits de
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la thérapeutique, des frelatages plus ou moins
audacieux qu' on vous présente.
Aucun des chants à peu près respectés par les
maîtrises-le
tantum ergo
par exemple-n' est
désormais exact. Il demeure presque fidèle jusqu' au
verset
praestet fides
et là il déraille ; il ne
tient pas compte des nuances très perceptibles
pourtant que la mélodie grégorienne impose à ce
moment où le texte avoue l' impotence de la raison
et l' aide toute-puissante de la foi ; ces
adultérations sont plus sensibles encore si vous
écoutez, après l' office des Complies, le
salve,
Regina.
celui-là, on l' abrège de plus de moitié,
on l' énerve, on le décolore, on l' ampute de ses
neumes, on en fait un moignon de musique ignoble ;
si vous aviez entendu ce chant magnifique dans les
Trappes, vous pleureriez de dégoût, en l' écoutant
braillé à Paris, dans les églises.
Mais en dehors même de l' altération du texte
mélodique qui est maintenant acquise, la façon dont
on beugle le plain-chant est partout absurde ! L' une
des premières conditions pour le bien rendre, c' est
que les voix marchent ensemble, qu' elles chantent
toutes en même temps, syllabe pour syllabe et note
pour note ; il faut l' unisson, en un mot.
Or, vous pouvez le vérifier, la mélodie grégorienne
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n' est pas ainsi traitée : chaque voix fait sa partie
et s' isole ; ensuite, la musique plane n' admet pas
d' accompagnement : elle doit se chanter, seule et sans
orgue ; tout au plus, peut-elle tolérer que
l' instrument donne l' intonation et accompagne, en
sourdine, juste assez, s' il est besoin, pour
maintenir la ligne tracée des voix ; est-ce ainsi
qu' on l' admet dans les églises ?
-oui, je sais bien, répondit Durtal. Quand je
l' écoute à Saint-Sulpice, à Saint-Séverin, à
Notre-Dame-des-victoires, je n' ignore pas qu' elle
est sophistiquée, mais avouez qu' elle est encore
superbe ainsi ! Je ne défends pas la supercherie,
l' adjonction des fioritures, la fausseté des césures
musicales, l' accompagnement délictueux, le ton de
concert profane qu' on lui inflige à Saint-sulpice,
mais que voulez-vous que je fasse ? à défaut de
l' original, je dois bien me contenter d' une copie
plus ou moins vile et, je le répète, même exécutée
de la sorte, cette musique est encore si admirable
qu' elle m' enchante !
-mais, fit tranquillement l' abbé, rien ne vous
oblige à écouter du faux plain-chant, alors que vous
pouvez en entendre du vrai ; car, ne vous déplaise,
à Paris même, il existe une chapelle où il est
intact et servi d' après les règles dont j' ai parlé.
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-tiens ! Et où ça ?
-chez les bénédictines du Saint-sacrement, rue
Monsieur.
-et tout le monde peut s' introduire dans ce couvent
et assister aux offices ?
-tout le monde, -pendant la semaine, on y chante
les vêpres à trois heures, tous les jours, et la
grand' messe se célèbre, le dimanche, à neuf heures.
Ah ! Si j' avais connu cette chapelle plus tôt, s' écria
Durtal, la première fois qu' il en sortit.
Le fait est qu' elle réunissait toutes les conditions
qu' il pouvait souhaiter ; située dans une rue
solitaire, elle était d' une intimité pénétrante ;
l' architecte qui l' avait construite n' avait rien
innové et rien tenté ; il l' avait bâtie dans le
style gothique, sans y ajouter aucune fantaisie de
son cru.
Elle figurait une croix, mais l' un des bras était à
peine étendu, faute de place, tandis que l' autre
s' allongeait en une salle, séparée du choeur par une
grille de fer, au dessus de laquelle un Saint-
sacrement était adoré par deux anges agenouillés dont
les ailes lilas se repliaient sur des dos roses. Sauf
ces deux statues, d' une exécution vraiment coupable,
le reste était au moins éteint dans l' ombre et ne
choquait pas par trop la vue. La chapelle
p182
était obscure et toujours, aux heures des offices,
une jeune sacristine, longue et pâle, un peu voûtée,
entrait, telle qu' une ombre, et chaque fois qu' elle
passait devant l' autel, elle tombait, un genou par
terre, et inclinait profondément la tête.
Elle était étrange, à peine humaine, glissait sur les
dalles, sans bruit, le front baissé, le bandeau
descendu jusqu' aux sourcils et elle semblait s' envoler
comme une grande chauve-souris, alors que, vous
tournant le dos, debout devant le tabernacle, elle
levait les bras et remuait ses larges manches noires
pour allumer les cierges. Durtal avait, un jour,
aperçu ses traits maladifs et charmants, ses
paupières enfumées, ses yeux d' un bleu las, et deviné
un corps fuselé par les prières, sous la robe noire
serrée par une ceinture de cuir, ornée d' un petit
Saint-sacrement de métal doré, au-dessous de la
guimpe, près du coeur.
La grille de clôture, située à gauche de l' autel
était ample, très éclairée par derrière, de sorte que
lorsque même les rideaux étaient fermés, l' on pouvait
facilement entrevoir tout le chapitre, échelonné
dans des stalles de chêne, surmontées, au fond, d' une
stalle plus haute où se tenait l' abbesse. Un cierge
allumé était planté au milieu de la salle et, jours
et nuits, une religieuse priait
p183
devant lui, la corde au cou, pour réparer les
insultes que, sous la forme eucharistique, Jésus
subit.
La première fois qu' il avait visité cette chapelle,
Durtal s' y était rendu, le dimanche, un peu avant
l' heure de la messe et il avait pu assister ainsi
à l' entrée des bénédictines, derrière la claire-voie
de fer. Elles s' avançaient, deux par deux,
s' arrêtaient au milieu de la grille, faisaient
vis-à-vis à l' autel et le saluaient, puis se
regardant elles s' inclinaient l' une devant l' autre ;
et ce défilé de femmes noires où n' éclatait que la
blancheur du bandeau et du col et la tache dorée du
petit ostensoir placé sur la poitrine, se continuait
jusqu' à ce qu' à la fin, les novices apparussent à
leur tour, reconnaissables au voile blanc qui leur
couvrait la tête.
Et quand un vieux prêtre, assisté d' un sacristain,
commençait la messe, doucement, au fond du chapitre,
un petit orgue donnait l' intonation aux voix.
Alors Durtal avait pu s' étonner, car il n' avait pas
encore entendu une seule et unique voix faite d' une
trentaine peut-être, d' un diapason aussi étrange, une
voix supra-terrestre qui brûlait sur elle-même en
l' air et se tordait en roucoulant.
Cela n' avait plus aucun rapport avec le lamento glacé,
têtu des carmélites, et cela ne ressemblait pas
davantage
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au timbre asexué, à la voix d' enfant, écachée,
arrondie du bout, des franciscaines ; c' était autre
chose.
A la Glacière, en effet, ces voix écrues, bien
qu' adoucies et moirées par les prières, gardaient
quand même un peu de l' inflexion traînante presque
commune du peuple dont elles étaient issues ; elles
étaient bien épurées, mais elles n' en restaient pas
moins humaines. Ici, c' était une tendresse séraphisée
de sons ; cette voix, sans origine définie,
longuement blutée dans le tamis divin, patiemment
modelée pour le chant liturgique, se dépliait en
s' embrasant, flambait en des bouquets virginaux de
sons blancs ; s' éteignait, s' effeuillait en des
plaintes pâles, lointaines, vraiment angéliques, à la
fin de certains chants.
Ainsi interprétée, la messe accentuait singulièrement
le sens de ses proses.
Debout, derrière la grille, le monastère répondait
au prêtre.
Durtal avait alors entendu, après un
kyrie eleison
dolent et sourd, âpre, presque tragique, le cri
décidé, si amoureux et si grave, du
gloria in
excelsis
du vrai plain-chant ; il avait écouté
le
credo,
lent et nu, solennel et pensif et il
avait pu s' affirmer que ces chants différaient
absolument de ceux que l' on entonnait partout, dans
les
p185
églises. Saint-Séverin, Saint-sulpice lui
semblaient maintenant profanes ; à la place de ces
molles ardeurs, de ces frisures et de ces boucles,
de ces angles de mélodies limés, de ces terminaisons
toutes modernes, de ces accompagnements incohérents
rédigés pour l' orgue, il se trouvait en face d' un
chant à la maigreur effilée et nerveuse des
primitifs ; il voyait la rigidité ascétique de ses
lignes, la résonance de son coloris, l' éclat de son
métal martelé avec l' art barbare et charmant des
bijoux goths ; il entendait sous la robe plissée des
sons palpiter l' âme naïve, l' amour ingénu des âges
et il observait cette nuance curieuse chez les
bénédictines : elles finissaient les cris
d' adoration, les roucoulements de tendresse, en un
murmure timide, coupé court, comme reculant par
l' humilité, comme s' effaçant par modestie, comme
demandant pardon à Dieu d' oser l' aimer.
Ah ! Vous avez eu bien raison de m' envoyer là, dit
Durtal à l' abbé quand il le vit.
-je n' avais pas le choix, répondit, en souriant, le
prêtre, car l' on ne respecte le plain-chant que dans
les abbayes soumises à la règle bénédictine. Ce grand
ordre de saint Benoît l' a restauré. Dom Pothier
a fait pour lui ce que Dom Guéranger a fait pour
la liturgie.
Au reste, en sus de l' authenticité du texte vocal et
de
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la façon de le traduire, il existe encore deux
conditions essentielles et qui ne se rencontrent
guère que dans les cloîtres, pour restituer la vie
spéciale de ces mélodies, c' est d' abord d' avoir la
foi et ensuite de connaître le sens des mots qu' on
chante.
-mais, interrompit Durtal, je ne présume pas que
les bénédictines sachent le latin.
-pardon, parmi les moniales de saint Benoît, et
même parmi les soeurs cloîtrées des autres ordres, il
en est un certain nombre qui étudient assez cette
langue pour comprendre le bréviaire et les psaumes.
C' est un sérieux avantage qu' elles ont sur les
maîtrises qui ne sont composées, la plupart, que
d' artisans sans instruction et sans piété, que de
simples ouvriers de voix.
Maintenant, sans vouloir rabaisser votre enthousiasme
pour la probité musicale de ces religieuses, je dois
vous dire que, pour bien saisir, dans son altitude,
dans son ampleur, ce magnifique chant, il faut
l' entendre non pas vanné par des bouches même
désexuées de vierges, mais sorti sans apprêts, tout
vif, des lèvres d' hommes. Malheureusement, s' il
existe à Paris, rue Monsieur et rue Tournefort,
deux communautés de bénédictines, il ne s' y trouve
pas, en revanche, un véritable couvent de
bénédictins...
p187
-et, rue Monsieur, elles suivent la règle
intégrale de saint Benoît ?
-oui, mais en sus des voeux habituels de pauvreté,
de chasteté, de stabilité en clôture, d' obéissance,
elles prononcent encore le voeu de réparation et
d' adoration du Saint-sacrement, tel que le formula
sainte Mechtilde.
Aussi mènent-elles l' existence la plus austère qui
soit parmi les nonnes. Presque jamais de viande ; lever
à deux heures du matin pour chanter l' office de
matines et les laudes, et, jours et nuits, étés et
hivers, elles se relaient devant le cierge de la
réparation et devant l' autel. Il n' y a pas à dire,
reprit l' abbé, après un silence, la femme est plus
courageuse et plus forte que l' homme ; aucun ascétère
masculin ne pourrait, sans dépérir, supporter, dans
l' air débilitant de Paris surtout, une vie pareille.
-ce qui me stupéfie peut-être plus encore, fit
Durtal, c' est lorsque je songe à la qualité
d' obéissance qu' on doit exiger d' elles. Comment une
créature douée de volonté peut-elle s' anéantir à un
tel point ?
-oh ! Dit l' abbé, l' obéissance est la même dans tous
les grands ordres ; elle est absolue, sans
réticences ; la formule en a été excellemment résumée
par saint
p188
Augustin. Ecoutez cette phrase que je me rappelle
avoir lue dans un commentaire de sa règle :
" on doit entrer dans les sentiments d' une bête de
charge et se laisser conduire comme un cheval et un
mulet qui n' ont point d' entendement ou plutôt, afin
que l' obéissance soit encore plus parfaite, parce que
ces animaux regimbent sous l' éperon, il faut être,
entre les mains du supérieur, comme une bûche et un
tronc d' arbre qui n' a ni vie, ni mouvement, ni action,
ni volonté, ni jugement. " est-ce clair ?
-c' est surtout effarant. -j' admets bien, reprit
Durtal, qu' en échange de tant d' abnégation, les
religieuses sont là-haut puissamment aidées, mais
enfin n' y a-t-il pas des moments de défaillance, des
accès de désespoir, des instants où elles regrettent
l' existence naturelle au plein air, où elles pleurent
cette vie de mortes qu' elles se sont faite ; n' y
a-t-il pas enfin des jours où les sens réveillés
crient ?
-sans doute ; dans la vie en clôture, l' âge de
vingt-neuf ans est, pour la plupart, à passer,
terrible ; car c' est alors que la crise passionnelle
surgit ; si la femme franchit ce cap-et presque
toujours elle le franchit-elle est sauvée.
Mais la sédition charnelle n' est pas encore, à
p189
proprement parler, l' assaut le plus douloureux qu' elles
supportent. Le véritable supplice qu' elles endurent,
dans ces heures de trouble, c' est le regret ardent,
fou, de cette maternité qu' elles ignorent ; les
entrailles délaissées de la femme se révoltent et
si plein qu' il soit de Dieu, son coeur éclate,
l' enfant Jésus qu' elles ont tant aimé leur apparaît
alors si inaccessible et si loin d' elles ! Puis sa
vue même les consolerait à peine, car elles
rêveraient de le tenir dans leurs bras, de
l' emmaillotter, de le bercer, de lui donner le sein,
de faire, en un mot, oeuvre de mère.
D' autres nonnes ne subissent, elles, aucune attaque
précise, aucun siège que l' on connaisse ; seulement
sans cause définie, elles languissent, meurent tout
à coup comme un cierge sur lequel on souffle. C' est
l' acedia des cloîtres qui les éteint.
-mais savez-vous, Monsieur L' Abbé, que ces détails
sont peu encourageants...
le prêtre haussa les épaules.
-c' est le médiocre revers d' un endroit sublime,
dit-il ; les récompenses qui sont accordées, même sur
cette terre, aux âmes conventuelles sont si
supérieures !
-enfin je ne suppose pas que lorsqu' une religieuse
s' abat, frappée dans sa chair, on l' abandonne. Que
fait alors une mère abbesse ?
p190
-elle agit suivant le tempérament corporel et suivant
la complexion d' âme de la malade. Remarquez qu' elle
a pu la suivre pendant les années de la probation ;
qu' elle a forcément pris un ascendant sur elle ; elle
doit donc, dans ces moments, surveiller de très près
sa fille, s' efforcer de détourner le cours de ses
idées, en la brisant par de pénibles travaux et en
lui occupant l' esprit ; elle doit ne pas la laisser
seule, diminuer au besoin ses prières, restreindre
ses heures d' office, supprimer les jeûnes, la
nourrir, s' il le faut, mieux. Dans d' autres cas, au
contraire, elle peut recourir à de plus fréquentes
communions, pratiquer la minution ou la saignée, lui
faire ingérer des aliments auxquels sont mêlées des
semences froides ; mais elle doit surtout prier,
ainsi que toute la communauté, pour elle.
Une vieille abbesse de bénédictines, que j' ai connue
à Saint-Omer et qui était une incomparable
régisseuse d' âmes, limitait surtout alors la durée
des confessions. Aux moindres symptômes qu' elle
voyait poindre, elle accordait deux minutes, montre
en main, à la pénitente ; et quand ce temps était
écoulé, elle la renvoyait du confessionnal et la
mêlait à ses compagnes.
-et pourquoi cela ?
-parce que, dans les cloîtres, même pour les âmes
p191
bien portantes, la confession est l' amollissement le
plus dangereux ; c' est, en quelque sorte, un bain
trop prolongé et trop chaud. Là, les moniales
débordent, se déploient inutilement le coeur,
s' appesantissent sur leurs maux, les exaspèrent en
s' y complaisant ; elles en sortent plus débilitées,
plus malades qu' auparavant. Deux minutes doivent, en
effet, suffire à une religieuse pour énoncer ses
peccadilles !
Puis... puis... il faut bien l' avouer, le confesseur
est un péril pour le monastère-non que je
suspecte son honnêteté, ce n' est point cela que je
veux dire-mais comme il est généralement choisi
parmi les protégés de l' évêque, il existe de
nombreuses chances pour qu' il soit un homme qui ne
sache rien et qui, ignorant absolument le maniement
de telles âmes, achève de les détraquer, en les
consolant. Ajoutez encore que si les attaques
démoniaques, très fréquentes dans les cloîtres, se
produisent, le malheureux reste bouche béante,
conseille à tort et à travers, entrave l' énergie de
l' abbesse qui est autrement forte que lui sur ces
matières.
-et, fit Durtal qui chercha ses mots, voyons, je
présume que des histoires dans le genre de celles
que Diderot raconte dans ce sot volume qu' est
la religieuse
sont inexactes ?
p192
-a moins qu' une communauté ne soit pourrie par une
supérieure vouée au satanisme, -ce qui, Dieu merci,
est rare, -les ordures narrées par cet écrivain
sont fausses, et il y a, d' ailleurs, une bonne raison
pour qu' il en soit ainsi, c' est qu' il existe un péché
qui est l' antidote de celui-là, le péché de zèle.
-hein ?
-oui, le péché de zèle qui fait dénoncer sa voisine,
qui satisfait les jalousies, qui crée l' espionnage
pour contenter ses rancunes ; c' est là le vrai péché
du cloître. Eh bien, je vous assure que si deux
soeurs s' avisaient de perdre toute vergogne, elles
seraient aussitôt dénoncées.
-mais je croyais, Monsieur L' Abbé, que la
dénonciation était permise par la plupart des règles
d' ordres.
-oui, mais peut-être serait-on porté à en abuser un
peu, surtout dans les couvents de femmes, car vous
pensez bien que si les cloîtres renferment de pures
mystiques, de véritables saintes, ils tiennent aussi
des religieuses moins avancées dans les voies de la
perfection et qui conservent bien encore quelques
défauts...
-voyons, puisque nous sommes sur ce chapitre des
détails intimes, oserai-je vous demander si la
propreté n' est pas tant soit peu négligée par ces
braves filles ?
p193
-je l' ignore ; tout ce que je sais, c' est que, dans
les abbayes de bénédictines que j' ai connues, chaque
moniale était libre d' agir comme bon lui semblait ;
dans certaines constitutions d' augustines, le cas
est au contraire prévu ; défense est faite de se
laver, sinon tous les mois, le corps. En revanche,
chez les carmélites, la propreté est exigée. Sainte
Térèse haïssait la crasse et aimait le linge blanc ;
ses filles ont même, je crois, le droit d' avoir une
fiole d' eau de Cologne dans leurs cellules. Vous le
voyez, cela dépend des ordres et probablement aussi,
quand les règles n' en font pas expressément mention,
des idées que la supérieure professe à ce sujet.
J' ajouterai que cette question ne doit pas être
seulement envisagée au point de vue mondain ; car la
saleté corporelle est pour certaines âmes une
souffrance, une mortification de plus qu' elles
s' imposent. Voyez Benoît Labre !
-celui qui ramassait sa vermine lorsqu' elle le
quittait et la remettait pieusement dans sa manche !
Je préfère des mortifications d' un autre genre.
-il en est de plus dures, croyez-le, et je doute que
celles-là vous conviennent plus. Voudriez-vous imiter
Suso qui, pour châtier ses sens, traîna pendant
dix-huit ans, sur ses épaules nues, une énorme croix
plantée de
p194
clous dont les pointes lui foraient les chairs ? Il
s' était de plus emprisonné les mains dans des
gantelets de cuir hérissés, eux aussi, de clous, de
peur d' être tenté de panser ses plaies. Sainte Rose
De Lima ne se traitait pas mieux ; elle s' était
ceint le corps d' une chaîne si serrée qu' elle avait
fini par entrer sous la peau, par disparaître sous
le bourrelet saignant des chairs ; elle portait, en
outre, un cilice de crin de cheval garni d' épingles
et couchait sur des tessons de verres ; mais toutes
ces épreuves ne sont rien en comparaison de celles
que s' infligea une capucine, la vénérable mère
Passidée De Sienne.
Celle-là se fustigeait à tour de bras avec des
branches de genièvre et de houx, puis elle inondait
ses blessures de vinaigre et les saupoudrait de sel ;
elle dormait, l' hiver, dans la neige ; l' été sur des
touffes d' orties, sur des noyaux, sur des balais ;
se mettait des dragées de plomb chaud dans ses
chaussures, s' agenouillait sur des chardons, sur des
épines, sur des râpes. En janvier, elle rompait la
glace d' un tonneau et se plongeait dedans ou bien
elle s' asphyxiait à moitié, en se faisant pendre, la
tête en bas, au tuyau d' une cheminée, dans laquelle
on allumait de la paille humide, et j' en passe ; eh
bien fit l' abbé, en riant, je crois que si vous aviez
à choisir, vous
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aimeriez encore mieux les mortifications que
s' imposait Benoît Labre.
-j' aimerais surtout mieux rien du tout, répondit
Durtal.
Il y eut un instant de silence.
Durtal repensait aux bénédictines ; -mais, reprit-il,
pourquoi font-elles insérer dans la
semaine
religieuse,
après leur titre de bénédictines du
Saint-sacrement, cette mention : " monastère de
Saint-louis Du Temple " .
-parce que, répliqua l' abbé, leur premier couvent
a été fondé sur les ruines mêmes de la prison du
Temple qui leur furent concédées par ordonnance
royale, lorsque Louis Xviii revint en France.
Leur fondatrice et leur supérieure fut Louise
Adélaïde De Bourbon Condé, une malheureuse et
nomade princesse dont presque toute la vie s' était
écoulée dans l' exil. Chassée de France par la
Révolution et par l' Empire, traquée dans presque
tous les pays de l' Europe, elle erra au hasard des
monastères, cherchant abri, tantôt chez les
annonciades de Turin et chez les capucines du
Piémont, tantôt chez les trappistines de la Suisse
et chez les soeurs de la visitation de Vienne, tantôt
encore chez les bénédictines de la Lithuanie et de
la Pologne. Elle avait fini
p196
par échouer chez les bénédictines du comté de
Norfolk, lorsqu' elle put rentrer en France.
C' était une femme singulièrement aguerrie dans la
science monastique et très experte à diriger les
âmes.
Elle voulut que, dans son abbaye, chaque soeur s' offrit
au ciel en réparation des crimes commis et qu' elle
acceptât les plus pénibles privations pour racheter
ceux qui pourraient se commettre ; elle y installa
l' adoration perpétuelle et y introduisit également
dans toute sa pureté et, à l' exclusion de tout autre,
le plain-chant.
Il s' y est, vous avez pu l' entendre, conservé intact ;
il est vrai que, depuis elle, ses religieuses ont
reçu des leçons de Dom Schmitt, l' un des moines
les plus doctes en cette matière.
Enfin, après la mort de la princesse, qui eut lieu
en 1824, je crois, on reconnut que son cadavre
exhalait l' odeur de sainteté et, bien qu' elle n' ait
pas été canonisée, son intercession est invoquée par
ses filles, dans certains cas. C' est ainsi, par
exemple, que les bénédictines de la rue Monsieur
s' adressent à elle lorsqu' elles ont perdu un objet
et l' expérience démontre que leur prière n' est jamais
vaine, que presque aussitôt l' objet égaré se retrouve.
p197
Mais, continua l' abbé, puisque vous aimez tant ce
monastère, allez-y, surtout lorsqu' il resplendit.
Et le prêtre se leva et prit une
semaine
religieuse
qui traînait sur sa table.
Il la feuilleta. Tenez, dit-il, et il lut :
" dimanche, à trois heures, vêpres chantées ;
cérémonie de vêture, présidée par le Révérendissime
Père Dom Etienne, abbé de la Grande Trappe, et
salut. "
-le fait est que voilà une cérémonie qui m' intéresse !
-j' irai probablement aussi.
-alors, nous pourrions nous rejoindre dans la
chapelle.
-parfaitement.
-les prises d' habits n' ont plus aujourd' hui la
gaieté qu' elles avaient au dix-huitième siècle, dans
certains instituts de bénédictines, entre autres
dans l' abbaye de Bourbourg, en Flandre, reprit
l' abbé, en souriant, après un silence.
Et comme Durtal l' interrogeait du regard.
-mais oui, c' était sans tristesse ou c' était du
moins d' une tristesse bien spéciale, jugez-en. La
veille du jour où la postulante devait prendre
l' habit, elle était présentée à l' abbesse du
Bourbourg par le gouverneur de la ville. On lui
offrait du pain et du vin et elle y goûtait
p198
dans l' église même. Le lendemain, elle se rendait,
vêtue d' habits magnifiques, dans un bal où se tenait
toute la communauté des religieuses et, là, elle
dansait, puis elle demandait à ses parents de la
bénir et elle était conduite, au son des violons,
dans la chapelle où l' abbesse prenait possession
d' elle. Elle avait, pour la dernière fois, vu, dans
ce bal, les joies du monde, car elle était ensuite
enfermée, pour le restant de ses jours, dans le
cloître.
-c' est d' une allégresse macabre, fit Durtal ; il
dut y avoir autrefois des coutumes monacales et des
congrégations bizarres, reprit-il.
-sans doute, mais cela se perd dans la nuit des
temps. Il me revient à la mémoire pourtant qu' au
quinzième siècle, il existait, sous l' obédience de
saint Augustin, un ordre en effet étrange qui
s' appelait l' ordre des filles de saint Magloire et
habitait, dans la rue Saint-Denis, à Paris. Les
conditions d' admission étaient au rebours de celles
des autres chartes. La postulante devait jurer sur
les saints evangiles qu' elle avait perdu sa
virginité et l' on ne s' en rapportait pas à son
serment ; on la visitait et si elle était sage, on la
déclarait indigne d' être reçue. On s' assurait
également qu' elle ne s' était pas fait déflorer exprès
pour pénétrer dans le couvent,
p199
mais qu' elle s' était bel et bien livrée à la
luxure, avant de venir solliciter l' abri du cloître.
C' était, en somme, une troupe de filles repenties et
la règle qui les assujettissait était farouche. On y
était fouetté, jeté au cachot, soumis aux jeûnes les
plus durs ; à l' ordinaire, on pratiquait la coulpe
trois fois par semaine ; on se levait à minuit ; on
était surveillé sans relâche, accompagné même aux
endroits les plus secrets ; les mortifications y
étaient incessantes et la clôture absolue. Je n' ai
pas besoin d' ajouter que cette nonnerie est morte.
-et qu' elle n' est pas près de renaître, s' écria
Durtal ; enfin, Monsieur L' Abbé, à dimanche, rue
Monsieur, n' est-ce pas ?
Et, sur l' affirmation du prêtre, Durtal partit,
ruminant, à propos des ordres monastiques, des idées
baroques. Il faudrait, se disait-il, fonder une
abbaye où l' on pourrait travailler dans une bonne
bibliothèque, à l' aise ; on y serait quelques-uns,
avec une nourriture possible, du tabac à volonté,
la permission d' aller faire un tour sur le quai, de
loin en loin. Et il rit ; mais ce ne serait pas un
couvent alors ! Ou ce serait un couvent de
dominicains, avec les dîners en ville et le flirt de
la prédication en moins !
PREMIERE PARTIE, CHAP. VIII
p201
En se dirigeant, le dimanche matin, vers la rue
Monsieur, Durtal se remâchait des bribes de
réflexions sur les monastères. Il n' y a pas à dire,
ruminait-il, dans l' immondice accumulée des temps,
eux seuls sont restés propres et ils sont vraiment
en relations avec le ciel et servent de truchement
à la terre pour lui parler. Oui, mais encore, faut-il
s' entendre et spécifier qu' il s' agit seulement ici
des ordres en clôture et demeurés autant que possible
pauvres...
en resongeant aux communautés de femmes, il murmura,
tout en pressant le pas : voici encore un fait
surprenant et qui prouve, une fois de plus,
l' inégalable génie dont est douée l' Eglise ; elle
est arrivée à faire vivre, côte à côte, sans qu' elles
s' assassinent, des ruches
p202
de femmes qui obéissent, sans regimber, aux volontés
d' une autre femme ; ça c' est inouï !
Enfin m' y voici, et Durtal qui se savait en retard
se précipita dans la cour des bénédictines, gravit,
quatre à quatre, le perron de la petite église et
poussa la porte. Il demeura hésitant sur le seuil,
ébloui par le brasier de cette chapelle en feu.
Partout des lampes étaient allumées et, au-dessus des
têtes, l' autel flamboyait dans sa futaie incendiée de
cierges sur le fond de laquelle se détachait, comme
sur l' or d' un iconostase, la face empourprée d' un
évêque blanc.
Durtal se glissa dans la foule, joua des coudes,
entrevit l' abbé Gévresin qui lui faisait signe ; il
le rejoignit, s' installa sur la chaise que le prêtre
lui avait réservée et il examina l' abbé de la
Grande Trappe, entouré de prêtres en chasubles,
d' enfants de choeur habillés, les uns en rouge et les
autres en bleu, suivi par un trappiste au crâne ras,
cerclé d' une couronne de cheveux, tenant la crosse
de bois, dans le tournant de laquelle était sculpté
un petit moine.
Vêtu de la coule blanche, à longues manches avec
gland d' or au capuchon, la croix abbatiale sur la
poitrine, la tête coiffée d' une mitre mérovingienne
de forme basse, Dom Etienne, avec sa large carrure,
sa
p203
barbe grisonnante et la joie de son teint, lui fit
tout d' abord l' effet d' un vieux Bourguignon, cuit
par le soleil dans les travaux des vignes ; il lui
parut, de plus, être un brave homme, mal à l' aise
sous la mitre, intimidé par ces honneurs.
Un parfum âcre qui brûlait l' odorat ainsi qu' un
piment brûle la bouche, le parfum de la myrrhe
flottait dans l' air ; il y eut un remous de foule ;
derrière la grille dont le rideau noir fut tiré, le
couvent, debout, entonna l' hymne de saint Ambroise,
le
Jesu corona virginum,
tandis que les cloches
de l' abbaye sonnaient à toute volée ; dans la courte
allée menant du parvis au choeur et bordée par une
haie penchée de femmes, un crucifère et des
porte-cierges entrèrent, puis, derrière eux, la
novice, en costume de mariée, parut.
Elle était brune et légère, toute petite, et elle
s' avançait confuse, les yeux baissés, entre sa mère
et sa soeur ; d' un premier coup d' oeil, Durtal la
jugea insignifiante, à peine jolie, vraiment
quelconque ; et instinctivement il chercha l' autre,
gêné quand même dans ses habitudes, par cette absence
de l' homme dans un mariage.
Se roidissant contre son émotion, la postulante
franchit la nef, pénétra dans le choeur, s' agenouilla
à
p204
gauche, sur un prie-Dieu, devant un grand cierge,
assistée de sa mère et de sa soeur, lui servant de
paranymphes.
Dom Etienne salua l' autel, monta ses degrés, s' assit
dans un fauteuil de velours rouge, installé sur la
plus haute marche.
Alors, l' un des prêtres vint chercher la jeune fille
et elle s' agenouilla, seule, devant le moine.
Dom Etienne gardait l' immobilité d' un Bouddha et
il en eut le geste ; il leva un doigt et, doucement,
il dit à la novice :
-que demandez-vous ?
Elle parla si bas qu' on l' entendit à peine :
-mon père, me sentant pressée d' un ardent désir de
me sacrifier à Dieu, en qualité de victime en union
avec Notre-seigneur Jésus-christ immolé sur nos
autels et de consommer ma vie en adoration perpétuelle
de son divin sacrement, sous l' observance de la règle
de notre glorieux père saint Benoît, je vous demande
humblement la grâce du saint habit.
-je vous l' accorderai volontiers, si vous croyez
pouvoir conformer votre vie à celle d' une victime
vouée au Saint-sacrement.
Et elle répondit d' un ton plus assuré :
p205
-je l' espère, appuyée sur les infinies bontés de
mon sauveur Jésus-christ.
-Dieu vous donne, ma fille, la persévérance, dit le
prélat ; il se leva, fit face à l' autel, s' agenouilla,
la tête découverte, et commença le chant du
veni
creator
que continuèrent, derrière la natte
ajourée de fer, toutes les voix des nonnes.
Puis il remit sa mitre, pria, tandis que le chant des
psaumes surgissait sous les voûtes. La novice, que
l' on avait pendant ce temps reconduite à sa place,
sur le prie-Dieu, se leva, salua l' autel, vint
s' agenouiller, entre ses deux paranymphes, aux pieds
de l' abbé de la Trappe qui s' était rassis.
Et ses deux compagnes défirent le voile de la fiancée,
ôtèrent la couronne de fleurs d' oranger, déroulèrent
les torsades des cheveux, tandis qu' un prêtre
étendait une serviette sur les genoux du prélat et
que le diacre lui présentait sur un plat de longs
ciseaux.
Alors, devant le geste de ce moine s' apprêtant, tel
qu' un bourreau, à tondre la condamnée dont l' heure de
l' expiation est proche, l' effrayante beauté de
l' innocence s' assimilant au crime, se substituant aux
conséquences de fautes qu' elle ignorait, qu' elle ne
pouvait même comprendre, apparut à ce public venu
par curiosité
p206
dans la chapelle, et, consterné par l' apparent déni
de cette justice plus qu' humaine, il trembla lorsque
l' évêque saisit à pleine main, ramena sur le front,
tira à lui la chevelure.
Et ce fut comme un éclair d' acier dans une pluie
noire.
L' on entendit, dans le silence de mort de l' église,
le cri des ciseaux peinant dans cette toison qui
fuyait sous ses lames, puis tout se tut. Dom Etienne
ouvrit la main et, sur ses genoux, en de longs fils
noirs, cette pluie tomba.
Il y eut un soupir de soulagement lorsque les prêtres
et les paranymphes emmenèrent la mariée, étrange dans
sa robe à traîne, avec sa tête déparée et sa nuque nue.
Et presque aussitôt le cortège revint. Il n' y avait
plus de fiancée en jupe blanche, mais une religieuse
en robe noire.
Elle s' inclina devant le trappiste et se remit à
genoux, entre sa mère et sa soeur.
Alors, tandis que l' abbé priait le Seigneur de bénir
sa servante, le cérémoniaire et le diacre prirent
sur une crédence, près de l' autel, une corbeille où,
sous des pétales effeuillés de roses, étaient pliés
une ceinture de cuir mort, symbole du terme de cette
luxure que les
p207
pères de l' Eglise logeaient dans la région des reins,
un scapulaire qui allégorise la vie crucifiée au
monde, un voile qui signifie la solitude de la vie
cachée en Dieu ; et le prélat énonçait le sens de
ces images à la novice, saisissait enfin le cierge
allumé dans le flambeau placé devant elle et il le
lui tendait, divulguant en un mot l' acception de cet
emblème :
accipe, charissima soror, lumen
Christi...
puis Dom Etienne reçut le goupillon que lui
présentait, en s' inclinant, un prêtre et, ainsi qu' à
l' absoute des trépassés, il dessina une croix d' eau
bénite sur la jeune fille ; ensuite, il se rassit et,
doucement, tranquillement, sans même faire un geste,
il parla.
Il s' adressait à la postulante seule et glorifiait
devant elle l' auguste et l' humble vie des cloîtres :
" ne regardez pas en arrière, dit-il, et ne
regrettez rien, car, par ma voix, Jésus vous répète
la promesse qu' il fit autrefois à Madeleine : " votre
part est la meilleure et elle ne vous " sera pas ôtée. "
dites-vous aussi, ma fille, qu' enlevée désormais à
l' éternel enfantillage des labeurs vains, vous
accomplirez, sur cette terre, une oeuvre utile ; vous
pratiquerez la charité dans ce qu' elle a de plus
élevé, vous expierez pour les autres, vous prierez
pour ceux qui ne prient point, vous aiderez, dans la
mesure
p208
de vos forces, à compenser la haine que le monde
porte au sauveur.
" souffrez et vous serez heureuse ; aimez votre époux
et vous verrez combien il est faible pour ses élues !
Croyez-moi, son amour est tel qu' il n' attendra même
pas que vous soyez purifiée par la mort, pour vous
récompenser de vos misérables mortifications, de vos
pauvres peines. Il vous comblera, avant l' heure, de
ses grâces et vous le supplierez de vous laisser
mourir, tant l' excès de ces joies dépassera vos
forces ! "
et, peu à peu, le vieux moine s' échauffait, revenait
sur les paroles du Christ à la Madeleine, montrait
qu' à propos d' elle, Jésus avait promulgué la
préexcellence des ordres contemplatifs sur les autres
ordres, et il donnait brièvement des conseils,
appuyait sur la nécessité de l' humilité, de la
pauvreté qui sont, ainsi que l' énonce sainte Claire,
les deux grands murs de la vie claustrée. Il bénit
enfin la novice qui vint lui baiser la main et
lorsqu' elle fut retournée à sa place, il pria, les
yeux au ciel, le Seigneur d' accepter cette vierge
qui s' offrait, comme hostie, pour les péchés du
monde, puis il entonna debout le
te deum.
tout le monde se leva et, précédé par la croix et les
cierges, le cortège sortit de l' église et se tassa dans
la cour.
p209
Alors Durtal put se croire transporté loin de Paris,
rejeté tout à coup dans le fond des âges.
La cour entourée de bâtiments était barrée, en face
de la porte cochère, par une haute muraille au milieu
de laquelle rentrait une porte à deux vantaux ; de
chaque côté, six pins maigres balayaient l' air ; des
chants s' entendaient derrière le mur.
La postulante, en avant, seule, près de la porte
close, tenait, tête baissée, son cierge. L' abbé de la
Trappe, appuyé sur sa crosse, se tenait immobile
à quelques pas d' elle.
Durtal examinait les visages ; la petite si banale
en costume de mariée était devenue charmante ;
maintenant le corps s' effilait en une grâce timide ;
les lignes trop loquaces sous la robe mondaine
s' étaient tues ; sous le suaire religieux, les
contours n' étaient plus qu' une naïve ébauche ; il y
avait eu comme un recul d' années, comme un retour aux
formes devinées de l' enfance.
Durtal s' approcha pour la mieux observer ; il tenta
de scruter cette figure, mais dans le linceul glacé
de sa coiffe, elle restait muette, semblait absente
de la vie, avec ses yeux fermés, ne vivait plus que
par le sourire des lèvres heureuses.
Et, vu de près, le moine, massif et rougeaud, dans la
p210
chapelle, était, lui aussi, changé ; la charpente
demeurait robuste et le teint brûlait ; mais les
yeux d' un bleu d' eau, jaillie de la craie, d' eau sans
reflets et sans rides, les yeux incroyablement purs,
changeaient la vulgaire expression des traits, lui
enlevaient cette allure vigneronne qu' il avait au
loin.
Il n' y a pas à dire, pensa Durtal, l' âme est tout
dans ces gens-là et leurs physionomies sont modelées
par elle. Il y a des clartés saintes dans ces
prunelles, dans ces bouches, dans ces seules
ouvertures au bord desquelles l' âme s' avance, regarde
hors du corps, se montre presque.
Subitement, derrière le mur, les chants cessèrent ;
la petite fit un pas, frappa avec ses doigts repliés
la porte et, d' une voix qui défaillait, elle chanta :
aperite mihi portas justitiae : ingressa in eas,
confitebor domino.
et la porte s' ouvrit. Une autre grande cour, sablée
de cailloux de rivière, apparut, limitée au fond par
une bâtisse, et toute la communauté, formant une sorte
de demi-cercle, des livres noirs à la main, clama :
haec porta domini : justi intrabunt in eam.
la novice fit un pas encore jusqu' au seuil et elle
reprit de sa voix lointaine :
p211
ingrediar in locum tabernaculi admirabilis usque
ad domum dei.
et le choeur impassible des moniales répondit :
haec est domus domini, firmiter aedificata : bene
fundata est supra firmam petram.
Durtal contemplait à la hâte ces figures qui ne
pouvaient être vues que pendant quelques minutes et
à l' occasion d' une cérémonie pareille. C' était une
rangée de cadavres, debout, dans des suaires noirs.
Toutes étaient exsangues, avaient des joues blanches,
des paupières lilas et des bouches grises ; toutes
avaient des voix épuisées et tréfilées par les
privations et les prières, et, la plupart se voûtaient,
même les jeunes. Ah ! L' austère fatigue de ces pauvres
corps ! Se cria Durtal.
Mais il dut interrompre ses réflexions ; la mariée,
maintenant agenouillée sur le seuil, se tournait vers
Dom Etienne et chantait tout bas :
haec requies mea in saeculum saeculi : hic
habitabo quoniam elegi eam.
le moine déposa sa mitre et sa crosse et dit :
confirma hoc, deus, quod operatus es in nobis.
et la postulante murmura :
a templo sancto tuo quod est in Jerusalem.
p212
alors, avant de se recoiffer et de reprendre sa
crosse, le prélat pria le Dieu tout-puissant
d' infondre la rosée de sa bénédiction sur sa servante,
puis désignant la jeune fille à une moniale qui se
détacha du groupe des soeurs et s' avança, elle aussi,
jusqu' au seuil, il lui dit :
" nous remettons entre vos mains, madame, cette
nouvelle fiancée du Seigneur ; maintenez-la dans la
sainte résolution qu' elle vient de témoigner
solennellement, en demandant à se sacrifier à Dieu,
en qualité de victime et à consommer sa vie en
l' honneur de Notre-seigneur Jésus-christ, immolé
sur nos autels. Conduisez-la dans la voie des divins
commandements, dans la pratique des conseils du
saint evangile et dans les observances de la règle
monastique. Préparez-la pour l' union éternelle à
laquelle le céleste époux la convie et, dans cet
heureux accroissement du troupeau confié à vos soins,
puisez un nouveau motif de sollicitude maternelle.
Que la paix du Seigneur demeure avec vous ! "
et ce fut tout ; les religieuses, une à une, se
retournèrent et disparurent derrière le mur, tandis
que la petite les suivait comme un pauvre chien qui
accompagne, tête basse, à distance, un nouveau
maître.
La porte replia ses battants.
p213
Durtal restait abasourdi, regardait la silhouette de
l' évêque blanc, le dos des prêtres qui remontaient
pour célébrer le salut dans l' église ; et derrière
eux venaient, pleurant, la figure dans leur mouchoir,
la mère et la soeur de la novice.
-eh bien ? Lui dit l' abbé, en glissant son bras sous
le sien.
-eh bien, cette scène est, à coup sûr, le plus
émouvant alibi de la mort qui se puisse voir ; cette
vivante qui s' enfouit elle-même dans la plus
effrayante des tombes-car dans celle-là la chair
souffre encore-est admirable !
Je me rappelle ce que vous m' avez vous-même raconté
sur l' étreinte de cette observance et je frémis, en
songeant à l' adoration perpétuelle, aux nuits d' hiver
où une enfant, telle que celle-ci, est réveillée, au
milieu de son premier sommeil, et jetée dans les
ténèbres d' une chapelle où elle doit, sans s' évanouir
de faiblesse et de peur, prier seule, pendant des
heures glacées, à genoux sur une dalle.
Qu' est-ce qui se passe dans cet entretien avec
l' inconnu, dans ce tête à tête avec l' ombre ?
Parvient-elle à se quitter, à s' évader de la terre, à
atteindre, sur le seuil de l' éternité, l' inconcevable
époux, ou bien,
p214
impuissante à prendre son élan, demeure-t-elle l' âme
rivée au sol ?
évidemment, on se la figure, la face tendue, les
mains jointes, s' appelant, se concentrant au fond
d' elle-même, se réunissant pour mieux s' effuser et on
se l' imagine aussi malade, à bout de forces, tentant
dans un corps qui grelotte de s' allumer l' âme. Mais
qui sait si, certaines nuits, elle y arrive ?
Ah ! Ces pauvres veilleuses aux huiles épuisées, aux
flammes presque mortes qui tremblent dans l' obscurité
du sanctuaire, qu' est-ce que le bon Dieu en fait ?
Enfin il y a la famille qui assistait à cette prise
d' habit et si l' enfant m' enthousiasme, je ne puis
m' empêcher de plaindre la mère. Songez donc, si sa
fille mourait, elle l' embrasserait, elle lui
parlerait peut-être ; ou bien alors, si elle ne la
reconnaissait plus, ce ne serait pas de son plein
gré du moins ; et, ici, ce n' est plus le corps, c' est
l' âme même de sa fille qui meurt devant elle. Exprès,
son enfant ne la reconnaît plus ; c' est la fin
méprisante d' une affection. Avouez que pour une mère
c' est tout de même dur !
-oui, mais cette soi-disant ingratitude, acquise au
prix de Dieu sait quelles luttes, n' est-la
vocation divine mise à part-qu' une plus équitable
répartition
p215
de l' amour humain. Pensez que cette élue devient le
bouc émissaire des péchés commis ; ainsi qu' une
lamentable Danaïde, intarissablement, elle versera
l' offrande de ses mortifications et de ses prières,
de ses veilles et de ses jeûnes, dans la tonne sans
fond des offenses et des fautes ! Ah ! Réparer les
péchés du monde, si vous saviez ce que c' est ! -
tenez, je me rappelle, à ce propos, qu' un jour
l' abbesse des bénédictines de la rue Tournefort me
disait : " comme nos larmes ne sont pas assez saintes,
comme nos âmes ne sont pas encore assez pures, Dieu
nous éprouve dans notre corps. Il y a, ici, des
maladies longues et dont on ne guérit pas, des
maladies que les médecins renoncent à comprendre ;
nous expions pour les autres beaucoup ainsi. "
mais si vous recensez la cérémonie de tout à l' heure,
il ne sied pas de vous attendrir devant elle outre
mesure et de la comparer au spectacle connu des
funérailles ; la postulante que vous avez vue n' a pas
encore prononcé les voeux de sa profession ; elle
peut donc, si elle le désire, se retirer du couvent
et rentrer chez elle. A l' heure présente, pour la
mère, elle est une fille exilée, une fille en pension,
mais elle n' est pas une fille morte !
p216
-vous direz ce qui vous plaira, mais cette porte qui
se referme sur elle est tragique !
-aussi, chez les bénédictines de la rue Tournefort,
la scène a-t-elle lieu dans l' intérieur du couvent
et sans que la famille y assiste ; la mère est
épargnée, mais ainsi mitigée, cette cérémonie n' est
plus qu' une étiquette banale, qu' une formule presque
penaude dans ce huis clos où la foi se cache.
-et elles sont également des bénédictines de
l' adoration perpétuelle, ces nonnes-là ?
-oui, connaissez-vous leur monastère ?
Et Durtal faisant signe que non, l' abbé reprit :
-il est plus ancien, mais moins intéressant que
celui de la rue Monsieur ; la chapelle y est
mesquine, pleine de statuettes de plâtre, de fleurs en
taffetas, de grappes de raisins, d' épis en papier
d' or ; mais l' antique bâtisse qui abrite le cloître
est curieuse. Elle tient, comment dirai-je, d' un
réfectoire de pension et aussi d' un salon de maison
de retraite ; elle sent en même temps la vieillesse
et l' enfance...
-je connais ce genre de couvents, fit Durtal ; j' en
ai autrefois fréquenté un, alors que j' allais visiter,
à Versailles, une vieille tante. Pour moi, il
évoquait surtout l' idée d' une maison Vauquer tombée
dans la
p217
dévotion, il fleurait tout à la fois la table d' hôte
de la rue de la Clef et la sacristie de province.
-c' est bien cela, et l' abbé reprit, en souriant :
-j' ai eu, rue Tournefort, plusieurs entrevues avec
l' abbesse ; on la devine plutôt qu' on ne la voit, car
on est séparé d' elle par une herse de bois noir
derrière laquelle s' étend un rideau qu' elle ouvre.
Je la vois très bien, moi, pensa Durtal qui, se
rappelant le costume des bénédictines, aperçut, en une
seconde, une petite face brouillée dans un jour neutre,
puis, plus bas, sur le haut de la robe, l' éclat d' un
Saint-sacrement de vermeil, émaillé de blanc.
Il se mit à rire et dit à l' abbé :
-je ris, parce qu' ayant eu des affaires à régler
avec cette tante religieuse dont je vous ai parlé et
que je ne discernais, ainsi que votre abbesse, qu' au
travers de la treille, j' avais découvert la façon
de lire un peu dans ses pensées.
-ah ! Et comment ?
-voici. Ne pouvant observer sa physionomie qui se
reculait derrière le lattis de la cage et disparaissait
sous son voile, ne pouvant non plus, si elle me
répondait, me guider sur les inflexions de sa voix
toujours circonspecte et toujours calme, j' avais
fini par ne me
p218
fier qu' à ses grandes lunettes, rondes et cerclées
de buffle, que presque toutes les nonnes portent ;
eh bien, la vivacité réfrénée de la femme éclatait
là ; subitement, dans un coin des verres, une
flammèche s' allumait ; je comprenais alors que l' oeil
avait pris feu et qu' il démentait l' indifférence de
la voix, la quiétude voulue du ton.
L' abbé se mit, à son tour, à rire.
-et la supérieure qui dirige les bénédictines de la
rue Monsieur, vous la connaissez ? Reprit Durtal.
-j' ai causé avec elle, une fois ou deux ; là, le
parloir est monastique ; il n' a point le côté
provincial et bourgeois de la rue Tournefort ; il se
compose d' une loge sombre occupée dans toute la
largeur, au fond par une grille enchevêtrée de fer ;
derrière cette grille se dressent encore des
barreaux de bois et un volet peint en noir. L' on est
en pleine nuit et l' abbesse à peine éclairée, vous
apparaît, telle qu' un fantôme...
-l' abbesse est cette religieuse, âgée, toute frêle,
toute petite, à laquelle Dom Etienne a remis la
novice ?
-oui, elle est une remarquable bergère d' âmes et
qui plus est, une femme fort instruite et d' une
distinction de manières rares.
-oh ! Pensa Durtal, je me figure bien qu' elles sont
d' exquises, mais aussi de terribles femmes, les
abbesses !
p219
Sainte Térèse était la bonté même, mais lorsque, dans
son
chemin de la perfection,
elle parle des
nonnes qui se liguent pour discuter les volontés de
leur mère, elle se décèle inexorable, car elle
déclare qu' il faut leur infliger la prison
perpétuelle et le plus tôt qu' il se peut et sans
faiblir ; et, au fond, elle a raison, car toute
soeur discole pourrirait le troupeau, donnerait la
clavelée aux âmes !
Ils étaient arrivés, en causant, au bout de la rue de
Sèvres ; l' abbé s' arrêta pour reposer ses jambes.
-ah ! Fit-il, comme se parlant à lui-même, si je
n' avais pas eu, pendant toute mon existence, de si
lourdes charges, d' abord un frère puis des neveux à
soutenir, j' eusse fait, depuis bien des années, partie
de la famille de saint Benoît. J' ai toujours eu
l' attirance de ce grand ordre qui est l' ordre
intellectuel de l' Eglise, en somme. Aussi, quand
j' étais plus valide et plus jeune, était-ce dans l' un
de ces monastères que j' allais faire mes retraites,
tantôt chez les moines noirs de Solesmes ou de
Ligugé qui ont conservé les savantes traditions de
saint Maur, tantôt chez les cisterciens, chez les
moines blancs de la Trappe.
-c' est vrai, fit Durtal, la Trappe est une des
grandes branches de l' arbre de saint Benoît ; mais
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pourtant est-ce que ses ordonnances ne diffèrent pas
de celles que laissa le patriarche ?
-c' est-à-dire que les trappistes interprètent la
règle de saint Benoît qui est très souple et très
large, moins dans son esprit que dans sa lettre,
tandis que les bénédictins font le contraire.
En somme la Trappe est un rejeton de Cîteaux et
elle est bien plus la fille de saint Bernard qui fut
pendant quarante ans la sève même de cette tige, que
la descendante de saint Benoît.
-mais, autant que je puis me le rappeler, les
Trappes sont elles-mêmes divisées et ne vivent point
sous une discipline uniforme.
-si, maintenant ; depuis qu' un bref pontifical daté
du 17 mars 1893 a sanctionné les décisions du
chapitre général des trappistes réunis à Rome et
édicté la fusion en un seul ordre et sous la
direction d' un seul supérieur des trois observances
de Trappes qui étaient, en effet, régies par des
constitutions en désaccord.
Et voyant que Durtal l' écoutait, attentif, l' abbé
poursuivit :
-parmi ces trois observances, une seule, celle des
trappistes cisterciens, à laquelle appartenait
l' abbaye dont j' étais l' hôte, suivait intégralement
les prescriptions
p221
du douzième siècle, menait l' existence monastique du
temps de saint Bernard. Celle-là ne reconnaissait
que la règle de saint Benoît, prise dans son
acception la plus stricte et complétée par la charte
de charité et les us et coutumes de Cîteaux ; les
deux autres avaient adopté la même règle, mais revisée
et modifiée au dix-septième siècle par l' abbé De
Rancé ; et encore, l' une d' elles, la congrégation
de Belgique, avait-elle dénaturé les statuts
imposés par cet abbé.
Aujourd' hui, toutes les Trappes ne forment plus, je
viens de vous le dire, qu' un seul et même institut
placé sous le vocable " d' ordre des cisterciens
réformés de la bienheureuse Vierge Marie De La
Trappe " , et toutes reprennent les règlements de
Cîteaux et revivent la vie des cénobites au moyen
âge.
-mais si vous avez fréquenté ces ascétères, dit
Durtal, vous devez alors connaître Dom Etienne ?
-non, je n' ai jamais séjourné à la Grande Trappe ;
j' ai préféré les pauvres et les petits couvents où
l' on est mêlé avec les moines, aux imposants
monastères qui vous isolent dans une hôtellerie et
vous tiennent à l' écart, en somme.
Tenez, il en est une, celle où je m' enfermais,
Notre-dame De L' Atre, une petite Trappe à
quelques lieues de
p222
Paris, qui est bien le plus séduisant des refuges.
Outre que vraiment le Seigneur y réside, car elle a
parmi ses enfants de véritables saints, elle est
encore charmante avec ses étangs, ses arbres
séculaires, sa lointaine solitude, au fond des bois.
-oui mais, fit observer Durtal, l' existence doit y
être quand même implacable, car la Trappe est
l' ordre le plus rigide qui ait été imposé aux hommes.
Pour toute réponse, l' abbé lâcha le bras de Durtal
et lui prit les mains.
-savez-vous, lui dit-il, en le regardant bien en
face, savez-vous, c' est là que vous devriez aller
pour vous convertir.
-parlez-vous sérieusement, Monsieur L' Abbé ?
Et comme le prêtre lui serrait les mains plus fort,
Durtal s' écria :
-ah ! Non, par exemple ; d' abord, je n' ai pas la
robustesse d' âme et j' ai encore moins, s' il est
possible, la santé corporelle qu' exigerait un tel
régime ; je tomberais malade en arrivant et puis...
et puis...
-et puis quoi ? Je ne vous propose pas de vous
interner à jamais dans un cloître...
-j' aime à le croire, fit Durtal, d' un ton presque
piqué.
-mais bien d' y rester une huitaine, juste le temps
p223
nécessaire pour vous y curer. Or, huit jours sont
bien vite passés ; ensuite, croyez-vous donc que si
vous preniez une semblable résolution, Dieu ne vous
soutiendrait point.
-c' est joli à dire, mais...
-parlons hygiène, alors... -et l' abbé eut un
sourire de pitié un peu méprisante. -je puis vous
attester tout d' abord que vous ne serez pas tenu, en
votre qualité de retraitant, de mener la vie du
trappiste, dans ce qu' elle a de plus austère. Vous
pourrez ne pas vous lever à deux heures du matin pour
suivre l' office de matines, mais bien à trois ou
même à quatre heures, selon les jours.
Et souriant devant la grimace de Durtal, l' abbé
poursuivit : -quant à votre nourriture, elle sera
meilleure que celle des moines ; vous n' aurez
naturellement ni poisson, ni viande, mais l' on vous
accordera certainement un oeuf par repas si les
légumes ne vous suffisent point.
-et les légumes sont cuits à l' eau et au sel, sans
assaisonnement...
-mais non, ils ne sont accommodés au sel et à l' eau
que dans les temps de jeûne ; les autres jours vous
les aurez cuits dans un lait coupé d' eau ou d' huile.
-merci bien, s' écria Durtal.
p224
-mais tout cela est excellent pour la santé, continua
le prêtre ; vous vous plaignez de gastralgies, de
migraines, de maux d' entrailles ! Eh bien, ce
régime-là, à la campagne, au plein air, vous
guérira mieux que les drogues qu' on vous fait prendre.
Puis laissons, si vous le voulez bien, de côté, votre
corps, car, en pareil cas, c' est à Dieu qu' il
appartient de réagir contre ses défaillances ; je
vous le dis, vous ne serez pas malade à la Trappe,
car ce serait absurde ; ce serait le renvoi du
pécheur pénitent et Jésus ne serait plus le Christ
alors ! -mais parlons de votre âme. -ayez donc le
courage de la toiser, de la regarder bien en face ;
la voyez-vous ? Reprit l' abbé, après un silence.
Durtal ne répondit pas.
-avouez donc, s' écria le prêtre, qu' elle vous fait
horreur !
Ils firent quelques pas dans la rue et l' abbé reprit :
-vous affirmiez être soutenu par les foules de
Notre-Dame-des-victoires et les effluves de
Saint-Séverin. Que sera-ce donc alors, dans l' humble
chapelle où vous serez pêle-mêle, par terre, avec
des saints ? Je vous garantis, au nom du Seigneur,
une aide telle que jamais vous n' en eûtes et,
poursuivit-il en riant, j' ajoute que l' Eglise se
fera belle pour vous recevoir ; elle sortira
p225
ses parures maintenant omises : les authentiques
liturgies du moyen âge, le véritable plain-chant,
sans solos, ni orgues.
-ecoutez, vos propositions m' ahurissent, fit
péniblement Durtal. Non, je vous assure, je ne suis
pas du tout disposé à m' emprisonner dans un lieu
pareil. Je sais bien qu' à Paris, je n' arriverai à
rien ; je ne suis ni fier de ma vie, ni content de
mon âme, je vous le jure, mais de là... à... ou alors,
je ne sais pas, moi ; il me faudrait au moins un
asile mitigé, un couvent doux. Il doit pourtant y
avoir, dans ces conditions, des lazarets d' âmes ?
-je ne pourrais que vous envoyer chez les jésuites
qui ont la spécialité des retraites d' hommes ; mais,
vous connaissant comme je crois vous connaître, je
suis sûr que vous n' y resteriez pas deux jours. Vous
vous trouveriez avec d' aimables et de très habiles
prêtres, mais on vous assommerait de sermons, on
voudrait se mêler à votre vie, s' immiscer dans votre
art ; on surveillerait vos pensées à la loupe ; et
puis, vous seriez là en traitement avec de bons
jeunes gens dont l' inintelligente piété vous ferait
horreur : vous fuiriez, exaspéré, de là !
A la Trappe, c' est le contraire. Vous y serez sans
nul doute le seul retraitant et il ne viendra à
l' idée de personne de s' occuper de vous ; vous serez
libre ; vous
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pourrez, si vous le voulez, partir de ce monastère
tel que vous y serez entré, sans vous être confessé,
sans vous être approché des sacrements ; votre
volonté y sera respectée et aucun moine ne tentera,
sans votre autorisation, de la sonder. C' est à vous
seul qu' il appartiendra de décider, si, oui ou non,
vous voulez vous convertir...
et je serai franc jusqu' au bout, n' est-ce pas ? Vous
êtes, je vous l' ai déjà déclaré du reste, un homme
sensitif et méfiant ; eh bien, le prêtre, tel qu' il
se présente à Paris, le religieux même non cloîtré
vous semblent... comment m' exprimerai-je ? Des âmes
subalternes... pour ne pas dire plus...
Durtal protesta vaguement, d' un geste.
-permettez-moi de poursuivre. Une arrière-pensée
vous viendrait sur l' ecclésiastique auquel écherrait
le soin de vous laver ; vous seriez trop sûr qu' il
n' est pas un saint, -c' est peu théologique, car
fût-il le dernier des prêtres que son absolution n' en
serait pas moins valable, si vous la méritiez, -mais
enfin, il y a là une question de sentiment que je
respecte, -vous penseriez de lui, en somme : il vit
ainsi que moi, il ne se prive pas plus que moi, rien
ne me prouve que sa conscience soit bien supérieure
à la mienne ; et, de là, à perdre
p227
toute confiance et à tout quitter, il n' y a qu' un
pas. A la Trappe, je vous défie bien de raisonner
ainsi, de ne point devenir humble. Quand vous verrez
des hommes qui, après avoir tout abandonné pour servir
Dieu, mènent une vie de privations et de pénitence
telle qu' aucun gouvernement n' oserait l' infliger à
ses forçats, vous serez bien obligé de vous avouer
que vous n' êtes pas grand' chose à côté d' eux !
Durtal se taisait. Après la stupeur qu' il avait
éprouvée à s' entendre proposer une issue pareille, il
s' était sourdement irrité contre cet ami qui, si
discret jusqu' alors, s' était subitement rué sur son
être et l' avait violemment ouvert. Il en avait sorti
la dégoûtante vision d' une existence dépareillée,
usée, réduite à l' état de poussier, à l' état de
loque ! -et Durtal se reculait de lui-même,
convenait que l' abbé avait raison, qu' il fallait
pourtant bien étancher le pus de ses sens et expier
leurs appétits inexigibles, leurs convoitises
abominables, leurs goûts cariés ; et il était pris
alors d' une peur irraisonnée, intense. Il avait le
vertige du cloître, la transe attirante de cet
abîme sur lequel Gévresin le faisait pencher.
Enervé par cette cérémonie d' une prise de vêture,
étourdi par le coup que lui avait, en sortant,
asséné le
p228
prêtre, il ressentait maintenant une angoisse
presque physique dans laquelle tout finissait par
se confondre. Il ne savait plus à quelles réflexions
entendre, ne voyait surnager, dans ce remous d' idées
troubles, qu' une pensée nette : que le moment tant
redouté de prendre une résolution était venu.
L' abbé le regarda, s' aperçut qu' il souffrait
réellement et sa pitié s' accrut pour cette âme si
malhabile à supporter les luttes.
Il saisit le bras de Durtal et doucement dit :
-mon enfant, croyez-moi, le jour où vous irez de
vous-même chez Dieu, le jour où vous frapperez à sa
porte, elle s' ouvrira à deux battants et les anges
s' effaceront pour vous laisser passer. L' evangile ne
ment pas, allez, lorsqu' il affirme qu' il y a plus de
joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent
que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n' ont que
faire de pénitence. Vous serez d' autant mieux
accueilli qu' on vous attend ; enfin, soyez assez mon
ami pour penser que le vieux prêtre que vous
laisserez ici ne demeurera pas inactif et que lui et
que les couvents dont il dispose prieront de leur
mieux pour vous.
-je verrai, répondit Durtal, vraiment ému par
l' accent attendri de l' abbé, je verrai... je ne puis
me
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décider ainsi, à l' improviste, je réfléchirai... ah !
Ce n' est pas simple !
-priez surtout, fit le prêtre qui était arrivé devant
sa porte. J' ai, de mon côté, beaucoup supplié le
Seigneur pour qu' il m' éclaire et je vous atteste que
cette solution de la Trappe est la seule qu' il m' ait
donnée. Implorez-le humblement à votre tour, et vous
serez guidé. A bientôt, n' est-ce pas ?
Et il serra la main de Durtal qui, demeuré seul,
finit par se reprendre. Alors, il se rappela les
sourires stratégiques, les phrases ambiguës, les
silences songeurs de l' abbé Gévresin ; il comprit
la mansuétude de ses conseils, la patience de ses
ménagements et, un peu dépité quand même d' avoir été,
sans le vouloir, si savamment géré, il s' exclama,
tout en maugréant : voilà donc le dessein que
mûrissait, avec son air de n' y pas toucher, ce
prêtre !
PREMIERE PARTIE, CHAP. IX
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Il éprouvait ce réveil douloureux du malade qu' un
médecin berne pendant des mois et qui apprend, un
beau matin, qu' il n' a plus qu' à se faire transporter
dans une maison de santé pour y subir une opération
de chirurgie devenue pressante. -mais on n' agit pas
ainsi, se cria Durtal ; on prévient, peu à peu, les
gens, on les accoutume par des précautions oratoires,
à l' idée qu' il faudra se laisser découper sur l' étal,
on ne les frappe pas de la sorte à l' improviste !
Oui, mais qu' importe, puisque je sens très bien, au
fond de moi, que cet ecclésiastique a raison ; je
dois, si je veux m' amender, quitter Paris ; c' est
égal, le traitement qu' il m' inflige est vraiment dur
à suivre, comment faire ?
Et il vécut, depuis ce moment, des jours hantés par
p232
les Trappes. Il rumina la pensée d' un départ, la
retourna sur toutes ses faces ; il se remâcha le pour
et le contre, finit par se dire : classons nos
réflexions et ouvrons un compte ; établissons, pour
nous y reconnaître, un doit et avoir.
Le doit est terrible. -ramasser sa vie et la jeter
dans l' étuve d' un cloître ! Mais encore faudrait-il
savoir si le corps est en état de supporter un
remède pareil ; le mien est fragile et douillet,
habitué à se lever tard ; il tombe en faiblesse
quand il n' est pas réconforté par le sang des viandes
et des névralgies surviennent, aussitôt que les
heures des repas changent. Jamais je n' arriverai à
tenir là-bas avec des légumes cuits dans de l' huile
chaude ou dans du lait ; d' abord, je déteste la
cuisine à l' huile et j' exècre d' autant plus le lait
que je le digère mal.
Ensuite, je me vois à genoux, par terre, pendant des
heures, moi qui ai tant souffert à la Glacière pour
être resté dans cette posture pendant un quart
d' heure à peine sur une marche.
Enfin, j' ai une telle habitude de la cigarette qu' il
me serait absolument impossible d' y renoncer ; or, il
est à peu près certain qu' on ne me laissera pas
fumer dans un couvent.
Non, véritablement, au point de vue corporel, ce
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départ est insane ; dans l' état de santé où je suis,
il n' y a pas un médecin qui ne me dissuaderait de
tenter un semblable risque.
Si je me place maintenant au point de vue spirituel,
je dois bien reconnaître aussi qu' une entrée à la
Trappe est effrayante.
Il est à craindre, en effet, que ma sécheresse
d' âme, que mon défaut d' amour ne persistent ; alors
que deviendrai-je dans un tel milieu ? Puis il est
également probable que, dans cette solitude, dans ce
silence absolu, je m' ennuierai à mourir et, s' il en
est ainsi, quelle existence que celle qui consistera
à arpenter une cellule, en comptant les heures !
Non, il faudrait pour cela être certain d' être
affermé par Dieu, d' être habité tout entier par lui.
Enfin, il existe deux redoutables questions sur
lesquelles je ne me suis jamais appesanti, parce
qu' il m' était pénible d' y songer, mais maintenant
qu' elles se dressent devant moi, qu' elles me barrent
la route, il sied que je les envisage : ce sont les
questions de la confession et de la sainte table.
Se confesser ? Oui, j' y consens ; je suis si las de
moi, si dégoûté de ma misérable vie que cette
expiation m' apparaît comme méritée, comme nécessaire ;
je désire
p234
m' humilier, je veux bien demander sincèrement
pardon, mais encore faudrait-il que cette pénitence
me fût assignée dans des conditions possibles ! -a
la Trappe, si j' en crois l' abbé, personne ne
s' occupera de moi ; autrement dit, personne ne
m' encouragera, ne m' aidera à subir la douloureuse
extraction des hontes ; je serai un peu ainsi qu' un
malade qu' on opère à l' hôpital, loin de ses amis,
loin des siens !
La confession, reprit-il, elle est une trouvaille
admirable, car elle est la pierre de touche la plus
sensible qui soit des âmes, l' acte le plus
intolérable que l' Eglise ait imposé à la vanité de
l' homme.
Est-ce étrange ! -on parle aisément de ses fredaines,
de ses turpitudes à des amis, voire même, dans la
conversation, à un prêtre ; cela ne paraît pas tirer
à conséquence et peut-être qu' un peu de vantardise
se mêle aux aveux des péchés faciles, mais raconter
la même chose à genoux, en s' accusant, après avoir
prié, cela diffère ; ce qui n' était qu' une amusette
devient une humiliation vraiment pénible, car l' âme
n' est pas dupe de ces faux semblants ; elle sait si
bien, dans son for intérieur, que tout est changé,
elle sent si bien la puissance terrible du sacrement,
qu' elle, qui tout à l' heure souriait, tremble
maintenant, dès qu' elle y pense.
p235
Eh bien, si je me tiens en face d' un vieux moine
qui sortira d' une éternité de silence pour m' écouter,
d' un moine qui ne m' adjuvera, qui ne me comprendra
peut-être point, ce sera affreux ! Jamais je
n' arriverai au bout de mes peines, s' il ne me tend
pas la perche, s' il me laisse étouffer sans me donner
de l' air à l' âme, sans me porter secours !
Quant à l' eucharistie, elle me semble, elle aussi,
terrible. Oser s' avancer, oser lui offrir comme un
tabernacle son égout à peine clarifié par le repentir,
son égout drainé par l' absolution, mais encore à
peine sec, c' est monstrueux ! Je n' ai pas du tout le
courage d' imposer au Christ cette dernière insulte ;
alors à quoi bon s' enfuir dans un monastère ?
Non, plus j' y réfléchis, plus je suis forcé de
conclure que je serais fou si je m' aventurais dans
une Trappe !
L' avoir, maintenant. La seule oeuvre propre de ma
vie serait justement de faire un paquet de mon passé
et de l' apporter, pour le désinfecter, dans un
cloître ; et si cela ne me coûtait pas d' ailleurs, où
serait le mérite ?
Rien ne me démontre, d' autre part, que mon corps, si
débilité qu' il soit, ne supportera pas le régime des
Trappes. Sans croire, ou feindre de croire, avec
l' abbé Gévresin, que ce genre de nourriture puisse
m' être
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propice, je dois compter sur une allégeance
surhumaine, admettre, en principe, que si je suis
envoyé là, ce n' est point pour m' y aliter ou pour
être obligé, dès mon arrivée, d' en partir. -a moins
pourtant que ce ne soit le châtiment préparé,
l' expiation voulue ; et encore non, car ce serait
prêter à Dieu d' impitoyables ruses et c' est absurde !
Quant à la cuisine, peu importe qu' elle soit
inhumaine si mon estomac la digère ; mal manger, se
lever dans la nuit, ce n' est rien, pourvu que le
corps l' endure ; je trouverai bien moyen aussi de
fumer des cigarettes, en contrebande, au fond des
bois.
Enfin huit jours sont bien vite écoulés et je ne suis
même pas forcé, si je me sens défaillir, d' y résider
huit jours !
Au point de vue spirituel, je dois bien encore tabler
sur la miséricorde divine, croire qu' elle ne
m' abandonnera pas, qu' elle me débridera les plaies,
qu' elle me modifiera le fond de l' âme. Oui, je sais
bien, ce sont des arguments qui ne reposent sur
aucune certitude terrestre ; mais pourtant si j' ai
des preuves que déjà la providence s' est immiscée
dans mes affaires, je n' ai pas de raisons pour juger
que ces arguments sont plus débiles que les motifs
purement physiques qui servent
p237
à étayer mon autre thèse. Or, il faut se rappeler
cette conversion si en dehors de ma volonté, il
faut enfin tenir compte d' un fait qui devrait
m' encourager, de la faiblesse des tentations que
maintenant j' éprouve.
Il est difficile d' avoir été plus rapidement et plus
complètement exaucé. Que je doive cette grâce à mes
propres prières ou à celles des couvents qui m' ont
défendu, sans me connaître, toujours est-il que,
depuis quelque temps déjà, ma cervelle se tait et
que ma chair est calme. Ce monstre de Florence
m' apparaît bien encore, à certaines heures, mais elle
ne s' approche plus, elle demeure dans la pénombre et
la fin du
pater,
le
ne nos inducas in
tentationem
la met en fuite.
Voilà un fait insolite et précis pourtant ; pourquoi
douter alors que je puisse être mieux soutenu à la
Trappe, que je ne le suis à Paris même ?
Restent la confession et la communion.
La confession ? -elle sera ce que le Seigneur
voudra qu' elle soit ; c' est lui qui me choisira le
moine ; moi, je ne peux que me laisser servir ; et
puis, plus ce sera rêche et mieux ça vaudra ; si je
souffre bien, je me croirai moins indigne de
communier.
Le point le plus douloureux, reprenait-il, c' est
celui-là : communier ! -raisonnons pourtant ; il est
p238
certain que je serai turpide, en proposant au Christ
de descendre ainsi qu' un puisatier dans ma fosse ;
mais si j' attends qu' elle soit vide, jamais je ne
serai en état de le recevoir, car mes cloisons ne
sont pas étanches et toujours des péchés s' y
infiltrent par des fissures !
Tout bien considéré, l' abbé était dans le vrai
lorsqu' il me répondit un jour : " mais, moi non plus,
je ne suis pas digne de l' approcher ; Dieu merci,
je n' ai pas ces cloaques dont vous me parlez, mais,
le matin, quand je vais dire ma messe et que je songe
aux poussières de la veille, pensez-vous donc que je
n' aie point de honte ? Il convient, voyez-vous, de
toujours se reporter aux evangiles, de se répéter
qu' il est venu pour les infirmes et les malades, qu' il
veut visiter les péagers et les lépreux ; enfin, il
faut se convaincre que l' eucharistie est une vigie,
est un secours, qu' elle est accordée comme il est
écrit dans l' ordinaire de la messe :
ad tutamentum
mentis et corporis et ad medelam percipiendam ;
elle est, lâchons le mot, un médicament spirituel ; on
va au sauveur de même qu' on se rend chez un médecin ;
on lui apporte son âme à soigner et il la soigne ! "
je suis en face de l' inconnu, poursuivait Durtal ;
je me plains d' être sec, d' être extravagué, mais qui
p239
m' affirme que si je me déterminais à communier, je
resterais ainsi ? Car enfin si j' ai la foi, je dois
croire à l' occulte travail du Christ dans le
sacrement ! Enfin, j' appréhende de m' ennuyer dans la
solitude ; avec cela que je m' amuse ici ! Je n' aurai
toujours plus, à la Trappe, ces tergiversations de
toutes les minutes, ces continuelles transes ;
j' aurai le bénéfice d' être assis en moi-même, au
moins ; et puis... et puis... la solitude, mais je
la connais ! Est-ce que depuis la mort de des Hermies
et de Carhaix, je ne vis pas à l' écart ; car enfin
je fréquente qui ? Quelques éditeurs, quelques hommes
de lettres et les relations avec ces gens-là n' ont
rien qui me plaisent ; quant au silence, c' est un
bienfait ; je n' entendrai pas débiter de sottises
dans une Trappe, je n' écouterai pas de minables
homélies, d' indigents sermons ; mais je devrais
exulter d' être enfin isolé loin de Paris, loin des
hommes !
Il se tut et il se fit encore une sorte de revirement
en lui ; et, mélancoliquement, il se dit : ce que ces
litiges sont inutiles, ce que ces réflexions sont
vaines ! Il n' y a pas à tenter de se faire le
comptable de son âme, d' établir des doit et avoir, à
tâcher de balancer ses comptes ; je sais, sans savoir
comment, qu' il faut partir ; je suis poussé en
dehors de moi par une impulsion
p240
qui me monte du fond de l' être et à laquelle je suis
parfaitement certain qu' il faudra céder.
A ce moment-là, Durtal était décidé, mais, dix
minutes après, cet essai de résolution s' effondrait ;
il se sentais repris par sa lâcheté, il se remâchait,
une fois de plus, des arguments pour ne pas bouger,
concluait que ses preuves, pour demeurer à Paris,
étaient palpables, humaines, sûres, tandis que les
autres étaient intangibles, extranaturelles, par
conséquent sujettes à des illusions, peut-être
fausses.
Et il s' inventait la peur de ne pas obtenir une
chose dont il avait peur, se disait que la Trappe ne
l' accueillerait pas ou bien qu' elle lui refuserait
la communion et alors il se proposait un moyen
terme : se confesser à Paris et communier à la Trappe
Trappe.
Mais alors il se passait en lui un fait
incompréhensible ; toute son âme s' insurgeait à cette
idée et l' ordre formel lui était vraiment insufflé de
ne pas ruser ; et il se disait : non, le chicotin
doit être bu jusqu' à la dernière goutte, c' est tout
ou rien ; si je me confessais à l' abbé, ce serait
une désobéissance à des prescriptions absolues et
secrètes ; je serais capable de ne plus aller à
Notre-Dame De L' Atre après !
Que faire ? -et il s' accusait de défiance, appelait
p241
à son aide, une fois de plus, le souvenir des bienfaits
reçus, ce dessillement des yeux, cette marche
insensible vers la foi, la rencontre de ce prêtre
unique, du seul peut-être qui pouvait le comprendre
et le traiter d' une façon si bénigne et si souple ;
mais il essayait vainement de se réconforter ; alors,
il se suscitait le rêve de la vie monacale, la
souveraine beauté du cloître ; il s' imaginait
l' allégresse du renoncement, la paix des folles
oraisons, l' ivresse intérieure de l' esprit, la joie
de n' être plus chez soi dans son propre corps !
Quelques mots de l' abbé sur la Trappe servaient de
tremplin à ses songeries et il apercevait une vieille
abbaye, grise et tiède, d' immenses allées d' arbres,
des ciels filants confus sous le chant des eaux, des
promenades muettes dans les bois, à la tombée du
jour ; il évoquait les solennelles liturgies du
temps de saint Benoît, il voyait la moelle blanche
des chants monastiques monter sous l' écorce à peine
taillée des sons ! Il parvenait à s' emballer, se
criait : tu as rêvé pendant des années, sur les
cloîtres, réjouis-toi car tu vas enfin les
connaître ! Et il eût voulu partir aussitôt, y
habiter et, brusquement, d' un coup, il dégringolait
dans la réalité et se disait : c' est facile de
désirer vivre dans un monastère, de raconter à Dieu
qu' on voudrait bien s' y abriter, quand
p242
l' existence de Paris vous pèse, mais lorsqu' il
s' agit d' y émigrer pour tout de bon, c' est autre
chose !
Il se ruminait ces pensées, partout, dans la rue,
chez lui, dans les chapelles. Il faisait la navette
d' une église à l' autre, espérant soulager ses transes,
en les changeant de place, mais elles persistaient,
lui rendaient tous les endroits insupportables.
Puis c' était toujours, dans les lieux consacrés, cette
siccité d' âme, ce ressort cassé des élans, ce silence
qui se faisait soudain en lui, alors qu' il eût voulu
se consoler en lui parlant. Ses meilleurs moments,
ses haltes dans ce boulevari, c' étaient certaines
minutes de torpeur absolue ; il avait alors comme de
la neige dans l' âme ; il n' y entendait plus rien.
Mais cet assoupissement de pensées ne durait guère,
et la bourrasque soufflait à nouveau et les prières
qui eussent pu l' apaiser se refusaient encore à
sortir ; il sollicitait la musique religieuse, les
proses désolées des psaumes, les crucifixions des
primitifs pour s' exciter, mais les oraisons couraient,
en se brouillant sur ses lèvres ; elles se
dépouillaient de tout sens, devenaient des mots
désemplis, des coques vides.
à Notre-Dame-des-victoires où il se traînait dans
l' espérance qu' il se dégèlerait au feu des prières
voisines,
p243
il se dégourdissait, en effet, un peu ; il lui
semblait alors qu' il se lézardait, fuyait goutte à
goutte en des douleurs informulées qui se résumaient
dans une plainte d' enfant malade où il disait tout
bas à la Vierge : ce que j' ai mal à l' âme !
Puis, de là, il retournait à Saint-Séverin,
s' installait sous cette voûte tannée par la patine
des prières, et, hanté par son idée fixe, il se
plaidait les circonstances atténuantes, s' exagérait
les austérités de la Trappe, tâchait presque
d' exaspérer sa peur pour excuser, dans un vague
appel à la Madone, ses défaillances.
Il faut pourtant que j' aille voir l' abbé Gévresin,
murmurait-il, mais le courage lui manquait pour aller
prononcer ce " oui " que lui demanderait sûrement le
prêtre. Il finit par découvrir un joint pour le
visiter, sans se croire obligé à s' engager encore.
Après tout, pensa-t-il, je ne possède aucun
renseignement précis sur cette Trappe ; je ne sais
même pas s' il ne serait point nécessaire, pour s' y
rendre, de faire un voyage coûteux et long ; l' abbé
raconte bien qu' elle n' est pas éloignée de Paris,
mais enfin je ne puis, sur cette simple affirmation,
me décider ; il serait bien utile aussi de connaître
les moeurs de ces cénobites, avant que d' aller
séjourner chez eux.
p244
L' abbé sourit quand Durtal lui soumit ces objections.
-le voyage est bref, répondit-il ; vous prenez à la
gare du Nord, à 8 heures du matin, un billet pour
Saint-Landry ; le train vous y dépose à 11 heures
trois quarts, vous déjeunez dans une auberge près de
la gare ; là, tandis que vous buvez votre café, on
vous prépare une voiture et, après quatre heures de
galop, vous arrivez à Notre-Dame De L' Atre pour
dîner ; est-ce difficile ?
Quant au prix, il est modique. Autant que je puis me
le rappeler, le chemin de fer coûte une quinzaine de
francs ; ajoutez deux ou trois francs pour le repas
et six ou sept francs pour la voiture...
et Durtal se taisant, l' abbé reprit :
-eh bien ?
-ah ! Tout ça, tout ça..., si vous saviez... -je
suis dans un état à faire pitié ; je veux et je ne
veux pas ; je voudrais gagner du temps, retarder
l' heure du départ.
Et il continua :
-j' ai l' âme détraquée ; dès que je veux prier, mes
sens s' épandent au dehors, je ne puis me recueillir
et, du reste, si je parviens à me rassembler, cinq
minutes ne s' écoulent point que je me désagrège ;
non, je n' ai ni ferveur, ni contrition véritables ;
je ne l' aime pas assez, là, s' il faut vous le dire.
p245
Enfin, depuis deux jours, une affreuse certitude s' est
implantée en moi ; je suis sûr que, malgré ma bonace
charnelle, si je me trouvais en face de certaine
femme dont la vue m' affole, je céderais ; j' enverrais
la religion au diable ; je reboirais mon vomis à
plaine bouche ; je ne tiens que parce que je ne suis
pas tenté ; je ne vaux pas mieux que lorsque je
péchais. Avouez que je suis dans un bien misérable
état pour me retirer dans une Trappe.
-vos raisons sont pour le moins fragiles, répondit
l' abbé :
vous me dites d' abord que vous êtes distrait dans vos
prières, inapte à ne point disperser vos sens ; mais
vous êtes comme tout le monde, en somme ! Sainte
Térèse, elle-même, déclare que bien souvent elle ne
pouvait réciter le
credo
sans s' évaguer : c' est
là une faiblesse dont il sied de prendre humblement
son parti ; il convient surtout de ne pas s' appesantir
sur ces maux, car la crainte de les voir revenir en
assure l' assiduité ; on se distrait de ses oraisons
par la peur même de ces distractions et par le regret
de les avoir eues ; allez plus de l' avant, cherchez
le large, priez du mieux que vous pourrez et ne vous
inquiétez pas !
Vous m' affirmez, d' autre part, que si vous
rencontriez
p246
une personne dont les attraits vous troublent, vous
succomberiez ; qu' en savez-vous ? Pourquoi prendre
souci de séductions que Dieu ne vous inflige pas
encore et qu' il vous épargnera peut-être ? Pourquoi
douter de sa miséricorde ? Pourquoi ne pas croire
au contraire, que s' il jugeait la tentation utile, il
vous aiderait assez pour vous empêcher de sombrer ?
Dans tous les cas, vous n' avez pas à appréhender par
anticipation le dégoût de votre faiblesse ;
l'
imitation
l' atteste : " quoi de plus insensé
et de plus vain que de s' affliger de choses futures
qui n' arriveront peut-être jamais. " non, c' est assez
de s' occuper du présent, car, à chaque jour suffit
sa peine :
sufficit diei malitia sua.
vous prétendez enfin que vous n' avez pas l' amour de
Dieu, je vous répondrai encore : qu' en savez-vous ?
-vous l' avez cet amour, par cela seul que vous
désirez l' avoir, que vous regrettez de ne pas l' avoir ;
vous aimez Notre-seigneur par ce seul fait que vous
voulez l' aimer !
Oh ! C' est spécieux, murmura Durtal. -enfin,
reprit-il, et si, à la Trappe, le moine, révolté par
l' outrage prolongé de mes fautes, me refuse
l' absolution et m' empêche de communier ?
Du coup, l' abbé se mit à rire.
p247
-vous êtes fou ! Ah ça, mais quelle idée vous
faites-vous du Christ ?
-du Christ, non, mais de son médiateur, de l' être
humain qui le remplace...
-vous ne pouvez échoir qu' à l' homme désigné d' avance,
là-haut, pour vous juger ; vous avez d' ailleurs, à
Notre-dame De L' Atre, toutes les chances pour
vous agenouiller aux pieds d' un saint ; dès lors,
Dieu l' inspirera, sera là ; vous n' avez rien à
craindre.
Quant à la communion, la perspective d' en être
écarté vous effraie ; mais n' est-ce pas encore une
preuve de plus que, contrairement à votre opinion,
Dieu ne vous laisse pas insensible ?
-oui, mais l' idée de communier ne m' effraie pas
moins !
-je vous répéterai encore : si Jésus vous était
indifférent, il vous serait bien égal de consommer
ou de ne pas consommer les espèces saintes !
-tout cela ne me convainc guère, soupira Durtal ;
je ne sais plus où j' en suis ; j' ai peur du
confesseur, des autres, de moi-même ; c' est insensé,
mais c' est plus fort que moi ; je ne parviens pas à
prendre le dessus !
-l' eau vous épouvante ; imitez Gribouille,
jetez-vous bravement dedans ; voyons, si j' écrivais
p248
à la Trappe aujourd' hui même que vous y arrivez ;
quand ?
-oh ! S' écria Durtal, attendez encore.
-le temps d' avoir une réponse, comptons deux fois
vingt-quatre heures ; voulez-vous vous y rendre dans
cinq jours ?
Et comme Durtal, abasourdi, se taisait.
-est-ce entendu ?
Alors Durtal éprouva, dans ce moment, une chose
étrange ; ce fut, ainsi que plusieurs fois à
Saint-Séverin, une sorte de touche caressante, de
poussée douce ; il sentit une volonté s' insinuer
dans la sienne, et il recula, inquiet de se voir
ainsi géminé, de ne plus se trouver seul dans ses
propres aîtres ; puis il fut inexplicablement rassuré,
s' abandonna, et dès qu' il eut prononcé ce " oui " , un
immense allègement lui vint ; et, sautant alors d' un
excès à un autre, il s' ébroua à l' idée que ce départ
n' aurait pas lieu tout de suite et il regretta de
passer encore à Paris cinq jours.
L' abbé se mit à rire.
-mais encore faut-il que les trappistes soient
prévenus ; c' est une simple formalité, car avec un
mot de moi, vous serez aussitôt reçu, mais attendez
au moins que je l' envoie, ce mot ! Je le mettrai à
la poste ce soir,
p249
n' ayez donc aucune inquiétude et dormez en paix.
Durtal rit, à son tour, de son impatience.
-avouez, dit-il, que je deviens bien ridicule !
Le prêtre haussa les épaules.
-voyons, vous m' avez questionné sur ma petite
Trappe ; je vais m' efforcer de vous satisfaire. Elle
est minuscule si on la compare à la grande Trappe
de Soligny ou aux établissements de Sept-fonds, de
Meilleray ou d' Aiguebelle, car elle ne se compose
que d' une dizaine de pères de choeur et d' une
trentaine de frères-lais ou convers. Il y a aussi avec
eux un certain nombre de paysans qui travaillent à
leurs côtés et les aident à cultiver la terre ou à
fabriquer leur chocolat.
-ils font du chocolat !
-cela vous étonne ? Et avec quoi voulez-vous qu' ils
vivent ? Ah dame ! Je vous préviens, ce n' est pas
dans un somptueux monastère que vous irez !
-j' aime mieux cela. -mais, à propos des légendes
sur les Trappes, je suppose que les moines ne se
saluent pas d' un " frère, il faut mourir " et qu' ils
ne creusent pas, chaque matin, leur tombe ?
-ce sont des histoires à dormir debout. Ils ne
s' occupent nullement de leur tombe et ils se saluent
silencieusement, puisqu' il leur est interdit de
parler.
p250
-mais alors, comment ferai-je, moi, si j' ai besoin
de quelque chose ?
-l' abbé, le confesseur, le père hôtelier ont le
droit de converser avec les hôtes ; vous n' aurez
affaire qu' à eux seuls ; les autres s' inclineront
devant vous lorsqu' ils vous rencontreront, mais si
vous les interrogez, ils ne vous répondront pas !
-c' est toujours bon à savoir. -et comment sont-ils
habillés ?
-avant la fondation des Cîteaux, les bénédictins
portaient, on le croit du moins, le costume noir de
saint Benoît ; les bénédictins proprement dits s' en
revêtent encore ; mais à Cîteaux la couleur fut
changée et les Trappes, qui sont un rejeton de cette
branche, ont adopté la robe blanche de saint Bernard.
-vous me pardonnez, n' est-ce pas, toutes ces
questions qui doivent vous paraître puériles ? Mais
puisque je suis sur le point de fréquenter ces
religieux, encore faut-il que je sois un peu
renseigné sur les coutumes de leur ordre.
-je suis à votre entière disposition, répliqua
l' abbé.
Et Durtal le questionnant sur la situation de
l' abbaye même, il reprit :
p251
-le monastère actuel date du dix-huitième siècle,
mais vous verrez dans ses jardins les débris de
l' ancien cloître qui fut érigé du temps de saint
Bernard. Il y eut, au moyen âge, une succession de
bienheureux dans ce couvent ; c' est une terre vraiment
bénie, apte aux méditations et aux regrets.
L' abbaye est située dans le fond d' une vallée, suivant
les prescriptions de saint Bernard, car vous savez
que si saint Benoît aimait les collines, saint
Bernard recherchait les plaines basses et humides
pour y fonder ses cénobies. Un vieux vers latin nous
a conservé les goûts différents de ces deux saints :
benedictus colles, valles Bernardus amabat.
-etait-ce par attrait personnel ou dans un but pieux
que saint Bernard bâtissait ses ermitages dans des
lieux malsains et plats ?
-c' était pour que ses moines, dont la santé se
débilitait dans les brumes, eussent constamment sous
les yeux la salutaire image de la mort.
-diantre !
-j' ajoute tout de suite que le val où s' élève
Notre-dame De L' Atre est maintenant sans
marécage et que l' air y est très pur ; vous y
longerez de délicieux étangs et je vous recommande, à
la lisière de la clôture, une
p252
allée de noyers séculaires où vous pourrez faire
d' émollientes promenades, au point du jour.
Et, après un silence, l' abbé Gévresin reprit :
-marchez beaucoup là-bas, parcourez les bois dans
tous les sens ; les forêts vous instruiront mieux
sur votre âme que les livres,
aliquid amplius
invenies in sylvis quam in libris,
a écrit saint
Bernard ; priez et les journées seront courtes.
Durtal partit, réconforté, presque joyeux, de chez
ce prêtre ; il se sentait au moins l' allègement d' une
situation tranchée, d' une résolution enfin prise. Il
ne s' agit plus maintenant que de se préparer de son
mieux à cette retraite, se dit-il ; et il pria, se
coucha, pour la première fois depuis des mois,
l' esprit tranquille.
Mais, le lendemain, dès son réveil, il déchanta ;
toutes ses préoccupations, toutes ses transes
revinrent ; il se demanda si sa conversion était mûre
pour la brancher et la porter dans une Trappe ; la
peur du confesseur, l' appréhension de l' inconnu
l' assaillirent à nouveau. J' ai eu tort de répondre
si vite, et il s' arrêta :
pourquoi ai-je dit oui ? Le souvenir de ce mot
prononcé par sa bouche, pensé par une volonté qui
était encore la sienne et qui était cependant autre,
se rappelait à sa mémoire. Ce n' est pas la première
fois
p253
que pareil fait m' arrive, rumina-t-il, j' ai déjà subi,
seul, dans les églises, des conseils inattendus, des
ordres muets, et il faut avouer que c' est vraiment
atterrant de sentir cette infusion d' un être invisible
en soi, et de savoir qu' il peut presque vous
exproprier, s' il lui plaît, du domaine de votre
personne.
-eh ! Non, ce n' est point cela ; il n' y a point
substitution d' une volonté extérieure à la sienne, car
l' on conserve absolument intact son franc arbitre ;
ce n' est pas davantage une de ces impulsions
irrésistibles qu' endurent certains malades, puisque
rien n' est plus facile que d' y résister et c' est
moins encore une suggestion puisqu' il ne s' agit, dans
ce cas, ni de passes magnétiques, ni de
somnambulisme provoqué, ni d' hypnose ; non, c' est
l' irrésistible entrée d' une velléité étrangère en
soi ; c' est la soudaine intrusion d' un désir net et
discret, et c' est une poussée d' âme tout à la fois
ferme et douce. Ah ! Je suis encore inexact, je
bafouille, mais rien ne peut rendre cette attentive
pression qu' un mouvement d' impatience ferait
évanouir ; on le sent et c' est inexprimable !
Toujours est-il que l' on écoute avec surprise,
presque avec angoisse cette induction, qui n' emprunte
pour se faire entendre aucune voix même intérieure,
qui se
p254
formule sans l' assistance des mots-et tout s' efface,
le souffle qui vous pénétra disparaît. L' on voudrait
que cette incitation vous fût confirmée, que le
phénomène se renouvelât pour l' observer de plus près,
pour tenter de l' analyser, de la comprendre, et c' est
fini ; vous restez seul avec vous-même, vous êtes
libre de ne pas obéir, votre volonté est sauve, vous
le savez, mais vous savez aussi que, si vous
repoussez ces invites, vous assumez pour l' avenir
d' indiscutables risques.
En somme, poursuivit Durtal, il y a là influx
angélique, touche divine ; il y a là quelque chose
d' analogue à la voix interne si connue des mystiques,
mais c' est moins complet, moins précis, et pourtant
c' est aussi sûr.
Et, songeur, il conclut : ce que je me serais rongé,
ce que je me serais colleté avec moi-même, avant de
pouvoir répondre à ce prêtre dont les arguments ne
me persuadaient guère, si je n' avais eu ce secours
imprévu, cette aide !
Mais alors, puisque je suis mené par la main, qu' ai-je
à craindre ?
Et il craignait quand même, ne parvenait pas à se
pacifier ; puis, s' il avait profité du bien-être d' une
décision, il était miné pour l' instant par l' attente
d' un départ.
Il essayait de tuer les journées dans des lectures,
p255
mais il devait constater, une fois de plus, qu' il n' y
avait de consolations à attendre d' aucun livre. Nul
ne se rapprochait, même de loin, de son état d' âme.
La haute mystique était si peu humaine, planait à de
telles altitudes, loin de nos fanges, qu' on ne
pouvait espérer d' elle un souverain appui. Il
finissait par se rejeter sur l'
imitation,
dont
la mystique, mise à la portée des foules, était une
tremblante et plaintive amie qui vous pansait dans
les cellules de ses chapitres, priait et pleurait
avec vous, compatissait, en tout cas, au veuvage
éploré des âmes.
Malheureusement, Durtal l' avait tant lue et il était
si saturé des évangiles, qu' il en avait temporairement
épuisé les vertus parégoriques et les calmants. Las
de lectures, il recommença ses courses dans les
églises. Et si les trappistes ne veulent pas de moi ?
Se disait-il, que deviendrai-je ?
" mais puisque je vous affirme qu' ils vous
accueilleront " , répliquait l' abbé qu' il allait voir.
Il ne fut tranquille que le jour où le prêtre lui
tendit la réponse de la Trappe.
Il lut :
" nous recevrons très volontiers, pour huit jours, à
notre hôtellerie, le retraitant que vous voulez bien
nous
p256
recommander ; je ne vois, pour le moment, aucun
empêchement à ce que cette retraite commence mardi
prochain.
" dans l' espoir, monsieur l' abbé, que nous aurons
également bientôt le plaisir de vous revoir dans
notre solitude, je vous prie d' agréer l' assurance de
mes sentiments les plus respectueux.
" F. -M. étienne, hôtelier. "
il la lut et la relut, enchanté et terrifié à la fois.
" il n' y a plus à douter, c' est irrévocable " , fit-il.
Et il s' en fut en hâte à Saint-Séverin, ayant moins,
peut-être, le besoin de prier que de se rendre près
de la vierge, de se montrer à elle, de lui faire une
sorte de visite de remerciement, de lui exprimer,
rien que par sa présence, sa gratitude.
Et il fut pris par le charme de cette église, par son
silence, par l' ombre qui tombait dans l' abside, du
haut de ses palmiers de pierre, et il finit par
s' anonchalir, par s' acagnarder sur une chaise, par
n' avoir plus qu' un désir, celui de ne pas rentrer
dans la vie de la rue, de ne pas sortir de son refuge,
de ne plus bouger.
Et le lendemain, qui était un dimanche, il s' arrêta
chez les bénédictines pour entendre la grand' messe.
Un
p257
moine noir la célébrait ; il reconnut un bénédictin,
quand ce prêtre chanta :
dominous vobiscoum,
car
l' abbé Gévresin lui avait appris que les bénédictins
prononçaient le latin à l' italienne.
Bien qu' il n' aimât guère cette prononciation qui
enlevait au latin la sonorité de ses mots et faisait,
en quelque sorte, des phrases de cette langue, des
attelages de cloches dont on aurait cotonné les
battants ou étoupé les vases, il se laissait aller,
poigné par l' onction, par l' humble piété de ce moine
qui tremblait presque de respect et de joie, alors
qu' il baisait l' autel ; et il avait une voix foncée
à laquelle répondaient, derrière la grille, les
claires envolées des nonnes.
Durtal haletait, écoutant ces tableaux fluides de
primitifs se dessiner, se former, se peindre dans
l' air ; il était saisi aux moelles ainsi qu' il l' avait
été jadis pendant la grand' messe de Saint-Séverin.
Perdue dans cette église où la fleur des mélodies
se fanait pour lui depuis qu' il connaissait le
plain-chant des bénédictines, il la retrouvait, cette
émotion, ou plutôt il la rapportait avec lui, de
Saint-Séverin dans cette chapelle.
Et pour la première fois, il eut un désir fou, un
désir si violent qu' il lui fondit le coeur.
Ce fut au moment de la communion. Le moine,
p258
levant l' hostie, proférait le
domine, non sum
dignus.
pâle et les traits tirés, les yeux
dolents, la bouche grave, il semblait échappé d' un
moutier du moyen âge, découpé dans un de ces
tableaux flamands où les religieux se tiennent debout
au fond, alors que, devant eux, des moniales
agenouillées prient, les mains jointes, près des
donateurs, l' enfant Jésus auquel la vierge sourit, en
baissant, sous un front bombé, de longs cils.
Et lorsqu' il descendit les marches et communia deux
femmes, Durtal frémit, jaillit en un élan vers le
ciboire.
Il lui parut que s' il était alimenté avec ce pain,
tout serait fini, ses sécheresses et ses peurs ; il
lui sembla que ce mur de péchés qui avait monté,
d' années en années, et lui barrait la vue,
s' écroulerait et qu' enfin il verrait ! Et il eut
hâte de partir pour la Trappe, de recevoir, lui
aussi, le corps sacré des mains d' un moine.
Cette messe le renforça comme un tonique ; il sortit
de cette chapelle, joyeux et plus ferme, et quand
l' impression s' affaiblit un peu avec les heures, il
demeura moins attendri peut-être, mais aussi résolu,
plaisantant avec une douce mélancolie, le soir, sur
sa situation ; se disant : il y a bien des gens qui
vont à Barèges ou à Vichy faire des cures de corps,
pourquoi n' irais-je pas, moi, faire une cure d' âme
dans une Trappe ?
PREMIERE PARTIE, CHAP. X
p259
Je me constituerai prisonnier dans deux jours,
soupira Durtal ; il serait temps de songer aux
préparatifs du départ. Quels livres emporterai-je,
pour m' aider là-bas à vivre ?
Et il fouillait sa bibliothèque, feuilletait les
ouvrages mystiques qui avaient peu à peu remplacé les
oeuvres profanes sur ses rayons.
Sainte Térèse, je n' en parle pas, se dit-il ; ni
elle, ni saint Jean de la croix ne me seraient assez
indulgents, dans la solitude ; j' ai vraiment besoin
de plus de pardon et de réconfort.
Saint Denys l' aréopagite ou l' apocryphe désigné sous
ce nom ? Il est le premier des mystiques, celui qui,
dans ses délinéations théologiques, s' est peut-être
p260
avancé le plus loin. Il vit dans l' air irrespirable
des cimes, au-dessus des gouffres, au seuil de
l' autre monde qu' il entrevoit dans les éclairs de la
grâce ; et il reste lucide, inébloui, dans ces coups
de lumière qui l' environnent.
Il semble que, dans ses
hiérarchies célestes
où
il fait défiler les armées du ciel et démontre le
sens des attributs angéliques et des symboles, il ait
déjà dépassé la frontière où s' arrête l' homme et
pourtant, dans son opuscule des
noms divins,
il
hasarde un pas de plus en avant et alors il s' élève
dans la superessence d' une métaphysique tout à la
fois calme et hagarde !
Il surchauffe le verbe humain à le faire éclater,
mais lorsque à bout d' efforts il veut définir
l' infigurable, préciser les immiscibles personnes de
la Trinité qui se pluralise et ne sort point de son
unité, les mots défaillent sur ses lèvres et la
langue se paralyse sous sa plume ; alors,
tranquillement, sans s' étonner, il se refait enfant,
redescend de ses sommets parmi nous et, pour tâcher
de nous élucider ce qu' il comprit, il recourt aux
comparaisons de la vie intime ; il en vient, afin
d' expliquer cette triade unique, à citer plusieurs
flambeaux allumés dans une même salle et dont les
p261
lueurs, bien que distinctes, se fondent en une seule,
ne sont plus qu' une.
Saint Denys, rêvassait Durtal, il est un des plus
hardis explorateurs de ces régions éternelles... oui,
mais quelle lecture aride il me fournirait à la
Trappe !
Ruysbroeck ? Reprit-il, peut-être et encore cela
dépend ; je puis serrer dans ma trousse, ainsi qu' un
cordial, le petit recueil qu' à distillé Hello ;
quant aux
noces spirituelles,
si bien traduites
par Maeterlinck, elles sont décousues et sans
clarté ; l' on y étouffe ; ce Ruysbroeck-là m' emballe
moins. Il est curieux tout de même, cet ermite, car
il ne s' enferme pas au-dedans de nous, mais il
parcourt plutôt les dehors ; il s' efforce, comme
saint Denys, d' atteindre Dieu, plus dans le ciel
que dans l' âme ; mais à vouloir voler si haut, il se
fausse les ailes et balbutie on ne sait quoi, quand
il descend.
Laissons-le donc. Voyons maintenant. -sainte
Catherine De Gênes ? Ses débats entre l' âme, le
corps et l' amour-propre sont anodins et confus, et
lorsque, dans ses
dialogues,
elle traite des
opérations de la vie interne, elle est si au-dessous
de sainte Térèse et de sainte Angèle ! En revanche,
son
traité du purgatoire
est décisif. Il avère
que, seule, elle a pénétré dans les espaces des
douleurs inconnues et qu' elle en a dégagé
p262
et saisi les joies ; elle parvient, en effet, à
accorder ces deux contraires qui paraissent à jamais
inalliables ; la souffrance de l' âme se purifiant de
ses péchés et l' allégresse de cette même âme qui, au
moment où elle endure d' affreuses peines, éprouve
un immense bonheur, car elle se rapproche petit à
petit de Dieu et elle sent ses rayons l' attirer de
plus en plus et son amour l' inonder avec de tels
excès qu' il semble que le Sauveur ne veuille plus
que s' occuper d' elle.
Sainte Catherine expose aussi que Jésus n' interdit
le ciel à personne, que c' est l' âme même qui,
s' estimant indigne d' y pénétrer, se précipite, de
son propre mouvement, dans le purgatoire, pour s' y
modifier, car elle n' a plus qu' un but, se rétablir
dans sa pureté primitive ; qu' un désir, atteindre à
ses fins dernières, en s' anéantissant, en
s' annihilant, en s' écoulant en Dieu.
C' est une lecture probante, grogna Durtal, mais ce
n' est pas celle-là qui me referait à la Trappe,
passons.
Et il atteignit d' autres livres dans ses casiers.
En voici un, par exemple, dont l' usage est tout
indiqué, poursuivit-il, en prenant la
théologie
séraphique
de saint Bonaventure, car il condense
en une sorte d'
of meat
des modes d' études pour
se scruter, pour méditer sur la communion, pour
sonder la mort ; puis il y a, dans
p263
ce
selectae,
un traité sur le
mépris du monde,
dont les phrases comprimées sont admirables ; c' est
de la véritable essence de saint-esprit et c' est
aussi une gelée d' onction vraiment ferme. Mettons-le
à part, celui-là.
Je ne trouverai pas, pour remédier aux probables
détresses des solitudes, de meilleur adjuvant,
murmurait Durtal, tout en bousculant de nouvelles
rangées de volumes. Il regardait des titres :
la
vie de la sainte-vierge,
par M. Olier.
Il hésitait, se disant : il y a pourtant sous l' eau
à peine dégourdie du style d' intéressantes
observations, de savoureuses gloses ; M. Olier a,
en quelque sorte, traversé les mystérieux
territoires des desseins cachés et il y a relevé ces
inimaginables vérités que parfois le Seigneur se
plaît à révéler aux saints. Il s' est constitué
l' homme lige de la vierge, et, vivant près d' elle, il
s' est fait aussi le héraut de ses attributs, le légat
de ses grâces. Sa
vie de Marie
est, à coup sûr,
la seule qui paraisse réellement inspirée, qui se
puisse lire. Là où l' abbesse D' Agréda divague, lui
demeure rigoureux et reste clair. Il nous montre
la vierge existant de toute éternité en Dieu,
engendrant sans cesser d' être immaculée " comme le
cristal qui reçoit et renvoie hors de lui les rayons
du soleil, sans rien perdre de son lustre
p264
et qui n' en brille, au contraire, qu' avec plus
d' éclat " , accouchant sans douleurs, mais souffrant,
à la mort de son fils, la peine qu' elle eût dû
supporter à sa naissance. Il s' étend enfin en de
doctes analyses sur celle qu' il nomme la trésorière
de tout bien, la médiatrice d' amour et d' impétration.
-oui, mais pour s' entretenir avec elle, rien ne
vaut l'
officium parvum beatae virginis,
que je
déposerai avec mon paroissien dans ma valise, conclut
Durtal ; ne dérangeons donc point le livre de
M. Olier.
Mon fonds commence à s' épuiser, reprit-il. Angèle
De Foligno ? Certes, car elle est un brasier
autour duquel on peut se chauffer l' âme. Je l' emmène
avec moi ; -puis quoi encore ? Les
sermons
de
Tauler ? C' est tentant, -car jamais on n' a mieux
que ce moine traité les sujets les plus abstrus avec
un esprit plus lucide. à l' aide d' images familières,
d' humbles rapprochements, il parvient à rendre
accessibles les plus hautes spéculations de la
mystique. Il est et bonhomme et profond ; puis il
verse un peu dans le quiétisme, et ce ne serait
peut-être pas mauvais d' absorber, là-bas, quelques
gouttes de ce looch. Au fait, non, j' aurai surtout
besoin de tétaniques. Quant à Suso, c' est un
succédané bien inférieur à saint Bonaventure ou à
une sainte
p265
Angèle, -je l' écarte ainsi que sainte Brigitte De
Suède, car celle-là me semble, dans ses entretiens
avec le ciel, assistée par un Dieu morose et fatigué,
qui ne lui décèle rien d' imprévu, rien de neuf.
Il y a bien encore sainte Madeleine De Pazzi, cette
carmélite volubile qui procède dans toute son oeuvre
par apostrophes. C' est une exclamative, habile aux
analogies, experte en concordances, une sainte
affolée de métaphores et d' hyperboles. Elle converse
directement avec le père, et bégaie, dans l' extase,
les applications des mystères que lui divulgua
l' ancien des jours. Ses livres contiennent une page
souveraine sur la circoncision, une autre magnifique,
construite toute en antithèses, sur le saint-esprit,
d' autres étranges sur la déification de l' âme
humaine, sur son union avec le ciel, sur le rôle
assigné dans cette opération aux plaies du verbe.
Elles sont des nids habités ; l' aigle qui représente
la foi gîte dans l' aire du pied gauche ; dans le
trou du pied droit réside la gémissante douceur des
tourterelles ; dans la blessure de la main gauche,
niche la colombe, symbole de l' abandon ; dans la
cavité de la main droite, repose l' emblème de
l' amour, le pélican.
Et ces oiseaux sortent de leurs nids, viennent
p266
chercher l' âme pour la conduire dans la chambre
nuptiale de la plaie qui saigne au côté du Christ.
N' est-ce pas aussi cette carmélite qui, ravie par la
puissance de la grâce, méprise assez la certitude
acquise par la voie des sens pour dire au Seigneur :
" si je vous voyais avec mes yeux, je n' aurais plus la
foi, parce que la foi cesse là où se trouve
l' évidence " .
-tout bien considéré, fit-il, avec ses dialogues et
ses contemplations, Madeleine De Pazzi ouvre
d' éloquents horizons, mais l' âme, lutée par la cire
des péchés, ne peut la suivre. Non, ce ne serait pas
cette sainte-là qui me rassurerait dans un cloître !
Tiens, poursuivit-il en secouant la poussière qui
couvrait un volume à couverture grise, tiens, c' est
vrai, je possède
le précieux sang
du père Faber ;
et il rêva, en feuilletant, debout, les pages.
Il se remémorait l' impression oubliée de cette
lecture. L' oeuvre de cet oratorien était pour le moins
bizarre. Les pages bouillonnaient, coulaient en
tumulte, charriant de grandioses visions telles qu' en
conçut Hugo, développant des perspectives d' époques,
telles que Michelet en voulut peindre. Dans ce
volume, s' avançait la solennelle procession du
précieux sang, partie des confins de l' humanité, de
l' origine même des
p267
âges, et elle franchissait les mondes, débordait sur
les peuples, submergeait l' histoire.
Le père Faber était moins un mystique proprement dit
qu' un visionnaire et qu' un poète ; malgré l' abus des
procédés oratoires transférés de la chaire dans le
livre, il déracinait les âmes, les emportait au fil
de ses eaux, mais lorsqu' on reprenait pied, lorsqu' on
cherchait à se souvenir de ce qu' on avait entendu et
vu, l' on ne se rappelait plus rien ; l' on finissait,
en réfléchissant, par se rendre compte que l' idée
mélodique de l' oeuvre était bien filiforme, bien
mince pour être exécutée par un aussi fracassant
orchestre ; puis il restait de cette lecture quelque
chose d' intempérant et de fiévreux qui vous mettait
mal à l' aise et faisait songer que ce genre
d' ouvrages n' avait que de bien lointains rapports
avec la céleste plénitude des grands mystiques !
Non ! Pas celui-là, fit Durtal. Voyons, rentrons
notre récolte : je retiens le petit recueil de
Ruysbroeck, la
vie d' Angèle De Foligno
et
saint Bonaventure,
et le meilleur de tous pour
mon état d' âme, reprit-il en se frappant le front. Il
retourna à sa bibliothèque et saisit un petit livre
qui gisait seul en un coin.
Il s' assit et le parcourut, disant : voilà le tonique,
le stimulant des faiblesses, la strychnine des
défaillances
p268
de la foi, le coup d' aiguillon qui vous jetterait en
larmes aux pieds du Christ. Ah !
la douloureuse
passion
de la soeur Emmerich !
Celle-là n' était point un chimiste de l' être
spirituel, comme sainte Térèse ; elle ne s' occupait
pas de notre vie intérieure ; dans son livre, elle
s' oubliait et nous omettait, car elle ne voyait que
Jésus crucifié et voulait seulement montrer les
étapes de son agonie, laisser, ainsi que sur le
voile de Véronique, l' empreinte, marquée sur ses
pages, de la sainte face.
Bien qu' il fût moderne, -car Catherine Emmerich
était morte en 1824, -ce chef-d' oeuvre datait du
moyen âge. C' était une peinture qui semblait
appartenir aux écoles primitives de la Franconie et
de la Souabe. Cette femme était la soeur des
Zeitblom et des Grünewald ; elle avait leurs âpres
visions, leurs couleurs emportées, leur odeur fauve ;
mais elle paraissait relever aussi, par son souci du
détail exact, par sa notation précise des milieux,
des vieux maîtres flamands, des Roger Van Der
Weyden et des Bouts ; elle avait réuni en elle les
deux courants issus, l' un de l' Allemagne, l' autre
des Flandres ; et cette peinture, brossée avec du
sang et vernie par des larmes, elle la transposait
en une prose qui n' avait aucun rapport avec la
littérature
p269
connue, une prose dont on ne pouvait, par analogie,
retrouver les antécédents que dans les panneaux du
quinzième siècle.
Elle était d' ailleurs complètement illettrée, n' avait
lu aucun livre, n' avait vu aucune toile ; elle
racontait tout bonnement ce qu' elle distinguait dans
ses extases.
Les tableaux de la passion se déroulaient devant elle,
tandis que, couchée sur un lit, broyée par les
souffrances, saignant par les trous de ses stigmates,
elle gémissait et pleurait, anéantie d' amour et de
pitié, devant les tortures du Christ.
à sa parole qu' un scribe consignait, le Calvaire se
dressait et toute une fripouille de corps de garde
se ruait sur le Sauveur et crachait dessus ;
d' effrayants épisodes surgissaient de Jésus,
enchaîné à une colonne, se tordant tel qu' un ver,
sous les coups de fouets, puis tombant, regardant de
ses yeux défaits des prostituées qui se tenaient par
la main et reculaient, dégoûtées, de son corps
meurtri, de sa face couverte, ainsi que d' une résille
rouge, par des filets de sang.
Et lentement, patiemment, ne s' arrêtant que pour
sangloter, que pour crier grâce, elle peignait les
soldats arrachant l' étoffe collée aux plaies, la
vierge pleurant, la figure livide et la bouche bleue ;
elle relatait l' agonie
p270
du portement de croix, les chutes sur les genoux,
s' affaissait, exténuée, lorsque arrivait la mort.
C' était un épouvantable spectacle, narré par le menu
et formant un ensemble sublime, affreux. Le
rédempteur était étendu sur la croix couchée par
terre ; l' un des bourreaux lui enfonçait un genou
dans les côtes, tandis qu' un autre lui écartait les
doigts, qu' un troisième frappait sur un clou à tête
plate, de la largeur d' un écu et si long que la
pointe ressortait derrière le bois. Et quand la main
droite était rivée, les tortionnaires s' apercevaient
que la gauche ne parvenait pas jusqu' au trou qu' ils
voulaient percer ; alors ils attachaient une corde
au bras, tiraient dessus de toutes leurs forces,
disloquaient l' épaule, et l' on entendait, à travers les
coups de marteaux, les plaintes du seigneur, l' on
apercevait sa poitrine qui se soulevait et remontait
un ventre traversé par des remous, sillonné par de
grands frissons.
Et la même scène se reproduisait pour arrêter les
pieds. Eux aussi n' atteignaient pas la place que les
exécuteurs avaient marquée. Il fallut lier le torse,
ligotter les bras pour ne pas arracher les mains du
bois, se pendre après les jambes, les allonger
jusqu' au tasseau sur lequel ils devaient porter ; du
coup, le corps entier
p271
craqua ; les côtes coururent sous la peau, la
secousse fut si atroce que les bourreaux craignirent
que les os n' éclatassent en crevant les chairs ; et
ils se hâtèrent de maintenir le pied gauche sur le
pied droit ; mais les difficultés recommencèrent, les
pieds se révulsaient ; on dut les forer avec une
tarière pour les fixer.
Et cela continuait ainsi jusqu' à ce que Jésus
mourût et alors la soeur Emmerich, terrifiée, perdait
connaissance ; ses stigmates ruisselaient, sa tête
crucifiée pleuvait du sang.
Dans ce livre, l' on regardait grouiller la meute des
juifs, l' on écoutait les imprécations et les huées de
la foule, l' on contemplait une vierge qui tremblait
la fièvre, une Madeleine hors d' elle-même, devenue
effrayante avec ses cris, et, dominant le lamentable
groupe, un Christ hâve et enflé, s' empêtrant les
jambes dans sa robe, alors qu' il monte au Golgotha,
crispant ses ongles cassés sur la croix qui glisse.
Voyante extraordinaire, Catherine Emmerich avait
également décrit les alentours de ces scènes, des
paysages de Judée qu' elle n' avait jamais visités et
qui avaient été reconnus exacts ; sans le savoir, sans
le vouloir, cette illettrée était devenue une
solitaire, une puissante artiste !
p272
Ah ! L' admirable visionnaire et l' admirable peintre !
S' écria Durtal, et aussi quelle admirable sainte !
Ajouta-t-il en parcourant la vie de cette religieuse
qui figurait en tête du livre.
Elle était née, en 1774, dans l' évêché de Munster,
de paysans pauvres. Dès son enfance, elle s' entretient
avec la vierge, et elle possède le don qu' eurent
également sainte Sibylline De Pavie, Ida De
Louvain et plus récemment Louise Lateau, de
discerner, en les considérant, en les touchant, les
objets bénits de ceux qui ne le furent point. Elle
entre, comme novice, chez les augustines de Dulmen,
prononce, à vingt-neuf ans, ses voeux ; sa santé est
ruinée, d' incessantes douleurs la torturent ; elle
les aggrave, car de même que la bienheureuse
Lydwine, elle obtient du ciel la permission de
souffrir pour les autres, d' alléger les malades en
prenant leurs maux. En 1811, sous le gouvernement de
Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, le couvent
est supprimé et les nonnes dispersées. Infirme, sans
le sou, elle est transportée dans une chambre
d' auberge, où elle endure toutes les curiosités,
toutes les insultes. Le Christ ajoute à son martyre,
en lui accordant les stigmates qu' elle implore ; elle
ne peut plus ni se lever, ni marcher, ni s' asseoir, ne
se nourrit plus que
p273
du jus d' une cerise, mais elle est ravie dans de
longues extases. Elle voyage ainsi en Palestine, suit
pas à pas le sauveur, dicte, en gémissant, cette
oeuvre affolante, puis râle : " laissez-moi mourir
dans l' ignominie avec Jésus sur la croix " , et meurt,
éperdue d' allégresse, remerciant le ciel de cette vie
de supplices qu' elle a subie !
Ah ! Oui, j' emporte
la douloureuse passion !
s' écria Durtal.
-emportez aussi les évangiles, fit l' abbé qui arriva
sur ces entrefaites ; ce seront les célestes ampoules
où vous puiserez l' huile nécessaire pour panser vos
plaies.
-ce qui serait également bien utile et vraiment en
accord avec l' atmosphère d' une Trappe, ce serait de
pouvoir lire, dans l' abbaye même, les oeuvres de
saint Bernard, mais elles se composent d' immaniables
in-folios et les réductions et les extraits que l' on
inséra dans des tomes de format commode sont si mal
choisis, que jamais je n' eus le courage de les
acquérir.
-ils ont saint Bernard à la Trappe ; on vous
prêtera ses volumes si vous les demandez ; mais où
en êtes-vous au point de vue âme, comment allez-vous ?
-je suis mélancolique, mal attendri et résigné.
J' ignore si la lassitude m' est venue de tourner
toujours
p274
ainsi qu' un cheval de manège sur la même piste, mais
enfin, à l' heure actuelle, je ne souffre pas ; je suis
persuadé que ce déplacement est nécessaire et qu' il
serait inutile de ronchonner. C' est égal, reprit-il
après un silence, c' est tout de même drôle, quand je
pense que je vais m' incarcérer dans un cloître, non,
vrai, j' ai beau faire, cela m' étonne !
-je vous avouerai, moi aussi, fit l' abbé, en riant,
que je ne me doutais guère, la première fois que je
vous rencontrai chez Tocane, que j' étais indiqué
pour vous diriger sur un couvent ; ah ! Voilà, je
devais évidemment appartenir à cette catégorie de
gens que j' appellerai volontiers les gens-passerelles ;
ce sont, en quelque sorte, des courtiers involontaires
d' âmes qui vous sont imposés dans un but que l' on ne
soupçonne pas et qu' eux-mêmes ignorent.
-permettez, si quelqu' un servit de passerelle en
cette circonstance, ce fut Tocane, répondit Durtal,
car c' est lui qui nous abouta et que nous repoussâmes
du pied quand il eut accompli son inconsciente tâche ;
nous étions évidemment désignés pour nous connaître.
-c' est juste, fit l' abbé qui sourit ; allons, je ne
sais si je vous reverrai avant votre départ, car je
serai demain, à Mâcon, où je resterai cinq jours, le
temps de
p275
revoir mes neveux et de donner des signatures exigées
par un notaire ; en tout cas, bon courage, ne
négligez point de m' envoyer de vos nouvelles,
n' est-ce pas ? écrivez-moi, sans trop tarder, pour
que je reçoive, en rentrant à Paris, votre lettre.
Et comme Durtal le remerciait de sa diligente
affection, il prit sa main et la retint dans les
siennes.
-laissons cela, fit-il ; vous ne devez remercier que
celui dont la paternelle impatience a interrompu le
sommeil têtu de votre foi ; vous ne devez de
reconnaissance qu' à Dieu seul.
Rendez-lui grâce en déguerpissant le plus tôt possible
de votre nature, en lui laissant le logis de votre
conscience vide. Plus vous mourrez à vous-même, et
mieux il vivra en vous. La prière est le moyen
ascétique le plus puissant pour vous renoncer, pour
vous évacuer, pour vous rendre à ce point humble ;
priez donc sans relâche à la Trappe. Implorez la
madone surtout, car, semblable à la myrrhe qui
consume la pourriture des plaies, elle guérit les
ulcères d' âmes ; de mon côté, je la prierai de mon
mieux pour vous ; vous pourrez ainsi, dans votre
faiblesse, vous appuyer pour ne point tomber sur
cette ferme, sur cette tutélaire colonne de
p276
l' oraison dont sainte Térèse parle. Allons, encore
une fois, bon voyage et à bientôt, mon enfant, adieu.
Durtal demeura inquiet. C' est embêtant, se dit-il,
que ce prêtre s' en aille de Paris avant moi, car
enfin si j' avais besoin d' un subside spirituel, d' une
assistance, à qui m' adresserai-je ? Il est décidément
écrit que je finirai, tel que j' ai commencé, seul ;
mais... mais... la solitude, dans ces conditions,
c' est consternant ! Ah ! Je ne suis pas gâté ! Bien
que l' abbé en dise.
Le lendemain matin, Durtal se réveilla malade ; une
névralgie furieuse lui vrillait les tempes ; il
tenta de la réduire avec de l' antipyrine, mais ce
médicament, pris à haute dose, lui détraqua l' estomac
sans amortir les coups de vilebrequin qui lui
térébraient le crâne. Il erra chez lui, déambulant
d' une chaise à l' autre, s' affalant dans un fauteuil,
se relevant pour se recoucher, sautant du lit dans
des hauts de coeur, chavirant par moments le long
des meubles.
Il ne pouvait assigner aucune cause précise à cette
attaque ; il avait dormi son saoul, ne s' était livré,
la veille, à aucun excès.
La tête dans les mains, il se dit : encore deux
jours, en comptant aujourd' hui, avant de quitter
Paris ; eh bien ! Je suis propre ! Jamais je ne
serai en état de
p277
prendre un train ; et si je le prends, avec la
nourriture de la Trappe, je suis sûr de mon
affaire !
Il eut presque une minute de soulagement, à l' idée
que, sans qu' il y eût de sa faute, il allait peut-être
éviter la pénible oblation et rester chez lui ; mais
la réaction fut immédiate ; il comprit que, s' il ne
bougeait pas, il était perdu ; c' était, à l' état
permanent, le tangage d' âme, la crise du dégoût de
soi-même, le regret lancinant d' un effort péniblement
consenti et soudain raté ; c' était enfin la certitude
que ce ne serait que partie remise, qu' il faudrait
repasser par ces alternances de révolte et d' effroi,
recommencer à se battre pour se convaincre !
En admettant que je ne sois pas en état de voyager,
j' aurai toujours la ressource de me confesser à
l' abbé quand il reviendra et de communier à Paris,
pensa-t-il, mais il hochait la tête, s' affirmait
encore et toujours qu' il sentait, qu' il savait que ce
n' était point cela qu' il devait faire. -mais alors,
disait-il à Dieu, puisque vous m' enfoncez cette
idée si violemment que je ne puis même la discuter,
malgré son parfait bon sens, -car, après tout, il
n' est pas indispensable pour se réconcilier avec vous
de se claquemurer dans une Trappe ! -alors,
laissez-moi partir !
p278
Et doucement, il lui parlait :
mon âme est un mauvais lieu ; elle est sordide et
mal famée ; elle n' a aimé jusqu' ici que les
perversions ; elle a exigé de mon malheureux corps
la dîme des délices illicites et des joies indues ;
elle ne vaut pas cher, elle ne vaut rien ; et,
cependant, près de vous, là-bas, si vous me
secouriez, je crois bien que je la materais ; mais
mon corps, s' il est malade, je ne puis le forcer à
m' obéir ! C' est pis que tout, cela ! Je suis désarmé,
si vous ne me venez en aide.
Tenez compte de ceci, seigneur, je sais, par
expérience, que, dès que je suis mal nourri, je
névralgise ; humainement, logiquement, je suis
assuré d' être horriblement souffrant à Notre-dame
De L' Atre et néanmoins, si je suis à peu près sur
pied, après-demain, j' irai quand même.
à défaut d' amour, c' est la seule preuve que je puisse
vous fournir que vraiment je vous désire, que
vraiment j' espère et que je crois en vous ; mais
alors, seigneur, assistez-moi !
Et, mélancoliquement, il ajouta : ah ! Dame, je ne
suis pas Lydwine ou Catherine Emmerich qui,
lorsque vous les frappiez, criaient : " encore ! " vous
me touchez à peine et je réclame ; mais que
voulez-vous, vous le
p279
savez mieux que moi, la douleur physique m' abat, me
désespère !
Il finit par s' endormir, par tuer la journée dans
son lit, sommeillant, se réveillant en sursaut
d' affreux cauchemars.
Le lendemain, il avait la tête vague, le coeur
chancelant, mais les névralgies étaient moins fortes.
Il se leva, se dit que, bien qu' il n' eût pas faim,
il fallait à tout prix manger, de peur de voir se
raviver ses maux. Il sortit, erra dans le Luxembourg,
se disant : il s' agit de régler l' emploi de notre
temps ; je visiterai après le déjeuner Saint-Séverin,
je rentrerai ensuite chez moi pour préparer mes
malles ; après quoi je finirai la journée à
Notre-dame-des-victoires.
La promenade le remit ; la tête était plus dégagée et
le coeur libre. Il entra dans un restaurant où, à
cause de l' heure matinale, rien n' était prêt ; il
s' usa devant un journal sur une banquette. Ce qu' il
en avait tenu des journaux ainsi, sans jamais les
lire ! Que de soirs il s' était attardé dans des
cafés, en pensant à autre chose, le nez sur un
article ! C' était au temps surtout où il se colletait
avec ses vices ; Florence apparaissait et il
hennissait car, malgré l' émeute ininterrompue de sa
vie, elle gardait le clair sourire d' une gamine qui
s' en
p280
va, les yeux baissés, les mains dans les poches de
son tablier, à l' école.
Et soudain, l' enfant se changeait en une goule qui
tournait furieusement autour de lui, le mordait, lui
faisait silencieusement comprendre, en se tordant,
l' horreur de ses souhaits...
elles lui coulaient dans tout le corps, cette
langueur affreuse de la tentation, cette dissolution
de la volonté qui se traduisaient par une sorte de
malaise au bout des doigts ; et il cédait, suivant
l' image de Florence, allait la rejoindre chez elle.
Que tout cela était loin ! Presque du jour au
lendemain le charme s' était rompu ; sans luttes
réelles, sans efforts véritables, sans rixes
intérieures, il s' était abstenu de la revoir, et
maintenant, quand elle relançait sa mémoire, elle
n' était plus, en somme, qu' un souvenir odieux et
doux.
C' est égal, murmura Durtal, en découpant son
bifteck, je me demande ce que celle-là doit penser de
moi ; elle me croit évidemment mort ou perdu ;
heureusement que je ne l' ai jamais croisée et qu' elle
ignore mon adresse !
Allons, reprit-il, il est inutile de remuer ma boue ;
il sera temps de la touiller quand je serai dans une
p281
Trappe ; et il frémit, car l' idée du confesseur
s' implantait à nouveau en lui ; il avait beau se
répéter, pour la vingtième fois, que rien n' arrive
comme on le pense, s' affirmer qu' il trouverait un
brave homme de moine pour l' écouter, il s' effara,
mettant les choses au pire, se voyant, de même qu' un
chien lépreux, jeté dehors.
Il expédia son déjeuner et s' en fut à Saint-Séverin ;
là, la crise se décida ; ce fut la fin de tout ;
l' âme surmenée s' éboula, frappée par une congestion
de tristesse.
Il gisait sur une chaise, dans un tel état
d' accablement, qu' il ne songeait plus ; il restait
inerte, sans force pour souffrir ; puis, peu à peu,
l' âme, anesthésiée, revint à elle et les larmes
coulèrent.
Ces larmes le soulagèrent ; il pleura sur son sort,
s' estima si malheureux, si digne de pitié qu' il
espéra davantage en une aide ; et il n' osait
cependant s' adresser au Christ qu' il jugeait moins
accessible, mais il parlait tout bas à la vierge,
la priant d' intercéder pour lui, murmurant cette
oraison où saint Bernard rappelle à la mère du
Christ que, de mémoire humaine, l' on a jamais ouï
dire qu' elle abandonne aucun de ceux qui implorent
son assistance.
Il quitta Saint-Séverin, consolé, plus résolu et,
rentré
p282
chez lui, il fut distrait par les préparatifs du
départ. Appréhendant de manquer de tout, là-bas, il
se déterminait à bourrer sa valise ; il tassait dans
les coins du sucre, des paquets de chocolat, pour
essayer de tromper, s' il était besoin, les angoisses
de l' estomac à jeun ; emportait des serviettes,
pensant qu' à la Trappe elles seraient rares ;
préparait des provisions de tabac, d' allumettes ; et
c' était, en sus des livres, du papier, des crayons,
de l' encre, des paquets d' antipyrine, une fiole
de laudanum qu' il glissait sous les mouchoirs, qu' il
calait dans des chaussettes.
Quand il eut bouclé sa malle, il se dit, regardant
la pendule : à cette heure-ci, demain, je cahoterai
dans une voiture et mon internement sera proche ;
c' est égal, je ferai bien, en prévision d' une
défaillance corporelle, d' appeler, dès mon arrivée,
le confesseur ; en supposant que ça s' annonce mal,
j' aurai ainsi le temps de parer au nécessaire et je
reprendrai aussitôt le train.
N' empêche qu' il y aura tout de même un fichu moment
à passer, murmurait-il, en entrant à Notre-dame-des-
victoires, le soir ; mais ses soucis, ses émois
s' effacèrent, quand l' heure du salut vint. Il fut
pris par le vertige de cette église et il se roula,
s' immergea, se perdit dans la prière qui montait de
toutes les âmes
p283
dans le chant qui s' élevait de toutes les bouches et,
lorsque l' ostensoir s' avança, en signant l' air, il
sentit un immense apaisement descendre en lui.
Et le soir, en se déshabillant, il soupira : demain,
je coucherai dans une cellule ; c' est quand même
étonnant, lorsqu' on y songe ! Ce que j' aurais traité
de fou celui qui m' aurait prédit, il y a quelques
années, que je me réfugierais dans une Trappe ! Si
encore je m' y rendais de mon plein gré, mais non,
j' y vais, poussé par une force inconnue, j' y vais
ainsi qu' un chien qu' on fouette !
Au fond, quel symptôme d' un temps ! Reprit-il. Il
faut que, décidément, la société soit bien immonde,
pour que Dieu n' ait plus le droit de se montrer
difficile, pour qu' il en soit réduit à ramasser ce
qu' il rencontre, à se contenter, pour les ramener à
lui, de gens comme moi !
DEUXIEME PARTIE, CHAP. I
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Durtal se réveilla, gai, alerte, s' étonna de ne
point s' entendre gémir, alors que le moment de
partir pour la Trappe était venu ; il était
incroyablement rassuré. Il tenta de se recueillir
et de prier, mais il se sentit plus dispersé, plus
nomade encore que d' habitude ; il demeurait
indifférent et inému. Surpris de ce résultat, il
voulut s' ausculter et palpa le vide ; tout ce
qu' il put constater, c' est qu' il se détendait ce
matin-là, dans une de ces subites dispositions où
l' homme redevient enfant, incapable d' attention,
dans un de ces moments où l' envers des choses
disparaît, où tout amuse.
Il s' habilla à la hâte, monta dans une voiture,
descendit en avance à la gare ; là, il fut pris
d' un accès de vanité vraiment puérile. En regardant
ces gens
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qui parcouraient les salles, qui piétinaient devant
des guichets ou accompagnaient, résignés, des
bagages, il ne fut pas éloigné de s' admirer. Si ces
voyageurs qui ne s' intéressent qu' à leurs plaisirs
ou à leurs affaires se doutaient où, moi, je vais !
Pensa-t-il.
Puis il se reprocha la stupidité de ces réflexions
et, une fois installé dans son compartiment où il
eut la chance d' être seul, il alluma une cigarette,
se disant : profitons du temps qui nous reste pour
en fumer ; et il se mit à vagabonder, à rêvasser
dans les parages des cloîtres, à rôder dans les
alentours de la Trappe.
Il se rappelait qu' une revue avait jadis évalué à
deux cent mille, pour la France, le nombre des
religieuses et des moines.
Deux cent mille personnes qui, dans une semblable
époque, ont compris la scélératesse de la lutte
pour la vie, l' immondice des accouplements,
l' horreur des gésines, c' est, en somme, l' honneur
du pays sauf, se dit-il.
Puis, sautant des âmes conventuelles aux bouquins
qu' il avait rangés dans sa malle, il reprit : c' est
tout de même curieux de voir combien le tempérament
de l' art français est rebelle à la mystique !
Tous les écrivains surélevés sont étrangers. Saint
p9
Denys l' Aréopagite est un Grec ; Eckhart,
Tauler, Suso, la soeur Emmerich sont des
Allemands ; Ruysbroeck est originaire des
Flandres ; sainte Térèse, saint Jean De La
Croix, Marie D' Agréda sont Espagnols ; le
père Faber est Anglais ; saint Bonaventure,
Angèle De Foligno, Madeleine De Pazzi,
Catherine De Gênes, Jacques De Voragine,
sont Italiens...
tiens, fit-il, surpris par ce dernier nom qu' il
venait de citer, j' aurais dû emporter sa
légende
dorée
dans ma valise ; comment n' y ai-je pas
pensé, car enfin cette oeuvre était le livre de
chevet du moyen âge, le stimulant des heures
alanguies par le malaise prolongé des jeûnes, l' aide
naïve des vigiles pieuses ? Pour les âmes plus
méfiantes de notre époque, la
légende dorée
apparaît au moins encore, telle que l' un de ces
purs vélins où de candides enlumineurs peignirent
des figures de saintes, à l' eau de gomme ou au
blanc d' oeuf, sur des fonds d' or. Jacques
De Voragine est le Jehan Fouquet, l' André
Beauneveu de la miniature littéraire, de la prose
mystique !
C' est décidément absurde d' avoir oublié ce volume,
car il m' eût fait passer d' anciennes et de
précieuses journées à la Trappe !
Oui, c' est bizarre, poursuivit-il, retournant sur
ses
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pas, revenant à sa première idée ; la France
compte des auteurs religieux plus ou moins
célèbres, mais très peu d' écrivains mystiques
proprement dits, et il en est de même aussi pour
la peinture. Les vrais primitifs sont Flamands,
Allemands ou Italiens, aucun n' est Français,
car notre école bourguignonne est issue des
Flandres.
Non, il n' y a pas à le nier, la complexion de notre
race n' est évidemment point ductile à suivre, à
expliquer les agissements de Dieu travaillant au
centre profond de l' âme, là où est l' ovaire des
pensées, la source même des conceptions ; elle est
réfractaire à rendre, par la force expressive des
mots, le fracas ou le silence de la grâce éclatant
dans le domaine ruiné des fautes, inapte à extraire
de ce monde secret des oeuvres de psychologie,
comme celles de sainte Térèse et de saint
Jean De La Croix, d' art, comme celles de
Voragine ou de la soeur Emmerich.
Outre que notre champ est peu arable et que le sol
est ingrat, où trouver maintenant le laboureur qui
l' ensemence, qui le herse, qui prépare, non pas
même une moisson mystique, mais seulement une
récolte spirituelle, capable d' alimenter la faim
des quelques-uns qui errent, égarés, et tombent
d' inanition dans le désert glacé de ces temps ?
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Celui qui devrait être le cultivateur de l' au delà,
le fermier des âmes, le prêtre, est sans force
pour défricher ces landes.
Le séminaire l' avait fait autoritaire et puéril, la
vie au dehors l' a rendu tiède. Aussi, semble-t-il
que Dieu se soit écarté de lui et la preuve est
qu' il a retiré tout talent au sacerdoce. Il
n' existe plus de prêtre qui ait du talent, soit
dans le livre ; ce sont les laïques qui ont hérité
de cette grâce si répandue dans l' église au
moyen âge ; un autre exemple est probant encore ;
les ecclésiastiques n' opèrent plus que très
rarement les conversions. Aujourd' hui, l' être qui
plaît au ciel se passe d' eux et c' est le sauveur
qui le percute, qui le manipule, qui manoeuvre
directement en lui.
L' ignorance du clergé, son manque d' éducation, son
inintelligence des milieux, son mépris de la
mystique, son incompréhension de l' art, lui ont
enlevé toute influence sur le patriciat des âmes.
Il n' agit plus que sur les cervelles infantiles des
bigotes et des mômiers ; et c' est sans doute
providentiel, c' est sans doute mieux ainsi, car
s' il devenait le maître, s' il parvenait à hisser,
à vivifier la désolante tribu qu' il gère, ce serait
la trombe de la bêtise cléricale s' abattant sur un
pays, ce serait la fin de toute littérature, de
tout art en France.
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Pour sauver l' église, il reste le moine que le
prêtre abomine, car la vie du cloître est pour son
existence à lui un constant reproche, continua
Durtal ; pourvu que je ne perde pas encore des
illusions, en voyant de près un monastère ! -mais
non, je suis protégé, j' ai de la chance ; j' ai
découvert, à Paris, l' un des seuls abbés qui ne
fût ni un indifférent, ni un cuistre ; pourquoi ne
serais-je pas en contact, dans une abbaye, avec
d' authentiques moines ?
Il alluma une cigarette, inspecta le site par la
portière du wagon ; le train dévalait dans des
campagnes au-devant desquelles dansaient, dans des
bouffées de fumée, des fils de télégraphe ; le
paysage était plat, sans intérêt. Durtal se
renfrogna dans son coin.
L' arrivée dans le couvent m' inquiète,
murmura-t-il ; puisqu' il n' y a pas à proférer
d' inutiles paroles, je me bornerai à présenter au
père hôtelier sa lettre ; ah ! Et puis ça
s' arrangera tout seul !
Il se sentait, en somme, une placidité parfaite,
s' étonnait de n' éprouver aucune soûleur, aucune
crainte, d' être même presque rempli d' entrain ; -
allons, mon brave prêtre avait raison de me soutenir
que je me forgeais des monstres d' avance... et il
resongea à l' abbé Gévresin, fut surpris, depuis
qu' il le fréquentait, de ne
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rien savoir sur ses antécédents, de n' être pas plus
entré dans son intimité qu' au premier jour ; au
fait, il n' aurait tenu qu' à moi de l' interroger
discrètement, mais l' idée ne m' en est jamais venue ;
il est vrai que notre liaison s' est exclusivement
confinée dans des questions de religion et d' art ;
cette perpétuelle réserve ne crée pas des amitiés
bien vibrantes, mais elle institue une sorte de
jansénisme de l' affection qui n' est pas sans charme.
Dans tous les cas, cet ecclésiastique est un saint
homme ; il n' a même rien de l' allure tout à la fois
pateline et réservée des autres prêtres. Sauf
certains de ses gestes, sa façon de se couler le
bras dans la ceinture, de se fourrer les mains
dans les manches, de marcher volontiers à reculons
quand on cause, sauf son innocente manie
d' entrelarder de latin ses phrases, il ne rappelle
ni l' attitude, ni le parler démodé de ses confrères.
Il adore la mystique et le plain-chant ; il est
exceptionnel ; aussi, comme il me fut, là-haut,
soigneusement choisi !
-ah ça ! Mais, voyons, nous devons aborder,
soupira-t-il, en consultant sa montre, je commence
à avoir faim ; allons, cela va bien, dans un quart
d' heure nous serons à Saint-Landry.
p14
Il tapota les vitres du wagon, regarda courir les
champs et s' envoler les bois, fuma des cigarettes,
ôta sa valise des filets, atteignit enfin la
station et descendit.
Sur la place même où s' élevait la minuscule gare, il
reconnut l' auberge que lui avait indiquée l' abbé.
Il aborda dans une cuisine une bonne femme qui lui
dit : " c' est bien, monsieur, asseyez-vous, on
attellera pendant le repas. "
et il se reput d' incomestibles choses, se vit
apporter une tête de veau oubliée dans un baquet,
des côtelettes mortifiées, des légumes noircis par
le jus des poêles. Dans les dispositions où il
était, il s' amusa de ce déjeuner infâme, se rabattit
sur un petit vin qui limait la gorge, but, résigné,
un café qui déposait de la terre de bruyère au fond
des tasses.
Puis, il escalada un tape-cul que conduisait un
jeune homme et, ventre à terre, le cheval fila à
travers le village et s' engagea dans la campagne.
Chemin faisant, il demanda au conducteur quelques
renseignements sur la Trappe ; mais ce paysan ne
savait rien :
-j' y vais souvent, fit-il, mais je n' entre pas ;
la carriole reste à la porte ; alors, vous
comprenez, je ne saurais pas vous raconter...
p15
ils galopèrent pendant une heure sur les routes ;
puis le paysan salua du fouet un cantonnier et
s' adressant à Durtal :
-on dit que les fourmis leur mangent le ventre.
Et comme Durtal réclamait des explications.
-bé oui, c' est des faignants ; ils sont toujours
couchés, l' été, le ventre à l' ombre.
Et il se tut.
Durtal ne pensait plus à rien ; il digérait, en
fumant abasourdi par le roulis de la voiture.
Au bout d' une autre heure, ils débouchèrent en
plein bois.
-nous approchons ?
-oh, pas encore !
-on l' aperçoit de loin la Trappe ?
-que non ! -il faut avoir le nez dessus pour
qu' on la voie ; elle est dans un bas-fond, au
sortir d' une allée, tenez, on dirait celle-là,
fit le paysan, en montrant un chemin touffu qu' ils
allaient prendre.
Et, en v' là un qui en vient, fit-il, en désignant
une espèce de vagabond qui coupait, à travers les
taillis, à grands pas.
Et il exposa à Durtal que tout mendiant avait
le droit de manger et même de coucher à la Trappe ;
on lui
p16
servait l' ordinaire de la communauté dans une pièce
à côté de la loge du frère concierge, mais il ne
pénétrait pas dans le couvent.
Et Durtal le questionnant sur l' opinion des
villages environnants au sujet des moines, le
paysan eut sans doute peur de se compromettre, car
il répondit :
-il y en a qui n' en disent rien.
Durtal commençait à s' ennuyer, quand, enfin, au
détour d' une allée, il aperçut une immense bâtisse,
au-dessus de lui.
-la v' là, la Trappe ! Fit le paysan qui prépara
ses freins pour la descente.
De la hauteur où il était, Durtal plongeait
par-dessus les toits, considérait un grand jardin,
des bois et devant eux une formidable croix sur
laquelle se tordait un Christ.
Puis la vision disparut, la voiture reprenait à
travers les taillis, descendait par des chemins en
lacets dont les feuillages interceptaient la vue.
Ils aboutirent enfin, après de lents circuits, à un
carrefour au bout duquel se dressait une muraille
percée d' une large porte. La carriole s' arrêta.
-vous n' avez qu' à sonner, dit le paysan qui
indiqua à Durtal une chaîne de fer pendant le
long du mur ; et il ajouta :
p17
-faudra-t-il que je revienne vous chercher demain ?
-non.
-alors vous restez ? -et le paysan le regarda
stupéfié et il tourna bride et remonta la côte.
Durtal demeurait anéanti, la valise à ses pieds,
devant cette porte ; le coeur lui battait à grands
coups ; toute son assurance, tout son entrain
s' effondraient ; il balbutiait : qu' est-ce qui va
m' arriver là-dedans ?
En un galop de panique, passait devant lui la
terrible vie des Trappes : le corps mal nourri,
exténué de sommeil, prosterné pendant des heures
sur les dalles ; l' âme, tremblante, pressée à
pleines mains, menée militairement, sondée,
fouillée jusque dans ses moindres replis ; et,
planant sur cette déroute de son existence échouée,
ainsi qu' une épave, le long de cette farouche
berge, le mutisme de la prison, le silence affreux
des tombes !
Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi, dit-il en
s' essuyant le front.
Machinalement, il jetait un coup d' oeil autour de
lui, comme s' il attendait une assistance ; les
routes étaient désertes et les bois vides ; l' on
n' entendait aucun bruit, ni dans la campagne, ni
dans la Trappe.
Il faut pourtant que je me décide à sonner ; -et,
les jambes cassées, il tira la chaîne.
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Un son de cloche, lourd, rouillé, presque bougon,
retentit de l' autre côté du mur.
Tenons-nous, ne soyons pas ridicule, murmurait-il,
en écoutant la claquette d' une paire de sabots
derrière la porte.
Celle-ci s' ouvrit et un très vieux moine, vêtu de la
bure brune des capucins, l' interrogea du regard.
-je viens pour une retraite et je voudrais voir le
père Etienne.
Le moine s' inclina, empoigna la valise et fit signe
à Durtal de le suivre.
Il allait, courbé, à petits pas, au travers d' un
verger. Ils atteignirent une grille, se dirigèrent
sur la droite d' un vaste bâtiment, d' une espèce de
château délabré, flanqué de deux ailes en avance
sur une cour.
Le frère entra dans l' aile qui touchait à la grille.
Durtal enfila après lui un corridor percé de
portes peintes en gris ; sur l' une d' elles, il lut
ce mot : " auditoire " .
Le trappiste s' arrêta devant, souleva un loquet de
bois, installa Durtal dans une pièce et l' on
entendit, au bout de quelques minutes, des appels
répétés de cloche.
Durtal s' assit, inspecta ce cabinet très sombre,
car
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la fenêtre était à moitié bouchée par des volets.
Il y avait pour tout mobilier : au milieu, une
table de salle à manger couverte d' un vieux tapis ;
dans un coin un prie-dieu au-dessus duquel était
clouée une image de saint Antoine De Padoue
berçant l' enfant Jésus dans ses bras ; un grand
Christ pendait sur un autre mur ; çà et là,
étaient rangés deux fauteuils voltaire et quatre
chaises.
Durtal ôta de son portefeuille la lettre
d' introduction destinée au père. Quel accueil
va-t-il me faire ? Se demandait-il ; celui-là peut
parler, au moins ; enfin, nous allons voir,
reprit-il, en écoutant des pas.
Et un moine blanc, avec un scapulaire noir dont les
pans tombaient, l' un sur les épaules, l' autre sur la
poitrine, parut ; il était jeune et souriait.
Il lut la lettre, puis il prit la main de Durtal,
étonné, l' emmena silencieux au travers de la cour
jusqu' à l' autre aile du bâtiment, poussa une porte,
trempa son doigt dans un bénitier et le lui présenta.
Ils étaient dans une chapelle. Le moine invita d' un
signe Durtal à s' agenouiller sur une marche,
devant l' autel, et il pria à voix basse ; puis il
se releva, retourna lentement jusqu' au seuil,
offrit encore à Durtal l' eau bénite et, toujours
sans desserrer les lèvres
p20
et le tenant par la main, il le ramena d' où ils
étaient venus, à l' auditoire.
Là, il s' enquit de la santé de l' abbé Gévresin,
saisit la valise et ils montèrent dans un immense
escalier menaçant ruine. En haut de cet escalier
qui n' avait qu' un étage, s' étendait, troué d' une
large fenêtre au centre, un vaste palier, borné,
à chacune de ses extrémités, par une porte.
Le père Etienne pénétra dans celle de droite,
franchit un spacieux vestibule, introduisit Durtal
dans une chambre qu' une étiquette, imprimée en gros
caractères, plaçait sous le vocable de saint
Benoît, et dit :
-je suis confus, monsieur, de ne pouvoir mettre
à votre disposition que ce logement peu confortable.
-mais il est très bien, s' écria Durtal. -et
la vue est charmante, reprit-il, en s' approchant de
la fenêtre.
-vous serez au moins en bon air, dit le moine,
qui ouvrit la croisée.
Au-dessous s' étalait ce verger que Durtal avait
traversé, sous la conduite du frère concierge, un
clos plein de pommiers rabougris et perclus,
argentés par des lichens et dorés par des mousses ;
puis au dehors du monastère, par-dessus les murs,
grimpaient des
p21
champs de luzerne coupés par une grande route
blanche qui disparaissait à l' horizon dentelé par
des feuillages d' arbres.
-voyez, monsieur, reprit le père Etienne, ce qui
vous manque dans cette cellule et dites-le-moi bien
simplement, n' est-ce pas ? Car autrement, vous nous
réserveriez à tous deux des regrets, à vous qui
n' auriez pas osé réclamer ce qui vous était utile,
à moi qui m' en apercevrais plus tard et serais
peiné de mon oubli.
Durtal le regardait, rassuré par ces allures
franches ; c' était un jeune père, d' une trentaine
d' années environ. La figure, vive, fine, était
striée de fibrilles roses sur les joues ; ce moine
portait toute sa barbe et autour de la tête rasée
courait un cercle de cheveux bruns. Il parlait un
peu vite, souriait, les mains passées dans la
large ceinture de cuir qui lui ceignait les reins.
-je reviendrai tout à l' heure, car j' ai un travail
pressé à finir, dit-il ; d' ici-là, tâchez de vous
installer le mieux possible ; si vous en avez le
temps, jetez aussi un coup d' oeil sur la règle
que vous aurez à suivre dans ce monastère... elle
est inscrite sur l' une de ces pancartes... là, sur
la table ; nous en causerons, après que vous en
aurez pris connaissance, si vous le voulez bien.
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Et il laissa Durtal seul.
Celui-ci fit aussitôt l' inventaire de la pièce. Elle
était très haute de plafond, très peu large, avait
la forme d' un canon de fusil, et l' entrée était à
l' un de ses bouts et la fenêtre à l' autre.
Au fond, dans un coin, près de la croisée, était un
petit lit de fer et une table de nuit ronde, en
noyer. Au pied du lit couché le long de la muraille,
il y avait un prie-dieu en reps fané, surmonté d' une
croix et d' une branche de sapin sec ; en descendant,
toujours le long de la même paroi, il trouva une
table de bois blanc recouverte d' une serviette, sur
laquelle étaient placés un pot à l' eau, une cuvette
et un verre.
La cloison opposée à ce mur était occupée par une
armoire, puis par une cheminée sur le panneau de
laquelle était plaqué un crucifix, enfin par une
table plantée vis-à-vis du lit, alors près de la
fenêtre ; trois chaises de paille complétaient
l' ameublement de cette chambre.
-jamais je n' aurai assez d' eau pour me laver, se
dit Durtal, en jaugeant le minuscule pot à l' eau
qui mesurait bien la valeur d' une chopine ; puisque
le père Etienne se montre si obligeant, je vais lui
demander une ration plus lourde.
p23
Il vida sa valise, se déshabilla, substitua à sa
chemise empesée une chemise de flanelle, aligna ses
outils de toilette sur le lavabo, plia son linge
dans l' armoire ; puis il s' assit, embrassa la
cellule d' un regard et la jugea suffisamment
confortable et surtout très propre.
Il alla ensuite vers la table sur laquelle étaient
distribués une rame de papier écolier, un encrier
et des plumes, fut reconnaissant de cette attention
au moine qui savait sans doute, par la lettre de
l' abbé Gévresin, qu' il faisait métier d' écrire,
ouvrit deux volumes reliés en basane et les referma ;
l' un était l'
introduction à la vie dévote
de
saint François De Sales, l' autre était intitulé
manrèse ou les exercices spirituels
d' Ignace De Loyola et il rangea ses livres à lui,
sur la table.
Puis il prit, au hasard, une des pancartes
imprimées qui traînait sur cette table et il lut :
exercices de la communauté pour les jours
ordinaires-de pâques à la croix de septembre
lever à 2 heures,
prime et messe à 5 heures 15,
travail après le chapitre,
p24
fin du travail à 9 heures et intervalle,
sexte à 11 heures,
angélus et le dîner à 11 heures et demi,
méridienne après le dîner,
fin de la méridienne à 1 heure et demi,
none et travail, 5 minutes après le réveil.
fin du travail à 4 heures et demi et intervalle,
vêpres suivies de l' oraison à 5 heures et quart,
souper à 6 heures et intervalle,
complies à 7 heures 25,
retraite à 8 heures.
il retourna cette pancarte ; elle contenait, sur
une autre face, un nouvel horaire, intitulé :
exercices d' hiver-de la croix de septembre
à pâques
le lever était le même, mais le coucher était
avancé d' une heure ; le dîner était reporté de
onze heures et demi vers 2 heures ; la méridienne et le
souper de 6 heures supprimés ; les heures
canoniales reculées, sauf les vêpres et les complies
qui passaient de 5 heures et quart et de 7 heures 25 à
4 heures et demi et à 6 heures et quart.
p25
Ce n' est pas réjouissant de se tirer du lit en
pleine nuit, soupira Durtal, mais j' aime à croire
que les retraitants ne sont pas soumis à ce régime
d' alerte et il saisit une autre pancarte. Celle-ci
doit m' être destinée, fit-il, en parcourant
l' en-tête de ce carton :
règlement des retraites de pâques à la croix
de septembre
voyons-là de près cette ordonnance.
Et il examina ses deux tableaux réunis, celui du
matin et celui du soir :
p26
c' est au moins plus pratique, -4 heures du matin,
c' est une heure presque possible ! -mais je n' y
comprends rien, -les heures canoniales ne
concordent pas sur ce tableau avec celles des moines
et puis pourquoi ces vêpres et ces complies
doublées ? -enfin, ces petites cases où l' on vous
incite à méditer pendant tant de minutes, à lire
pendant tant d' autres, ne me vont guère ! Je n' ai
pas l' esprit suffisamment malléable pour le couler
dans ces gaufriers ! -il est vrai qu' après tout,
je suis libre de faire ce que je veux, car personne
ne peut vérifier ce qui se manigance en moi, savoir,
par exemple, si je médite...
tiens, il y a encore un règlement derrière,
poursuivit-il, en renversant le carton : c' est le
règlement de septembre, je n' ai pas à m' en
inquiéter ; il diffère, du reste, peu de l' autre ;
mais voici un post-scriptum qui concerne les deux
horaires.
Nota :
1. Ceux qui ne sont pas tenus au bréviaire diront
le petit office de la Sainte Vierge ;
2. Mm. Les retraitants sont invités à faire leur
confession dès les premiers jours, afin d' avoir
l' esprit plus libre dans les méditations ;
p27
3. Après chaque méditation, il faut lire un
chapitre de l'
imitation
analogue ;
4. Le temps propice pour les confessions et le
chemin de croix est de 6 heures à 9 heures du
matin, -2 heures à 5 heures du soir, en été, et de
9 heures du matin à 2 heures du soir ;
5. Lire le tableau des avertissements ;
6. Il est bon d' être exact aux heures des repas,
pour ne pas faire attendre ;
7. Le père hôtelier est seul chargé de pourvoir aux
besoins de Mm. Les hôtes ;
8. On peut demander des livres de retraite si l' on
n' en a pas.
La confession ! Il ne voyait plus que ce mot dans
cette série d' articles. Il allait pourtant falloir
y recourir ! Et il se sentit froid dans le dos ; je
vais en parler au père Etienne quand il viendra,
se dit-il.
Il n' eut pas longtemps à se débattre avec lui-même,
car presque aussitôt le moine entra et lui dit :
-avez-vous remarqué quelque chose qui vous
manque et dont la présence vous serait utile ?
-non, mon père ; pourtant si vous pouviez
m' obtenir un peu plus d' eau...
p28
-rien n' est plus simple ; je vous en ferai monter,
tous les matins, une grande cruche.
-je vous remercie... voyons, je viens d' étudier
le règlement...
-je vais vous mettre tout de suite à votre aise,
fit le moine. Vous n' êtes astreint qu' à la plus
stricte exactitude ; vous devez pratiquer les
offices canoniaux, à la lettre. Quant aux exercices
marqués sur la pancarte, ils ne sont pas obligatoires ;
tels qu' ils sont organisés, ils peuvent être
utiles à des gens très jeunes ou dénués de toute
initiative, mais ils gêneraient, à mon sens du
moins, plutôt les autres ; d' ailleurs, en thèse
générale, nous ne nous occupons pas, ici, des
retraitants, -nous laissons agir la solitude, -
c' est à vous qu' il appartient de vous discerner et
de distinguer le meilleur mode pour employer
saintement votre temps. Donc, je ne vous imposerai
aucune des lectures désignées sur ce tableau ; je me
permettrai seulement de vous engager à dire le petit
office de la Sainte Vierge ; l' avez-vous ?
-le voici, dit Durtal, qui lui tendit une plaquette.
-il est charmant, votre volume, dit le père Etienne
qui feuilleta les pages luxueusement imprimées en
rouge et noir. Il s' arrêta à l' une d' elles et lut
tout haut la troisième leçon des matines.
p29
-est-ce beau ! S' écria-t-il. -la joie jaillissait
soudain de cette figure ; les yeux s' illuminaient,
les doigts tremblaient sur la plaquette. -oui,
fit-il, en la refermant, lisez cet office, ici
surtout, car, vous le savez, la vraie patronne, la
véritable abbé des Trappes, c' est la Sainte Vierge !
Après un silence, il reprit : j' ai fixé à huit jours
la durée de votre retraite, dans la lettre que j' ai
envoyée à l' abbé Gévresin, mais il va de soi que si
vous ne vous ennuyez pas trop ici, vous pourrez y
demeurer autant que vous le croirez bon.
-je souhaite de pouvoir prolonger mon séjour parmi
vous, mais cela dépendra de la façon dont mon corps
supportera la lutte ; j' ai l' estomac assez malade et
je ne suis pas sans crainte ; aussi, pour parer à
tout événement, vous serai-je obligé si vous pouviez
me faire venir, le plus tôt possible, le confesseur.
-bien, vous le verrez demain ; je vous indiquerai
l' heure, ce soir, après complies. Quant à la
nourriture, si vous l' estimez insuffisante, je vous
ferai allouer un supplément d' un oeuf ; mais, là,
s' arrête la discrétion dont je puis user, car la
règle est formelle, ni poisson, ni viande, -des
légumes, et, je dois vous l' avouer, ils ne sont pas
fameux !
p30
Vous allez en juger, d' ailleurs, car l' heure du
souper est proche ; si vous le voulez bien, je vais
vous montrer la salle où vous mangerez en compagnie
de M. Bruno.
Et, tout en descendant l' escalier, le moine
poursuivit : M. Bruno est une personne qui a renoncé
au monde et qui, sans avoir prononcé de voeux, vit
en clôture. Il est ce que notre règle nomme un
oblat ; c' est un saint et un savant homme qui vous
plaira certainement ; vous pourrez causer avec lui,
pendant le repas.
-ah ! Fit Durtal, et avant et après, je dois garder
le silence ?
-oui, à moins que vous n' ayez quelque chose à
demander, auquel cas, je serai toujours à votre
disposition, prêt à vous répondre.
Pour cette question du silence, comme pour celle
des heures du lever, du coucher, des offices, la
règle ne tolère aucun allègement ; elle doit être
observée à la lettre.
-bien, fit Durtal, un peu interloqué par le ton
ferme du père ; mais, voyons, j' ai vu sur ma
pancarte un article qui m' invite à consulter un
tableau d' avertissement et je ne l' ai pas, ce
tableau !
-il est pendu sur le palier de l' escalier, près de
p31
votre chambre ; vous le lirez, à tête reposée,
demain ; prenez la peine d' entrer, fit-il, en poussant
une porte située dans le corridor en bas, juste en
face de celle de l' auditoire.
Durtal se salua avec un vieux monsieur qui vint
au-devant de lui ; le moine les présenta et
disparut.
Tous les mets étaient sur la table : deux oeufs sur
le plat, puis une jatte de riz, une autre de
haricots et un pot de miel.
M. Bruno récita le
Benedicite
et voulut
servir lui-même Durtal.
Il lui donna un oeuf.
-c' est un triste souper pour un Parisien, dit-il,
en souriant.
-oh ! Du moment qu' il y a un oeuf et du vin, c' est
soutenable ; je craignais, je vous l' avoue, de
n' avoir pour toute boisson que de l' eau claire !
Et ils causèrent amicalement.
L' homme était aimable et distingué, de figure
ascétique, mais avec un joli sourire qui éclairait
la face jaune et grave, creusée de rides.
Il se prêta avec une parfaite bonne grâce à
l' enquête de Durtal et raconta qu' après une
existence de tempêtes, il s' était senti touché par
la grâce et s' était retiré de la
p32
vie pour expier, par des années d' austérités et de
silence, ses propres fautes et celles des autres.
-et vous ne vous êtes jamais lassé d' être ici ?
-jamais depuis cinq années que j' habite ce cloître ;
le temps, découpé tel qu' il est à la Trappe,
semble court.
-et vous assistez à tous les exercices de la
communauté ?
-oui ; je remplace seulement le travail manuel
par la méditation en cellule ; ma qualité d' oblat me
dispenserait cependant, si je le désirais, de me
lever à deux heures pour suivre l' office de la nuit,
mais c' est une grande joie pour moi que de réciter
le magnifique psautier bénédictin, avant le jour ;
mais vous m' écoutez et ne mangez pas. Voulez-vous
me permettre de vous offrir encore un peu de riz ?
-non, merci ; j' accepterai, si vous le voulez bien,
une cuillerée de miel.
Cette nourriture n' est pas mauvaise, reprit-il, mais
ce qui me déconcerte un peu, c' est ce goût
identique et bizarre qu' ont tous les plats ; ça
sent, comment dirai-je..., le graillon ou le suif.
-ça sent l' huile chaude avec laquelle sont
accommodés ces légumes ; oh ! Vous vous y
accoutumerez très vite ; dans deux jours, vous ne
vous en apercevrez plus.
p33
-mais en quoi consiste, au juste, le rôle de
l' oblat ?
-il vit d' une existence moins austère et plus
contemplative que celle du moine, il peut voyager,
s' il le veut, et, quoiqu' il ne soit pas lié par des
serments, il participe aux biens spirituels de
l' ordre.
Autrefois, la règle admettait ce qu' elle appelait
des " familiers " .
C' étaient des oblats qui recevaient la tonsure,
portaient un costume distinct et prononçaient les
trois grands voeux ; ils menaient en somme une vie
mitigée, mi-laïque, mi-moine. Ce régime, qui
subsiste encore chez les purs bénédictins, a
disparu des Trappes depuis l' année 1293, époque à
laquelle le chapitre général le supprima.
Il ne reste plus aujourd' hui dans les abbayes
cisterciennes que les pères, les frères lais ou
convers, les oblats quand il y en a, et les paysans
employés aux travaux des champs.
-les convers, ce sont ceux qui ont la tête
complètement rasée et qui sont vêtus, ainsi que le
moine qui m' a ouvert la porte, d' une robe brune ?
-oui, ils ne chantent pas aux offices, et se
livrent seulement à des besognes manuelles.
-à propos, le règlement des retraites que j' ai lu
p34
dans ma chambre ne me semble pas clair. Autant que
je puis me le rappeler, il double certains offices,
met des matines à quatre heures de l' après-midi, des
vêpres à deux heures ; en tout cas, son horaire
n' est pas le même que celui des trappistes ; comment
dois-je m' y prendre pour les concilier ?
-vous n' avez pas à tenir compte des exercices
détaillés sur votre pancarte ; le père Etienne a
dû vous le dire, d' ailleurs ; ce moule n' a été
fabriqué que pour les gens qui sont incapables de
s' occuper et de se guider eux-mêmes. Cela vous
explique comment, pour les empêcher de demeurer
oisifs, on a en quelque sorte décalqué le bréviaire
du prêtre et imaginé de leur distribuer le temps en
petites tranches, de leur faire débiter, par
exemple, les psaumes des matines à des heures qui ne
comportent aucun psaume.
Le dîner était terminé ; M Bruno récita les
grâces et dit à Durtal :
-vous avez, d' ici à complies, une vingtaine de
minutes libres ; profitez-en pour faire
connaissance avec le jardin et les bois. -et il
salua poliment et il sortit.
Ce que je fumerais bien une cigarette, pensa Durtal,
lorsqu' il fut seul. Il prit son chapeau et quitta,
lui aussi, la pièce. La nuit tombait. Il traversa la
grande
p35
cour, tourna à droite, longea une maisonnette
surmontée d' un long tuyau, devina à l' odeur qu' elle
exhalait une fabrique de chocolat et il s' engagea
dans une allée d' arbres.
Le ciel était si peu clair qu' il ne pouvait
discerner l' ensemble du bois où il entrait ;
n' apercevant personne. Il roula des cigarettes, les
fuma lentement, délicieusement, consultant, à la
lueur de ses allumettes, de temps en temps, sa
montre.
Il restait étonné du silence qui se levait de cette
Trappe ; pas une rumeur, même effacée, même
lointaine, sinon, à certains moments, un bruit très
doux de rames ; il se dirigea du côté d' où venait
ce bruit et reconnut une pièce d' eau sur laquelle
voguait un cygne qui vint aussitôt à lui.
Il le regardait osciller dans sa blancheur sur les
ténèbres qu' il déplaçait en clapotant, quand une
cloche sonna des volées lentes ; voyons, dit-il ; en
interrogeant à nouveau sa montre, l' heure des
complies approche.
Il se rendit à la chapelle ; elle était encore
déserte ; il profita de cette solitude pour
l' examiner à son aise.
Elle avait la forme d' une croix amputée, d' une croix
sans pied, arrondie à son sommet et tendant deux
bras carrés, percés d' une porte à chaque bout.
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La partie supérieure de la croix figurait,
au-dessous d' une coupole peinte en azur, une petite
rotonde autour de laquelle se tenait un cercle de
stalles adossées aux murs ; au milieu, se dressait
un grand autel de marbre blanc, surmonté de
chandeliers de bois, flanqué, à gauche et à droite,
de candélabres également en bois, placés sur des
fûts de marbre.
Le dessous de l' autel était creux et fermé sur le
devant par une vitre derrière laquelle apparaissait
une châsse de style gothique qui reflétait, dans le
miroir doré de ses cuivres, des feux de lampes.
Cette rotonde s' ouvrait en un large porche, précédé
de trois marches, sur les bras de la croix qui
s' allongeaient en une sorte de vestibule servant
tout à la fois de nef et de bas-côtés à ce tronçon
d' église.
Ces bras évidés, à leurs extrémités, près des portes,
recélaient deux minuscules chapelles enfoncées dans
des niches teintes, ainsi que la coupole, en bleu ;
elles contenaient au-dessus d' autels en pierre, sans
ornements, deux statues médiocres, l' une de saint
Joseph, l' autre du Christ.
Enfin, un quatrième autel dédié à la Vierge était
situé dans ce vestibule, vis-à-vis des marches
accédant à la rotonde, en face par conséquent du
grand autel.
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Il se découpait sur une fenêtre dont les vitraux
représentaient, l' un, saint Bernard en blanc et
l' autre saint Benoît en noir et il paraissait se
reculer dans l' église, à cause des deux rangées de
bancs qui s' avançaient, à sa gauche et à sa droite,
au-devant des deux autres petites chapelles, ne
laissant que la place nécessaire pour cheminer le
long du vestibule ou pour aller, en ligne droite,
de cet autel de la Vierge dans la rotonde, au
maître-autel.
Ce sanctuaire est d' une laideur alarmante, se dit
Durtal, qui s' en fut s' asseoir sur un banc, devant
la statue de saint Joseph ; à en juger par les
quelques sujets sculptés le long des murs, ce
monument date du temps de Louis xvi ; fichue époque
pour une église !
Il fut distrait de ses réflexions par des sons de
cloches et en même temps toutes les portes
s' ouvrirent ; l' une, sise dans la rotonde même, à
gauche de l' autel, donna passage à une dizaine de
moines, enveloppés dans de grandes coules blanches ;
ils se répandirent dans le choeur et occupèrent, de
chaque côté, les stalles.
Par les deux portes du vestibule, pénétra, à son
tour, une foule de moines bruns qui s' agenouilla
devant les bancs, des deux côtés de l' autel de la
Vierge.
Durtal en avait quelques-uns près de lui ; mais ils
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baissaient la tête, les mains jointes, et il n' osa
les observer ; le vestibule était, d' ailleurs,
devenu presque noir ; la lumière se concentrait
dans le choeur où étaient allumées les lampes.
Il dévisagea les moines blancs installés dans la
partie de la rotonde qu' il pouvait voir et il
reconnut parmi eux le père Etienne à genoux près
d' un moine court ; mais un autre, placé au bout des
stalles près du porche, presque en face de l' autel
et en pleine clarté, le retint.
Celui-là était svelte et nerveux et il ressemblait
dans son burnous blanc à un Arabe. Durtal ne
l' apercevait que de profil et il distinguait une
longue barbe grise, un crâne ras, ceint de la
couronne monastique, un front haut et un nez en bec
d' aigle. Il avait grand air avec son visage
impérieux et son corps élégant qui ondulait sous la
coule.
C' est probablement l' abbé de la Trappe, se dit
Durtal, et il ne douta plus lorsque ce moine tira
une cliquette dissimulée devant lui sous son
pupitre et dirigea l' office.
Tous les moines saluèrent l' autel ; l' abbé récita
les prières du prélude, puis il y eut une pause-
et, de l' autre côté de la rotonde, là où Durtal
ne pouvait
p39
regarder, une voix frêle de vieillard, une voix
revenue au cristal de l' enfance, mais avec en plus
quelque chose de doucement fêlé, s' éleva, montant à
mesure que se déroulait l' antienne :
deus in adjutorium meum intende.
et l' autre côté du choeur, là où se tenaient le père
Etienne et l' abbé, répondit, scandant très
lentement les syllabes, avec des voix de
basse-taille.
domine ad adjuvandum me festina.
et tous courbèrent la tête sur les in-folios posés
devant eux et reprirent :
gloria patri et filio et spiritui sancto.
et ils se redressèrent tandis que l' autre partie des
pères prononçait le répons :
sicut erat in
principio,
etc.
L' office commença.
Il n' était pas chanté, mais psalmodié, tantôt rapide
et tantôt lent. Le côté du choeur, visible pour
Durtal, faisait de toutes les voyelles des lettres
aiguës et brèves ; l' autre, au contraire, les muait
en des longues, semblait coiffer d' un accent
circonflexe tous les o. On eût dit, d' une part,
la prononciation du Midi, et, de l' autre, celle du
Nord ; ainsi psalmodié, l' office devenait étrange ;
il finissait par bercer tel qu' une incantation, par
dorloter l' âme qui s' assoupissait dans ce roulement
p40
de versets interrompu par la doxologie revenant, en
ritournelle, après la dernière strophe de chacun des
psaumes.
Ah ça ! Mais, je n' y comprends rien, se dit Durtal
qui connaissait ses complies sur le bout du doigt ;
ce n' est plus du tout l' office romain qu' ils
chantent.
Le fait est que l' un des psaumes manquait. Il
retrouva bien, à un moment, l' hymne de saint
Ambroise, le
te lucis ante terminum,
clamé alors
sur un air ample et rugueux de vieux plain-chant et
encore la dernière strophe n' était-elle plus la
même ! Mais il se perdait à nouveau, attendait les
leçons brèves,
le
nunc dimittis
qui ne
vinrent pas.
Les complies ne sont pourtant point variables, comme
les vêpres, se dit-il ; il faudra que je demande,
demain, des explications au père Etienne.
Puis il fut troublé dans ses réflexions par un jeune
moine blanc qui passa, en s' agenouillant devant
l' autel, et alluma deux cierges.
Et subitement tous se levèrent et, dans un immense
cri, le
salve regina
ébranla les voûtes.
Durtal écoutait, saisi, cet admirable chant qui
n' avait rien de commun avec celui que l' on beugle, à
Paris, dans les églises. Celui-ci était tout à la
fois flébile et
p41
ardent, soulevé par de si suppliantes adorations,
qu' il semblait concentrer, en lui seul, l' immémorial
espoir de l' humanité et son éternelle plainte.
Chanté sans accompagnement, sans soutien d' orgue,
par des voix indifférentes à elles-mêmes et fondues
en une seule, mâle et profonde, il montait en une
tranquille audace, s' exhaussait en un irrésistible
essor vers la Vierge, puis il faisait comme un
retour sur lui-même et son assurance diminuait ; il
avançait plus tremblant, mais si déférent, si
humble, qu' il se sentait pardonné et osait alors,
dans des appels éperdus, réclamer les délices
imméritées d' un ciel.
Il était le triomphe avéré des neumes, de ces
répétitions de notes sur la même syllabe, sur le
même mot, que l' église inventa pour peindre l' excès
de cette joie intérieure ou de cette détresse
interne que les paroles ne peuvent rendre ; et
c' était une poussée, une sortie d' âme s' échappant
dans les voix passionnées qu' exhalaient ces corps
debout et frémissants de moines.
Durtal suivait sur son paroissien cette oeuvre au
texte si court et au chant si long ; à l' écouter, à
la lire avec recueillement, cette magnifique exoration
paraissait se décomposer en son ensemble, représenter
trois états différents d' âme, signifier la triple
phase de l' humanité,
p42
pendant sa jeunesse, sa maturité et son déclin ; elle
était, en un mot, l' essentiel résumé de la prière à
tous les âges.
C' était d' abord le cantique d' exultation, le salut
joyeux de l' être encore petit, balbutiant des
caresses respectueuses, choyant avec des mots de
douceur, avec des cajoleries d' enfant qui cherche à
amadouer sa mère ; c' était le
salve, regina,
mater misericordiae, vita, dulcedo et spes nostra,
salve.
puis cette âme, si candide, si
simplement heureuse, avait grandi et connaissant
déjà les défaites volontaires de la pensée, les
déchets répétés des fautes, elle joignait les mains
et demandait, en sanglotant, une aide. Elle
n' adorait plus en souriant, mais en pleurant ;
c' était le
ad te clamamus exsules filii hevae ;
ad te suspiramus gementes et flentes in hac
lacrymarum valle.
enfin la vieillesse était
venue ; l' âme gisait, tourmentée par le souvenir des
avis négligés, par le regret des grâces perdues ; et,
devenue plus craintive, plus faible, elle
s' épouvantait devant sa délivrance, devant la
destruction de sa prison charnelle qu' elle sentait
proche ; et alors elle songeait à l' éternelle
inanition de ceux que le juge damne et elle
implorait, à genoux, l' avocate de la terre, la
consule du ciel ; c' était le
eia ergo advocata
nostra, illos tuos
p43
misericordes oculos ad nos converte et jesum
benedictum fructum ventris tui nobis post hoc
exsilium ostende.
et, à cette essence de prière que prépara
Pierre De Compostelle ou Hermann Contract,
saint Bernard, dans un accès d' hyperdulie, ajoutait
les trois invocations de la fin :
o clemens, o
pia, o dulcis virgo maria,
scellait
l' inimitable prose comme avec un triple sceau, par
ces trois cris d' amour qui ramenaient l' hymne à
l' adoration câline de son début.
Cela devient inouï, se dit Durtal, lorsque les
trappistes chantèrent ces doux et pressants appels ;
les neumes se prolongeaient sur les o qui passaient
par toutes les couleurs de l' âme, par tout le
registre des sons ; et ces interjections résumaient
encore, dans cette série de notes qui les enrobait,
le recensement de l' âme humaine que récapitulait
déjà le corps entier de l' hymne.
Et brusquement, sur le mot
maria,
sur le cri
glorieux du nom, le chant tomba, les cierges
s' éteignirent, les moines s' affaissèrent sur leurs
genoux ; un silence de mort plana sur la chapelle.
Et, lentement, les cloches tintèrent et l' angélus
effeuilla, sous les voûtes, les pétales espacés de
ses sons blancs.
Tous, maintenant prosternés, le visage dans les
mains, priaient et cela dura longtemps ; enfin le
bruit
p44
de la cliquette retentit ; tout le monde se leva,
salua l' autel et, en une muette théorie, les moines
disparurent par la porte percée dans la rotonde.
-ah ! Le véritable créateur de la musique plane,
l' auteur inconnu qui a jeté dans le cerveau de
l' homme la semence du plain-chant, c' est le
Saint-esprit, se dit Durtal, malade, ébloui, les
yeux en larmes.
M. Bruno qu' il n' avait pas aperçu dans la
chapelle vint le rejoindre. Ils traversèrent, sans
parler, la cour, et quand ils furent rentrés dans
l' hôtellerie, M. Bruno alluma deux bougeoirs, en
remit un à Durtal et gravement lui dit :
-je vous souhaite une bonne nuit, monsieur.
Durtal grimpa l' escalier derrière lui. Ils se
resaluèrent sur le palier et Durtal pénétra dans sa
cellule.
Le vent soufflait sous la porte et la pièce, à peine
éclairée par la flamme couchée de la bougie, lui
parut sinistre ; le plafond très haut disparaissait
dans l' ombre et pleuvait de la nuit.
Durtal s' assit, découragé, près de sa couche.
Et cependant, il était projeté par l' une de ces
impulsions qu' on ne peut traduire, par une de ces
jaculations où il semble que le coeur enfle et va
s' ouvrir ; et, devant son impuissance à se déliter
et à se fuir, Durtal finit
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par redevenir enfant, par pleurer sans cause
définie, simplement par besoin de s' alléger de
larmes.
Il s' affala sur le prie-dieu, attendant il ne savait
quoi qui ne vint pas ; puis devant le crucifix qui
écartelait au-dessus de lui ses bras, il se mit à
lui parler, à lui dire tout bas :
" père, j' ai chassé les pourceaux de mon être, mais
ils m' ont piétiné et couvert de purin et l' étable
même est en ruine. Ayez pitié, je reviens de si
loin ! Faites miséricorde, seigneur, au porcher
sans place ! Je suis entré chez vous, ne me chassez
pas, soyez bon hôte lavez-moi ! "
ah ! Fit-il soudain, cela me fait penser que je n' ai
pas vu le père Etienne qui devait m' indiquer
l' heure à laquelle le confesseur me recevrait
demain ; il aura sans doute oublié de le consulter ;
tant mieux, au fond cela me reculera d' un jour ;
j' ai l' âme si courbaturée que j' ai vraiment besoin
qu' elle repose.
Il se déshabilla, soupirant : il faut que je sois
debout à trois heures et demie, pour être dans la
chapelle à quatre : je n' ai pas de temps à perdre,
si je veux dormir. Pourvu que je n' aie pas de
névralgies, demain, et que je m' éveille avant
l' aube !
DEUXIEME PARTIE, CHAP. II
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Il vécut la plus épouvantable des nuits ; ce fut si
spécial, si affreux, qu' il ne se rappelait pas,
pendant toute son existence, avoir enduré de
pareilles angoisses, subi de semblables transes.
Ce fut une succession ininterrompue de réveils en
sursaut et de cauchemars.
Et ces cauchemars dépassèrent les limites des
abominations que les démences les plus périlleuses
rêvent. Ils se déroulaient sur les territoires de la
luxure et ils étaient si particuliers, si nouveaux
pour lui, qu' en se réveillant, Durtal restait
tremblant, retenait un cri.
Ce n' était plus du tout l' acte involontaire et
connu, la vision qui cesse juste au moment où
l' homme endormi étreint la forme amoureuse et va
se fondre en elle ; c' était ainsi et mieux que dans
la nature, long, complet,
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accompagné de tous les préludes, de tous les détails,
de toutes les sensations ; et le déclic avait lieu,
avec une acuité douloureuse extraordinaire, dans un
spasme de détente inouï.
Et, fait bizarre et qui semblait marquer la
différence entre cet état et le stupre inconscient
des nuits, c' était, en outre de certains épisodes
où des caresses qui ne pourraient que se succéder
dans la réalité étaient réunies, au même instant,
dans le rêve, la sensation nette, précise, d' un
être, d' une forme fluidique disparaissant avec le
bruit sec d' une capsule ou d' un coup de fouet,
d' auprès de vous, dès le réveil. Cet être, on le
sentait distinctement près de soi, si près, que le
linge, dérangé par le souffle de sa fuite,
ondulait et que l' on regardait, effaré, la place
vide.
Ah ça ! Mais, se dit Durtal, quand il eut allumé la
bougie ; cela me reporte au temps où je fréquentais
Mme Chantelouve ; cela me réfère aux histoires du
succubat.
Il restait, ahuri, sur son séant, scrutait avec un
véritable malaise cette cellule noyée d' ombre. Il
consulta sa montre ; il n' était que onze heures du
soir. -mon Dieu, fit-il, si les nuits sont ainsi
que celles-là dans les cloîtres !
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Il recourut, pour se remettre, à des affusions d' eau
froide, ouvrit la fenêtre pour renouveler l' air et,
glacé, se recoucha.
Il hésitait à souffler la bougie, inquiet de ces
ténèbres qui lui paraissaient habitées, pleines
d' embûches et de menaces. Il se décida enfin à
éteindre et répéta la strophe des complies que
l' on avait chantée, le soir même, à la chapelle :
procul recedant somnia
et noctium phantasmata.
hostemque nostrum comprime,
ne polluantur corpora.
il finit par s' assoupir, rêva encore d' immondices,
mais il se reprit à temps pour rompre le charme,
éprouva encore cette impression d' une ombre
s' évaporant à temps pour qu' on ne puisse la saisir
dans les draps et il interrogea sa montre. Il était
deux heures.
Si cela continue, je serai brisé demain, se dit-il ;
il parvint tant bien que mal, en somnolant et en se
détirant toutes les dix minutes, à atteindre trois
heures.
Si je me rendors, je ne me réveillerai pas au
moment voulu, pensa-t-il ; si je me levais ?
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Et il sauta en bas du lit, s' habilla, pria, mit de
l' ordre dans ses affaires.
D' authentiques excès l' eussent moins abattu que cette
fausse équipée, mais ce qui lui semblait surtout
odieux, c' était l' inassouvissement que laissait le
viol terminé de ces larves. Comparées à leurs
avides manigances, les caresses de la femme
n' épandaient qu' une volupté tempérée, n' aboutissaient
qu' à un faible choc ; seulement dans le succubat
l' on restait enragé de n' avoir étreint que le vide,
d' avoir été la dupe d' un mensonge, le jouet d' une
apparence dont on ne se rappelait même plus les
contours et les traits. On en arrivait forcément à
désirer de la chair, à souhaiter de presser contre
soi un véritable corps et Durtal se mit à songer à
Florence ; elle vous désaltérait au moins, ne vous
quittait pas ainsi, pantelant et fiévreux, en quête
d' on ne savait quoi, dans une atmosphère où l' on
était environné, épié, par un inconnu qu' on ne
pouvait discerner, par un simulacre que l' on ne
pouvait fuir.
Puis Durtal se secoua, voulut repousser l' assaut de
ces souvenirs. Je vais toujours, se dit-il, aller
respirer de l' air frais et fumer une cigarette, nous
verrons après.
Il descendit l' escalier dont les murs paraissaient ne
p51
pouvoir tenir en place et dansaient avec la lueur de
la bougie, enfila les corridors, souffla et déposa
son lumignon près de l' auditoire et s' élança
dehors.
Il faisait nuit noire ; à la hauteur d' un premier
étage, un oeil de boeuf ouvert dans le mur de
l' église trouait les ténèbres d' une lune rouge.
Durtal tira quelques bouffées d' une cigarette, puis
il s' achemina vers la chapelle. Il tourna
doucement le loquet de la porte ; le vestibule où il
pénétrait était sombre, mais la rotonde, bien qu' elle
fût vide, était illuminée par de nombreuses lampes.
Il fit un pas, se signa et recula, car il venait de
heurter un corps ; il regarda à ses pieds.
Il entrait sur un champ de bataille.
Par terre, des formes humaines étaient couchées dans
des attitudes de combattants fauchés par la
mitraille ; les unes à plat ventre, les autres à
genoux ; celles-ci, affaissées les mains par terre,
comme frappées dans le dos, celles-là étendues les
doigts crispés sur la poitrine, celles-là encore se
tenant la tête ou tendant les bras.
Et, de ce groupe d' agonisants, ne s' élevaient aucun
gémissement, aucune plainte.
Durtal contemplait, stupéfié, ce massacre de moines ;
et il resta soudain bouche béante. Une écharpe de
p52
lumière tombait d' une lampe que le père sacristain
venait de déplacer dans la rotonde et, traversant le
porche, elle éclairait un moine à genoux devant
l' autel voué à la Vierge.
C' était un vieillard de plus de quatre-vingt ans ; il
était immobile ainsi qu' une statue, les yeux fixes,
penché dans un tel élan d' adoration que toutes les
figures extasiées des primitifs paraissaient, près
de la sienne, efforcées et froides.
Le masque était pourtant vulgaire ; le crâne ras,
sans couronne, hâlé par tous les soleils et par
toutes les pluies, avait le ton des briques ; l' oeil
était voilé, couvert d' une taie par l' âge ; le
visage plissé, ratatiné, culotté tel qu' un vieux
buis, s' enfonçait dans un taillis de poils blancs et
le nez un peu camus achevait de rendre singulièrement
commun l' ensemble de cette face.
Et il sortait, non des yeux, non de la bouche, mais
de partout et de nulle part, une sorte d' angélité
qui se diffusait sur cette tête, qui enveloppait
tout ce pauvre corps courbé dans un tas de loques.
Chez ce vieillard, l' âme ne se donnait même pas la
peine de réformer la physionomie, de l' ennoblir ;
elle se contentait de l' annihiler, en rayonnant ;
c' était, en quelque sorte, le nimbe des anciens
saints ne demeurant
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plus autour du chef, mais s' étendant sur tous ses
traits, baignant, apâli, presque invisible, tout
son être.
Et il ne voyait ni n' entendait rien ; des moines se
traînaient sur les genoux, venaient pour se
réchauffer, pour s' abriter auprès de lui et il ne
bougeait, muet et sourd, assez rigide pour qu' on
pût le croire mort, si, par instant, la lèvre
inférieure n' eût remué, soulevant dans ce
mouvement sa grande barbe.
L' aube blanchit les vitres et, dans l' obscurité qui
commençait à se dissiper, les autres frères
apparurent à leur tour, à Durtal ; tous ces
blessés de l' amour divin priaient ardemment,
jaillissaient hors d' eux-mêmes, sans bruit, devant
l' autel. Il y en avait de tout jeunes à genoux et
le buste droit, d' autres, les prunelles en extase,
repliés en arrière et assis sur leurs talons,
d' autres encore faisaient le chemin de croix et
souvent ils étaient posés, les uns devant les autres,
face à face et ils se regardaient sans se voir,
avec des yeux d' aveugles.
Et parmi ces convers, quelques pères, ensevelis dans
leurs grandes coules blanches, gisaient, prosternés,
baisaient la terre.
Oh ! Prier, prier comme ces moines ! S' écria
Durtal.
Il sentait son malheureux être se détendre ; dans
cette atmosphère de sainteté, il se dénoua et il
s' affaissa
p54
sur les dalles, demandant humblement pardon au
Christ de souiller par sa présence la pureté de
ce lieu.
Et il pria longtemps, se descellant pour la première
fois, se reconnaissant si indigne, si vil, qu' il ne
pouvait comprendre comment, malgré sa miséricorde,
le seigneur le tolérait dans le petit cercle de ses
élus ; il s' examina, vit clair, s' avoua qu' il était
inférieur au dernier de ces convers qui ne savait
peut-être même pas épeler un livre, comprit que la
culture de l' esprit n' était rien et que la culture
de l' âme était tout, et peu à peu, sans s' en
apercevoir, ne pensant plus qu' à balbutier des actes
de gratitude, il disparut de la chapelle, l' âme
emmenée par celles des autres, hors du monde, loin
de son charnier, loin de son corps.
Dans cette chapelle, l' élan était enfin consenti, la
projection jusqu' alors refusée était enfin permise ;
il ne se débattait plus de même qu' au temps où il
parvenait si difficilement à s' évader de sa geôle, à
Notre-Dame-des-victoires et à Saint-Séverin.
Puis il réintégra cette chapelle où son animalité
était demeurée seule et il regarda, étonné, autour
de lui ; la plupart des frères étaient partis ; un
père restait prostré devant l' autel de la Vierge ;
il le quitta à son tour et regagna la rotonde où les
les autres pères entraient.
p55
Durtal les observa ; il y en avait de toutes les
tailles, de toutes les sortes, un gros, chauve, à
longue barbe noire et à besicles, des petits blonds
et bouffis, de très vieux, hérissés de poils de
sanglier, de très jeunes ayant de vagues airs de
rêveurs allemands, avec leurs yeux bleus, sous des
lunettes : et presque tous, sauf les très jeunes,
avaient ce trait commun : le ventre gonflé et les
joues sillonnées de vermicelles roses.
Et soudain par la porte ouverte, dans la rotonde
même, le grand moine qui conduisait, la veille,
l' office, parut. Il renversa sur sa chasuble un
capuchon de toile qui lui couvrait la tête et,
assisté de deux moines blancs, il monta au
maître-autel pour célébrer la messe.
Et ce ne fut pas une de ces messes gargotées comme
l' on en cuisine tant à Paris, mais une messe lente
et méditée, profonde, une messe où le prêtre
consacre longuement, abîmé devant l' autel, et quand
il éleva l' hostie, aucune sonnette ne tinta, mais
les cloches du monastère épandirent des volées
espacées, des coups brefs, sourds, presque plaintifs,
tandis que les trappistes disparaissaient, tapis
à quatre pattes, la tête cachée sous leurs pupitres.
Quand la messe prit fin, il était près de six
heures ; Durtal refit le chemin de la veille au soir,
passa devant
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la petite fabrique de chocolat qu' il avait longée,
avisa au travers des vitres des pères qui
enveloppaient des tablettes dans du papier de plomb,
puis, dans une autre pièce, une minuscule machine
à vapeur que modérait un convers.
Il gagna cette allée où il avait fumé des
cigarettes dans l' ombre. Si triste, la nuit, elle
était maintenant charmante avec ses deux rangées
de très vieux tilleuls qui bruissaient doucement et
le vent rabattait sur Durtal leur languissante
odeur.
Assis sur un banc, il embrassait, d' un coup d' oeil,
la façade de l' abbaye.
Précédé d' un long potager où, çà et là, des rosiers
s' épanouissaient au-dessus des vasques bleuâtres et
des boules veinées des choux, cet ancien château,
bâti dans le goût monumental du dix-septième siècle,
s' étendait, solennel et immense, avec ses dix-huit
fenêtres d' affilée et son fronton dans le tympan
duquel était logée une puissante horloge.
Il était coiffé d' ardoises, surmonté d' un jeu de
petites cloches et l' on y accédait par un perron
de plusieurs marches. Il arborait une altitude
d' au moins cinq étages, bien qu' il n' eût en réalité
qu' un rez-de-chaussée et un premier, mais à en
juger par l' élévation inattendue des
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fenêtres, les pièces devaient se plafonner à des
hauteurs démesurées d' église ; somme toute, cet
édifice était emphatique et froid, plus apte,
puisqu' on l' avait converti en un couvent, à abriter
des adeptes de Jansénius que des disciples de
saint Bernard.
Le temps était tiède, ce matin-là ; le soleil se
tamisait dans le crible remué des feuilles ; et le
jour, ainsi bluté, se muait au contact du blanc, en
rose. Durtal, qui s' apprêtait à lire son
paroissien, vit les pages rosir et, par la loi des
complémentaires, toutes les lettres, imprimées à
l' encre noire, se teindre en vert.
Il s' amusait de ces détails, s' épanouissait, le dos
au chaud, dans cette brise chargée d' aromes, se
reposait, dans ce bain de lumière, des fatigues de
la nuit, quand, au bout de l' allée, il aperçut
quelques frères. Ils marchaient, silencieux, les uns,
portant sous un bras de grands pains ronds, les
autres, tenant des boîtes au lait ou des mannes
pleines de foin et d' oeufs ; ils défilèrent devant
lui et le saluèrent respectueusement.
Tous avaient la mine joyeuse et grave. Ah ! Les
braves gens, se dit-il, ce qu' ils m' ont, ce matin,
aidé, car c' est à eux que je dois d' avoir pu ne pas
me taire, d' avoir pu prier, d' avoir enfin connu la
joie de l' oraison qui n' était pour moi à Paris
qu' un leurre ! à eux et
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surtout à Notre-Dame De L' Atre qui a eu pitié de
mon pauvre être !
Il bondit de son banc, dans un élan d' allégresse,
s' engagea dans des allées latérales, atteignit la
pièce d' eau qu' il avait entrevue, la veille ; devant
elle se dressait la formidable croix qu' il avait
distinguée de loin du haut de la voiture, dans les
bois, avant que d' arriver à la Trappe.
Elle était plantée en face du monastère même et
tournait le dos à l' étang ; elle supportait un
Christ du dix-huitième siècle, grandeur nature,
en marbre blanc ; et l' étang affectait, lui aussi,
la forme d' une croix, telle qu' elle figure sur la
plupart des plans des basiliques.
Et cette croix brune et liquide était granulée de
pistache par des lentilles d' eau que déplaçait, en
nageant, le cygne.
Il vint au-devant de Durtal, et il tendit le bec,
attendant sans doute un bout de pain.
Et pas un bruit ne surgissait de ce lieu désert,
sinon le craquement des feuilles sèches que Durtal
froissait en marchant. L' horloge sonna sept heures.
Il se rappela que le déjeuner allait être servi et il
se dirigea à grands pas vers l' abbaye. Le père
Etienne l' attendait ; il lui serra la main, lui
demanda s' il avait bien dormi, puis :
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-qu' allez-vous manger ? Je n' ai que du lait et du
miel à vous offrir ; j' enverrai aujourd' hui même au
village le plus proche pour tâcher de vous procurer
un peu de fromage ; mais vous allez subir une triste
collation, ce matin.
Durtal proposa de substituer du vin au lait et
déclara que ce serait pour le mieux ainsi ; j' aurais,
dans tous les cas, mauvaise grâce à me plaindre,
fit-il, car enfin, vous, maintenant, vous êtes à
jeun.
Le moine sourit.
-pour l' instant, dit-il, nous faisons, à cause de
certaines fêtes de notre ordre, pénitence.
Et il expliqua qu' il ne prenait de nourriture qu' une
fois par jour, à deux heures de l' après-midi, après
none.
-et vous n' avez même pas pour vous soutenir du
vin et des oeufs !
Le père Etienne souriait toujours.
-on s' y habitue, dit-il. Qu' est-ce que ce régime,
en comparaison de celui qu' adoptèrent saint Bernard
et ses compagnons, lorsqu' ils vinrent défricher la
vallée de Clairvaux ? Leur repas consistait en des
feuilles de chêne, salées, cuites dans de l' eau
trouble.
Et après un silence, le père reprit :
-sans doute la règle des Trappes est dure, mais
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combien elle est douce si nous nous reportons à ce
que fut jadis, en Orient, la règle de saint
Pacôme. Songez donc, celui qui voulait accéder à
cet ordre restait dix jours et dix nuits à la porte
du couvent et il y essuyait tous les crachats, tous
les affronts ; s' il persistait à vouloir entrer, il
accomplissait trois années de noviciat, habitait une
hutte où il ne pouvait se tenir debout et se coucher
de son long ; il ne se repaissait que d' olives et
de choux, priait douze fois le jour, douze fois le
soir, et douze fois la nuit ; le silence était
perpétuel et les mortifications ne cessaient pas.
Pour se préparer à ce noviciat et s' apprendre à
dompter la faim, saint Macaire avait imaginé
d' enfoncer du pain dans un vase au col très rétréci
et il ne s' alimentait qu' à l' aide des miettes qu' il
pouvait retirer avec ses doigts ; quand il fut
admis dans le monastère, il se contenta de grignoter
des feuilles de choux crus, le dimanche. Hein, ils
étaient plus résistants que nous, ceux-là ! Nous
n' avons plus, hélas ! Ni l' âme, ni le corps assez
solides pour supporter de tels jeûnes. -mais que
cela ne vous empêche pas de goûter ; allons, bon
appétit ; -ah ! Pendant que j' y pense, reprit le
moine, soyez à dix heures précises à l' auditoire,
c' est là que le père prieur vous confessera.
Et il sortit.
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Durtal aurait reçu un coup de maillet sur la tête
qu' il n' eût pas été mieux assommé. Tout
l' échafaudage si rapidement exhaussé de ses joies
croula. Ce fait étrange avait lieu ; dans cet élan
d' allégresse qui le portait depuis l' aube, il avait
complètement oublié qu' il fallait se confesser.
Et il eut un moment d' aberration. Mais je suis
pardonné ! Se dit-il ; la preuve est cet état de
bonheur que je n' ai jamais connu, cette dilatation
vraiment merveilleuse d' âme que j' ai ressentie dans
la chapelle et dans les bois !
L' idée que rien n' était commencé, que tout était à
effectuer, l' effara ; il n' eut pas le courage
d' avaler son pain ; il but une goutte de vin et,
dans un vent de panique, il se rua dehors.
Il allait, affolé, à grands pas. -se confesser ! Le
prieur ? Qui était le prieur ? Il cherchait
vainement parmi les pères dont il se rappelait le
visage celui qui allait l' entendre.
Mon Dieu, fit-il tout à coup, mais je ne sais même
pas comment l' on se confesse !
Il chercha un coin désert où il pût se recueillir.
Il arpentait alors, sans même savoir comment il
y était venu, une allée de noyers que bordait un
mur. Il y avait là des arbres énormes ; il se
dissimula derrière le tronc
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de l' un d' eux et, assis sur la mousse, il feuilleta
son paroissien, lut : " en arrivant au
confessionnal, mettez-vous à genoux, faites le signe
de la croix, demandez la bénédiction du prêtre en
disant : " bénissez-moi, mon père, parce que
" j' ai péché " ; récitez ensuite le
confiteor
jusqu' à
mea culpa
... et... "
il s' arrêta et sans même qu' il eût besoin de la
sonder, sa vie bondit en des jets d' ordures.
Il recula, il y en avait tant, de toutes sortes,
qu' il s' abîma dans le désespoir.
Puis il eut un effort de volonté, se reprit, voulut
canaliser ces sources, les endiguer, les répartir
pour s' y reconnaître, mais un affluent refoulait les
autres, finissait par tout absorber, devenait le
fleuve même.
Et ce péché se montrait d' abord simiesque et
sournois, au collège où chacun s' attentait et
cariait les autres ; puis c' était toute une jeunesse
avide, traînée dans les estaminets, roulée dans les
auges, vautrée sur les éviers des filles et c' était
un âge mûr ignoble. Aux besognes régulières avaient
succédé les avaries des sens et de honteux
souvenirs l' assaillaient en foule ; il se
rappelait la recherche de monstrueuses fraudes, la
poursuite d' artifices aggravant la malice de l' acte ;
et les complices, les agentes de ses déchéances
défilaient devant lui.
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C' était, entre toutes, à un moment, une Mme
Chantelouve, une adultère démoniaque qui l' avait
précipité dans d' affreux transports, qui l' avait lié
aux crimes sans nom des méfaits divins, aux
sacrilèges.
Comment raconter cela à ce moine ? Se dit Durtal,
terrifié par ce souvenir ; comment même s' exprimer
pour se faire comprendre, sans devenir immonde ?
Les pleurs lui jaillirent des yeux. Mon Dieu, mon
Dieu, soupira-t-il, c' est vraiment trop.
Et, à son tour, Florence parut, avec son sourire de
petit voyou et ses hanches de garçonne. Je ne peux
pourtant pas narrer au confesseur ce qui se
brassait dans l' ombre parfumée de ses vices, s' écria
Durtal ; je ne peux pourtant pas lui faire gicler
à la face ces filets de pus !
Et dire qu' il va falloir faire cela pourtant ! Et il
s' appesantissait sur les turpitudes de cette fille
trempée dès l' enfance dans les incestes, barattée
dès sa puberté par des passions de vieillard, sur
les canapés désossés des marchands de vins.
Quelle honte que d' avoir été rivé à celle-là, quelle
dégoûtation que d' avoir satisfait aux abominables
exigences de ses voeux !
Et derrière cette sentine, d' autres s' étendaient.
Tous les districts des péchés qu' énumérait
patiemment le
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paroissien, il les avait traversés ! Il ne s' était
jamais confessé depuis sa première communion et
c' était, avec l' entassement des années, de
successives alluvions de fautes ; et il pâlissait à
l' idée qu' il allait détailler à un autre homme
toutes ses saletés, lui avouer ses pensées les plus
secrètes, lui dire ce qu' on n' ose se répéter à
soi-même, de peur de se mépriser trop.
Il en sua d' angoisse ; puis une nausée de son être,
un remords de sa vie le souleva et il se rendit ; le
regret d' avoir si longtemps vécu dans ce cloaque le
crucifia ; il pleura longtemps, doutant du pardon,
n' osant même plus le solliciter, tant il se sentait
vil.
Enfin il eut un sursaut ; l' heure de l' expiation
devait être proche ; sa montre marquait, en effet,
dix heures moins le quart. A se laminer ainsi, il
avait agonisé pendant plus de deux heures.
Il rejoignit précipitamment la grande allée qui
conduisait au monastère. Il marchait, la tête basse,
en refoulant ses larmes.
Il ralentit un peu le pas, lorsqu' il atteignit le
petit étang ; il leva des yeux suppliants vers la
croix et, les baissant, il rencontra un regard si
ému, si pitoyable, si doux qu' il s' arrêta ; et le
regard disparut avec le salut du convers qui
continua son chemin.
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Il a lu en moi, se dit Durtal. -oh ! Il a raison de
me plaindre, le charitable moine, car vraiment ce que
je souffre ! Ah ! Seigneur, être comme cet humble
frère ! Cria-t-il, se rappelant avoir remarqué, le
matin même, ce jeune et grand garçon, priant, dans
la chapelle, avec une telle ferveur qu' il semblait
s' effuser du sol, devant la vierge.
Il arriva dans un état affreux à l' auditoire et
s' effondra sur une chaise ; puis, ainsi qu' une bête
traquée qui se croit découverte, il se dressa et,
perturbé par la peur, emporté par un vent de déroute,
il songea à fuir, à aller chercher sa valise, à
s' élancer dans un train.
Et il se retenait, indécis, tremblant, l' oreille aux
aguets, le coeur lui battant à grands coups ; il
écoutait des bruits lointains de pas. -mon Dieu !
Fit-il, épiant ces pas qui se rapprochaient, quel
est le moine qui va entrer ?
Le pas se tut et la porte s' ouvrit ; Durtal,
terrifié, n' osa fixer le confesseur, en lequel il
reconnut le grand trappiste, au profil impérieux,
celui qu' il croyait être l' abbé du monastère.
Suffoqué, il recula sans proférer un mot.
Surpris de ce silence, le prieur dit :
-vous avez demandé à vous confesser, monsieur ?
Et, sur un geste de Durtal, il lui désigna le
prie-dieu
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posé contre le mur et lui-même s' agenouilla, en lui
tournant le dos.
Durtal se roidit, s' éboula sur ce prie-dieu et
perdit complètement la tête. Il avait vaguement
préparé son entrée en matière, noté des points de
repère, classé à peu près ses fautes ; il ne se
rappelait plus rien.
Le moine se releva, s' assit sur une chaise de
paille, se pencha sur le pénitent, l' oreille
ramenée par la main en cornet, pour mieux entendre.
Et il attendit.
Durtal souhaitait de mourir pour ne pas parler ; il
parvint cependant à prendre le dessus, à réfréner
sa honte ; il desserra les lèvres et rien ne sortit ;
il resta accablé, la tête dans ses mains, retenant
les larmes qu' il sentait monter.
Le moine ne bougeait pas.
Enfin, il fit un effort désespéré, bredouilla le
commencement du
confiteor
et dit :
-je ne me suis pas confessé depuis mon enfance ;
j' ai mené, depuis ce temps-là, une vie ignoble,
j' ai...
les mots ne vinrent pas.
Le trappiste demeurait silencieux, ne l' assistait
point.
-j' ai commis toutes les débauches..., j' ai fait
tout..., tout...
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il s' étrangla et les larmes contenues partirent ; il
pleura, le corps secoué, la figure cachée dans ses
mains.
Et comme le prieur, toujours penché sur lui, ne
bronchait point.
-mais je ne peux pas, cria-t-il, je ne peux pas !
Toute cette vie qu' il ne pouvait rejeter
l' étouffait ; il sanglotait, désespéré par la vue
de ses fautes et atterré aussi de se trouver ainsi
abandonné, sans un mot de tendresse, sans un
secours. Il lui sembla que tout croulait, qu' il
était perdu, repoussé par celui-là même qui l' avait
pourtant envoyé dans cette abbaye !
Et une main lui toucha l' épaule, en même temps
qu' une voix douce et basse disait :
-vous avez l' âme trop lasse pour que je veuille
la fatiguer par des questions ; revenez à neuf
heures, demain, nous aurons du temps devant nous,
car nous ne serons pressés, à cette heure, par aucun
office ; d' ici là, pensez à cet épisode du calvaire :
la croix qui était faite de tous les péchés du monde
pesait sur l' épaule du sauveur d' un tel poids que
ses genoux fléchirent et qu' il tomba. Un homme de
Cyrène passait là, qui aida le seigneur à la porter.
Vous, en détestant, en pleurant vos péchés, vous
avez allégé, vous avez délesté, si l' on peut dire,
cette croix du fardeau de vos fautes et, l' ayant
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rendue moins pesante, vous avez ainsi permis à
notre-seigneur de la soulever.
Il vous en a récompensé par le plus surprenant des
miracles, par le miracle de vous avoir attiré de si
loin ici. Remerciez-le donc de tout votre coeur et ne
vous désolez plus. Vous réciterez aujourd' hui pour
pénitence les psaumes de la pénitence et les
litanies des saints. Je vais vous donner ma
bénédiction.
Et le prieur le bénit et disparut. Durtal se releva
à bout de larmes ; ce qu' il craignait tant était
arrivé, le moine qui devait l' opérer était
impassible, presque muet ! Hélas ! Se dit-il, mes
abcès étaient mûrs, mais il fallait un coup de
lancette pour les percer !
-après tout, reprit-il, en grimpant l' escalier
pour aller se rafraîchir les yeux dans sa cellule,
ce trappiste a été compatissant à la fin, moins dans
ses observations que dans le ton dont il les a
prononcées ; puis, il convient d' être juste, il a
peut-être été ahuri par mes larmes ; l' abbé
Gévresin n' avait sans doute pas écrit au père
Etienne que je me réfugiais à la Trappe pour me
convertir ; mettons-nous alors à la place d' un
homme vivant en Dieu, hors le monde, et auquel on
décharge tout-à-coup une tinette sur la tête !
Enfin nous verrons demain ; et Durtal se hâta de se
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tamponner le visage, car il était près de onze heures
et l' office de sexte devait commencer.
Il se rendit à la chapelle ; elle était à peu près
vide, car les frères travaillaient, à ce moment,
dans la fabrique de chocolat et dans les champs.
Les pères étaient à leur place, dans la rotonde. Le
prieur tira la cliquette, tous s' enveloppèrent d' un
grand signe de croix et à gauche, là où il ne
pouvait voir, -car Durtal s' était installé à la
même place que le matin, devant l' autel de saint
Joseph, -une voix monta :
ave, maria, gratia plena, dominus tecum.
et l' autre partie du choeur répondit :
et benedictus fructus ventris tui, jesus.
il y eut une seconde d' intervalle et la voix pure et
faible du vieux trappiste chanta comme avant l' office
des complies, la veille :
deus, in adjutorium meum intende.
et la liturgie se déroula, avec ses
gloria
patri,
etc., pendant lesquels les moines
courbaient le front sur leurs livres, et sa série de
psaumes articulés sur un ton bref d' un côté, et
long de l' autre.
Durtal agenouillé se laissait aller au bercement de
la psalmodie, si las qu' il ne pouvait parvenir à
prier lui-même.
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Puis quand sexte se termina, tous les pères se
recueillirent et Durtal surprit un regard de pitié
chez le prieur qui se tourna un peu vers son banc.
Il comprit que le moine implorait le sauveur pour
lui, suppliait peut-être Dieu de lui indiquer la
manière dont il pourrait, demain, s' y prendre.
Durtal rejoignit M. Bruno dans la cour ; ils se
serrèrent la main, puis l' oblat lui annonça la
présence d' un nouveau convive.
-un retraitant ?
-non, un vicaire des environs de Lyon ; il reste
un jour seulement ; il est venu visiter l' abbé qui
est malade.
-je croyais d' abord que l' abbé de notre-dame de
l' Atre était ce grand moine qui conduit l' office.
-mais non, c' est le prieur, le père Maximin ;
quant à l' abbé, vous ne l' avez pas vu et je doute
que vous puissiez le voir, car il ne sortira sans
doute pas de son lit avant votre départ.
Ils arrivèrent à l' hôtellerie, trouvèrent le père
Etienne s' excusant, auprès d' un prêtre gros et
court, de l' indigent régal qu' il apportait.
Ce prêtre aux traits forts, modelés dans de la
graisse jaune, était hilare.
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Il plaisanta M. Bruno qu' il semblait connaître de
longue date sur le péché de gourmandise qui devait
se commettre si fréquemment dans les Trappes, puis
il huma, en simulant des gloussements d' allégresse,
l' inodore bouquet du pauvre vin qu' il se versa ;
enfin lorsqu' il divisa avec une cuiller l' omelette
qui composait le plat de résistance du dîner, il
feignit de découper un poulet, s' extasiant sur la
belle apparence de la chair, disant à Durtal :
-je vous affirme, monsieur, que c' est un poulet
de grain ; oserai-je vous offrir une aile ?
Ce genre de plaisanterie exaspérait Durtal qui
n' avait avec cela aucune envie de rire, ce jour-là ;
aussi se borna-t-il à répondre par un vague salut,
tout en souhaitant à part lui que la fin du repas
fût proche.
La conversation continua entre ce prêtre et
M. Bruno.
Après s' être disséminée sur divers lieux communs,
elle finit par se concentrer sur une invisible
loutre qui dévastait les étangs de l' abbaye.
-mais enfin, disait le vicaire, avez-vous au moins
découvert le lieu où elle gîte ?
-jamais ; l' on distingue aisément dans les herbes
froissées les chemins qu' elle parcourt pour se jeter
dans l' eau, mais toujours, à un endroit, on perd ses
traces.
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Nous l' avons guettée avec le père Etienne, pendant
des journées ; et jamais elle ne s' est montrée.
L' abbé expliqua divers pièges qu' il convenait de
tendre. Durtal rêvait à cette chasse à la loutre si
plaisamment racontée par Balzac en tête de ses
Paysans,
quand le dîner s' acheva.
Le vicaire récita les grâces et dit à M. Bruno :
-si nous allions faire un tour ; le bon air
remplacera le café que l' on omet de nous servir.
Durtal regagna sa cellule.
Il se sentait vidé, détrité, fourbu, réduit à l' état
de filaments, à l' état de pulpe. Le corps concassé
par les cauchemars de la nuit, énervé par la scène
du matin, demandait à s' asseoir, à ne pas bouger et
si l' âme n' avait plus cet affolement qui l' avait
brisée dans des sanglots aux pieds du moine, elle
restait dolente et inquiète ; elle aussi demandait
à se taire, à se reposer, à dormir.
Voyons, dit Durtal, il ne s' agit pas de se déserter,
secouons-nous.
Il lut les psaumes de la pénitence et les litanies
des saints ; puis il hésita entre deux de ses
volumes, entre saint Bonaventure et sainte Angèle.
Il se décida pour la bienheureuse. Elle avait péché,
s' était convertie, elle lui semblait moins loin de
lui,
p73
plus compréhensible, plus secourable que le docteur
Séraphique, que le saint toujours demeuré pur, à
l' abri des chutes.
N' avait-elle pas été, elle aussi, une scélérate
charnelle, n' était-elle pas également arrivée de
bien loin vers le sauveur ?
Mariée, elle pratique l' adultère et elle se
dévergonde ; les amants se succèdent et, quand ils
sont taris, elle les rejette comme des écales.
Soudain la grâce fermente en elle et lui fait
éclater l' âme ; elle va se confesser, n' ose avouer
les plus véhéments de ses péchés au prêtre, et elle
communie, greffant ainsi le sacrilège sur ses
autres fautes.
Elle vit, jours et nuits, torturée par le remords,
finit par supplier saint François D' assise de la
sauver. Et, la nuit suivante, le saint lui
apparaît :
-ma soeur, dit-il, si vous m' aviez appelé plus tôt,
je vous aurais exaucée déjà.
Le lendemain, elle se rend à l' église, écoute un
prêtre qui parle en chaire, comprend que c' est à
celui-là qu' elle doit s' adresser et elle s' ouvre
pleinement, se confesse entièrement à lui.
Alors commencent les épreuves d' une vie purgative
atroce. Elle perd, coup sur coup, sa mère, son mari,
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ses enfants ; elle subit des tentations charnelles si
violentes qu' elle en est réduite à saisir des
charbons allumés et à cautériser par le feu la plaie
même de ses sens.
Pendant deux années, le démon la tisonne. Elle
distribue ses biens aux pauvres, revêt l' habit
du tiers-ordre de saint François, recueille les
malades et les infirmes, mendie dans la rue pour eux.
DEUXIEME PARTIE, CHAP. II
Un jour, un haut-le-coeur lui vient devant un
lépreux dont les croûtes soulevées infectent ; pour
se punir de son dégoût, elle boit l' eau dans
laquelle elle a lavé ces croûtes ; des nausées la
reprennent ; elle se châtie encore en se forçant à
avaler une écaille que cette eau n' a pu entraîner et
qui lui est restée dans le gosier, à sec.
Pendant des années elle panse des ulcères et médite
sur la passion du Christ. Puis son noviciat de
douleurs prend fin et le jour radieux des visions
l' éclaire. Jésus la traite en enfant gâtée, la
cajole, la nomme ma très douce, ma très aimée fille ;
il la dispense du besoin de manger, ne la nourrit
qu' avec les espèces saintes ; il l' appelle, l' attire,
l' absorbe dans la lumière incréée, lui permet,
par une avance d' hoirie, de connaître, vivante, les
joies du ciel.
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Et elle est si simple, si timide, que, malgré tout,
elle a peur, car le souvenir de ses péchés
l' alarme. Elle ne peut se croire pardonnée et elle
dit au Christ :
-ah ! Je voudrais me mettre un collier de fer et
me traîner sur la place publique pour crier mes
hontes !
Et il la console et lui répète : " rassure-toi, ma
fille, j' ai compensé tes péchés par mes souffrances " ;
et comme elle s' accuse encore d' avoir vécu dans
l' opulence, qu' elle se reproche d' avoir raffolé de
toilettes et de bijoux, il lui dit en souriant :
" pour racheter tes richesses, j' ai manqué de tout ;
il te fallait un grand nombre de robes et, moi,
je n' eus qu' un vêtement et les soldats m' en
dépouillèrent et le tirèrent au sort ; ma nudité fut
l' expiation de ta vanité dans les parures... "
et tous les entretiens du Christ sont sur ce ton ;
il passe son temps à réconforter cette humble que
ses bienfaits accablent ; et elle est pourtant avec
cela la plus amoureuse des saintes ! Son oeuvre est
une série de libations spirituelles et de caresses ;
il semble qu' à côté d' elle, les volumes des autres
mystiques charbonnent tant le foyer de ce livre est
vif !
Ah ! Se disait Durtal, en feuilletant ces pages,
c' est bien le Christ de saint François, le Dieu
de miséricorde
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qui parle à cette franciscaine ! -et il reprenait :
cela devrait me donner du courage, car enfin Angèle
De Foligno a péché autant que moi et toutes ses
fautes lui furent cependant remises ! Oui, mais
aussi, quelle âme elle avait, tandis que la mienne
n' est bonne à rien ; au lieu d' aimer, elle
raisonne ! Il est juste de noter pourtant que la
bienheureuse était dans de meilleures conditions
que moi pour se rédimer. Elle vivait au treizième
siècle, avait moins de chemin à faire pour aborder
Dieu, car depuis le moyen âge, chaque siècle nous
éloigne de lui davantage ! Elle vivait dans un temps
plein de miracles et qui regorgeait de saints et,
moi, je vis à Paris, à une époque où les miracles
sont rares, où les saints ne foisonnent guère. -
puis, une fois parti d' ici, je vais m' amollir, me
diluer encore dans l' infâme étuvée, dans le bain de
péchés des villes, quelle perspective !
A propos... il regarda sa montre et tressauta ; il
était deux heures-j' ai manqué l' office de none, se
dit-il ; décidément, il faut que je simplifie
l' horaire compliqué de ma pancarte, sans cela je ne
m' y reconnaîtrai jamais : et il le traça en effet,
en quelques lignes :
matin-lever à 4 heures ou plutôt à 3 heures 3 o
-déjeuner à 7 heures-sexte à 11 heures, dîner
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à 11 heures 3 o-none à 1 heure 3 o-vêpres à
5 heures 15-souper à 6 et complies à 7 heures 25.
Là, c' est clair au moins et facile à retenir. -
pourvu maintenant que le père Etienne n' ait pas
remarqué mon absence à la chapelle !
Il quitta sa chambre. -ah ! Voici le fameux
règlement, se dit-il, en considérant un tableau
encadré, pendu sur le palier.
Il s' approcha et il lut :
" règlement de messieurs les hôtes "
il se composait de nombreux articles et débutait par
ces mots :
" on prie humblement ceux que la divine providence
conduira dans ce monastère d' agréer qu' on les
avertisse des choses suivantes ;
" on évite, en tout temps, la rencontre des religieux
et des frères convers ; on n' approche pas du lieu où
ils travaillent.
" il est interdit de sortir de la clôture pour aller à
la ferme ou aux environs du monastère. "
puis venait une série de recommandations qui
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figuraient déjà dans le nota des horaires imprimé
sur les pancartes.
Durtal sauta plusieurs paragraphes et lut encore :
" mm. Les hôtes sont priés de ne rien écrire sur
les portes, de ne pas frotter d' allumettes au mur,
de ne pas jeter d' eau sur le plancher.
" on ne peut aller d' une chambre à l' autre pour
visiter son voisin ou lui parler.
" on ne peut fumer dans la maison. "
et dehors non plus, pensa Durtal, j' ai pourtant
bien besoin d' allumer une cigarette. Et il descendit.
Il se heurta dans le couloir au père Etienne qui
lui fit aussitôt observer qu' il ne l' avait pas vu à
sa place pendant l' office. Durtal s' excusa de son
mieux. Le moine n' insista pas, mais Durtal comprit
qu' il était surveillé et se rendit compte que, sous
ses allures bon enfant, l' hôtelier devait, dès qu' il
s' agissait de discipline, vous serrer la gorge dans
un garrot de fer.
Il n' en douta plus lorsqu' à l' heure des vêpres, il
s' aperçut que le premier regard du moine en entrant
dans la chapelle était pour lui, mais il était si
veule, si endolori, ce jour-là, qu' il ne s' en
occupa guère.
Ce changement brusque d' existence, ces heures de sa
vie habituelle si complètement transformées
l' ahurissaient
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et, de sa crise du matin, il avait conservé une
sorte de torpeur qui lui brisait tout ressort. Il
vécut cette fin de journée à la dérive, ne pensant
plus à rien, dormant debout ; et quand le soir fut
venu, il s' écroula sur son lit comme une masse.
DEUXIEME PARTIE, CHAP. III
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Il se réveilla en sursaut à onze heures, avec cette
impression de quelqu' un qui se sent regardé pendant
qu' il dort. Il fit craquer une allumette, ne vit
personne, vérifia l' heure et, retombant sur sa
couche, dormit d' un trait jusqu' à près de quatre
heures. Il s' habilla en hâte et courut à l' église.
Le vestibule, obscur la veille, était éclairé, ce
matin-là, car un vieux moine célébrait une messe à
l' autel de saint Joseph, un moine chauve et cassé,
avec une barbe blanche fuyant de toutes parts, en
coup de vent, volant en de très longs fils.
Un convers l' assistait, un petit homme au poil noir
et au crâne rasé, pareil à une boule peinte en bleu ;
il ressemblait à un bandit, avec sa barbe en désordre
et son sac usé de bure.
Et ce bandit avait l' oeil doux et étonné des gosses.
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Il servait le prêtre avec un respect presque
craintif, avec une joie contenue vraiment touchante.
Les autres, à genoux sur les dalles, priaient,
concentrés, ou lisaient leur messe. Durtal
distingua le très vieux de quatre-vingt ans,
immobile, la face tendue en avant et les yeux clos ;
et le jeune, celui dont le regard miséricordieux
l' avait secouru près de l' étang, méditait
attentivement sur son paroissien l' office. Il devait
être âgé de vingt ans, était grand et robuste ; la
figure un peu fatiguée était tout à la fois mâle et
tendre, avec ses traits émaciés et sa barbe blonde
qui rebroussait sur la robe, en pointe.
Durtal s' abandonna dans cette chapelle où chacun
mettait un peu du sien pour l' adjuver et, songeant
à la confession qu' il allait faire, il supplia le
seigneur de le soutenir, il l' implora pour que le
moine voulût bien le déplier.
Et il se sentit moins apeuré, plus maître de soi,
plus ferme. Il se collationnait et se groupait,
éprouvait une douloureuse confusion, mais il n' avait
plus ce découragement qui l' avait abattu, la veille.
Il se remontait avec cette idée qu' il ne se délaissait
pas, qu' il s' aidait de toutes ses forces, qu' il ne
pouvait, dans tous les cas, se rassembler mieux.
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Il fut distrait de ces réflexions par le départ du
vieux trappiste qui avait fini d' offrir le
sacrifice, et par l' entrée du prieur qui monta entre
deux pères blancs dans la rotonde, au maître-autel,
pour dire la messe.
Durtal s' absorba dans son eucologe, mais après que
le prêtre eut consommé les espèces, il cessa de lire,
car tous se levaient et il béa, confondu, devant un
spectacle dont il ne se doutait même pas, une
communion de moines.
Ils s' avançaient, un à un, muets et les yeux bas,
puis arrivé devant l' autel, celui qui marchait le
premier se retournait et embrassait le camarade qui
venait après lui ; celui-ci, à son tour, serrait
dans ses bras le religieux qui le suivait et il en
était ainsi jusqu' au dernier. Tous, avant que
d' aller recevoir l' Eucharistie, échangeaient le
baiser de paix, puis ils s' agenouillaient,
communiaient et ils revenaient encore, un à un, en
tournant dans la rotonde derrière l' autel.
Et le retour de ces gens était inouï ; les pères
blancs en tête, ils s' acheminaient très lentement,
les yeux fermés et les mains jointes. Les figures
avaient quelque chose de modifié ; elles étaient
éclairées autrement, en dedans ; il semblait que,
refoulée par la puissance du sacrement contre les
parois du corps, l' âme filtrât, au
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travers des pores, éclairât l' épiderme de cette
lumière spéciale de la joie, de cette sorte de
clarté qui s' épand des âmes blanches, file ainsi
qu' une fumée presque rose le long des joues et
rayonne, en se concentrant, au front.
A considérer l' allure mécanique et hésitante de ces
moines, l' on devinait que les corps n' étaient plus
que des automates, exécutant par habitude leur
mouvement de marche, que les âmes ne se souciaient
plus d' eux, étaient ailleurs.
Durtal reconnaissait le vieux convers maintenant
si courbé que son visage disparaissait dans sa
barbe relevée par la poitrine et ses deux grosses
mains noueuses tremblaient, en s' étreignant ; il
apercevait aussi le jeune et grand frère, les traits
tirés dans une face dissoute, glissant à petits pas,
sans yeux.
Fatalement, il délibéra sur lui-même. Il était le
seul qui ne communiait pas, car il voyait, sortant
le dernier derrière l' autel, M. Bruno qui
rejoignait, les bras croisés, sa place.
Cette exclusion lui faisait si clairement comprendre
combien il était différent, combien il était éloigné
de ce monde-là ! Tous étaient admis et, lui seul,
restait. Son indignité s' attestait davantage et il
s' attristait d' être mis à l' écart, traité, ainsi
qu' il le méritait, en étranger,
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séparé de même que le bouc des ecritures, parqué,
loin des brebis, à la gauche du Christ.
Ces remarques lui furent saines, car elles
dissipèrent la terreur de la confession qui
s' affirmait encore. Cet acte lui parut si naturel, si
juste, dans sa nécessaire humiliation, dans son
indispensable souffrance, qu' il eût voulu
l' accomplir tout de suite et pouvoir se représenter
dans cette chapelle, émondé, lavé, devenu au moins
un peu plus semblable aux autres.
Quand la messe prit fin, il se dirigea vers sa
cellule pour y chercher une tablette de chocolat.
En haut de l' escalier, M. Bruno, enveloppé d' un
grand tablier, s' apprêtait à nettoyer les marches.
Durtal l' examinait, surpris. L' oblat sourit et lui
serra la main.
-c' est une excellente besogne pour l' âme, fit-il, en
montrant son balai ; cela vous rappelle aux
sentiments de modestie que l' on est trop enclin à
oublier, lorsqu' on a vécu dans le monde.
Et il se mit à frotter vigour