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En route / J.-K. Huysmans


PREFACE

pIX

Je n' aime ni les avant-propos, ni les préfaces et,
autant que possible, je m' abstiens de faire devancer
mes livres par d' inutiles phrases.
Il me faut donc un motif sérieux, quelque chose comme
un cas de légitime défense, pour me résoudre à
dédicacer de ces quelques lignes cette nouvelle
édition d' en route.
ce motif le voici :
depuis la mise en vente de ce volume, ma
correspondance, déjà très développée par les
discussions dont là-bas fut cause, s' est accrue
de telle sorte que je me vois dans la nécessité ou
de ne plus répondre aux lettres que je reçois, ou de
renoncer à tout travail.
Ne pouvant me sacrifier cependant, pour satisfaire
aux exigences de personnes inconnues dont la vie est
sans doute moins occupée que la mienne, j' avais pris
le parti de négliger les demandes de renseignements
suscitées par la lecture d' en route ; mais je
n' ai pu persévérer dans cette délectable attitude,
parce qu' elle menaçait de devenir odieuse, en certains
cas.
Ils peuvent, en effet, se scinder en deux catégories,
ces envois de lettres.
pX

La première émane de simples curieux ; sous prétexte
qu' ils s' intéressent à mon pauvre être, ceux-là
veulent savoir un tas de choses qui ne les regardent
pas, prétendent s' immiscer dans mon intérieur, se
promener comme en un lieu public dans mon âme.
Ici, pas de difficultés, je brûle ces épistoles et
tout est dit. Mais il n' en est pas de même de la
seconde catégorie de ces lettres.
Celle-là, de beaucoup la plus nombreuse, provient de
gens tourmentés par la grâce, se battant avec
eux-mêmes, appelant et repoussant, à la fois, une
conversion ; elle procède souvent aussi de dolentes
mères réclamant pour la maladie ou pour l' inconduite
de leurs enfants le secours de prières d' un cloître.
Et tous me demandent de leur dire franchement si
l' abbaye que j' ai décrite dans ce livre existe et me
supplient, dans ce cas, de les mettre en rapport
avec elle ; tous me requièrent d' obtenir que le
frère Siméon-en admettant que je ne l' aie pas
inventé ou qu' il soit, ainsi que je l' ai raconté,
un saint-leur vienne, par la vertu de ses puissantes
oraisons, en aide.
C' est alors que, pour moi, la partie se gâte. N' ayant
pas le courage d' écarter de telles suppliques, je
finis par écrire deux billets, l' un au signataire
de la missive qui me parvint et l' autre, au couvent ;
plus, quelquefois, si des points sont à préciser, si
des informations plus étendues sont nécessaires. Et,
je le répète, ce rôle de truchement assidu entre des
laïques et des moines m' absorbe, m' empêche absolument
de travailler.
pXI

Comment s' y prendre alors pour contenter les autres
et ne pas trop se déplaire ? Je n' ai découvert que ce
moyen, répondre en bloc, ici, une fois pour toutes,
à ces braves gens.
En somme, les questions qui me sont le plus
ordinairement posées se résument en celles-ci :
-nous avons vainement cherché, dans la nomenclature
des Trappes, Notre-Dame-de-l' Atre ; elle ne se
trouve sur aucun des annuaires monastiques ;
l' avez-vous donc imaginée ?
Puis : -le frère Siméon est-il un personnage fictif
ou bien, si vous l' avez dessiné d' après nature, ne
l' avez-vous pas exalté, canonisé, en quelque sorte,
pour les besoins de votre livre ?
Aujourd' hui que le bruit soulevé par en route
s' est apaisé, je crois pouvoir me départir de la
réserve que j' avais toujours observée à propos de
l' ascétère où vécut Durtal. Je le dis donc :
la Trappe de Notre-Dame-de-l' Atre s' appelle, de
son vrai nom, la Trappe de Notre-Dame-d' Igny, et
elle est située près de Fismes, dans la Marne.
Les descriptions que j' en rapportai sont exactes, les
renseignements que je relate sur le genre de vie que
l' on mène dans ce monastère sont authentiques ; les
portraits des moines que j' ai peints sont réels. Je
me suis simplement borné, par convenance, à changer
les noms.
J' ajoute encore que l' historique de
Notre-Dame-de-l' Atre, qui figure à la page 321 de
cet ouvrage, s' applique de tous points à Igny.
(p. 223, t. Ii présent ouvrage.)
c' est elle, en effet, qui, après avoir été fondée en
1127 par
pXII

saint Bernard, eut à sa tête de véritables saints,
tels que les bienheureux Humbert, Guerric dont les
reliques sont conservées dans une châsse sous le
maître-autel, l' extraordinaire Monoculus que
vénérait Louis vii.
Elle a langui, comme toutes ses soeurs, sous le
régime de la commende ; elle est morte pendant la
Révolution, est ressuscitée en 1875. Par les soins
du cardinal-archevêque de Reims, une petite colonie
de Cisterciens vint, à cet époque, de
Sainte-Marie-du-Désert, pour repeupler l' antique
abbaye de saint Bernard et renouer les liens de
prières rompus par la tourmente.
Quant au frère Siméon, j' ai pris de lui un portrait
net et brut, sans enjolivements, une photographie
sans retouches. Je ne l' ai nullement exhaussé,
nullement agrandi, ainsi qu' on semble l' insinuer,
dans l' intérêt d' une cause. Je l' ai peint d' après la
méthode naturaliste, tel qu' il est, ce bon saint !
Et je songe à ce doux, à ce pieux homme que je revis,
il y a quelques jours encore. Il est maintenant si
vieux, qu' il ne peut plus soigner ses porcs. On
l' occupe à éplucher les légumes à la cuisine, mais
le père abbé l' autorise à aller rendre visite à ses
anciens élèves ; et ils ne sont pas ingrats, ceux-là,
car ils se dressent en de joyeuses clameurs lorsqu' il
s' approche des bauges.
Lui, sourit de son sourire tranquille, grogne un
instant avec eux, puis il retourne se terrer dans le
mutisme bienfaisant du cloître ; mais quand ses
supérieurs le délient, pour quelques moments, de la
règle du silence, ce sont de brefs enseignements que
cet élu nous donne.
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Je cite celui-ci au hasard :
un jour que le père abbé lui recommande de prier pour
un malade, il répond : " les prières faites par
obéissance, ayant plus de vertu que les autres, je
vous supplie, mon très révérend père, de m' indiquer
celles que je dois dire. -eh bien, vous réciterez
trois pater et trois ave, mon frère. "
le vieux hoche la tête et comme l' abbé, un peu
surpris, l' interroge, il avoue son scrupule. " un
seul pater et un seul ave, fait-il, bien
proférés, avec ferveur, suffisent ; c' est manquer de
confiance que d' en dire plus. "
et ce cénobite n' est pas du tout, ainsi que l' on
serait tenté de le croire, une exception. Il y en a
de pareils dans toutes les Trappes et aussi dans
d' autres ordres. J' en connais personnellement un
autre qui me reporte, lorsqu' il m' est permis de
l' aborder, au temps de saint François d' Assise.
Celui-là vit, en extase, le chef ceint comme d' une
auréole, par un nimbe d' oiseaux.
Les hirondelles viennent nicher au-dessus de son
grabat, dans la loge de frère-portier qu' il habite ;
elles tournoient gaiement autour de lui et les toutes
petites qui s' essaient à voler se reposent sur sa
tête, sur ses bras, sur ses mains, tandis qu' il
continue de sourire, en priant.
Ces bêtes se rendent évidemment compte de cette
sainteté qui les aime et les protège, de cette
candeur que, nous les hommes, nous ne concevons plus ;
il est bien certain que, dans ce siècle de studieuse
ignorance et d' idées basses, le frère Siméon et ce
frère-portier paraissent invraisemblables ; pour
ceux-ci, ils sont des idiots et pour ceux-là, des
fous. La
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grandeur de ces convers admirables, si vraiment
humbles, si vraiment simples, leur échappe !
Ils nous ramènent au moyen âge, et c' est heureux ; car
il est indispensable que de telles âmes existent,
pour compenser les nôtres ; ils sont les oasis
divines d' ici-bas, les bonnes auberges où Dieu
réside, alors qu' Il a vainement parcouru le désert
des autres êtres.
N' en déplaise aux gens de lettres, ces personnages
sont aussi véridiques que ceux qui se profilent dans
mes précédents livres ; ils vivent dans un monde que
les écrivains profanes ne connaissent pas, et voilà
tout. Je n' ai donc rien exagéré lorsque j' ai parlé
dans ce volume de l' efficace de prières inouï dont
disposent ces moines.
J' espère que mes correspondants seront satisfaits
par la netteté de ces réponses ; en tout cas, mon
rôle d' intermédiaire peut, sans léser la charité,
prendre fin, puisque maintenant le nom et l' adresse
de ma Trappe sont connus.
Il ne me reste plus qu' à m' excuser auprès de
dom Augustin, le t. R. P. Abbé de la Trappe de
Notre-Dame-d' Igny, d' avoir ainsi enlevé le
pseudonyme sous lequel je présentai, l' an dernier, au
public, son monastère.
Je sais qu' il déteste le bruit, qu' il désire qu' on ne
le mette, ni lui, ni les siens, en scène ; mais je
sais aussi qu' il m' aime bien et qu' il me pardonnera,
en pensant que cette indiscrétion peut être utile
à beaucoup de pauvres âmes et m' assurer du même
coup le moyen de travailler un peu à Paris, en paix.
Août 1896.

PREMIERE PARTIE, CHAP. I

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C' était pendant la première semaine de novembre, la
semaine où se célèbre l' octave des morts. Durtal
entra, le soir, à huit heures, à Saint-Sulpice. Il
fréquentait volontiers cette église parce que la
maîtrise y était exercée et qu' il pouvait, loin
des foules, s' y trier en paix. L' horreur de cette
nef, voûtée de pesants berceaux, disparaissait avec
la nuit ; les bas côtés étaient souvent déserts, les
lampes peu nombreuses éclairaient mal ; l' on pouvait
se pouiller l' âme sans être vu, l' on était chez soi.
Durtal s' assit derrière le maître-autel, à gauche,
sous la travée qui longe la rue de Saint-Sulpice ;
les réverbères de l' orgue de choeur s' allumèrent. Au
loin, dans la nef presque vide, un ecclésiastique
parlait en
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chaire. Il reconnut à la vaseline de son débit, à la
graisse de son accent, un prêtre, solidement nourri,
qui versait, d' habitude, sur ses auditeurs, les
moins omises des rengaines.
Pourquoi sont-ils si dénués d' éloquence ? Se disait
Durtal. J' ai eu la curiosité d' en écouter un grand
nombre et tous se valent. Seul, le son de leurs voix
diffère. Suivant leur tempérament, les uns l' ont
macéré dans le vinaigre et les autres l' ont mariné
dans l' huile. Un mélange habile n' a jamais lieu. Et
il se rappelait des orateurs choyés comme des ténors,
Monsabré, Didon, ces Coquelin d' église et, plus
bas encore que ces produits du conservatoire
catholique, la belliqueuse mazette qu' est l' abbé
d' Hulst !
Après cela, reprit-il, ce sont ces médiocres-là que
réclame la poignée de dévotes qui les écoute. Si ces
gargotiers d' âmes avaient du talent, s' ils servaient
à leurs pensionnaires des nourritures fines, des
essences de théologie, des coulis de prières, des
sucs concrets d' idées, ils végéteraient incompris des
ouailles. C' est donc pour le mieux, en somme. Il faut
un clergé dont l' étiage concorde avec le niveau des
fidèles ; et certes, la Providence y a vigilamment
pourvu.
Un piétinement de souliers, puis des chaises
dérangées
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qui crissèrent sur les dalles l' interrompirent. Le
sermon avait pris fin.
Dans un grand silence, l' orgue préluda, puis s' effaça,
soutint seulement l' envolée des voix.
Un chant lent, désolé, montait, le de profundis.
des gerbes de voix filaient sous les voûtes, fusaient
avec les sons presque verts des harmonicas, avec les
timbres pointus des cristaux qu' on brise.
Appuyées sur le grondement contenu de l' orgue,
étayées par des basses si creuses qu' elles semblaient
comme descendues en elles-mêmes, comme souterraines,
elles jaillissaient, scandant le verset de profundis
clamavi ad te, do,
puis elles s' arrêtaient
exténuées, laissaient tomber ainsi qu' une lourde
larme la syllabe finale, mine ; -et ces voix
d' enfants proches de la mue reprenaient le deuxième
verset du psaume domine, exaudi vocem meam
et la seconde moitié du dernier mot restait encore en
suspens, mais au lieu de se détacher, de tomber à
terre, de s' y écraser telle qu' une goutte, elle
semblait se redresser d' un suprême effort et darder
jusqu' au ciel le cri d' angoisse de l' âme désincarnée,
jetée nue, en pleurs, devant son Dieu.
Et, après une pause, l' orgue assisté de deux
contrebasses mugissait, emportant dans son torrent
toutes
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les voix, les barytons, les ténors et les basses, ne
servant plus seulement alors de gaines aux lames
aiguës des gosses, mais sonnant découvertes, donnant
à pleine gorge, et l' élan des petits soprani les
perçait quand même, les traversait, pareil à une
flèche de cristal, d' un trait.
Puis une nouvelle pause ; -et dans le silence de
l' église, les strophes gémissaient à nouveau, lancées,
ainsi que sur un tremplin, par l' orgue. En les
écoutant avec attention, en tentant de les décomposer,
en fermant les yeux, Durtal les voyait d' abord
presque horizontales, s' élever peu à peu, s' ériger à
la fin, toutes droites, puis vaciller en pleurant et
se casser du bout.
Et soudain, à la fin du psaume, alors qu' arrivait le
répons de l' antienne et lux perpetua luceat eis,
les voix enfantines se déchiraient en un cri
douloureux de soie, en un sanglot affilé, tremblant
sur le mot eis qui restait suspendu, dans le vide.
Ces voix d' enfants tendues jusqu' à éclater, ces voix
claires et acérées mettaient dans la ténèbre du chant
des blancheurs d' aube ; alliant leurs sons de pure
mousseline au timbre retentissant des bronzes, forant
avec le jet comme en vif argent de leurs eaux les
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cataractes sombres des gros chantres, elles
aiguillaient les plaintes, renforçaient jusqu' à
l' amertume le sel ardent des pleurs, mais elles
insinuaient aussi une sorte de caresse tutélaire, de
fraîcheur balsamique, d' aide lustrale ; elles
allumaient dans l' ombre ces brèves clartés que tintent,
au petit jour, les angélus ; elles évoquaient, en
devançant les prophéties du texte, la compatissante
image de la Vierge passant, aux pâles lueurs de leurs
sons, dans la nuit de cette prose.
Bien qu' il n' appartînt point au répertoire grégorien,
proprement dit, il était incomparablement beau, ce
de profundis ainsi chanté. Cette requête sublime
finissant dans les sanglots au moment où l' âme des
voix allait franchir les frontières humaines tordit
les nerfs de Durtal, lui tressailla le coeur. Puis il
voulut s' abstraire, s' attacher surtout au sens de la
morne plainte où l' être déchu, lamentablement,
implore, en gémissant, son Dieu. Et ces cris de la
troisième strophe lui revenaient, ceux, où suppliant,
désespéré, du fond de l' abîme, son Sauveur, l' homme,
maintenant qu' il se sait écouté, hésite, honteux, ne
sachant plus que dire. Les excuses qu' il prépara lui
paraissent vaines, les arguments qu' il ajusta lui
semblent nuls et alors il balbutie : " si vous
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tenez compte des iniquités, Seigneur, Seigneur, qui
trouvera grâce ? "
quel malheur, se disait Durtal, que ce psaume qui
chante si magnifiquement, dans ses premiers versets,
le désespoir de l' humanité tout entière, devienne,
dans ceux qui suivent, plus personnel au roi David.
Je sais bien, reprit-il, qu' il faut accepter le sens
symbolique de ces plaintes, admettre que ce despote
confond sa cause avec celle de Dieu, que ses
adversaires sont les mécréants et les impies, que
lui-même préfigure, d' après les docteurs de l' Eglise,
la physionomie du Christ, mais, c' est égal, le
souvenir de ses boulimies charnelles et les
présomptueux éloges qu' il dédie à son incorrigible
peuple, rétrécissent l' empan du poème. Heureusement
que la mélodie vit hors du texte, de sa vie propre,
ne se confinant pas dans les débats de tribu, mais
s' étendant à toute la terre, chantant l' angoisse des
temps à naître, aussi bien que celle des époques
présentes et des âges morts.
Le de profundis avait cessé ; après un silence, la
maîtrise entonna un motet du dix-huitième siècle,
mais Durtal ne s' intéressait que médiocrement à la
musique humaine dans les églises. Ce qui lui semblait
supérieur aux oeuvres les plus vantées de la musique
théâtrale ou
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mondaine, c' était le vieux plain-chant, cette mélodie
plane et nue, tout à la fois aérienne et tombale ;
c' était ce cri solennel des tristesses et altier des
joies, c' étaient ces hymnes grandioses de la foi de
l' homme qui semblent sourdre dans les cathédrales,
comme d' irrésistibles geysers, du pied même des
piliers romans. Quelle musique, si ample ou si
douloureuse ou si tendre qu' elle fût, valait les
solennités du magnificat, les verves augustes du
lauda Sion, les enthousiasmes du salve,
Regina,
les détresses du miserere et du
stabat, les omnipotentes majestés du te deum ?
des artistes de génie s' étaient évertués à traduire
les textes sacrés : Vittoria, Josquin De Près,
Palestrina, Orlando de Lassus, Haendel, Bach,
Haydn, avaient écrit de merveilleuses pages ; souvent
même, ils avaient été soulevés par l' effluence
mystique, par l' émanation même du moyen âge à jamais
perdue ; et leurs oeuvres gardaient pourtant un
certain apparat, demeuraient, malgré tout,
orgueilleuses, en face de l' humble magnificence, de
la sobre splendeur du chant grégorien et après ceux-là
ç' avait été fini, car les compositeurs ne croyaient
plus.
Dans le moderne, l' on pouvait cependant citer quelques
morceaux religieux de Lesueur, de Wagner, de
Berlioz, de César Franck, et encore sentait-on chez
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eux l' artiste tapi sous son oeuvre, l' artiste tenant
à exhiber sa science, pensant à exalter sa gloire et
par conséquent omettant Dieu. L' on se trouvait en
face d' hommes supérieurs, mais d' hommes, avec leurs
faiblesses, leur inaliénable vanité, la tare même
de leurs sens. Dans le chant liturgique créé presque
toujours anonymement au fond des cloîtres, c' était
une source extraterrestre, sans filon de péchés, sans
trace d' art. C' était une surgie d' âmes déjà libérées
du servage des chairs, une explosion de tendresses
surélevées et de joies pures ; c' était aussi l' idiome
de l' Eglise, l' Evangile musical accessible, comme
l' Evangile même, aux plus raffinés et aux plus
humbles.
Ah ! La vraie preuve du catholicisme, c' était cet art
qu' il avait fondé, cet art que nul n' a surpassé
encore ! C' était, en peinture et en sculpture les
primitifs ; les mystiques dans les poésies et dans
les proses ; en musique, c' était le plain-chant ; en
architecture, c' était le roman et le gothique. Et
tout cela se tenait, flambait en une seule gerbe, sur
le même autel ; tout cela se conciliait en une touffe
de pensées unique : révérer, adorer, servir le
Dispensateur, en lui montrant, réverbéré dans l' âme
de sa créature, ainsi qu' en un fidèle miroir, le prêt
encore immaculé de ses dons.
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Alors, dans cet admirable moyen âge, où l' art, allaité
par l' Eglise, anticipa sur la mort, s' avança
jusqu' au seuil de l' éternité, jusqu' à Dieu, le
concept divin et la forme céleste furent devinés,
entr' aperçus, pour la première et peut-être pour la
dernière fois, par l' homme. Et ils se correspondaient,
se répercutaient, d' arts en arts.
Les Vierges eurent des faces en amandes, des visages
allongés comme ces ogives que le gothique amenuisa
pour distribuer une lumières ascétique, un jour
virginal, dans la châsse mystérieuse de ses nefs. Dans
les tableaux des primitifs, le teint des saintes
femmes devient transparent comme la cire paschale et
leurs cheveux sont pâles comme les miettes dédorées
des vrais encens ; leur corsage enfantin renfle à
peine, leurs fronts bombent comme le verre des
custodes, leurs doigts se fusèlent, leurs corps
s' élancent ainsi que de fins piliers. Leur beauté
devient, en quelque sorte, liturgique. Elles semblent
vivre dans le feu des verrières, empruntant aux
tourbillons en flammes des rosaces la roue de leurs
auréoles, les braises bleues de leurs yeux, les
tisons mourants de leurs lèvres, gardant pour leurs
parures les couleurs dédaignées de leurs chairs, les
dépouillant de leurs lueurs, les muant, lorsqu' elles
les transportent
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sur l' étoffe, en des tons opaques qui aident encore
par leur contraste à attester la clarté séraphique du
regard, la dolente candeur de la bouche que parfume,
suivant le propre du temps, la senteur de lis des
cantiques, ou la pénitentielle odeur de la myrrhe des
psaumes.
Il y eut alors entre artistes une coalition de
cervelles, une fonte d' âmes. Les peintres
s' associèrent dans un même idéal de beauté avec les
architectes ; ils affilièrent en un indestructible
accord les cathédrales et les saintes ; seulement, au
rebours des usages connus, ils sertirent le bijou
d' après l' écrin, modelèrent les reliques d' après
la châsse.
De leur côté, les proses chantées de l' Eglise eurent
de subtiles affinités avec les toiles des primitifs.
Les répons de ténèbres de Vittoria ne sont-ils pas
d' une inspiration similaire, d' une altitude égale à
celles du chef-d' oeuvre de Quentin Metsys,
l' ensevelissement du Christ ? le Regina
coeli
du musicien flamand Lassus n' a-t-il pas
la bonne foi, l' allure candide et baroque de certaines
statues de retables ou des tableaux religieux du
vieux Brueghel ? Enfin le miserere du maître de
chapelle de Louis xii, de Josquin De Près,
n' a-t-il pas, de même que les panneaux des primitifs
de la Bourgogne et des Flandres, un essor un peu
patient, une simplesse filiforme
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un peu roide, mais n' exhale-t-il point, comme eux
aussi, une saveur vraiment mystique, ne se
contourne-t-il pas en une gaucherie vraiment
touchante ?
L' idéal de toutes ces oeuvres est le même et, par des
moyens différents, atteint.
Quant au plain-chant, l' accord de sa mélodie avec
l' architecture est certain aussi ; parfois, il se
courbe ainsi que les sombres arceaux romans, surgit,
ténébreux et pensif, tel que les pleins cintres. Le
de profundis, par exemple, s' incurve semblable à
ces grands arcs qui forment l' ossature enfumée des
voûtes ; il est lent et nocturne comme eux ; il ne se
tend que dans l' obscurité, ne se meut que dans la
pénombre marrie des cryptes.
Parfois, au contraire, le chant grégorien semble
emprunter au gothique ses lobes fleuris, ses flèches
déchiquetées, ses rouets de gaze, ses trémies de
dentelles, ses guipures légères et ténues comme des
voix d' enfants. Alors il passe d' un extrême à
l' autre, de l' ampleur des détresses à l' infini des
joies. D' autres fois encore, la musique plane et la
musique chrétienne qu' elle enfanta se plient de même
que la sculpture à la gaieté du peuple ; elles
s' associent aux allégresses ingénues, aux rires
sculptés des vieux porches ; elles prennent ainsi que
dans le chant de la Noël, l' adeste fideles, et
dans
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l' hymne pascal l' o fili et filiae, le rythme
populacier des foules ; elles se font petites et
familières telles que les Evangiles, se soumettent
aux humbles souhaits des pauvres, et leur prêtant un
air de fête facile à retenir, un véhicule mélodique
qui les emporte en de pures régions où ces âmes
naïves s' ébattent aux pieds indulgents du Christ.
Créé par l' Eglise, élevé par elle, dans les
psallettes du moyen âge, le plain-chant est la
paraphrase aérienne et mouvante de l' immobile
structure des cathédrales ; il est l' interprétation
immatérielle et fluide des toiles des primitifs ; il
est la traduction ailée et il est aussi la stricte et
la flexible étole de ces proses latines qu' édifièrent
les moines, exhaussés, jadis, hors des temps, dans
des cloîtres.
Il est maintenant altéré et décousu, vainement dominé
par le fracas des orgues, et il est chanté Dieu sait
comme !
La plupart des maîtrises, lorsqu' elles l' entonnent, se
plaisent à simuler les borborygmes qui gargouillent
dans les conduites d' eaux ; d' autres se délectent à
imiter le grincement des crécelles, le hiement des
poulies, le cri des grues ; malgré tout, son
imperméable beauté subsiste, sourd quand même de ces
meuglements égarés de chantres.
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Le silence subit de l' église dispersa Durtal. Il se
leva, regarda autour de lui ; dans son coin, personne,
sinon deux pauvresses endormies, les pieds sur des
barreaux de chaises, la tête sur leurs genoux. En se
penchant un peu, il aperçut en l' air, dans une
chapelle noire, le rubis d' une veilleuse brûlant dans
un verre rouge ; aucun bruit, sauf le pas militaire
d' un suisse, faisant sa ronde, au loin.
Durtal se rassit ; la douceur de cette solitude
qu' aromatisait le parfum des cires mêlé aux souvenirs
déjà lointains à cette heure des fumées d' encens,
s' évanouit d' un coup. Aux premiers accords plaqués
sur l' orgue, Durtal reconnut le dies irae,
l' hymne désespérée du moyen âge ; instinctivement, il
baissa le front et écouta.
Ce n' était plus, ainsi que dans le de profundis,
une supplique humble, une souffrance qui se croit
entendue, qui discerne pour cheminer dans sa nuit un
sentier de lueurs ; ce n' était plus la prière qui
conserve assez d' espoir pour ne pas trembler ; c' était
le cri de la désolation absolue et de l' effroi.
Et, en effet, la colère divine soufflait en tempête
dans ces strophes. Elles semblaient s' adresser moins
au Dieu de miséricorde, à l' exorable Fils qu' à
l' inflexible Père,
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à Celui que l' Ancien Testament nous montre,
bouleversé de fureur, mal apaisé par les fumigations
des bûchers, par les incompréhensibles attraits des
holocaustes. Dans ce chant, il se dressait, plus
farouche encore, car il menaçait d' affoler les eaux,
de fracasser les monts, d' éventrer, à coups de foudre,
les océans du ciel. Et la terre épouvantée criait de
peur.
C' était une voix cristalline, une voix claire d' enfant
qui clamait dans le silence de la nef l' annonce des
cataclysmes ; et après elle, la maîtrise chantait de
nouvelles strophes où l' implacable Juge venait, dans
les éclats déchirants des trompettes, purifier par le
feu la sanie du monde.
Puis, à son tour, une basse profonde, voûtée, comme
issue des caveaux de l' église, soulignait l' horreur
de ces prophéties, aggravait la stupeur de ces
menaces ; et après une courte reprise du choeur, un
alto les répétait, les détaillait encore et alors que
l' effrayant poème avait épuisé le récit des
châtiments et des peines, dans le timbre suraigu, dans
le fausset d' un petit garçon, le nom de Jésus passait
et c' était une éclaircie dans cette trombe ;
l' univers haletant criait grâce, rappelait, par
toutes les voix de la maîtrise, les miséricordes
infinies du Sauveur et ses pardons, le
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conjurait de l' absoudre, comme jadis il épargna le
larron pénitent et la Madeleine.
Mais, dans la même mélodie désolée et têtue, la
tempête sévissait à nouveau, noyait de ses lames les
plages entrevues du ciel, et les solos continuaient,
découragés, coupés par les rentrées éplorées du
choeur, incarnant tout à tour, avec la diversité des
voix, les conditions spéciales des hontes, les états
particuliers des transes, les âges différents des
pleurs.
A la fin, alors que mêlées encore et confondues, ces
voix avaient charrié, sur les grandes eaux de
l' orgue, toutes les épaves des douleurs humaines,
toutes les bouées des prières et des larmes, elles
retombaient exténuées, paralysées par l' épouvante,
gémissaient en des soupirs d' enfant qui se cache la
face, balbutiaient le dona eis requiem,
terminaient, épuisées, par un amen si plaintif
qu' il expirait ainsi qu' une haleine, au dessus des
sanglots de l' orgue.
Quel homme avait pu imaginer de telles désespérances,
rêver à de tels désastres ? Et Durtal se répondait :
personne.
Le fait est que l' on s' était vainement ingénié à
découvrir l' auteur de cette musique et de cette
prose. On les avait attribuées à Frangipani, à
Thomas de Celano,
p18

à saint Bernard, à un tas d' autres, et elles
demeuraient anonymes, simplement formées par les
alluvions douloureuses des temps. Le dies irae
semblait être tout d' abord tombé, ainsi qu' une
semence de désolation, dans les âmes éperdues du
onzième siècle ; il y avait germé, puis lentement
poussé, nourri par la sève des angoisses, arrosé par
la pluie des larmes. Il avait été enfin taillé
lorsqu' il avait paru mûr et il avait été trop
ébranché peut-être, car dans l' un des premiers textes
que l' on connaît, une strophe, depuis disparue,
évoquait la magnifique et barbare image de la terre
qui tournait en crachant des flammes, tandis que les
constellations volaient en éclats, que le ciel se
ployait en deux comme un livre !
Tout cela n' empêche, conclut Durtal, que ces tercets
tramés d' ombre et de froid, frappés de rimes se
répercutant en de durs échos, que cette musique de
toile rude qui enrobe les phrases telle qu' un suaire
et dessine les contours rigides de l' oeuvre ne soient
admirables ! -et pourtant ce chant qui étreint, qui
rend avec tant d' énergie l' ampleur de cette prose,
cette période mélodique qui parvient, tout en ne
variant pas, tout en restant la même, à exprimer tour
à tour la prière et l' effroi, m' émeut, me poigne
moins que le de profundis
p19

qui n' a cependant ni cette grandiose envergure, ni ce
cri déchirant d' art.
Mais, chanté en faux-bourdon, ce psaume est terreux
et suffoquant. Il sort du fond même des sépulcres,
tandis que le dies irae ne jaillit que du seuil
des tombes. L' un est la voix même du trépassé, l' autre
celles des vivants qui l' enterrent, et le mort pleure,
mais reprend un peu de courage, quand déjà ceux qui
l' ensevelissent désespèrent.
En fin de compte, je préfère le texte du dies irae
à celui du de profundis, et la mélodie du
de profundis à celle du dies irae. il est vrai
de dire aussi que cette dernière prose est
modernisée, chantée théâtralement ici, sans
l' imposante et nécessaire marche d' un unisson,
conclut Durtal.
Cette fois, par exemple, c' est dénué d' intérêt,
reprit-il, sortant de ses réflexions, pour écouter,
pendant une seconde le morceau de musique moderne que
dévidait maintenant la maîtrise. Ah ! Qui donc se
décidera à proscrire cette mystique égrillarde, ces
fonts à l' eau de bidet qu' inventa Gounod ? Il devrait
y avoir vraiment des pénalités surprenantes pour les
maîtres de chapelle qui admettent l' onanisme musical
dans les églises !
C' est, comme ce matin à la Madeleine où j' assistais
p20

par hasard aux interminables funérailles d' un vieux
banquier ; on joua une marche guerrière avec
accompagnement de violoncelles et de violons, de
tubas et de timbres, une marche héroïque et mondaine
pour saluer le départ en décomposition d' un
financier ! ... c' est réellement absurde ! -et, sans
plus écouter la musique de Saint-Sulpice, Durtal
se transféra, en pensée, à la Madeleine, et repartit,
à fond de train, dans ses rêveries.
En vérité, se dit-il, le clergé assimile Jésus à un
touriste, lorsqu' il l' invite, chaque jour, à
descendre dans cette église dont l' extérieur n' est
surmonté d' aucune croix et dont l' intérieur ressemble
au grand salon d' un Continental ou d' un Louvre. Mais
comment faire comprendre à des prêtres que la
laideur est sacrilège et que rien n' égale l' effrayant
péché de ce bout-ci, bout-là de romain et de grec, de
ces peintures d' octogénaires, de ce plafond plat et
ocellé d' oeils-de-boeuf d' où coulent, par tous les
temps, les lueurs avariées des jours de pluie, de ce
futile autel que surmonte une ronde d' anges qui,
prudemment éperdus, dansent, en l' honneur de la
Vierge, un immobile rigaudon de marbre ?
Et pourtant, à la Madeleine, aux heures
d' enterrement,
p21

lorsque la porte s' ouvre et que le mort s' avance dans
une trouée de jour, tout change. Comme un
antiseptique supraterrestre, comme un thymol
extrahumain, la liturgie épure, désinfecte la
laideur impie de ces lieux.
Et, recensant ses souvenirs du matin, Durtal revit,
en fermant les yeux, au fond de l' abside en
hémicycle, le défilé des robes rouges et noires, des
surplis blancs, qui se rejoignaient devant l' autel,
descendaient ensemble les marches, s' acheminaient,
mêlés jusqu' au catafalque, puis, là, se redivisaient
encore, en le longeant, et se rejoignaient, se
confondant à nouveau, dans la grande allée bordée
de chaises.
Cette procession lente et muette, précédée par
d' incomparables suisses, vêtus de deuil, avec l' épée
en verrouil et une épaulette de général en jais,
s' avançait, la croix en tête, au-devant du cadavre
couché sur des tréteaux et, de loin, dans cette
cohue de lueurs tombées du toit et de feux allumés
autour du catafalque et sur l' autel, le blanc des
cierges disparaissait et les prêtres qui les portaient
semblaient marcher, la main vide et levée, comme
pour désigner les étoiles qui les accompagnaient, en
scintillant au-dessus de leurs têtes.
Puis, quand la bière fut entourée par le clergé, le
p22

de profundis éclata, du fond du sanctuaire,
entonné par d' invisibles chantres.
-ça, c' était bien, se dit Durtal. A la Madeleine,
les voix des enfants sont aigres et frêles et les
basses sont mal décantées et sont blettes ; nous
sommes évidemment loin de la maîtrise de
Saint-Sulpice, mais c' était quand même superbe ;
puis quel moment que celui de la communion du prêtre,
lorsque, sortant tout à coup des mugissements du
choeur, la voix du ténor lance au dessus du cadavre
la magnifique antienne du plain-chant :
requiem aeternam dona eis, Domine,
et lux perpetua luceat eis.

il semble qu' après toutes les lamentations du
de profundis et du dies irae, la présence de
Dieu qui vient, là, sur l' autel, apporte un
soulagement et légitime la confiante et solennelle
fierté de cette phrase mélodique qui invoque alors
le Christ sans alarmes et sans pleurs.
La messe se termine, le célébrant disparaît et, de
même qu' au moment où le mort entra, le clergé,
précédé par les suisses, s' avance vers le cadavre, et,
dans le cercle enflammé des cierges, un prêtre en
chape profère les puissantes prières des absoutes.
p23

Alors, la liturgie se hausse, devient plus admirable
encore. Médiatrice entre le coupable et le Juge,
l' Eglise, par la bouche de son prêtre, adjure le
Seigneur de pardonner à la pauvre âme : non intres
in judicium cum servo tuo, Domine... ;
puis,
après l' amen, lancé par l' orgue et toute la
maîtrise, une voix se lève dans le silence et parle
au nom du mort :
libera me...
et le choeur continue le vieux chant du dixième
siècle. Ainsi que dans le dies irae qui
s' appropria des fragments de ces plaintes, le
Jugement dernier flamboie et d' impitoyables répons
attestent au trépassé la véracité de ses trances, lui
confirment qu' à la chute des temps, le Juge viendra,
dans le hourra des foudres, châtier le monde.
Et le prêtre fait à grands pas le tour du catafalque,
le brode de perles d' eau bénite, l' encense, abrite la
pauvre âme qui pleure, la console, la prend contre
lui, la couvre, en quelque sorte, de sa chape et il
intervient encore pour qu' après tant de fatigues et
de peines, le Seigneur permette à la malheureuse de
dormir, loin des bruits de la terre, dans un repos
sans fin.
Ah ! Jamais, dans aucune religion, un rôle plus
charitable, une mission plus auguste, ne fut réservé
à
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un homme. Elevé au-dessus de l' humanité tout entière
par la consécration, presque déifié par le sacerdoce,
le prêtre pouvait, alors que la terre gémissait ou se
taisait, s' avancer au bord de l' abîme et intercéder
pour l' être que l' Eglise avait ondoyé, étant enfant,
et qui l' avait sans doute oubliée depuis, et qui
l' avait peut-être même persécutée jusqu' à sa mort.
Et l' Eglise ne défaillait point dans cette tâche.
Devant cette boue de chairs, tassée dans une caisse,
elle pensait à la voirie de l' âme et s' écriait :
" Seigneur, des portes de l' enfer, arrachez-la " ;
mais, à la fin de l' absoute, au moment où le cortège
tournait le dos et s' acheminait vers la sacristie,
elle semblait, elle aussi, inquiète. Recensant
peut-être, en une seconde, les méfaits commis pendant
son existence par ce cadavre, elle paraissait douter
que ses suppliques fussent admises, et ce doute, que
ses paroles n' avouaient point, passait dans
l' intonation du dernier amen, murmuré à la
Madeleine par des voix d' enfants.
Timide et lointain, doux et plaintif, cet amen
disait : " nous avons fait ce que nous pouvions,
mais... mais... " et, dans le funèbre silence que
laissait ce départ du clergé quittant la nef,
l' ignoble réalité demeurait seule de la coque vide,
enlevée à bras
p25

d' hommes, jetée dans une voiture, ainsi que ces rebuts
de boucherie qu' on emporte, le matin, pour les
saponifier dans les fondoirs.
Quand on évoque, en face de ces douloureuses oraisons,
de ces éloquentes absoutes, une messe de mariage,
comme cela change ! Continua Durtal. Là, l' Eglise
est désarmée et sa liturgie musicale est quasi nulle.
Il faut bien alors qu' elle joue les marches nuptiales
des Mendelssohn, qu' elle emprunte aux auteurs
profanes la gaieté de leurs chants pour célébrer la
brève et la vaine joie des corps. Se figure-t-on-et
cela se fait pourtant-le cantique de la Vierge
servant à magnifier l' impatiente allégresse d' une
jeune fille qui attend qu' un monsieur l' entame, le
soir même, après un repas ? S' imagine-t-on le
te deum chantant la béatitude d' un homme qui va
forcer sur un lit une femme qu' il épouse parce qu' il
n' a pas découvert d' autres moyens de lui voler sa
dot ?
Loin de ce fermage infamant des chairs, le plain-chant
demeure parqué dans ses antiphonaires, comme le moine
dans son cloître ; et quand il en sort, c' est pour
faire jaillir devant le Christ la gerbe des douleurs
et des peines. Il les condense et les résume en
d' admirables plaintes et si, las d' implorer, il adore,
alors ses
p26

élans glorifient les événements éternels, les
Rameaux et les Pâques, les Pentecôtes et les
Ascensions, les Epiphanies et les Noëls ; alors, il
déborde d' une joie si magnifique, qu' il bondit hors
des mondes, exubère, en extase, aux pieds d' un Dieu !
Quant aux cérémonies mêmes de l' enterrement, elles
ne sont plus aujourd' hui qu' un train-train fructueux,
qu' une routine officielle, qu' un treuil d' oraisons
qu' on tourne, machinalement, sans y penser.
L' organiste songe à sa famille et rumine ses ennuis
pendant qu' il joue ; l' homme qui pompe l' air et le
refoule dans les tuyaux pense au demi-setier qui
tarira ses sueurs ; les ténors et les basses soignent
leurs effets, se mirent dans l' eau plus ou moins
ridée de leurs voix ; les enfants de la maîtrise
rêvent d' aller galopiner, après la messe ; d' ailleurs,
ni les uns, ni les autres, ne comprennent un mot du
latin qu' ils chantent et qu' ils abrègent, du reste,
ainsi que dans le dies irae dont ils suppriment
une partie des strophes.
De son côté, la bedeaudaille suppute les fonds que
le trépassé rapporte et le prêtre même, excédé par
ces prières qu' il a tant lues et pressé par l' heure
du repas, expédie l' office, prie mécaniquement du
bout des lèvres, tandis que les assistants ont hâte,
eux aussi, que
p27

la messe, qu' ils n' ont pas écoutée d' ailleurs,
s' achève pour serrer la main des parents et quitter le
mort.
C' est une inattention absolue, un ennui profond. Et
pourtant, c' est effrayant ce qui est là, sur des
tréteaux, ce qui attend là, dans l' église ; car enfin,
c' est l' étable vide, à jamais abandonnée, du corps ;
et c' est cette étable même qui s' effondre. Du purin
qui fétide, des gaz qui émigrent, de la viande qui
tourne, c' est tout ce qui reste !
Et l' âme, maintenant que la vie n' est plus et que tout
commence ? Personne n' y songe ; pas même la famille,
énervée par la longueur de l' office, absorbée dans
son chagrin et qui ne regrette, en somme, que la
présence visible de l' être qu' elle a perdu, personne,
excepté moi, se disait Durtal, et quelques curieux
qui s' unissent, terrifiés, au dies irae et au
libera dont ils comprennent et la langue et le
sens !
Alors, par le son extérieur des mots, sans l' aide du
recueillement, sans l' appui même de la réflexion,
l' Eglise agit.
Et c' est là le miracle de sa liturgie, le pouvoir de
son verbe, le prodige toujours renaissant des paroles
créées par des temps révolus, des oraisons apprêtées
par des siècles morts ! Tout a passé ; rien de ce qui
fut
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surélevé dans les âges abolis ne subsiste. Et ces
proses demeurées intactes, criées par des voix
indifférentes et projetées de coeurs nuls,
intercèdent, gémissent, implorent, efficacement, quand
même, par leur force virtuelle, par leur vertu
talismanique, par leur inaliénable beauté, par la
certitude toute-puissante de leur foi. Et c' est le
moyen âge qui nous les légua pour nous aider à sauver,
s' il se peut, l' âme du mufle moderne, du mufle mort !
A l' heure actuelle, conclut Durtal, il ne reste de
propre à Paris que les cérémonies presque similaires
des prises d' habit et des enterrements. Le malheur,
c' est que, lorsqu' il s' agit d' un somptueux cadavre,
les pompes funèbres sévissent.
Elles sortent alors un mobilier à faire frémir, des
statues argentées de Vierges d' un goût atroce, des
cuvettes de zinc dans lesquelles flambent des bols de
punch vert, des candélabres en fer-blanc, supportant
au bout d' une tige qui ressemble à un canon dressé, la
gueule en l' air, des araignées renversées sur le dos
et dont les pattes emmanchées de bougies brûlent,
toute une quincaillerie funéraire du temps du premier
Empire, frappée en relief de patères, de feuilles
d' acanthe, de sabliers ailés, de losanges et de
grecques ! -le malheur
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aussi, c' est que, pour rehausser le misérable
apparat de ces fêtes, l' on joue du Massenet et du
Dubois, du Benjamin Godard et du Widor, ou pis
encore, du bastringue de sacristie, de la mystique de
beuglant, comme les femmes affiliées aux confréries
du mois de mai en chantent !
Et puis, hélas ! L' on n' entend plus les tempêtes des
grandes orgues et les majestés douloureuses du
plain-chant, qu' aux convois des détenteurs ; pour les
pauvres, rien-ni maîtrise, ni orgue-quelques
poignées d' oraisons ; trois coups de pinceau trempé
dans un bénitier et c' est un mort de plus sur lequel
il pleut et qu' on enlève ! L' Eglise sait pourtant
que la charogne du riche purule autant que celle du
pauvre et que son âme pue davantage encore ; mais
elle brocante les indulgences et bazarde les messes ;
elle est, elle aussi, ravagée par l' appât du lucre !
Il ne faut pas cependant que je pense trop de mal des
crevés opulents, fit Durtal, après un silence de
réflexions ; car enfin, c' est grâce à eux que je puis
écouter l' admirable liturgie des funérailles ; ces
gens qui n' ont peut-être fait aucun bien, pendant leur
vie, font, au moins, sans le savoir, cette charité, à
quelques-uns, après leur mort.
Un brouhaha le ramena à Saint-Sulpice ; la maîtrise
p30

partait ; l' église allait se clore. J' aurais bien dû
tâcher de prier, se dit-il ; cela eût mieux valu que
de rêvasser dans le vide ainsi sur une chaise ; mais
prier ? Je n' en ai pas le désir ; je suis hanté par
le catholicisme, grisé par son atmosphère d' encens et
de cire, je rôde autour de lui, touché jusqu' aux
larmes par ses prières, pressuré jusqu' aux moelles par
ses psalmodies et par ses chants. Je suis bien dégoûté
de ma vie, bien las de moi, mais de là à mener une
autre existence il y a loin ! Et puis... et puis...
si je suis perturbé dans les chapelles, je redeviens
inému et sec dès que j' en sors. Au fond, se dit-il,
en se levant et en suivant les quelques personnes
qui se dirigeaient, rabattues par le suisse vers une
porte, au fond, j' ai le coeur racorni et fumé par
les noces, je ne suis bon à rien.

PREMIERE PARTIE, CHAP. II

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Comment était-il redevenu catholique, comment en
était-il arrivé là ?
Et Durtal se répondait : je l' ignore, tout ce que
je sais, c' est qu' après avoir été pendant des années
incrédule, soudain je crois.
Voyons, se disait-il, tâchons cependant de raisonner
si tant est que, dans l' obscurité d' un tel sujet, le
bon sens subsiste.
En somme, ma surprise tient à des idées préconçues
sur les conversions. J' ai entendu parler du
bouleversement subit et violent de l' âme, du coup de
foudre, ou bien de la foi faisant à la fin explosion
dans un terrain lentement et savamment miné. Il est
bien évident que les conversions peuvent s' effectuer
suivant l' un ou l' autre
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de ces deux modes, car Dieu agit comme bon lui
semble, mais il doit y avoir aussi un troisième
moyen qui est sans doute le plus ordinaire, celui
dont le Sauveur s' est servi pour moi. Et celui-là
consiste en je ne sais quoi ; c' est quelque chose
d' analogue à la digestion d' un estomac qui travaille,
sans qu' on le sente. Il n' y a pas eu de chemin de
Damas, pas d' événements qui déterminent une crise ;
il n' est rien survenu et l' on se réveille un beau
matin, et sans que l' on sache ni comment, ni pourquoi,
c' est fait.
Oui, mais cette manoeuvre ressemble fort, en somme,
à celle de cette mine qui n' éclate qu' après avoir été
profondément creusée. Eh ! Non, car, dans ce cas, les
opérations sont sensibles ; les objections qui
embarrassaient la route sont résolues ; j' aurais pu
raisonner, suivre la marche de l' étincelle le long du
fil et, ici, pas. J' ai sauté à l' improviste, sans
avoir été prévenu, sans même m' être douté que j' étais
si studieusement sapé. Et ce n' est pas davantage le
coup de foudre, à moins que je n' admette un coup de
foudre qui serait occulte et taciturne, bizarre et
doux. Et ce serait encore faux, car ce bouleversement
brusque de l' âme vient presque toujours à la suite
d' un malheur ou d' un crime, d' un acte enfin que l' on
connaît.
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Non, la seule chose qui me semble sûre, c' est qu' il
y a eu, dans mon cas, prémotion divine, grâce.
Mais, fit-il, alors la psychologie de la conversion
serait nulle ? Et il se répondit :
ça m' en a tout l' air, car je cherche vainement à me
retracer les étapes par lesquelles j' ai passé ; sans
doute, je peux relever sur la route parcourue, çà et
là, quelques bornes : l' amour de l' art, l' hérédité,
l' ennui de vivre ; je peux même me rappeler des
sensations oubliées d' enfance, des cheminements
souterrains d' idées suscitées par mes stations dans
les églises ; mais ce que je ne puis faire, c' est
relier ces fils, les grouper en faisceau ; ce que je
ne puis comprendre, c' est la soudaine et la
silencieuse explosion de lumière qui s' est faite en
moi. Quand je cherche à m' expliquer comment, la
veille, incrédule, je suis devenu, sans le savoir, en
une nuit, croyant, eh bien ! Je ne découvre rien, car
l' action céleste a disparu, sans laisser de traces.
Il est bien certain, reprit-il, après un silence de
pensée, que c' est la Vierge qui agit dans ces
cas-là sur nous ; c' est elle qui vous pétrit et vous
remet entre les mains du Fils ; mais ses doigts sont
si légers, si fluides, si caressants que l' âme qu' ils
ont retournée n' a rien senti.
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Par contre, si j' ignore la marche et les relais de ma
conversion, je puis au moins deviner quels sont les
motifs qui, après une vie d' indifférence, m' ont
ramené dans les parages de l' Eglise, m' ont fait errer
dans ses alentours, m' ont enfin poussé par le dos
pour m' y faire entrer.
Et il se disait sans ambages, il y a trois causes :
d' abord un atavisme d' ancienne famille pieuse éparse
dans des monastères ; et des souvenirs d' enfance lui
revenaient, de cousines, de tantes, entrevues dans
des parloirs, des femmes douces et graves, blanches
comme des oublies, qui l' intimidaient, en parlant
bas, qui l' inquiétaient presque lorsqu' en le
regardant, elles demandaient s' il était sage.
Il éprouvait une sorte de peur, se réfugiait dans les
jupes de sa mère, tremblant quand, en partant, il
fallait apporter son front au-devant de lèvres
décolorées pour subir le souffle d' un baiser froid.
De loin, alors qu' il y songeait maintenant, ces
entrevues qui l' avaient tant gêné dans son enfance
lui semblaient exquises. Il y mettait toute une
poésie de cloître, enveloppait ces parloirs si nus
d' une odeur effacée de boiseries et de cire ; et il
revoyait aussi les jardins qu' il avait traversés
dans ces couvents, des jardins
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embaumant le parfum amer et salé du buis, plantés de
charmilles, semés de treilles dont les raisins
toujours verts ne mûrissaient point, espacés de bancs
dont la pierre rongée gardait des anciennes ondées
des oeils d' eau ; et mille détails lui revenaient de
ces allées de tilleuls si tranquilles, de ces
sentiers où il courait dans la guipure noire que
dessinait sur le sol l' ombre tombée des branches. Il
conservait de ces jardins qui lui paraissaient
devenir plus grands à mesure qu' il avançait en âge
un souvenir un peu confus où tremblait l' image
embrouillée d' un vieux parc aulique et d' un verger
de presbytère, situé au nord, resté, même quand le
soleil l' échauffait, un peu humide.
Il n' était pas surprenant que ces sensations
déformées par le temps eussent laissé en lui des
infiltrations d' idées pieuses qui se creusaient alors
qu' il les embellissait, en y songeant ; tout cela
pouvait avoir sourdement fermenté pendant trente
années et se lever maintenant.
Mais les deux autres causes qu' il connaissait avaient
dû être encore plus actives.
C' était son dégoût de l' existence et sa passion de
l' art ; et ce dégoût s' aggravait certainement de sa
solitude et de son oisiveté.
Après avoir autrefois logé ses amitiés au hasard des
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gens et essuyé les plâtres d' âmes qui n' avaient aucun
rapport avec la sienne, il s' était, après tant
d' inutile vagabondage, enfin fixé ; il avait été
l' intime ami d' un docteur des Hermies, un médecin
épris de démonomanie et de mystique et du sonneur de
cloches de Saint-Sulpice, du breton Carhaix.
Ces affections-là n' étaient plus commes celles qu' il
avaient connues, tout en superficie et en façade ;
elles étaient spacieuses et profondes, basées sur des
similitudes de pensées, sur des lignes indissolubles
d' âmes ; et celles-là avaient été brusquement rompues ;
à deux mois de distance, des Hermies et Carhaix
mouraient, tués, l' un par une fièvre typhoïde, l' autre
par un refroidissement qui l' alita, après qu' il eut
sonné l' angélus du soir dans sa tour.
Ce furent pour Durtal d' affreux coups. Son existence
qu' aucun lieu n' amarra plus partit à la dérive ; il
erra, dispersé, se rendant compte que cet abandon
était définitif, que, pour lui, l' âge n' était plus
où l' on s' unit encore.
Aussi vivait-il seul, à l' écart, dans ses livres,
mais la solitude qu' il supportait bravement quand il
était occupé, quand il préparait un livre, lui
devenait intolérable lorsqu' il était oisif. Il
s' acagnardait des
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après-midi dans un fauteuil, s' essorait dans des
songes ; c' était alors surtout que des idées fixes se
promenaient en lui ; elles finissaient par lui jouer
derrière le rideau baissé de ses yeux des féeries dont
les actes ne variaient guère. Toujours des nudités
lui dansaient dans la cervelle, au chant des psaumes ;
et il sortait de ces rêveries, haletant, énervé,
capable, si un prêtre s' était trouvé là, de se jeter
en pleurant à ses pieds, de même qu' il se fût rué
aux plus basses ordures si une fille eût été près de
lui, dans sa chambre.
Chassons par le travail tous ces phantasmes, se
criait-il, mais travailler à quoi ? Après avoir fait
paraître une histoire de Gilles De Rais qui avait
pu intéresser quelques artistes, il demeurait sans
sujet, à l' affût d' un livre. Comme il était, en art,
un homme d' excès, il sautait aussitôt d' un extrême à
l' autre, et, après avoir fouillé le satanisme au
moyen âge, dans son récit du maréchal De Rais, il
ne voyait plus d' intéressant à forer qu' une vie de
sainte et quelques lignes découvertes dans les études
sur la mystique de Goerres et de Ribet l' avaient
lancé sur la piste d' une bienheureuse Lydwine, en
quête de documents neufs.
Mais en admettant même qu' il en déterrât, pouvait-il
ouvrer une vie de sainte ? Il ne le croyait pas et
les
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arguments sur lesquels il étayait son avis semblaient
plausibles.
L' hagiographie était une branche maintenant perdue
de l' art ; il en était d' elle ainsi que de la
sculpture sur bois et des miniatures des vieux
missels. Elle n' était plus aujourd' hui traitée que
par des marguilliers et par des prêtres, par des
commissionnaires de style qui semblent toujours,
lorsqu' ils écrivent, charger leurs fétus d' idées sur
des camions ; et elle était, entre leurs mains,
devenue un des lieux communs de la bondieuserie, une
transposition dans le livre des statuettes des
Froc-Robert, des images en chromo des Bouasse.
La voie était donc libre et il semblait tout d' abord
aisé de la planer ; mais pour extraire le charme des
légendes, il fallait la langue naïve des siècles
révolus, le verbe ingénu des âges morts. Comment
arriver à exprimer aujourd' hui le suc dolent et le
blanc parfum des très anciennes traductions de la
légende dorée de Voragine ? Comment lier en une
candide gerbe ces fleurs plaintives que les moines
cultivèrent dans les pourpris des cloîtres, alors que
l' hagiographie était la soeur de l' art barbare et
charmant des enlumineurs et des verriers, de l' ardente
et de la chaste peinture des primitifs ?
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On ne pouvait cependant songer à se livrer à de
studieux pastiches, s' efforcer de singer froidement
de telles oeuvres. Restait alors la question de savoir
si, avec les ressources de l' art contemporain, l' on
parviendrait à dresser l' humble et la haute figure
d' une sainte ; et c' était pour le moins douteux, car
le manque de simplesse réelle, le fard trop ingénieux
du style, les ruses d' un dessin attentif et la frime
d' une couleur madrée transformeraient probablement
l' élue en une cabotine. Ce ne serait plus une sainte,
mais une actrice qui en jouerait plus ou moins
adroitement le rôle ; et alors, le charme serait
détruit, les miracles paraîtraient machinés, les
épisodes seraient absurdes ! ... puis... puis... encore
faudrait-il avoir une foi qui fût vraiment vive et
croire à la sainteté de son héroïne, si l' on voulait
tenter de l' exhumer et de la faire revivre dans une
oeuvre.
Cela est si exact que voici Gustave Flaubert qui a
écrit d' admirables pages sur la légende de
Saint Julien L' Hospitalier. Elles marchent en un
tumulte éblouissant et réglé, évoluent en une langue
superbe dont l' apparente simplicité n' est due qu' à
l' astuce compliquée d' un art inouï. Tout y est, tout,
sauf l' accent qui eût fait de cette nouvelle un vrai
chef-d' oeuvre. étant donné le sujet, il y manque, en
effet, la flamme qui devrait
p40

circuler sous ces magnifiques phrases ; il y manque le
cri de l' amour qui défaille, le don de l' exil
surhumain, l' âme mystique !
D' un autre côté, les physionomies de saints
d' Hello valent qu' on les lise. La foi jaillit dans
chacun de ses portraits, l' enthousiasme déborde des
chapitres, des rapprochements inattendus creusent
d' inépuisables citernes de réflexions entre les
lignes ; mais quoi ! Hello était si peu artiste que
d' adorables légendes déteignent dans ses doigts quand
il y touche ; la lésine de son style appauvrit les
miracles et les rend inermes. Il y manque l' art qui
sortirait ce livre de la catégorie des oeuvres
blafardes, des oeuvres mortes !
L' exemple de ces deux hommes, opposés comme jamais
écrivains ne le furent, et n' ayant pu atteindre la
perfection, l' un, dans la légende de Saint Julien,
parce que la foi lui faisait défaut et l' autre parce
qu' il possédait une inextensible indigence d' art,
décourageait complètement Durtal. Il faudrait être
en même temps les deux, et rester encore soi, se
disait-il, sinon à quoi bon s' atteler à de telles
tâches ? Mieux vaut se taire ; et il se renfrognait,
désespéré, dans son fauteuil.
Alors le mépris de cette existence déserte qu' il
menait s' accélérait en lui et, une fois de plus, il se
p41

demandait l' intérêt que la Providence pouvait bien
avoir à torturer ainsi les descendants de ses
premiers convicts ? Et s' il n' obtenait pas de réponse,
il était pourtant bien obligé de se dire qu' au moins
l' Eglise recueillait, dans ces désastres, les
épaves, qu' elle abritait les naufragés, les
rapatriait, leur assurait enfin un gîte.
Pas plus que Schopenhauer dont il avait autrefois
raffolé, mais dont la spécialité d' inventaires avant
décès et les herbiers de plaintes sèches l' avaient
lassé, l' Eglise ne décevait l' homme et ne cherchait
à le leurrer, en lui vantant la clémence d' une vie
qu' elle savait ignoble.
Par tous ses livres inspirés, elle clamait l' horreur
de la destinée, pleurait la tâche imposée de vivre.
L' ecclésiastique, l' ecclésiaste, le livre de Job, les
lamentations de Jérémie attestaient cette douleur à
chaque ligne et le moyen âge avait, lui aussi, dans
l' imitation de Jésus-christ, maudit l' existence
et appelé à grands cris la mort.
Plus nettement que Schopenhauer, l' Eglise déclarait
qu' il n' y avait rien à souhaiter ici-bas, rien à
attendre ; mais là où s' arrêtaient les procès-verbaux
du philosophe, elle, continuait, franchissait les
limites des sens, divulguait le but, précisait les
fins.
p42

Puis, se disait-il, tout bien considéré, l' argument
de Schopenhauer tant prôné contre le Créateur et
tiré de la misère et de l' injustice du monde, n' est
pas, quand on y réfléchit, irrésistible, car le monde
n' est pas ce que Dieu l' a fait, mais bien ce que
l' homme en a fait.
Avant d' accuser le ciel de nos maux, il conviendrait
sans doute de rechercher par quelles phases
consenties, par quelles chutes voulues, la créature
a passé, avant que d' aboutir au sinistre gâchis
qu' elle déplore. Il faudrait maudire les vices de ses
ancêtres et ses propres passions qui engendrèrent la
plupart des maladies dont on souffre ; il faudrait se
dire que si Dieu nous infligea l' excrément, l' homme
y a par ses excès ajouté le pus ; il faudrait vomir
la civilisation qui a rendu l' existence intolérable
aux âmes propres et non le Seigneur qui ne nous a
peut-être pas créés, pour être pilés à coups de
canons, en temps de guerre, pour être exploités,
volés, dévalisés, en temps de paix, par les négriers
du commerce et les brigands des banques.
Ce qui reste incompréhensible, par exemple, c' est
l' horreur initiale, l' horreur imposée à chacun de nous,
de vivre ; mais c' est là un mystère qu' aucune
philosophie n' explique.
Ah ! Reprenait-il, quand je songe à cette horreur, à
ce
p43

dégoût de l' existence qui s' est, d' années en années,
exaspéré en moi, comme je comprends que j' aie
forcément cinglé vers le seul port où je pouvais
trouver un abri, vers l' Eglise.
Jadis, je la méprisais, parce que j' avais un pal qui
me soutenait lorsque soufflaient les grands vents
d' ennui ; je croyais à mes romans, je travaillais à
mes livres d' histoire, j' avais l' art. J' ai fini par
reconnaître sa parfaite insuffisance, son inaptitude
résolue à rendre heureux. Alors j' ai compris que le
pessimisme était tout au plus bon à réconforter les
gens qui n' avaient pas un réel besoin d' être
consolés ; j' ai compris que ses théories, alléchantes
quand on est jeune et riche et bien portant,
deviennent singulièrement débiles et lamentablement
fausses, quand l' âge s' avance, quand les infirmités
s' annoncent, quand tout s' écroule !
Je suis allé à l' hôpital des âmes, à l' Eglise. On
vous y reçoit au moins, on vous y couche, on vous y
soigne ; on ne se borne pas à vous dire, en vous
tournant le dos, ainsi que dans la clinique du
pessimisme, le nom du mal dont on souffre !
Enfin Durtal avait été ramené à la religion par
l' art. Plus que son dégoût de la vie même, l' art
avait été l' irrésistible aimant qui l' avait attiré
vers Dieu.
p44

Le jour où, par curiosité, pour tuer le temps, il
était entré dans une église et, après tant d' années
d' oubli, y avait écouté les vêpres des morts tomber
lourdement, une à une, tandis que les chantres
alternaient et jetaient l' un après l' autre, comme
des fossoyeurs, des pelletées de versets, il avait
eu l' âme remuée jusque dans ses combles. Les soirs où
il avait entendu les admirables chants de l' octave
des trépassés, à Saint-sulpice, il s' était senti
pour jamais capté ; mais ce qui l' avait pressuré, ce
qui l' avait asservi mieux encore, c' étaient les
cérémonies, les chants de la semaine sainte.
Il les avait visitées les églises, pendant cette
semaine ! Elles s' ouvraient ainsi que des palais
dévastés, ainsi que des cimetières ravagés de Dieu.
Elles étaient sinistres avec leurs images voilées,
leurs crucifix enveloppés d' un losange violet, leurs
orgues taciturnes, leurs cloches muettes. La foule
s' écoulait, affairée, sans bruit, marchait par terre,
sur l' immense croix que dessinent la grande allée et
les deux bras du transept et, entrée par les plaies
que figurent les portes, elle remontait jusqu' à
l' autel, là où devait poser la tête ensanglantée du
Christ et elle baisait avidement, à genoux, le
crucifix qui barrait la place du menton, au bas des
marches.
p45

Et cette foule devenait, elle-même, en se coulant
dans ce moule crucial de l' église, une énorme croix
vivante et grouillante, silencieuse et sombre.
A Saint-sulpice où tout le séminaire assemblé
pleurait l' ignominie de la justice humaine et la mort
décidée d' un Dieu, Durtal avait suivi les
incomparables offices de ces jours luctueux, de ces
minutes noires, écouté la douleur infinie de la
Passion, si noblement, si profondément exprimée à
ténèbres par les lentes psalmodies, par le chant des
lamentations et des psaumes ; mais quand il y
songeait, ce qui le faisait surtout frémir, c' était
le souvenir de la Vierge arrivant le jeudi, dès que
la nuit tombait.
L' Eglise jusqu' alors absorbée dans son chagrin et
couchée devant la croix se relevait et se mettait à
sangloter, en voyant la mère.
Par toutes les voix de sa maîtrise, elle s' empressait
autour de Marie, s' efforçait de la consoler, en
mêlant les larmes du stabat aux siennes, en
gémissant cette musique de plaintes endolories, en
pressant sur la blessure de cette prose qui rendait
de l' eau et du sang comme la plaie du Christ.
Durtal sortait, accablé, de ces longues séances,
mais ses tentations contre la foi se dissipaient ; il
ne doutait
p46

plus ; il lui semblait qu' à Saint-sulpice, la grâce
se mêlait aux éloquentes splendeurs des liturgies et
que des appels passaient pour lui dans l' obscure
affliction des voix ; aussi éprouvait-il une
reconnaissance toute filiale pour cette église où il
avait vécu de si douces et de si dolentes heures !
Et cependant, dans les semaines ordinaires, il ne la
fréquentait point ; elle lui paraissait trop grande
et trop froide et elle était si laide ! Il lui
préférait des sanctuaires plus tièdes et plus petits,
des sanctuaires où subsistaient encore des traces du
moyen âge.
Alors, il se réfugiait, les jours de flâne, en
sortant du Louvre où il s' était longuement évagué
devant les toiles des primitifs, dans la vieille
église de Saint-Séverin, enfouie en un coin du
Paris pauvre.
Il y apportait les visions des toiles qu' il avait
admirées au Louvre et il les contemplait à nouveau,
dans ce milieu où elles se trouvaient vraiment chez
elles.
Puis c' étaient des moments délicieux qu' il y écoulait,
emporté dans ces nuées d' harmonie que sillonne
l' éclair blanc de la voix enfantine jailli du
tonnerre roulant des orgues.
Là, sans même prier, il sentait glisser en lui une
langueur plaintive, un discret malaise ;
Saint-Séverin le
p47

ravissait, l' aidait mieux que les autres à se
suggérer, certains jours, une indéfinissable
impression d' allégresse et de pitié, quelquefois
même, alors qu' il songeait à la voirie de ses sens,
à se natter l' âme de regrets et d' effroi.
Souvent, il y allait ; surtout, le dimanche matin, à
dix heures, à la grand' messe.
Là, il s' installait derrière le maître-autel, dans
cette mélancolique et délicate abside plantée, ainsi
qu' un jardin d' hiver, de bois rares et un peu fous.
On eût dit d' un berceau pétrifié de très vieux arbres
tout en fleurs, mais défeuillés, de ces futaies de
piliers carrés ou taillés à larges pans, creusés
d' entailles régulières près de leurs bases, côtelés
sur leurs parcours comme des pieds de rhubarbe,
cannelés comme des céleris.
Aucune végétation ne s' épanouissait au sommet de ces
troncs qui arquaient leurs rameaux dénudés le long
des voûtes, les rejoignaient, les aboutaient,
assemblant à leurs points de suture, à leurs noeuds
de greffe, d' extravagants bouquets de roses
blasonnées, de fleurs armoriées et fouillées à jour ;
et depuis près de quatre cents ans ces arbres
immobilisaient leur sève et ne poussaient plus. Les
hampes à jamais courbées restaient intactes ; la
blanche écorce des piliers s' effritait à peine,
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mais la plupart des fleurs étaient flétries ; des
pétales héraldiques manquaient ; certaines clefs de
voûte ne gardaient plus que des calices stratifiés,
ouvrés comme des nids, troués comme des éponges,
chiffonnés comme des poignées de dentelles rousses.
Et au milieu de cette flore mystique, parmi ces
arbres lapidifiés, il en était un, bizarre et
charmant, qui suggérait cette chimérique idée que la
fumée déroulée des bleus encens était parvenue à se
condenser, à se coaguler en pâlissant avec l' âge et
à former, en se tordant, la spirale de cette colonne
qui tournoyait sur elle-même et finissait par s' évaser
en une gerbe dont les tiges brisées retombaient du
haut des cintres.
Ce coin où se réfugiait Durtal était à peine éclairé
par des verrières en ogive, losangées de mailles
noires, serties de minuscules carreaux obscurcis par
la poussière accumulée des temps, rendus plus sombres
encore par les boiseries des chapelles qui les
ceinturaient jusqu' à mi-corps.
Cette abside, elle était bien, si l' on voulait, un
massif gelé de squelettes d' arbres, une serre
d' essences mortes, ayant appartenu à la famille des
palmifères, évoquant encore le souvenir
d' invraisemblables phoenix, d' inexacts lataniers, mais
elle rappelait aussi, avec sa forme en
p49

demi-lune et sa lumière trouble, l' image d' une proue
de navire plongée sous l' onde. Elle laissait, en effet,
filtrer au travers de ses hublots, aux vitres
treillissées d' une résille noire, le murmure étouffé
-que simulait le roulement des voitures ébranlant la
rue-d' une rivière qui tamiserait dans le cours
saumâtre de ses eaux des lueurs dédorées de jour.
Le dimanche, à l' heure de la grand' messe, cette
abside restait déserte. Tout le public emplissait la
nef devant le maître-autel ou s' éparpillait plus loin
dans une chapelle dédiée à Notre-dame. Durtal était
donc à peu près seul ; et les gens même qui
traversaient son refuge n' étaient ni hébétés, ni
hostiles, ainsi que les fidèles des autres églises.
C' étaient dans ce quartier de gueux, de très pauvres
gens, des regrattières, des soeurs de charité, des
loqueteux, des mioches ; c' étaient surtout des
femmes en guenilles, marchant sur la pointe des
pieds, s' agenouillant sans regarder autour d' elles,
des humbles gênées même par le luxe piteux des autels,
hasardant un oeil soumis et baissant le dos quand
passait le suisse.
Touché par la timidité de ces misères muettes,
Durtal écoutait la messe que chantait une maîtrise
peu nombreuse, mais patiemment dressée. Mieux qu' à
p50

Saint-sulpice où pourtant les offices étaient
autrement solennels et exacts, la maîtrise de
Saint-Séverin entonnait cette merveille du
plain-chant, le credo. elle l' enlevait, en
quelque sorte, jusqu' au sommet du choeur et le faisait
planer, les ailes grandes ouvertes, presque
immobiles, au-dessus des ouailles prosternées,
lorsque le verset et homo factus est prenait son
lent et respectueux essor dans la voix baissée du
chantre. C' était, à la fois, lapidaire et fluide,
indestructible, ainsi que les articles du Symbole
même, inspiré comme le texte que l' Esprit Saint
dicta, dans leur dernière assemblée, aux apôtres
réunis du Christ.
A Saint-Séverin, une voix de taureau clamait, seule,
un verset, puis tous les enfants, soutenus par la
réserve des chantres, lançaient les autres et les
inaltérables vérités s' affirmaient à mesure, plus
attentives, plus graves, plus accentuées, un peu
plaintives même dans la voix isolée de l' homme, plus
timides peut-être, mais aussi plus familières, plus
joyeuses, dans l' élan pourtant contenu des gosses.
A ce moment-là, Durtal se sentait soulevé et il se
criait : mais il est impossible que les alluvions de
la foi qui ont créé cette certitude musicale soient
fausses ! L' accent de ces aveux est tel qu' il est
surhumain et si
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loin de la musique profane qui n' a jamais atteint
l' imperméable grandeur de ce chant nu !
Toute la messe était d' ailleurs à Saint-Séverin
exquise. Le kyrie eleison sourd et somptueux ;
le gloria in excelsis divisé entre le grand et le
petit orgue, l' un chantant seul et l' autre dirigeant
et soutenant le choeur, exultait d' allégresse ; le
sanctus emballé, presque hagard alors que la
maîtrise criait l' hosanna in excelsis,
bondissait jusqu' aux cintres ; et l' agnus Dei
s' élevait à peine en une claire mélodie suppliante,
si humble qu' elle n' osait monter.
En somme, à part des salutaris de contrebande
détaillés là, ainsi que toutes les églises,
Saint-Séverin conservait, les dimanches ordinaires,
la liturgie musicale, la chantait presque
respectueusement avec des voix fragiles, mais bien
teintées, d' enfants, avec des basses solidement
bétonnées, remontant de leurs puits de vigoureux sons.
Et c' était une joie pour Durtal que de s' attarder
dans cet adorable milieu du moyen âge, dans cette
ombre déserte, parmi ces chants qui s' élevaient
derrière lui, sans qu' il fût troublé par les
manigances des bouches qu' il ne pouvait voir.
Il finissait par être pris aux moelles, suffoqué par
p52

de nerveuses larmes et toutes les rancoeurs de sa
vie lui remontaient ; plein de craintes indécises, de
postulations confuses qui l' étouffaient sans trouver
d' issues, il maudissait l' ignominie de son existence,
se jurait d' étouffer ses émois charnels.
Puis, quand la messe était terminée, il errait dans
l' église même, s' exaltait devant l' essor de cette nef
que quatre siècles bâtirent et scellèrent de leurs
armes, en y apposant ces extraordinaires empreintes,
ces fabuleux cachets qui s' épanouissent en relief sous
le berceau renversé des voûtes. Ces siècles s' étaient
réunis pour apporter aux pieds du Christ l' effort
surhumain de leur art et les dons de chacun étaient
visibles encore. Le treizième siècle avait taillé ces
piliers bas et trapus dont les chapiteaux se
couronnent de nymphéas, de trèfles d' eau, de
feuillages à grandes côtes, volutés en crochets et
tournés en crosse. Le quatorzième siècle avait élevé
les colonnes des travées voisines sur le flanc
desquelles des prophètes, des moines, des saints,
soutiennent de leurs corps étendus la retombée des
arcs. Le quinzième et le seizième avaient créé
l' abside, le sanctuaire, quelques-uns même des
vitraux ouverts au sommet du choeur et, bien qu' ils
eussent été réparés par de vrais gnafs, ils n' en
avaient pas moins gardé une grâce
p53

barbare, une naïveté vraiment touchante. Ils
paraissaient avoir été dessinés par les ancêtres des
imagiers d' Epinal et bariolés par eux de tons crus.
Les donateurs et les saints qui défilaient dans ces
clairs tableaux encadrés de pierre étaient tous
maladroits et pensifs, vêtus de robes gomme-gutte,
vert bouteille, bleu de prusse, rouge de groseille,
violet d' aubergine et lie de vin qui se fonçaient
encore au contact des chairs omises ou perdues,
restées, en tout cas, comme leur épiderme de verre,
incolores. Dans l' une de ces fenêtres, le Christ
en croix semblait même limpide, tout en lumière, au
milieu des taches azurées du ciel et des plaques
rouges et vertes que formaient les ailes de deux
anges dont le visage paraissait aussi taillé dans
le cristal et rempli de jour.
Et ces vitraux, différents en cela de ceux des autres
églises, absorbaient les rayons du soleil, sans les
réfracter. Ils avaient sans doute été privés
volontairement de reflets, afin de ne pas insulter
par une insolente gaieté de pierreries en feu à la
mélancolique détresse de cette église qui s' élevait
dans l' atroce repaire d' un quartier peuplé de
mendiants et d' escarpes.
Alors des réflexions assaillaient Durtal. Dans
Paris, les basiliques modernes étaient inertes ;
elles restaient sourdes aux prières qui se brisaient
contre l' indifférence
p54

glacée de leurs murs. Comment se recueillir dans ces
nefs où les âmes n' ont rien laissé d' elles, où
lorsqu' elles allaient peut-être se livrer, elles
avaient dû se reprendre, se replier, rebutées par
l' indiscrétion d' un éclairage de photographe,
offusquées même par l' abandon de ces autels où aucun
saint n' avait jamais célébré la messe ? Il semblait
que Dieu fût toujours sorti, qu' il ne rentrât que
pour tenir sa promesse de paraître au moment de la
consécration et qu' aussitôt après, il se retirât,
méprisant, de ces édifices qui n' avaient pas été
créés expressément pour lui, puisque, par la bassesse
de leurs formes, ils pouvaient servir aux usages les
plus profanes, puisque surtout ils ne lui apportaient
point, à défaut de la sainteté, le seul don qui pût
lui plaire, ce don de l' art qu' il a, lui-même, prêté
à l' homme et qui lui permet de se mirer dans la
restitution abrégée de son oeuvre, de se réjouir
devant l' éclosion de cette flore dont il a semé les
germes dans les âmes qu' il a triées avec soin, dans
les âmes qu' il a, après celles de ses saints, vraiment
élues.
Ah ! Les charitables églises du moyen âge, les
chapelles moites et enfumées, pleines de chants
anciens, de peintures exquises et cette odeur des
cierges qu' on éteint, et ces parfums des encens qu' on
brûle !
p55

A Paris, il ne restait plus que quelques spécimens
de cet art d' antan, que quelques sanctuaires dont les
pierres suintaient réellement la foi ; parmi ceux-là,
Saint-Séverin apparaissait à Durtal comme le plus
exquis et le plus sûr. Il ne se sentait chez lui que
là ; il croyait que s' il voulait enfin prier pour de
bon, ce serait dans cette église qu' il devrait le
faire, et il se disait : ici, l' âme des voûtes
existe. Il est impossible que les ardentes prières,
que les sanglots désespérés du moyen âge n' aient pas
à jamais imprégné ces piliers et tanné ces murs ; il
est impossible que cette vigne de douleurs où jadis
des saints vendangèrent les grappes chaudes des
larmes, n' ait pas conservé, de ces admirables temps,
des émanations qui soutiennent, des effluves qui
sollicitent encore la honte des péchés, l' aveu des
pleurs !
De même que Sainte Agnès demeurant immaculée dans
les bordeaux, cette église restait intacte dans un
milieu infâme, alors que tout autour d' elle dans les
rues, au Château rouge, à la crémerie Alexandre, là,
à deux pas, la tourbe moderne des sacripants
combinaient leurs méfaits, en cuvant, avec des
prostituées, les boissons de crimes, les absinthes
cuivrées et les trois six !
Dans ce territoire réservé du satanisme, elle
émergeait,
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délicate et petite, frileusement emmitouflée dans
les guenilles des cabarets et des taudis ; et, de
loin, elle dressait encore, au-dessus des toits, son
clocher frêle, pareil à une aiguille piquée la pointe
en bas et ajourant en l' air son chas au travers
duquel on apercevait, surplombant une sorte d' enclume,
une minuscule cloche. Telle elle apparaissait, du
moins, de la place Saint-André-des-arts.
Symboliquement, on eût dit d' un miséricordieux appel
toujours repoussé par des âmes endurcies et
martelées par les vices, de cette enclume qui n' était
qu' une illusion d' optique et de cette très réelle
cloche.
Et dire, songeait Durtal, dire que d' ignares
architectes et que d' ineptes archéologues voudraient
dégager Saint-Séverin de ses loques et la cerner
avec les arbres en prison d' un square ! Mais elle a
toujours vécu dans son lacis de rues noires ! Elle
est volontairement humble, en accord avec le
misérable quartier qu' elle assiste. Au moyen âge,
elle était un monument d' intérieur et non une de ces
impétueuses basiliques que l' on dressait en évidence
sur de grandes places.
Elle était un oratoire pour les pauvres, une église
agenouillée et non debout ; aussi serait-ce le
contre-sens le plus absolu que de la sortir de son
milieu, que de lui
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enlever ce jour d' éternel crépuscule, ces heures
toutes en ombre, qui avivent sa dolente beauté de
servante en prière derrière la haie impie des bouges !
Ah ! Si l' on pouvait la tremper dans l' atmosphère
embrasée de Notre-dame-des-victoires et adjoindre à
sa maigre psallette la puissante maîtrise de
Saint-Sulpice, ce serait complet ! Se criait
Durtal ; mais, hélas ! Ici-bas, rien d' entier, rien
de parfait n' existe !
Enfin, au point de vue de l' art, elle était encore la
seule qui le ravissait, car Notre-dame De Paris
était trop grande et trop sillonnée par des
touristes : puis les cérémonies s' y faisaient rares ;
on y débitait juste le poids des prières exigées et
la plupart des chapelles demeuraient closes ; enfin
les voix de ses enfants étaient en coton à repriser ;
à tous coups, elles cassaient, pendant que
graillonnait l' âge avancé des basses. à
Saint-Etienne-du-mont, c' était pis encore ; la
coque de l' église était charmante, mais la maîtrise
était une succursale de la maison Sanfourche ; on
se serait cru dans un chenil où grognait une meute
variée de bêtes malades ; quant aux autres sanctuaires
de la rive gauche, ils étaient nuls ; l' on y
supprimait d' ailleurs autant que possible le
plain-chant, et partout l' on y embrenait avec des
fredons libertins la pauvreté des voix.
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Et c' était cependant encore sur cette rive que les
églises se respectaient le mieux, car le district
religieux de Paris s' arrête à ce côté de la Seine,
cesse après que l' on a franchi les ponts.
En somme, en se récapitulant, il pouvait croire que
Saint-Séverin par ses effluves et l' art délicieux
de sa vieille nef, que Saint-sulpice par ses
cérémonies et par ses chants l' avaient ramené vers
l' art chrétien qui l' avait à son tour dirigé vers
Dieu.
Puis, une fois aiguillé sur cette voie, il l' avait
parcourue, était sorti de l' architecture et de la
musique, avait erré sur les territoires mystiques des
autres arts et ses longues stations au Louvre, ses
incursions dans les bréviaires, dans les livres de
Ruysbroeck, d' Angèle de Foligno, de Sainte Térèse,
de Sainte Catherine de Gênes, de Madeleine de
Pazzi, l' avaient encore affermi dans ses croyances.
Mais ce bouleversement d' idées qu' il avait subi était
trop récent pour que son âme encore déséquilibrée
se tînt. Par instants, elle semblait vouloir se
retourner et il se débattait alors pour l' apaiser. Il
s' usait en disputes, en arrivait à douter de la
sincérité de sa conversion, se disait : en fin de
compte, je ne suis emballé à l' église que par l' art ;
je n' y vais que pour
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voir ou pour entendre et non pour prier ; je ne
cherche pas le Seigneur, mais mon plaisir. Ce n' est
pas sérieux ! De même que dans un bain tiède, je ne
sens point le froid si je reste immobile et que si je
remue, je gèle, de même aussi à l' église mes élans
chavirent dès que je bouge ; je suis presque
enflammé dans la nef, moins chaud déjà sous le parvis
et je deviens absolument glacé lorsque je suis dehors.
Ce sont des postulations littéraires, des vibrations
de nerfs, des échauffourées de pensées, des bagarres
d' esprit, c' est tout ce que l' on voudra, sauf la foi.
Mais ce qui l' inquiétait plus encore que ce besoin
d' adjuvants pour s' attendrir, c' était que ses sens
dévergondés s' exaspéraient au contact des idées
pieuses. Il flottait, comme une épave, entre la
luxure et l' Eglise et elles se le renvoyaient, à
tour de rôle, le forçant dès qu' il s' approchait de
l' une à retourner aussitôt auprès de celle qu' il
avait quittée et il en venait à se demander s' il
n' était pas victime d' une mystification de ses bas
instincts cherchant à se ranimer, sans même qu' il en
eût conscience, par le cordial d' une piété fausse.
En effet, combien de fois l' avait-il vu se réaliser
l' immonde miracle, alors qu' il sortait presque en
larmes de Saint-Séverin ? Sournoisement, sans
filiation d' idées
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sans gradation, sans soudure de sensations, sans même
qu' une étincelle crépitât, ses sens prenaient feu et
il était sans force pour les laisser se consumer
seuls, pour leur résister.
Il se vomissait après, mais il était bien temps ! Et
alors le mouvement inverse se produisait ; il avait
envie de courir dans une chapelle, de s' y laver et il
était si dégoûté de lui que, s' il allait quelquefois
jusqu' à la porte, il n' osait entrer.
D' autres fois, au contraire, il se révoltait et se
criait, furieux : c' est bête, à la fin, je me suis
gâté le seul plaisir qui me restait, la chair. Jadis,
je m' amusais et ne me répugnais point ; aujourd' hui,
je paye mes pauvres godailles par des tourments. J' ai
ajouté un ennui de plus dans mon existence ; ah ! Si
c' était à refaire !
Et vainement, il se mentait, tentait de se justifier,
en se suggérant des doutes.
Et si tout cela n' était pas véritable ? S' il n' y
avait rien ? Si je me trompais ? Si les libres
penseurs avaient raison ?
Mais il était bien obligé de se prendre en pitié, car
il sentait très distinctement, au fond de lui, qu' il
possédait l' inébranlable certitude de la vraie foi.
Ces discussions sont misérables et ces excuses que je
p61

cherche à mes saletés sont odieuses, se disait-il :
et une flambée d' enthousiasme jaillissait en lui.
Comment douter de la véracité des dogmes, comment
nier la puissance divine de l' Eglise, mais elle
s' impose !
D' abord elle a son art surhumain et sa mystique, puis
n' est-elle donc pas surprenante la persistante
inanité des hérésies vaincues ? Toutes, depuis que le
monde existe, ont eu pour tremplin la chair.
Logiquement, humainement, elles devaient triompher,
car elles permettaient à l' homme et à la femme de
satisfaire leurs passions, soi-disant en ne péchant
pas, en se sanctifiant même comme les gnostiques, en
rendant par les plus basses turpitudes hommage à
Dieu.
Que sont-elles devenues ? Toutes ont sombré.
L' Eglise, si inflexible sur cette question, est
demeurée entière et debout. Elle ordonne au corps de
se taire, à l' âme de souffrir et, contre toute
vraisemblance, l' humanité l' écoute et balaie, tel
qu' un fumier, les séduisantes allégresses qu' on lui
propose.
N' est-elle pas décisive aussi cette vitalité que
conserve l' Eglise, malgré l' insondable stupidité des
siens ? Elle a résisté à l' inquiétante sottise de son
clergé, elle n' a pas même été entamée par la
maladresse, par le manque de talent de ses
défenseurs ! C' est cela qui est fort !
p62

Non, plus j' y songe, s' écriait-il, plus je la trouve
prodigieuse, unique ! Plus je suis convaincu qu' une
seule détient la vérité, qu' hors d' elle, ce ne sont
plus que des luxations d' esprit, que des impostures,
que des esclandres ! -l' Eglise, elle est le haras
divin et le dispensaire céleste des âmes ; c' est elle
qui les allaite, qui les élève, qui les panse ; elle,
qui leur notifie, quand le temps des douleurs est
venu, que la vie réelle ne commence pas à la
naissance, mais bien à la mort. L' Eglise, elle est
indéfectible, elle est suradmirable, elle est
immense...
oui, mais alors, il faudrait suivre ses prescriptions
et pratiquer les sacrements qu' elle exige !
Et Durtal, en hochant la tête, ne se répondait plus.

PREMIERE PARTIE, CHAP. III

p63

Comme tous les incrédules il s' était dit, avant sa
conversion : moi, si je croyais que Jésus est Dieu
et que la vie éternelle n' est pas un leurre, je
n' hésiterais point à renverser mes habitudes, à
suivre autant que possible les règles religieuses,
à demeurer, en tout cas, chaste. Et il s' étonnait
que des gens qu' il avait connus et qui se trouvaient
dans ces conditions n' eussent pas une attitude
supérieure à la sienne. Lui, qui s' accordait depuis
si longtemps d' indulgents pardons, devenait d' une
singulière intolérance, dès qu' il s' agissait d' un
catholique.
Il comprenait maintenant l' iniquité de ses jugements,
se rendait compte qu' entre croire et pratiquer l' abîme
le plus difficile à franchir existe.
p64

Il n' aimait pas à se disputer sur cette question,
mais elle revenait et l' obsédait quand même et il
était bien obligé de s' avouer alors la mesquinerie de
ses arguments, les méprisables raisons de ses
résistances.
Il était encore assez franc pour se dire : je ne suis
plus un enfant ; si j' ai la foi, si j' admets le
catholicisme, je ne puis le concevoir, tiède et
flottant, continuellement réchauffé par le bain-marie
d' un faux zèle. Je ne veux pas de compromis et de
trêves, d' alternances de débauches et de communions,
de relais libertins et pieux, non, tout ou rien ; se
muer de fond en comble ou ne rien changer !
Et aussitôt, il reculait épouvanté, essayait de fuir
devant ce parti qu' il s' agissait de prendre,
s' ingéniait à se disculper en ergotant pendant des
heures, invoquait les plus piètres motifs pour
demeurer tel qu' il était, pour ne pas bouger.
Comment faire ? Si je n' obéis pas à des ordres que je
sens s' affirmer, de plus en plus impérieux, en moi,
je me prépare une vie de malaises et de remords, car
je sais très bien que je ne dois pas m' éterniser
ainsi sur le seuil, mais pénétrer dans le sanctuaire
et y rester. Et si je me décide... ah ! Non, par
exemple... car alors il faudra s' astreindre à un tas
d' observances, se plier à des
p65

séries d' exercices, suivre la messe le dimanche, faire
maigre le vendredi ; il faudra vivre en cagot,
ressembler à un imbécile !
Et il se rappelait soudain, pour s' aider à la
révolte, la dégaîne, la tête, des gens assidus dans
les églises ; pour deux hommes qui avaient l' air
d' êtres intelligents, d' êtres propres, combien, à
n' en pas douter, étaient des cafards et des pleutres !
Presque tous avaient l' aspect louche, la voix
huileuse, les yeux rampants, les lunettes
inamovibles, les vêtements en bois noir des
sacristains ; presque tous égrenaient d' ostensibles
chapelets et, plus stratégiques, plus fourbes encore
que les impies, ils rançonnaient leur prochain, en
quittant Dieu.
Et les dévotes étaient encore moins rassurantes ;
elles envahissaient l' église, s' y promenaient ainsi
que chez elles, dérangeaient tout le monde,
bousculaient les chaises, vous cognaient sans même
demander pardon ; puis elles s' agenouillaient avec
faste, prenaient des attitudes d' anges contrits,
marmottaient d' intarissables patenôtres, sortaient
de l' église encore plus arrogantes et plus aigres.
Comme c' est encourageant de se dire qu' il faudra se
mêler à la clique de ces pécores pieuses !
S' écriait-il.
p66

Mais aussitôt, sans même qu' il le voulût, il se
répondait : tu n' as pas à t' occuper des autres ; si
tu étais plus humble, ces gens te paraîtraient sans
doute moins hostiles ; ils ont dans tous les cas le
courage qui te manque ; eux n' ont pas honte de leur
foi et ils ne craignent pas de s' agenouiller en
public devant leur Dieu.
Et Durtal restait penaud, car il devait bien
s' avouer que cette riposte frappait juste. L' humilité
lui faisait défaut, cela était sûr, mais ce qui était
peut-être pis encore, il ne pouvait se soustraire au
respect humain.
Il appréhendait de passer pour un sot ; la
perspective d' être aperçu, à genoux, dans une église,
l' horripilait ; l' idée, si jamais il devait communier,
de se lever, d' affronter les regards pour s' acheminer
vers l' autel, lui était intolérable.
S' il vient jamais, ce qu' il sera dur à subir ce
moment-là ! Se disait-il ; et pourtant, c' est idiot,
car enfin je n' ai que faire de l' opinion de personnes
que je ne connais point ! Mais il avait beau se
répéter que ses alarmes étaient absurdes, il ne
parvenait pas à les surmonter, à se dissuader de la
peur du ridicule.
Enfin, reprenait-il, quand même je me déciderais à
sauter le fossé, à me confesser et à communier, il
resterait toujours à résoudre la terrible question
des sens ; il
p67

faudrait se déterminer à fuir les emprises de la
chair, à renoncer aux filles, à accepter un éternel
jeûne. ça, je n' y parviendrai jamais !
Sans compter que, dans tous les cas, le moment serait
mal choisi si je tentais dès maintenant cet effort,
car je n' ai jamais été si tourmenté que depuis ma
conversion ; ah ! Ce que le catholicisme suscite
d' immondes rumeurs lorsque l' on rôde dans ses
alentours, sans y entrer !
Et à cette exclamation une autre répliquait
aussitôt : eh bien ! Mais alors il faut y entrer !
Il s' irritait à tourner ainsi sur lui-même, sans
changer de place et il essayait de dévier cette
conversation, comme s' il se fût entretenu avec une
autre personne dont les questions l' embarrassaient ;
mais il y revenait quand même et, agacé, réunissait
toute sa raison, l' appelait à l' aide.
Voyons, il faut tâcher de se repérer pourtant ! Il
est évident que depuis que je me suis approché de
l' Eglise, mes persuasions d' ordures sont devenues
plus fréquentes et plus tenaces ; un autre fait est
certain encore, c' est que je suis suffisamment usé
par vingt ans de noce pour n' avoir plus de besoins
charnels. Je pourrais donc parfaitement, en somme,
si je le voulais bien, demeurer chaste ; mais il
faudrait ordonner à ma misérable cervelle
p68

de se taire et je n' en ai pas la force ! -c' est
effrayant tout de même, dire que je suis plus attisé
que dans ma jeunesse, car maintenant mes désirs
voyagent et, las de l' abri coutumier, ils partent à
la recherche du mauvais gîte ! Comment expliquer
cela ? Ne s' agirait-il pas alors d' une sorte de
dyspepsie d' âme, ne digérant plus les sujets
coutumiers, cherchant pour se nourrir des ravigotes
de songeries, des salaisons d' idées ; ce serait donc
cette inappétence des repas sains qui aurait engendré
cette convoitise de mets baroques, cet idéal trouble,
cette envie de s' échapper hors de moi, de franchir,
ne fût-ce que pendant une seconde, les lisières
tolérées des sens.
Dans ce cas, le catholicisme jouerait tout à la fois
le rôle d' un révulsif et d' un déprimant. Il
stimulerait ces souhaits maladifs et il me
débiliterait en même temps, me livrerait, sans vigueur
pour résister, à l' émoi de mes nerfs.
A force de s' ausculter, en errant ainsi, il finissait
par s' acculer dans une impasse, aboutissait à cette
conclusion : je ne pratique pas ma religion parce
que je cède à d' ignobles instincts et je cède à ces
instincts parce que je ne pratique pas ma religion.
Mais ainsi au pied du mur, il regimbait, se
demandant si cette dernière observation était bien
juste ; car enfin,
p69

rien ne prouvait qu' après s' être approché des
sacrements, il ne serait pas attaqué plus
violemment encore. C' était même probable, car le
démon s' acharnait surtout sur les gens pieux.
Puis il se révoltais contre la lâcheté de ces
remarques, se criait : je me mens, car je sais bien
que si je faisais seulement mine de me défendre, je
serais là-haut puissamment aidé.
Habile à se tourmenter, il continuait à se piétiner
l' âme, toujours sur la même piste. Admettons, se
disait-il, que, par impossible, j' aie maté mon
orgueil et réduit mon corps, admettons qu' il ne me
reste plus, à l' heure actuelle, qu' à aller de
l' avant, eh bien ! Je suis encore arrêté, car le
dernier obstacle à franchir m' effare.
Jusqu' ici, j' ai pu marcher seul, sans une aide
terrestre, sans un conseil ; j' ai pu me convertir,
sans l' appui de personne, mais aujourd' hui, je ne puis
plus faire un pas sans avoir un guide. Je ne puis
m' approcher de l' autel, sans le secours d' un
truchement, sans le renfort d' un prêtre.
Et une fois de plus, il reculait, car il avait
autrefois fréquenté un certain nombre
d' ecclésiastiques et il les avait trouvés si
médiocres, si tièdes, surtout si hostiles à la
mystique, qu' il se révoltait rien qu' à l' idée de
p70

leur exposer le bilan de ses postulations et de ses
regrets.
Ils ne me comprendront pas, se disait-il, ils me
répondront que la mystique était intéressante au
moyen âge, qu' elle est maintenant désuète, qu' elle
est, en tout cas, en parfait désaccord avec le
modernisme. Ils croiront que je suis fou,
m' assureront d' ailleurs que Dieu n' en demande pas
tant, m' engageront, en souriant, à ne pas me
singulariser, à faire comme les autres, à penser
comme eux.
Je n' ai certes pas la prétention d' aborder, de
moi-même, la voie mystique, mais enfin qu' ils me
laissent au moins l' envier, qu' ils ne m' infligent
pas leur idéal bourgeois d' un Dieu !
Car, il n' y a pas à se leurrer, le catholicisme n' est
point seulement cette religion tempérée qu' on nous
propose ; il ne se compose pas seulement de petites
cases et de formules ; il ne réside pas en entier dans
d' étroites pratiques, dans des amusettes de vieille
fille, dans toute cette bondieusarderie qui s' épand
le long de la rue de Saint-sulpice ; il est
autrement surélevé, autrement pur ; mais alors il
faut pénétrer dans sa zône brûlante, il faut le
chercher dans la mystique qui est l' art, qui est
l' essence, qui est l' âme de l' Eglise même.
p71

En usant des puissants moyens dont elle dispose, il
s' agit alors de faire le vide en soi, de se dénuder
l' âme, de telle sorte que, s' il le veut, le Christ
puisse y descendre ; il s' agit de désinfecter le
logis, de le passer au chlore des prières, au
sublimé des sacrements ; il s' agit, en un mot, d' être
prêt quand l' hôte viendra et nous ordonnera de nous
transvaser en lui, tandis que lui-même se fondra en
nous.
Je sais, parbleu bien, que cette alchimie divine, que
cette transmutation de la créature humaine en Dieu
est, la plupart du temps, impossible, car le
Sauveur réserve d' habitude ces extraordinaires
faveurs à ses élus, mais enfin, si indigne qu' il
soit, chacun est présumé pouvoir atteindre ce but
grandiose, puisque c' est Dieu seul qui décide et
non l' homme, dont l' humble concours est seulement
requis.
Je me vois raconter cela à des prêtres ! Ils me
diront que je n' ai pas à m' occuper d' idées mystiques
et ils me présenteront en échange une religionnette
de femme riche ; ils voudront s' immiscer dans ma
vie, me presser sur l' âme, m' insinuer leurs goûts ;
ils essaieront de me convaincre que l' art est un
danger ; ils me prôneront des lectures imbéciles ;
ils me verseront à pleins bols leur bouillon de
veau pieux !
p72

Et je me connais, au bout de deux entretiens avec eux,
je me révolterai, je deviendrai impie !
Et Durtal hochait la tête, et demeurait pensif, puis
il reprenait :
il importe néanmoins d' être juste ; le clergé séculier
ne peut être qu' un déchet, car les ordres
contemplatifs et l' armée des missionnaires enlèvent,
chaque année, la fleur du panier des âmes ; les
mystiques, les prêtres affamés de douleurs, ivres de
sacrifices, s' internent dans des cloîtres, ou
s' exilent chez les sauvages qu' ils catéchisent. Ainsi
écrémé, le reste du clergé n' est évidemment plus que
le lait allongé, que la lavasse des séminaires...
oui, mais enfin, continuait-il, la question n' est pas
de savoir s' ils sont intelligents ou bornés ; je n' ai
pas à dépecer le prêtre pour chercher à découvrir,
sous l' écorce consacrée, le néant de l' homme ; je
n' ai pas à médire de son insuffisance puisqu' elle
s' ajuste en somme à la compréhension des foules. Ne
serait-ce pas, d' ailleurs, plus courageux et plus
humble de s' agenouiller devant un être dont la
misère de cervelle vous serait connue ?
Et puis... et puis... je n' en suis pas réduit là ;
car enfin, j' en sais un, à Paris, qui est un vrai
mystique. Si j' allais le voir.
p73

Et il repensait à un abbé Gévresin avec lequel il
avait jadis entretenu des relations ; il l' avait
rencontré, plusieurs fois, chez un libraire de la rue
Servandoni, le père Tocane, qui possédait
d' introuvables livres sur la liturgie et les vies de
saints.
Apprenant que Durtal cherchait des ouvrages sur la
bienheureuse Lydwine, ce prêtre s' était aussitôt
intéressé à lui et ils avaient, en sortant, longuement
causé. Cet abbé était très vieux et marchait avec
peine ; aussi s' était-il volontiers appuyé sur le
bras de Durtal qui l' avait accompagné jusqu' à sa
porte.
-c' est un sujet magnifique que l' existence de cette
victime des péchés de son temps, disait-il ; vous
vous la rappelez, n' est-ce pas ? Et il en avait, à
grands traits, retracé, tout en cheminant, les
lignes.
Lydwine était née vers la fin du quatorzième siècle,
à Schiedam, en Hollande. Sa beauté était
extraordinaire, mais elle tomba malade vers quinze
ans et devint laide. Elle entre en convalescence, se
rétablit et un jour qu' elle patine avec des
camarades sur les canaux glacés de la ville, elle fait
une chute et se brise une côte. A partir de cet
accident, elle demeure étendue sur un grabat jusqu' à
sa mort ; les maux les plus effrayants se ruent sur
elle, la gangrène court dans ses plaies et de ses
chairs
p74

en putréfaction naissent des vers. La terrible
maladie du moyen âge, le feu sacré, la consume. Son
bras droit est rongé ; il ne reste qu' un seul nerf
qui empêche ce bras de se séparer du corps ; son
front se fend du haut en bas, un de ses yeux s' éteint
et l' autre devient si faible qu' il ne peut supporter
aucune lueur.
Sur ces entrefaites, la peste ravage la Hollande,
décime la cité qu' elle habite ; elle est la première
atteinte ; deux pustules se forment, l' une, sous un
bras, l' autre, dans la région du coeur. Deux
pustules, c' est bien, dit-elle au Seigneur, mais
trois seraient mieux, en l' honneur de la Trinité
Sainte ; et aussitôt un troisième bouton lui crève
la face.
Pendant trente-cinq années, elle vécut dans une cave,
ne prenant aucun aliment solide, priant et pleurant ;
si transie, l' hiver, que, le matin, ses larmes
formaient deux ruisseaux gelés le long de ses joues.
Elle s' estimait encore trop heureuse, suppliait le
Seigneur de ne point l' épargner ; elle obtenait de
lui d' expier par ses douleurs les péchés des autres ;
et le Christ l' écoutait, venait la voir avec ses
anges, la communiait de sa main, la ravissait en de
célestes extases, faisait s' exhaler, de la
pourriture de ses plaies, de savants parfums.
p75

Au moment de mourir, il l' assiste et rétablit dans
son intégrité son pauvre corps. Sa beauté, depuis si
longtemps disparue, resplendit ; la ville s' émeut, les
infirmes arrivent en foule et tous ceux qui
l' approchent guérissent.
Elle est la véritable patronne des malades, avait
conclu l' abbé ; et, après un silence, il avait
repris :
-au point de vue de la haute mystique, Lydwine fut
prodigieuse, car l' on peut vérifier sur elle la
méthode de substitution qui fut et qui est encore la
glorieuse raison d' être des cloîtres.
Et comme, sans répondre, Durtal l' avait interrogé
du regard, il avait poursuivi :
-vous n' ignorez pas, monsieur, que, de tout temps,
des religieuses se sont offertes pour servir de
victimes d' expiation au ciel. Les vies des saints et
des saintes qui convoitèrent ces sacrifices et
réparèrent par des souffrances ardemment réclamées
et patiemment subies les péchés des autres, abondent.
Mais, il est une tâche encore plus ardue et plus
douloureuse que ces âmes admirables envient. Elle
consiste, non plus à purger les fautes d' autrui, mais
à les prévenir, à les empêcher d' être commises, en
supplantant les personnes trop faibles pour en
supporter le choc.
p76

Lisez, à cette occasion, Sainte Térèse ; vous
verrez qu' elle obtint de prendre à sa charge les
tentations d' un prêtre qui ne pouvait les endurer,
sans fléchir. Cette substitution d' une âme forte,
débarrassant celle qui ne l' est point de ses périls
et de ses craintes, est une des grandes règles de la
mystique.
Tantôt, cette suppléance est purement spirituelle et
tantôt, au contraire, elle ne s' adresse qu' aux
maladies du corps ; Sainte Térèse se subrogeait aux
âmes en peine, la Soeur Catherine Emmerich
succédait, elle, aux impotentes, relayait, tout au
moins, les plus malades ; c' est ainsi, par exemple,
qu' elle put souffrir les tortures d' une femme atteinte
de phtisie et d' une hydropique, pour leur permettre
de se préparer à la mort en paix.
Eh bien ! Lydwine accaparait toutes les maladies du
corps ; elle eut la concupiscence des douleurs
physiques, la gloutonnerie des plaies ; elle fut, en
quelque sorte, la moissonneuse des supplices et elle
fut aussi le lamentable vase où chacun venait verser
le trop plein de ses maux. Si vous voulez parler
d' elle, autrement que les pauvres hagiographes de
notre temps, étudiez d' abord cette loi de la
substitution, cette merveille de la charité absolue,
cette victoire surhumaine de la mystique ; elle
p77

sera la tige de votre livre et, naturellement, sans
efforts, tous les actes de Lydwine se grefferont
sur elle.
-mais, avait questionné Durtal, cette loi subsiste
encore ?
-oui, je connais des couvents qui l' appliquent. Au
reste, des ordres, tels que les carmélites et les
clarisses acceptent très bien qu' on leur transfère les
tentations dont on souffre ; alors ces monastères
endossent, pour ainsi dire, les échéances
diaboliques imposées à des âmes insolvables dont ils
paient de la sorte intégralement les dettes.
-c' est égal, avait fait Durtal, en hochant la tête,
pour consentir à attirer ainsi sur soi les attaques
destinées au prochain, il faut être joliment certain
de ne pas sombrer ?
-les religieuses choisies par Notre-seigneur, comme
victimes expiatoires, comme holocaustes, sont, en
somme, assez rares, avait repris l' abbé ; elles sont,
généralement, dans ce siècle surtout, obligées de se
réunir, de se coaliser, afin de supporter sans
faiblir le poids des méfaits qui les tentent, car,
pour qu' une âme puisse subir, à elle seule, les
assauts sataniques qui sont parfois atroces, il faut
qu' elle soit vraiment assistée par les
p78

anges et élue par Dieu... et après un silence, le
vieux prêtre avait ajouté :
-je crois pouvoir parler avec une certaine
expérience de ces questions, car je suis l' un des
directeurs des religieuses réparatrices dans les
couvents ;
-et quand on pense que le monde se demande à quoi
servent les ordres contemplatifs ! S' était écrié
Durtal.
-ils sont les paratonnerres de la société, avait
dit, avec une singulière énergie, l' abbé. Ils
attirent sur eux le fluide démoniaque, ils résorbent
les séductions des vices, ils préservent par leurs
prières ceux qui vivent dans le péché comme nous ;
ils apaisent enfin la colère du Très-haut et
l' empêchent de mettre en interdit la terre. Ah !
Certes, les soeurs qui se vouent à la garde des
malades et des infirmes sont admirables, mais
combien leur tâche est aisée, en comparaison de celle
qu' assument les ordres cloîtrés, les ordres où les
pénitences ne s' interrompent jamais, où même les
nuits alitées sanglotent !
Il est tout de même plus intéressant que ses
confrères, ce prêtre-là, s' était dit Durtal, au
moment où ils s' étaient quittés ; et comme l' abbé
l' avait invité à venir le voir, il y était plusieurs
fois allé.
Il avait toujours été cordialement reçu. A diverses
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reprises, il avait habilement tâté ce vieillard sur
quelques questions. Il répondait évasivement
lorsqu' il s' agissait de ses confrères. Il ne
paraissait point, cependant, en faire grand cas, si
l' on en jugeait par ce qu' il avait répliqué, un
jour, à Durtal qui lui reparlait de cet aimant de
douleurs que fut Lydwine.
-voyez-vous, une âme faible et probe a tout
avantage à se choisir un confesseur, non dans le
clergé qui a perdu le sens de la mystique, mais chez
les moines. Eux seuls connaissent les effets de la
loi de substitution et s' ils voient que, malgré ses
efforts, le pénitent succombe, ils finissent par le
délivrer, en prenant à leur compte ses tentations ou
en les expédiant dans un couvent de province où des
gens résolus les usent.
Une autre fois, la question des nationalités était
discutée dans un journal que lui montrait Durtal ;
l' abbé avait haussé les épaules et repoussé les
balivernes du chauvinisme. Pour moi, avait-il
affirmé placidement, pour moi, la patrie, c' est où
je prie bien.
Qu' était ce prêtre ? Il ne le savait, au juste. Par
le libraire, il avait appris que l' abbé Gévresin
était incapable, à cause de son grand âge et de ses
infirmités, d' exercer régulièrement le sacerdoce. Je
sais que, lorsqu' il le peut, il célèbre encore la
messe, le matin,
p80

dans un couvent ; je crois aussi qu' il confesse chez
lui quelques confrères ; et Tocane avait
dédaigneusement ajouté : il a à peine de quoi vivre
et il ne doit pas être bien vu à l' archevêché, à
cause de ses idées mystiques.
Là s' arrêtaient ses renseignements. Il est
évidemment un très bon prêtre, se répétait Durtal ;
sa physionomie même le détermine et c' est une
contradiction de la bouche et des yeux qui avère
cette certitude d' une bonté parfaite ; ses lèvres,
un peu grosses et violettes, toujours humides,
sourient d' un sourire affectueux, mais presque triste,
que démentent ses yeux bleus d' enfant, des yeux qui
rient, étonnés, sous d' épais sourcils blancs, dans
son visage un peu rouge, piqueté sur les joues tel
qu' un abricot mûr, de points de sang.
En tout cas, conclut Durtal qui sortit de ses
rêveries, j' ai eu bien tort de ne pas continuer les
relations que j' avais entamées avec lui.
Oui, mais voilà, rien n' est plus difficile que
d' entrer dans la réelle intimité d' un prêtre ;
d' abord, par l' éducation même qu' il reçut au
séminaire, l' ecclésiastique se croit obligé de se
disséminer, de ne pas se concentrer en des affections
particulières ; puis il est, ainsi que le médecin, un
homme harassé d' occupations et introuvable.
p81

On les voit, quand on les joint, l' un et l' autre,
entre deux confessions ou deux visites. L' on n' est
pas avec cela bien certain du bon aloi de l' accueil
empressé du prêtre, car il est le même pour tous
ceux qui l' approchent ; enfin ne visitant pas
l' abbé Gévresin pour réclamer des secours ou des
soins, j' ai eu peur de l' embarrasser, de lui faire
perdre son temps et je me suis par discrétion
abstenu d' aller le voir.
J' en suis maintenant fâché ; voyons, si je lui
écrivais ou si j' y retournais, un matin ; mais pour
quoi lui dire ? Encore faudrait-il savoir ce que
l' on veut pour se permettre de le relancer. Si j' y
vais seulement pour geindre, il me répondra que j' ai
tort de ne pas communier, et que lui répliquerai-je ?
Non, ce qu' il faudrait, ce serait le croiser comme
par hasard sur les quais où il bouquine parfois ou
chez Tocane, car alors je pourrais l' entretenir
d' une façon plus intime, en quelque sorte moins
officielle, de mes oscillations et de mes regrets.
Et Durtal se mit à battre les quais et n' y rencontra
pas une seule fois l' abbé. Il se rendit chez le
libraire sous le prétexte de feuilleter ses livres,
mais, dès qu' il eut prononcé le nom de Gévresin,
Tocane s' écria : " je suis sans nouvelles de lui ; il
y a deux mois qu' il n' est venu ! "
p82

il n' y a pas à tergiverser, il va falloir le déranger
chez lui, se dit Durtal, mais il se demandera
pourquoi je reviens, après une si longue absence.
Outre la gêne que j' éprouve à retourner chez les
personnes que j' ai délaissées, il y a encore cet
ennui de penser qu' en m' apercevant l' abbé
soupçonnera aussitôt un but intéressé à ma visite. Ce
n' est vraiment pas commode ; si j' avais seulement un
bon prétexte ; il y aurait bien cette vie de
Lydwine qui l' intéresse ; je pourrais le consulter
sur divers points. Oui, mais lesquels ? Je ne me suis
pas occupé de cette sainte depuis longtemps et il
faudrait relire les indigents bouquins de ses
biographes. Au fond, il serait plus simple et il
serait plus digne d' agir franchement, de lui dire :
voici le motif de ma venue ; je vais vous demander
des conseils que je ne suis pas résolu à suivre, mais
j' ai tant besoin de causer, de me débrider l' âme, que
je vous supplie de me faire la charité de perdre pour
moi une heure.
Et il le fera certainement et de bon coeur.
Alors est-ce entendu ? Si j' y allais, demain ? -et
aussitôt il s' ébroua. Rien ne pressait ; il serait
toujours temps ; mieux valait réfléchir encore ;
ah ! Mais j' y pense, voici Noël ; je ne puis
décemment importuner ce prêtre qui doit confesser ses
clients, car l' on communie
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beaucoup ce jour-là. Laissons passer son coup de feu,
nous verrons après.
Il fut d' abord ravi de s' être inventé cette excuse ;
puis, il dut intérieurement s' avouer qu' elle n' était
pas trop valide, car enfin rien ne prouvait que ce
prêtre, qui n' était pas attaché à une paroisse, fut
occupé à confesser des fidèles.
Ce n' était guère probable, mais il essaya de se
convaincre qu' il pouvait néanmoins en être ainsi ; et
ses hésitations recommencèrent. Exaspéré, à la fin,
par ces débats, il adopta un moyen terme. Il n' irait,
pour plus de sûreté, chez l' abbé qu' après Noël,
seulement il ne dépasserait pas la date qu' il allait
se fixer,