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A rebours [Document électronique] / J. K. Huysmans
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notice :
A en juger par les quelques portraits conservés
au château de Lourps, la famille des Floressas
des Esseintes avait été, au temps jadis, composée
d' athlétiques soudards, de rébarbatifs reîtres.
Serrés, à l' étroit dans leurs vieux cadres qu' ils
barraient de leurs fortes épaules, ils alarmaient
avec leurs yeux fixes, leurs moustaches en
yatagans, leur poitrine dont l' arc bombé
remplissait l' énorme coquille des cuirasses.
Ceux-là étaient les ancêtres ; les portraits de
leurs descendants manquaient ; un trou existait
dans la filière des visages de cette race ; une
seule toile servait d' intermédiaire, mettait un
point de suture entre le passé et le présent,
une tête mystérieuse et rusée, aux traits morts et
tirés, aux pommettes ponctuées d' une virgule de
fard, aux cheveux gommés et enroulés de perles,
au col tendu et peint, sortant des cannelures
d' une rigide fraise.
Déjà, dans cette image de l' un des plus intimes
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familiers du duc d' épernon et du marquis
D' O, les vices d' un tempérament appauvri, la
prédominance de la lymphe dans le sang,
apparaissaient.
La décadence de cette ancienne maison avait,
sans nul doute, suivi régulièrement son cours ;
l' effémination des mâles était allée en
s' accentuant ; comme pour achever l' oeuvre des âges,
les Des Esseintes marièrent, pendant deux siècles,
leurs enfants entre eux, usant leur reste de
vigueur dans les unions consanguines.
De cette famille naguère si nombreuse qu' elle
occupait presque tous les territoires de
l' île-De-France et de la Brie, un seul rejeton
vivait, le duc Jean, un grêle jeune homme de
trente ans, anémique et nerveux, aux joues caves,
aux yeux d' un bleu froid d' acier, au nez éventé
et pourtant droit, aux mains sèches et fluettes.
Par un singulier phénomène d' atavisme, le
dernier descendant ressemblait à l' antique aïeul,
au mignon, dont il avait la barbe en pointe d' un
blond extraordinairement pâle et l' expression
ambiguë, tout à la fois lasse et habile.
Son enfance avait été funèbre. Menacée de
scrofules, accablée par d' opiniâtres fièvres, elle
parvint cependant, à l' aide de grand air et de
soins, à franchir les brisants de la nubilité, et
alors les nerfs prirent le dessus, matèrent les
langueurs et les abandons de la chlorose, menèrent
jusqu' à leur entier développement les progressions
de la croissance.
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La mère, une longue femme, silencieuse et
blanche, mourut d' épuisement ; à son tour le
père décéda d' une maladie vague ; Des Esseintes
atteignait alors sa dix-septième année.
Il n' avait gardé de ses parents qu' un souvenir
apeuré, sans reconnaissance, sans affection. Son
père, qui demeurait d' ordinaire à Paris, il le
connaissait à peine ; sa mère, il se la rappelait,
immobile et couchée, dans une chambre obscure du
château de Lourps. Rarement, le mari et la femme
étaient réunis, et de ces jours-là, il se
remémorait des entrevues décolorées, le père et la
mère assis, en face l' un de l' autre, devant un
guéridon qui était seul éclairé par une lampe au
grand abat-jour très baissé, car la duchesse ne
pouvait supporter sans crises de nerfs la clarté
et le bruit ; dans l' ombre, ils échangeaient deux
mots à peine, puis le duc s' éloignait indifférent
et ressautait au plus vite dans le premier train.
Chez les jésuites où Jean fut dépêché pour
faire ses classes, son existence fut plus
bienveillante et plus douce. Les pères se mirent
à choyer l' enfant dont l' intelligence les
étonnait ; cependant, en dépit de leurs efforts,
ils ne purent obtenir qu' il se livrât à des
études disciplinées ; il mordait à certains
travaux, devenait prématurément ferré sur la
langue latine, mais, en revanche, il était
absolument incapable d' expliquer deux mots de
grec, ne témoignait d' aucune aptitude pour les
langues vivantes, et il se révéla tel qu' un
être parfaitement obtus, dès qu' on
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s' efforça de lui apprendre les premiers éléments
des sciences.
Sa famille se préoccupait peu de lui ; parfois
son père venait le visiter au pensionnat : " bonjour,
bonsoir, sois sage et travaille bien " . Aux vacances,
l' été, il partait pour le château de Lourps ;
sa présence ne tirait pas sa mère de ses rêveries ;
elle l' apercevait à peine, ou le contemplait,
pendant quelques secondes, avec un sourire
presque douloureux, puis elle s' absorbait de
nouveau dans la nuit factice dont les épais rideaux
des croisées enveloppaient la chambre.
Les domestiques étaient ennuyés et vieux.
L' enfant, abandonné à lui-même, fouillait dans
les livres, les jours de pluie, errait, par les
après-midi de beau temps, dans la campagne.
Sa grande joie était de descendre dans le vallon,
de gagner Jutigny, un village planté au
pied des collines, un petit tas de maisonnettes
coiffées de bonnets de chaume parsemés de
touffes de joubarbe et de bouquets de mousse.
Il se couchait dans la prairie, à l' ombre des
hautes meules, écoutant le bruit sourd des
moulins à eau, humant le souffle frais de la
Voulzie. Parfois, il poussait jusqu' aux
tourbières, jusqu' au hameau vert et noir de
Longueville, ou bien il grimpait sur les côtes
balayées par le vent et d' où l' étendue était
immense. Là, il avait d' un côté, sous lui, la vallée
de la Seine, fuyant à perte de vue et se confondant
avec le bleu du ciel fermé au loin ; de l' autre,
tout en haut, à l' horizon, les
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églises et la tour de Provins qui semblaient
trembler, au soleil, dans la pulvérulence dorée
de l' air.
Il lisait ou rêvait, s' abreuvait jusqu' à la nuit
de solitude ; à force de méditer sur les mêmes
pensées, son esprit se concentra et ses idées
encore indécises mûrirent. Après chaque vacance,
il revenait chez ses maîtres plus réfléchi
et plus têtu ; ces changements ne leur échappaient
pas ; perspicaces et retors, habitués par
leur métier à sonder jusqu' au plus profond des
âmes, ils ne furent point les dupes de cette
intelligence éveillée mais indocile ; ils
comprirent que jamais cet élève ne contribuerait à
la gloire de leur maison, et comme sa famille était
riche et paraissait se désintéresser de son avenir,
ils renoncèrent aussitôt à le diriger sur les
profitables carrières des écoles ; bien qu' il
discutât volontiers avec eux sur toutes les
doctrines théologiques qui le sollicitaient par
leurs subtilités et leur arguties, ils ne songèrent
même pas à le destiner aux ordres, car malgré leurs
efforts sa foi demeurait débile ; en dernier
ressort, par prudence, par peur de l' inconnu, ils
le laissèrent travailler aux études qui lui
plaisaient et négliger les autres, ne voulant pas
s' aliéner cet esprit indépendant, par des tracasseries
de pions laïques.
Il vécut ainsi, parfaitement heureux, sentant
à peine le joug paternel des prêtres ; il continua
ses études latines et françaises, à sa guise, et,
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encore que la théologie ne figurât point dans les
programmes de ses classes, il compléta
l' apprentissage de cette science qu' il avait
commencée au château de Lourps, dans la
bibliothèque léguée par son arrière-grand-oncle
Dom Prosper, ancien prieur des chanoines
réguliers de saint-Ruf.
Le moment échut pourtant où il fallut quitter
l' institution des jésuites ; il atteignait sa
majorité et devenait maître de sa fortune ; son
cousin et tuteur le comte De Montchevrel lui
rendit ses comptes. Les relations qu' ils
entretinrent furent de durée courte, car il ne
pouvait y avoir aucun point de contact entre ces
deux hommes dont l' un était vieux et l' autre
jeune. Par curiosité, par désoeuvrement, par
politesse, Des Esseintes fréquenta cette
famille et il subit, plusieurs fois, dans
son hôtel de la rue de la chaise, d' écrasantes
soirées où des parents, antiques comme le monde,
s' entretenaient de quartiers de noblesse, de lunes
héraldiques, de cérémoniaux surannés.
Plus que ces douairières, les hommes rassemblés
autour d' un wisth, se révélaient ainsi que des
êtres immuables et nuls ; là, les descendants des
anciens preux, les dernières branches des races
féodales, apparurent à Des Esseintes sous les
traits de vieillards catarrheux et maniaques,
rabâchant d' insipides discours, de centenaires
phrases. De même que dans la tige coupée d' une
fougère, une fleur de lis semblait seule empreinte
dans la pulpe ramollie de ces vieux crânes.
Une indicible pitié vint au jeune homme pour
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ces momies ensevelies dans leurs hypogées pompadour
à boiseries et à rocailles, pour ces maussades
lendores qui vivaient, l' oeil constamment
fixé sur un vague Chanaan, sur une imaginaire
Palestine.
Après quelques séances dans ce milieu, il se
résolut, malgré les invitations et les reproches, à
n' y plus jamais mettre les pieds.
Il se prit alors à frayer avec les jeunes gens de
son âge et de son monde.
Les uns, élevés avec lui dans les pensions
religieuses, avaient gardé de cette éducation
une marque spéciale. Ils suivaient les offices,
communiaient à pâques, hantaient les cercles
catholiques et ils se cachaient ainsi que d' un
crime des assauts qu' ils livraient aux filles, en
baissant les yeux. C' étaient, pour la plupart, des
bellâtres inintelligents et asservis, de victorieux
cancres qui avaient lassé la patience de leurs
professeurs, mais avaient néanmoins satisfait à
leur volonté de déposer, dans la société, des êtres
obéissants et pieux.
Les autres, élevés dans les collèges de l' état ou
dans les lycées, étaient moins hypocrites et plus
libres, mais ils n' étaient ni plus intéressants ni
moins étroits. Ceux-là étaient des noceurs, épris
d' opérettes et de courses, jouant le lansquenet et
le baccarat, pariant des fortunes sur des
chevaux, sur des cartes, sur tous les plaisirs chers
aux gens creux. Après une année d' épreuve, une
immense lassitude résulta de cette compagnie
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dont les débauches lui semblèrent basses et faciles,
faites sans discernement, sans apparat
fébrile, sans réelle surexcitation de sang et de
nerfs.
Peu à peu, il les quitta, et il approcha les
hommes de lettres avec lesquels sa pensée devait
rencontrer plus d' affinités et se sentir mieux à
l' aise. Ce fut un nouveau leurre ; il demeura
révolté par leurs jugements rancuniers et mesquins,
par leur conversation aussi banale qu' une
porte d' église, par leurs dégoûtantes discussions,
jaugeant la valeur d' une oeuvre selon le nombre des
éditions et le bénéfice de la vente. En même
temps il aperçut les libres penseurs, les
doctrinaires de la bourgeoisie, des gens qui
réclamaient toutes les libertés pour étrangler les
opinions des autres, d' avides et d' éhontés puritains,
qu' il estima, comme éducation, inférieurs au
cordonnier du coin.
Son mépris de l' humanité s' accrut ; il comprit
enfin que le monde est, en majeure partie, composé
de sacripants et d' imbéciles. Décidément, il
n' avait aucun espoir de découvrir chez autrui
les mêmes aspirations et les mêmes haines, aucun
espoir de s' accoupler avec une intelligence
qui se complût, ainsi que la sienne, dans une
studieuse décrépitude, aucun espoir d' adjoindre
un esprit pointu et chantourné tel que le sien,
à celui d' un écrivain ou d' un lettré.
énervé, mal à l' aise, indigné par l' insignifiance
des idées échangées et reçues, il devenait
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comme ces gens dont a parlé Nicole, qui sont
douloureux partout ; il en arrivait à s' écorcher
constamment l' épiderme, à souffrir des balivernes
patriotiques et sociales débitées, chaque
matin, dans les journaux, à s' exagérer la portée
des succès qu' un tout-puissant public réserve
toujours et quand même aux oeuvres écrites sans
idées et sans style.
Déjà il rêvait à une thébaïde raffinée, à un
désert confortable, à une arche immobile et tiède
où il se réfugierait loin de l' incessant déluge
de la sottise humaine.
Une seule passion, la femme, eût pu le retenir
dans cet universel dédain qui le poignait, mais
celle-là était, elle aussi, usée. Il avait touché
aux repas charnels, avec un appétit d' homme
quinteux, affecté de malacie, obsédé de fringales
et dont le palais s' émousse et se blase vite ; au
temps où il compagnonnait avec les hobereaux,
il avait participé à ces spacieux soupers où des
femmes soûles se dégrafent au dessert et battent
la table avec leur tête ; il avait aussi parcouru
les coulisses, tâté des actrices et des chanteuses,
subi, en sus de la bêtise innée des femmes, la
délirante vanité des cabotines ; puis il avait
entretenu des filles déjà célèbres et contribué
à la fortune de ces agences qui fournissent,
moyennant salaire, des plaisirs contestables ;
enfin, repu, las de ce luxe similaire, de ces
caresses identiques, il avait plongé dans les
bas fonds, espérant ravitailler ses désirs par
le contraste,
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pensant stimuler ses sens assoupis par l' excitante
malpropreté de la misère.
Quoi qu' il tentât, un immense ennui l' opprimait.
Il s' acharna, recourut aux périlleuses caresses
des virtuoses, mais alors sa santé faiblit et
son système nerveux s' exacerba ; la nuque
devenait déjà sensible et la main remuait, droite
encore lorsqu' elle saisissait un objet lourd,
capricante et penchée quand elle tenait quelque
chose de léger tel qu' un petit verre.
Les médecins consultés l' effrayèrent. Il était
temps d' enrayer cette vie, de renoncer à ces
manoeuvres qui alitaient ses forces. Il demeura,
pendant quelque temps, tranquille ; mais bientôt
le cervelet s' exalta, appela de nouveau aux armes.
De même que ces gamines qui, sous le coup de
la puberté, s' affament de mets altérés ou abjects,
il en vint à rêver, à pratiquer les amours
exceptionnelles, les joies déviées ; alors, ce
fut la fin ; comme satisfaits d' avoir tout épuisé,
comme fourbus de fatigues, ses sens tombèrent en
léthargie, l' impuissance fut proche.
Il se retrouva sur le chemin, dégrisé, seul,
abominablement lassé, implorant une fin que la
lâcheté de sa chair l' empêchait d' atteindre.
Ses idées de se blottir, loin du monde, de se
calfeutrer dans une retraite, d' assourdir, ainsi
que pour ces malades dont on couvre la rue de
paille, le vacarme roulant de l' inflexible vie,
se renforcèrent.
Il était d' ailleurs temps de se résoudre ; le
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compte qu' il fit de sa fortune l' épouvanta ; en
folies, en noces, il avait dévoré la majeure
partie de son patrimoine, et l' autre partie,
placée en terres, ne rapportait que des intérêts
dérisoires.
Il se détermina à vendre le château de Lourps
où il n' allait plus et où il n' oubliait derrière
lui aucun souvenir attachant, aucun regret ; il
liquida aussi ses autres biens, acheta des rentes
sur l' état, réunit de la sorte un revenu annuel de
cinquante mille livres et se réserva, en plus, une
somme ronde destinée à payer et à meubler la
maisonnette où il se proposait de baigner dans
une définitive quiétude.
Il fouilla les environs de la capitale, et
découvrit une bicoque à vendre, en haut de
Fontenay-Aux-Roses, dans un endroits écarté,
sans voisins, près du fort : son rêve était
exaucé ; dans ce pays peu ravagé par les parisiens,
il était certain d' être à l' abri ; la difficulté
des communications mal assurées par un ridicule
chemin de fer, situé au bout de la ville, et par
de petits tramways, partant et marchant à leur
guise, le rassurait. En songeant à la nouvelle
existence qu' il voulait organiser, il éprouvait
une allégresse d' autant plus vive qu' il se voyait
retiré assez loin déjà, sur la berge, pour que le
flot de Paris ne l' atteignît plus et assez près
cependant pour que cette proximité de la capitale
le confirmât dans sa solitude. Et, en effet,
Fontenay-aux-Roses, dans un endroit écarté, sans
voisins, près du fort : son rêve était exaucé ;
dans ce pays peu ravagé par les parisiens, il
était certain d' être à l' abri ; la difficulté
des communications mal assurées par un ridicule
chemin de fer, situé au bout de la ville, et par
de petits tramways, partant et marchant à leur
guise, le rassurait. En songeant à la nouvelle
existence qu' il voulait organiser, il éprouvait
une allégresse d' autant plus vive qu' il se
voyait retiré assez loin déjà, sur la berge,
pour que le flot de Paris ne l' atteignît plus
et assez près cependant pour que cette proximité
de la capitale le confirmât dans sa solitude.
Et, en effet, puisqu' il suffit qu' on soit dans
l' impossibilité de se rendre à un endroit
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pour qu' aussitôt le désir d' y aller vous prenne
il avait des chances, en ne se barrant pas
complètement la route, de n' être assailli par
aucun (...) gain de société, par aucun regret.
Il mit les maçons sur la maison qu' il avait
acquise, puis, brusquement, un jour, sans faire
part à qui que ce fût de ses projets, il se
débarrassa de son ancien mobilier, congédia ses
domestiques et disparut, sans laisser au
concierge aucune adresse.
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I
plus de deux mois s' écoulèrent avant que Des
Esseintes pût s' immerger dans le silencieux repos
de sa maison de Fontenay ; des achats de toute
sorte l' obligeaient à déambuler encore dans Paris,
à battre la ville d' un bout à l' autre.
Et pourtant à quelles perquisitions n' avait-il
pas eu recours, à quelles méditations ne s' était-il
point livré, avant que de confier son logement aux
tapissiers !
Il était depuis longtemps expert aux sincérités
et aux faux-fuyants des tons. Jadis, alors qu' il
recevait chez lui des femmes, il avait composé
un boudoir où, au milieu des petits meubles sculptés
dans le pâle camphrier du Japon, sous une espèce
de tente en satin rose des Indes, les chairs se
coloraient doucement aux lumières apprêtées que
blutait l' étoffe.
Cette pièce où des glaces se faisaient écho et se
renvoyaient à perte de vue, dans les murs, des
enfilades de boudoirs roses, avait été célèbre
parmi les filles qui se complaisaient à tremper
leur nudité dans ce bain d' incarnat tiède
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qu' aromatisait l' odeur de menthe dégagée par le bois
des meubles.
Mais, en mettant même de côté les bienfaits de
cet air fardé qui paraissait transfuser un nouveau
sang sous les peaux défraîchies et usées par
l' habitude des céruses et l' abus des nuits, il
goûtait pour son propre compte, dans ce languissant
milieu, des allégresses particulières, des plaisirs
que rendaient extrêmes et qu' activaient, en
quelque sorte, les souvenirs des maux passés,
des ennuis défunts.
Ainsi, par haine, par mépris de son enfance, il
avait pendu au plafond de cette pièce une petite
cage en fil d' argent où un grillon enfermé
chantait comme dans les cendres des cheminées du
château de Lourps ; quand il écoutait ce cri tant
de fois entendu, toutes les soirées contraintes et
muettes chez sa mère, tout l' abandon d' une
jeunesse souffrante et refoulée, se bousculaient
devant lui, et alors, aux secousses de la femme
qu' il caressait machinalement et dont les paroles
ou le rire rompaient sa vision et le ramenaient
brusquement dans la réalité, dans le boudoir,
à terre, un tumulte se levait en son âme, un
besoin de vengeance des tristesses endurées, une
rage de salir par des turpitudes des souvenirs
de famille, un désir furieux de panteler sur des
coussins de chair, d' épuiser jusqu' à leurs
dernières gouttes, les plus véhémentes et les plus
âcres des folies charnelles.
D' autres fois, encore, quand le spleen le pressait,
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quand par les temps pluvieux d' automne, l' aversion
de la rue, du chez soi, du ciel en boue
jaune, des nuages en macadam, l' assaillait, il se
réfugiait dans ce réduit, agitait légèrement la
cage et la regardait se répercuter à l' infini dans
le jeu des glaces, jusqu' à ce que ses yeux
grisés s' aperçussent que la cage ne bougeait
point, mais que tout le boudoir vacillait et
tournait, emplissant la maison d' une valse
rose.
Puis, au temps où il jugeait nécessaire de se
singulariser, Des Esseintes avait aussi créé des
ameublements fastueusement étranges, divisant
son salon en une série de niches, diversement
tapissées et pouvant se relier par une subtile
analogie, par un vague accord de teintes joyeuses
ou sombres, délicates ou barbares, au caractère des
oeuvres latines et françaises qu' il aimait. Il
s' installait alors dans celle de ces niches dont le
décor lui semblait le mieux correspondre à l' essence
même de l' ouvrage que son caprice du moment
l' amenait à lire.
Enfin, il avait fait préparer une haute salle,
destinée à la réception de ses fournisseurs ; ils
entraient, s' asseyaient les uns à côté des autres,
dans des stalles d' église, et alors il montait dans
une chaire magistrale et prêchait le sermon sur
le dandysme, adjurant ses bottiers et ses tailleurs
de se conformer, de la façon la plus absolue, à
ses brefs en matière de coupe, les menaçant
d' une excommunication pécuniaire s' ils ne suivaient
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pas, à la lettre, les instructions contenues
dans ses monitoires et ses bulles.
Il s' acquit la réputation d' un excentrique qu' il
paracheva en se vêtant de costumes de velours
blanc, de gilets d' orfroi, en plantant, en guise
de cravate, un bouquet de Parme dans l' échancrure
décolletée d' une chemise, en donnant aux
hommes de lettres des dîners retentissants, un
entre autres, renouvelé du xviiie siècle, où, pour
célébrer la plus futile des mésaventures, il avait
organisé un repas de deuil.
Dans la salle à manger tendue de noir, ouverte
sur le jardin de sa maison subitement transformé,
montrant ses allées poudrées de charbon, son
petit bassin maintenant bordé d' une margelle de
basalte et rempli d' encre et ses massifs tout
disposés de cyprès et de pins, le dîner avait été
apporté sur une nappe noire, garnie de corbeilles
de violettes et de scabieuses, éclairée par des
candélabres où brûlaient des flammes vertes et,
par des chandeliers où flambaient des cierges.
Tandis qu' un orchestre dissimulé jouait des
marches funèbres, les convives avaient été servis
par des négresses nues, avec des mules et des bas
en toile d' argent, semée de larmes.
On avait mangé dans des assiettes bordées de
noir, des soupes à la tortue, des pains de seigle
russe, des olives mûres de Turquie, du caviar,
des poutargues de mulets, des boudins fumés de
Francfort, des gibiers aux sauces couleur de jus
de réglisse et de cirage, des coulis de truffes, des
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crèmes ambrées au chocolat, des poudings, des
brugnons, des raisinés, des mûres et des
guignes ; bu, dans des verres sombres, les vins
de la Limagne et du Roussillon, des Tenedos,
des Val De Penas et des Porto ; savouré, après le
café et le brou de noix, des kwas, des porter et
des stout.
Le dîner de faire-part d' une virilité momentanément
morte, était-il écrit sur les lettres d' invitations
semblables à celles des enterrements.
Mais ces extravagances dont il se glorifiait jadis
s' étaient, d' elles-mêmes, consumées ; aujourd' hui,
le mépris lui était venu de ces ostentations
puériles et surannées, de ces vêtements anormaux,
de ces embellies de logements bizarres.
Il songeait simplement à se composer, pour son
plaisir personnel et non plus pour l' étonnement
des autres, un intérieur confortable et paré
néanmoins d' une façon rare, à se façonner une
installation curieuse et calme, appropriée aux
besoins de sa future solitude.
Lorsque la maison de Fontenay fut prête et
agencée, suivant ses désirs et ses plans, par un
architecte, lorsqu' il ne resta plus qu' à déterminer
l' ordonnance de l' ameublement et du décor, il
passa de nouveau et longuement en revue la
série des couleurs et des nuances.
Ce qu' il voulait, c' étaient des couleurs dont
l' expression s' affirmât aux lumières factices des
lampes ; peu lui importait même qu' elles fussent,
aux lueurs du jour, insipides ou rêches, car il ne
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vivait guère que la nuit, pensant qu' on était
mieux chez soi, plus seul, et que l' esprit ne
s' excitait et ne crépitait réellement qu' au contact
voisin de l' ombre ; il trouvait aussi une
jouissance particulière à se tenir dans une chambre
largement éclairée, seule éveillée et debout, au
milieu des maisons enténébrées et endormies,
une sorte de jouissance où il entrait peut-être
une pointe de vanité, une satisfaction toute
singulière, que connaissent les travailleurs
attardés alors que, soulevant les rideaux des
fenêtres, ils s' aperçoivent autour d' eux que tout
est éteint, que tout est muet, que tout est mort.
Lentement, il tria, un à un, les tons.
Le bleu tire aux flambeaux sur un faux vert ;
s' il est foncé comme le cobalt et l' indigo, il
devient noir ; s' il est clair, il tourne au gris ;
s' il est sincère et doux comme la turquoise, il se
ternit et se glace.
à moins donc de l' associer, ainsi qu' un adjuvant,
à une autre couleur, il ne pouvait être
question d' en faire la note dominante d' une pièce.
D' un autre côté, les gris fer se renfrognent
encore et s' alourdissent ; les gris de perle perdent
leur azur et se métamorphosent en un blanc sale ;
les bruns s' endorment et se froidissent ; quant
aux verts foncés, ainsi que les verts empereur et
les verts myrte, ils agissent de même que les gros
bleus et fusionnent avec les noirs ; restaient donc
les verts plus pâles, tels que le vert paon, les
cinabres et les laques, mais alors la lumière exile
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leur bleu et ne détient plus que leur jaune qui
ne garde, à son tour, qu' un ton faux, qu' une
saveur trouble.
Il n' y avait pas à songer davantage aux saumons,
aux maïs et aux roses dont les efféminations
contrarieraient les pensées de l' isolement ;
il n' y avait pas enfin à méditer sur les violets qui
se dépouillent ; le rouge surnage seul, le soir, et
quel rouge ! Un rouge visqueux, un lie-de-vin
ignoble ; il lui paraissait d' ailleurs bien inutile
de recourir à cette couleur, puisqu' en s' ingérant de
la santonine, à certaine dose, l' on voit violet et
qu' il est dès lors facile de se changer, et sans y
toucher, la teinte de ses tentures.
Ces couleurs écartées, trois demeuraient seulement :
le rouge, l' orangé, le jaune.
à toutes, il préférait l' orangé, confirmant ainsi
par son propre exemple, la vérité d' une théorie
qu' il déclarait d' une exactitude presque
mathématique : à savoir, qu' une harmonie existe entre
la nature sensuelle d' un individu vraiment artiste
et la couleur que ses yeux voient d' une façon plus
spéciale et plus vive.
En négligeant, en effet, le commun des hommes
dont les grossières rétines ne perçoivent ni
la cadence propre à chacune des couleurs, ni le
charme mystérieux de leurs dégradations et de
leurs nuances ; en négligeant aussi ces yeux
bourgeois, insensibles à la pompe et à la victoire
des teintes vibrantes et fortes ; en ne conservant
plus alors que les gens aux pupilles raffinées,
exercées
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par la littérature et par l' art, il lui semblait
certain que l' oeil de celui d' entre eux qui rêve
d' idéal, qui réclame des illusions, sollicite des
voiles dans le coucher, est généralement caressé
par le bleu et ses dérivés, tels que le mauve, le
lilas, le gris de perle, pourvu toutefois qu' ils
demeurent attendris et ne dépassent pas la lisière
où ils aliènent leur personnalité et se transforment
en de purs violets, en de francs gris.
Les gens, au contraire, qui hussardent, les
pléthoriques, les beaux sanguins, les solides mâles
qui dédaignent les entrées et les épisodes et se
ruent, en perdant aussitôt la tête, ceux-là se
complaisent, pour la plupart, aux lueurs éclatantes
des jaunes et des rouges, aux coups de cymbales
des vermillons et des chromes qui les aveuglent et
qui les soûlent.
Enfin, les yeux des gens affaiblis et nerveux dont
l' appétit sensuel quête des mets relevés par les
fumages et les saumures, les yeux des gens
surexcités et étiques chérissent, presque tous, cette
couleur irritante et maladive, aux splendeurs
fictives, aux fièvres acides : l' orangé.
Le choix de Des Esseintes ne pouvait donc prêter
au moindre doute ; mais d' incontestables difficultés
se présentaient encore. Si le rouge et le
jaune se magnifient aux lumières, il n' en est pas
toujours de même de leur composé, l' orangé, qui
s' emporte, et se transmue souvent en un rouge
capucine, en un rouge feu.
Il étudia aux bougies toutes ses nuances, en
p21
découvrit une qui lui parut ne pas devoir se
déséquilibrer et se soustraire aux exigences qu' il
attendait d' elle ; ces préliminaires terminés, il
tâcha de ne pas user, autant que possible, pour son
cabinet au moins, des étoffes et des tapis de
l' Orient, devenus, maintenant que les négociants
enrichis se les procurent dans les magasins de
nouveautés, au rabais, si fastidieux et si communs.
Il se résolut, en fin de compte, à faire relier ses
murs comme des livres, avec du maroquin, à gros
grains écrasés, avec de la peau du Cap, glacée par
de fortes plaques d' acier, sous une puissante
presse.
Les lambris une fois parés, il fit peindre les
baguettes et les hautes plinthes en un indigo
foncé, en un indigo laqué, semblable à celui que
les carrossiers emploient pour les panneaux des
voitures, et le plafond, un peu arrondi, également
tendu de maroquin, ouvrit tel qu' un immense
oeil-de-boeuf, enchâssé dans sa peau d' orange, un
cercle de firmament en soie bleu de roi, au milieu
duquel montaient, à tire-d' ailes, des séraphins
d' argent, naguère brodés par la confrérie des
tisserands de Cologne, pour une ancienne chape.
Après que la mise en place fut effectuée, le soir,
tout cela se concilia, se tempéra, s' assit : les
boiseries immobilisèrent leur bleu soutenu et comme
échauffé par les oranges qui se maintinrent, à leur
tour, sans s' adultérer, appuyés et, en quelque
sorte, attisés qu' ils furent par le souffle pressant
des bleus.
p22
En fait de meubles, Des Esseintes n' eut pas de
longues recherches à opérer, le seul luxe de cette
pièce devant consister en des livres et des fleurs
rares ; il se borna, se réservant d' orner plus tard,
de quelques dessins ou de quelques tableaux, les
cloisons demeurées nues, à établir sur la majeure
partie de ses murs des rayons et des casiers de
bibliothèque en bois d' ébène, à joncher le parquet
de peaux de bêtes fauves et de fourrures de renards
bleus, à installer près d' une massive table
de changeur du xve siècle, de profonds fauteuils
à oreillettes et un vieux pupitre de chapelle,
en fer forgé, un de ces antiques lutrins sur
lesquels le diacre plaçait jadis l' antiphonaire et
qui supportait maintenant l' un des pesants in-folios
du
glossarium mediae et infimae latinitatis
de Du Cange.
Les croisées dont les vitres, craquelées, bleuâtres,
parsemées de culs de bouteille aux bosses piquetées
d' or, interceptaient la vue de la campagne
et ne laissaient pénétrer qu' une lumière feinte,
se vêtirent, à leur tour, de rideaux taillés dans de
vieilles étoles, dont l' or assombri et quasi sauré,
s' éteignait dans la trame d' un roux presque mort.
Enfin, sur la cheminée dont la robe fut, elle
aussi, découpée dans la somptueuse étoffe d' une
dalmatique florentine, entre deux ostensoirs, en
cuivre doré, de style byzantin, provenant de
l' ancienne abbaye-au-bois de Bièvre, un merveilleux
canon d' église, aux trois compartiments
séparés, ouvragés comme une dentelle, contint,
p23
sous le verre de son cadre, copiées sur un authentique
vélin, avec d' admirables lettres de missel
et de splendides enluminures, trois pièces de
Baudelaire : à droite et à gauche, les sonnets
portant ces titres : " la mort des amants " -
" l' ennemi " ; -au milieu, le poème en prose
intitulé :
" any where out of the world.
-n' importe où, hors du monde " .
p24
Ii
après la vente de ses biens, Des Esseintes garda
les deux vieux domestiques qui avaient soigné
sa mère et rempli tout à la fois l' office de
régisseurs et de concierges du château de Lourps,
demeuré jusqu' à l' époque de sa mise en adjudication
inhabité et vide.
Il fit venir à Fontenay ce ménage habitué à un
emploi de garde-malade, à une régularité d' infirmiers
distribuant, d' heure en heure, des cuillerées
de potion et de tisane, à un rigide silence
de moines claustrés, sans communication avec
le dehors, dans des pièces aux fenêtres et aux
portes closes.
Le mari fut chargé de nettoyer les chambres
et d' aller aux provisions, la femme de préparer
la cuisine. Il leur céda le premier étage de la
maison, les obligea à porter d' épais chaussons
de feutre, fit placer des tambours le long des
portes bien huilées et matelasser leur plancher de
profonds tapis de manière à ne jamais entendre
le bruit de leurs pas, au-dessus de sa tête.
Il convint avec eux aussi du sens de certaines
p25
sonneries, détermina la signification des coups
de timbre, selon leur nombre, leur brièveté, leur
longueur ; désigna, sur son bureau, la place où ils
devaient, tous les mois, déposer, pendant son
sommeil, le livre des comptes ; il s' arrangea, enfin,
de façon à ne pas être souvent obligé de leur
parler ou de les voir.
Néanmoins, comme la femme devait quelquefois
longer la maison pour atteindre un hangar
où était remisé le bois, il voulut que son
ombre, lorsqu' elle traversait les carreaux de ses
fenêtres, ne fût pas hostile, et il lui fit fabriquer
un costume en faille flamande, avec bonnet blanc
et large capuchon, baissé, noir, tel qu' en portent
encore, à Gand, les femmes du béguinage.
L' ombre de cette coiffe passant devant lui, dans
le crépuscule, lui donnait la sensation d' un cloître,
lui rappelait ces muets et dévots villages, ces
quartiers morts, enfermés et enfouis dans le coin
d' une active et vivante ville.
Il régla aussi les heures immuables des repas ;
ils étaient d' ailleurs peu compliqués et très
succincts, les défaillances de son estomac ne lui
permettant plus d' absorber des mets variés ou
lourds.
à cinq heures, l' hiver, après la chute du jour, il
déjeûnait légèrement de deux oeufs à la coque, de
rôties et de thé ; puis il dînait vers les onze heures ;
buvait du café, quelquefois du thé et du vin,
pendant la nuit ; picorait une petite dînette, sur
les cinq heures du matin, avant de se mettre au lit.
p26
Il prenait ces repas, dont l' ordonnance et le
menu étaient, une fois pour toutes, fixés à chaque
commencement de saison, sur une table, au
milieu d' une petite pièce, séparée de son cabinet
de travail par un corridor capitonné, hermétiquement
fermé, ne laissant filtrer, ni odeur, ni bruit,
dans chacune des deux pièces qu' il servait à
joindre.
Cette salle à manger ressemblait à la cabine
d' un navire avec son plafond voûté, muni de
poutres en demi-cercle, ses cloisons et son plancher,
en bois de pitchpin, sa petite croisée ouverte
dans la boiserie, de même qu' un hublot dans un
sabord.
Ainsi que ces boîtes du Japon qui entrent, les
unes dans les autres, cette pièce était insérée dans
une pièce plus grande, qui était la véritable salle
à manger bâtie par l' architecte.
Celle-ci était percée de deux fenêtres, l' une,
maintenant invisible, cachée par la cloison qu' un
ressort rabattait cependant, à volonté, afin de
permettre de renouveler l' air qui par cette ouverture
pouvait alors circuler autour de la boîte de
pitchpin et pénétrer en elle ; l' autre, visible, car
elle était placée juste en face du hublot pratiqué
dans la boiserie, mais condamnée ; en effet, un
grand aquarium occupait tout l' espace compris entre
ce hublot et cette réelle fenêtre ouverte dans
le vrai mur. Le jour traversait donc, pour éclairer
la cabine, la croisée, dont les carreaux avaient
été remplacés par une glace sans tain, l' eau, et,
p27
en dernier lieu, la vitre à demeure du sabord.
Au moment où le samowar fumait sur la table,
alors que, pendant l' automne, le soleil achevait
de disparaître, l' eau de l' aquarium durant la
matinée vitreuse et trouble, rougeoyait et tamisait
sur les blondes cloisons des lueurs enflammées
de braises.
Quelquefois, dans l' après-midi, lorsque, par
hasard, Des Esseintes était réveillé et debout, il
faisait manoeuvrer le jeu des tuyaux et des
conduits qui vidaient l' aquarium et le remplissaient
à nouveau d' eau pure, et il y faisait verser des
gouttes d' essences colorées, s' offrant, à sa guise
ainsi, les tons verts ou saumâtres, opalins ou
argentés, qu' ont les véritables rivières, suivant la
couleur du ciel, l' ardeur plus ou moins vive du
soleil, les menaces plus ou moins accentuées de la
pluie, suivant, en un mot, l' état de la saison et de
l' atmosphère.
Il se figurait alors être dans l' entre-pont d' un
brick, et curieusement il contemplait de merveilleux
poissons mécaniques, montés comme des
pièces d' horlogerie, qui passaient devant la vitre
du sabord et s' accrochaient dans de fausses herbes ;
ou bien, tout en aspirant la senteur du goudron,
qu' on insufflait dans la pièce avant qu' il
y entrât, il examinait, pendues aux murs, des
gravures en couleur représentant, ainsi que dans les
agences des paquebots et des lloyd, des steamers
en route pour Valparaiso et la Plata, et des
tableaux encadrés sur lesquels étaient inscrits les
p28
itinéraires de la ligne du royal mail steam packet,
des compagnies Lopez et Valéry, les frets et les
escales des services postaux de l' Atlantique.
Puis, quand il était las de consulter ces
indicateurs, il se reposait la vue en regardant les
chronomètres et les boussoles, les sextants et les
compas, les jumelles et les cartes éparpillées sur
une table au-dessus de laquelle se dressait un seul
livre, relié en veau marin, les aventures d' Arthur
Gordon Pym, spécialement tiré pour lui, sur papier
vergé, pur fil, trié à la feuille, avec une
mouette en filigrane.
Il pouvait apercevoir enfin des cannes à pêche,
des filets brunis au tan, des rouleaux de voiles
rousses, une ancre minuscule en liège, peinte en
noir, jetés en tas, près de la porte qui
communiquait avec la cuisine par un couloir garni de
capitons et résorbait, de même que le corridor
rejoignant la salle à manger au cabinet de travail,
toutes les odeurs et tous les bruits.
Il se procurait ainsi, en ne bougeant point, les
sensations rapides, presque instantanées, d' un
voyage au long cours, et ce plaisir du déplacement
qui n' existe, en somme, que par le souvenir
et presque jamais dans le présent, à la minute
même où il s' effectue, il le humait pleinement, à
l' aise, sans fatigue, sans tracas, dans cette cabine
dont le désordre apprêté, dont la tenue transitoire
et l' installation comme temporaire correspondaient
assez exactement avec le séjour passager
qu' il y faisait, avec le temps limité de ses
p29
repas, et contrastait, d' une manière absolue, avec
son cabinet de travail, une pièce définitive,
rangée, bien assise, outillée pour le ferme
maintien d' une existence casanière.
Le mouvement lui paraissait d' ailleurs inutile
et l' imagination lui semblait pouvoir aisément
suppléer à la vulgaire réalité des faits. à son avis,
il était possible de contenter les désirs réputés les
plus difficiles à satisfaire dans la vie normale, et
cela par un léger subterfuge, par une
approximative sophistication de l' objet poursuivi
par ces désirs mêmes. Ainsi, il est bien évident
que tout gourmet se délecte aujourd' hui, dans les
restaurants renommés par l' excellence de leurs caves,
en buvant les hauts crus fabriqués avec de basses
vinasses traitées suivant la méthode de M. Pasteur.
Or, vrais et faux, ces vins ont le même arome, la
même couleur, le même bouquet, et par conséquent
le plaisir qu' on éprouve en dégustant ces
breuvages altérés et factices est absolument
identique à celui que l' on goûterait, en savourant
le vin naturel et pur qui serait introuvable, même
à prix d' or.
En transportant cette captieuse déviation, cet
adroit mensonge dans le monde de l' intellect, nul
doute qu' on ne puisse, et aussi facilement que
dans le monde matériel, jouir de chimériques
délices semblables, en tous points, aux vraies ; nul
doute, par exemple, qu' on ne puisse se livrer à
de longues explorations, au coin de son feu, en
aidant, au besoin, l' esprit rétif ou lent, par la
p30
suggestive lecture d' un ouvrage racontant de
lointains voyages ; nul doute aussi, qu' on ne
puisse, -sans bouger de Paris-acquérir la
bienfaisante impression d' un bain de mer ; il
suffirait, tout bonnement de se rendre au bain
vigier, situé, sur un bateau, en pleine Seine.
Là, en faisant saler l' eau de sa baignoire et en
y mêlant, suivant la formule du codex, du sulfate
de soude, de l' hydrochlorate de magnésie et de
chaux ; en tirant d' une boîte soigneusement fermée
par un pas de vis, une pelote de ficelle ou un tout
petit morceau de câble qu' on est allé exprès
chercher dans l' une de ces grandes corderies dont
les vastes magasins et les sous-sols soufflent des
odeurs de marée et de port ; en aspirant ces
parfums que doit conserver encore cette ficelle ou
ce bout de câble ; en consultant une exacte
photographie du casino et en lisant ardemment le
guide Joanne décrivant les beautés de la plage où
l' on veut être ; en se laissant enfin bercer par les
vagues que soulève, dans la baignoire, le remous
des bateaux-mouches rasant le ponton des bains ;
en écoutant enfin les plaintes du vent engouffré
sous les arches et le bruit sourd des omnibus
roulant, à deux pas, au-dessus de vous, sur le
pont royal, l' illusion de la mer est indéniable,
impérieuse, sûre.
Le tout est de savoir s' y prendre, de savoir
concentrer son esprit sur un seul point, de savoir
s' abstraire suffisamment pour amener l' hallucination
et pouvoir substituer le rêve de la réalité
à la réalité même.
p31
Au reste, l' artifice paraissait à Des Esseintes
la marque distinctive du génie de l' homme.
Comme il le disait, la nature a fait son temps ;
elle a définitivement lassé, par la dégoûtante
uniformité de ses paysages et de ses ciels,
l' attentive patience des raffinés. Au fond, quelle
platitude de spécialiste confinée dans sa partie,
quelle petitesse de boutiquière tenant tel article
à l' exclusion de tout autre, quel monotone magasin
de prairies et d' arbres, quelle banale agence de
montagnes et de mers !
Il n' est, d' ailleurs, aucune de ses inventions
réputée si subtile ou si grandiose que le génie
humain ne puisse créer ; aucune forêt de
Fontainebleau, aucun clair de lune que des décors
inondés de jets électriques ne produisent ; aucune
cascade que l' hydraulique n' imite à s' y méprendre ;
aucun roc que le carton-pâte ne s' assimile ; aucune
fleur que de spécieux taffetas et de délicats
papiers peints n' égalent !
à n' en pas douter, cette sempiternelle radoteuse
a maintenant usé la débonnaire admiration
des vrais artistes, et le moment est venu où il
s' agit de la remplacer, autant que faire se pourra,
par l' artifice.
Et puis, à bien discerner celle de ses oeuvres
considérée comme la plus exquise, celle de ses
créations dont la beauté est, de l' avis de tous, la
plus originale et la plus parfaite : la femme ;
est-ce que l' homme n' a pas, de son côté, fabriqué,
à lui tout seul, un être animé et factice qui la vaut
p32
amplement, au point de vue de la beauté plastique ?
Est-ce qu' il existe, ici-bas, un être conçu dans les
joies d' une fornication et sorti des douleurs d' une
matrice dont le modèle, dont le type soit plus
éblouissant, plus splendide que celui de ces deux
locomotives adoptées sur la ligne de chemin de
fer du nord.
L' une, la Crampton, une adorable blonde, à la
voix aiguë, à la grande taille frêle, emprisonnée
dans un étincelant corset de cuivre, au souple et
nerveux allongement de chatte, une blonde pimpante
et dorée, dont l' extraordinaire grâce épouvante
lorsque, raidissant, ses muscles d' acier, activant
la sueur de ses flancs tièdes, elle met en
branle l' immense rosace de sa fine roue et s' élance
toute vivante, en tête des rapides et des marées !
L' autre, l' Engerth, une monumentale et sombre
brune aux cris sourds et rauques, aux reins
trapus, étranglés dans une cuirasse en fonte, une
monstrueuse bête, à la crinière échevelée de
fumée noire, aux six roues basses et accouplées ;
quelle écrasante puissance lorsque, faisant
trembler la terre, elle remorque pesamment, lentement,
la lourde queue de ses marchandises !
Il n' est certainement pas, parmi les frêles
beautés blondes et les majestueuses beautés
brunes, de pareils types de sveltesse délicate et de
terrifiante force ; à coup sûr, on peut le dire :
l' homme a fait, dans son genre, aussi bien que le
Dieu auquel il croit.
Ces réflexions venaient à Des Esseintes quand
p33
la brise apportait jusqu' à lui le petit sifflet de
l' enfantin chemin de fer qui joue de la toupie,
entre paris et Sceaux ; sa maison était située à
vingt minutes environ de la station de Fontenay,
mais la hauteur où elle était assise, son isolement,
ne laissaient pas pénétrer jusqu' à elle le
brouhaha des immondes foules qu' attire invinciblement,
le dimanche, le voisinage d' une gare.
Quant au village même, il le connaissait à peine.
Par sa fenêtre, une nuit, il avait contemplé le
silencieux paysage qui se développe, en descendant,
jusqu' au pied d' un coteau, sur le sommet
duquel se dressent les batteries du bois de
Verrières.
Dans l' obscurité, à gauche, à droite, des masses
confuses s' étageaient, dominées, au loin, par
d' autres batteries et d' autres forts dont les hauts
talus semblaient, au clair de la lune, gouachés
avec de l' argent, sur un ciel sombre.
Rétrécie par l' ombre tombée des collines, la
plaine paraissait, à son milieu, poudrée de farine
d' amidon et enduite de blanc cold-cream ; dans
l' air tiède, éventant les herbes décolorées et
distillant de bas parfums d' épices, les arbres
frottés de craie par la lune, ébouriffaient de pâles
feuillages et dédoublaient leurs troncs dont les
ombres barraient de raies noires le sol en plâtre
sur lequel des caillasses scintillaient ainsi que
des éclats d' assiettes.
En raison de son maquillage et de son air factice,
ce paysage ne déplaisait pas à Des Esseintes ;
mais,
p34
depuis cette après-midi occupée dans le hameau
de Fontenay à la recherche d' une maison, jamais
il ne s' était, pendant le jour, promené sur les
routes ; la verdure de ce pays ne lui inspirait,
du reste, aucun intérêt, car elle n' offrait même
pas ce charme délicat et dolent que dégagent
les attendrissantes et maladives végétations
poussées, à grand' peine, dans les gravats des
banlieues, près des remparts. Puis, il avait
aperçu, dans le village, ce jour-là, des bourgeois
ventrus, à favoris, et des gens costumés,
à moustaches, portant, ainsi que des saints-sacrements,
des têtes de magistrats et de militaires ; et,
depuis cette rencontre, son horreur s' était encore
accrue, de la face humaine.
Pendant les derniers mois de son séjour à
Paris, alors que, revenu de tout, abattu par
l' hypocondrie, écrasé par le spleen, il était
arrivé à une telle sensibilité de nerfs que la vue
d' un objet ou d' un être déplaisant se gravait
profondément dans sa cervelle, et qu' il fallait
plusieurs jours pour en effacer même légèrement
l' empreinte, la figure humaine frôlée, dans la
rue, avait été l' un de ses plus lancinants supplices.
Positivement, il souffrait de la vue de certaines
physionomies, considérait presque comme des
insultes les mines paternes ou rêches de quelques
visages, se sentait des envies de souffleter ce
monsieur qui flânait, en fermant les paupières d' un
air docte, cet autre qui se balançait, en se souriant
devant les glaces ; cet autre enfin qui paraissait
p35
agiter un monde de pensées, tout en dévorant,
les sourcils contractés, les tartines et les faits
divers d' un journal.
Il flairait une sottise si invétérée, une telle
exécration pour ses idées à lui, un tel mépris pour
la littérature, pour l' art, pour tout ce qu' il
adorait, implantés, ancrés dans ces étroits cerveaux
de négociants, exclusivement préoccupés de
filouteries et d' argent et seulement accessibles à
cette basse distraction des esprits médiocres, la
politique, qu' il rentrait en rage chez lui et se
verrouillait avec ses livres.
Enfin, il haïssait, de toutes ses forces, les
générations nouvelles, ces couches d' affreux rustres
qui éprouvent le besoin de parler et de rire
haut dans les restaurants et dans les cafés,
qui vous bousculent, sans demander pardon, sur
les trottoirs, qui vous jettent, sans même s' excuser,
sans même saluer, les roues d' une voiture d' enfant,
entre les jambes.
p36
Iii
une partie des rayons plaqués contre les murs
de son cabinet, orange et bleu, était exclusivement
couverte par des ouvrages latins, par ceux
que les intelligences qu' ont domestiquées les
déplorables leçons ressassées dans les sorbonnes
désignent sous ce nom générique : " la décadence " .
En effet, la langue latine, telle qu' elle fut
pratiquée à cette époque que les professeurs
s' obstinent encore à appeler le grand siècle ne
l' incitait guère. Cette langue restreinte, aux
tournures comptées, presque invariables, sans
souplesse de syntaxe, sans couleurs, ni nuances ;
cette langue, râclée sur toutes les coutures,
émondée des expressions rocailleuses mais parfois
imagées des âges précédents, pouvait, à la rigueur,
énoncer les majestueuses rengaines, les vagues lieux
communs rabâchés par les rhéteurs et par les poètes,
mais elle dégageait une telle incuriosité, un tel
ennui qu' il fallait, dans les études de linguistique,
arriver au style français du siècle de Louis Xiv,
pour en rencontrer une aussi volontairement
p37
débilitée, aussi solennellement harassante et grise.
Entre autres le doux Virgile, celui que les
pions surnomment le cygne de Mantoue, sans
doute parce qu' il n' est pas né dans cette ville, lui
apparaissait, ainsi que l' un des plus terribles
cuistres, l' un des plus sinistres raseurs que
l' antiquité ait jamais produits ; ses bergers lavés
et pomponnés, se déchargeant, à tour de rôle, sur
la tête de pleins pots de vers sentencieux et glacés,
son Orphée qu' il compare à un rossignol en larmes,
son Aristée qui pleurniche à propos d' abeilles, son
énée, ce personnage indécis et fluent qui se
promène, pareil à une ombre chinoise, avec des gestes
en bois, derrière le transparent mal assujetti et mal
huilé du poème, l' exaspéraient. Il eût bien accepté
les fastidieuses balivernes que ces marionnettes
échangent entre elles, à la cantonade ; il eût
accepté encore les impudents emprunts faits à
Homère, à Théocrite, à Ennius, à Lucrèce, le
simple vol que nous a révélé Macrobe du 2 e chant de
l' énéide presque copié, mots pour mots, dans un
poème de Pisandre, enfin toute l' inénarrable
vacuité de ce tas de chants ; mais ce qui l' horripilait
davantage c' était la facture de ces hexamètres,
sonnant le fer blanc, le bidon creux, allongeant
leurs quantités de mots pesés au litre selon
l' immuable ordonnance d' une prosodie pédante et
sèche ; c' était la contexture de ces vers râpeux et
gourmés, dans leur tenue officielle, dans leur basse
révérence à la grammaire, de ces vers coupés,
à la mécanique, par une imperturbable césure,
p38
tamponnés en queue, toujours de la même façon,
par le choc d' un dactyle contre un spondée.
Empruntée à la forge perfectionnée de Catulle,
cette invariable métrique, sans fantaisie, sans
pitié, bourrée de mots inutiles, de remplissages,
de chevilles aux boucles identiques et prévues ;
cette misère de l' épithète homérique revenant
sans cesse, pour ne rien désigner, pour ne rien
faire voir, tout cet indigent vocabulaire aux
teintes insonores et plates, le suppliciaient.
Il est juste d' ajouter que si son admiration
pour Virgile était des plus modérées et que si
son attirance pour les claires éjections d' Ovide
était des plus discrètes et des plus sourdes, son
dégoût pour les grâces éléphantines d' Horace,
pour le babillage de ce désespérant pataud qui
minaude avec des gaudrioles plâtrées de vieux
clown, était sans borne.
En prose, la langue verbeuse, les métaphores
redondantes, les digressions amphigouriques du
pois chiche, ne le ravissaient pas davantage ; la
jactance de ses apostrophes, le flux de ses
rengaines patriotiques, l' emphase de ses harangues,
la pesante masse de son style, charnu, nourri,
mais tourné à la graisse et privé de moelles et
d' os, les insupportables scories de ses longs
adverbes ouvrant la phrase, les inaltérables
formules de ses adipeuses périodes mal liées entre
elles par le fil des conjonctions, enfin ses
lassantes habitudes de tautologie, ne le séduisaient
guère ; et, pas beaucoup plus que Cicéron, César,
réputé
p39
pour son laconisme, ne l' enthousiasmait ; car
l' excès contraire se montrait alors, une aridité
de pète sec, une stérilité de memento, une
constipation incroyable et indue.
Somme toute, il ne trouvait pâture ni parmi
ces écrivains ni parmi ceux qui font cependant
les délices des faux lettrés : Salluste
moins décoloré que les autres pourtant ; Tite-Live
sentimental et pompeux ; Sénèque turgide
et blafard ; Suétone, lymphatique et larveux ;
Tacite, le plus nerveux dans sa concision apprêtée,
le plus âpre, le plus musclé d' eux tous. En
poésie, Juvénal, malgré quelques vers durement
bottés, Perse, malgré ses insinuations
mystérieuses, le laissaient froid. En négligeant
Tibulle et Properce, Quintilien et les Pline,
Stace, Martial de Bilbilis, Térence même et
Plaute dont le jargon plein de néologismes, de
mots composés, de diminutifs, pouvait lui plaire,
mais dont le bas comique et le gros sel lui
répugnaient, Des Esseintes commençait seulement
à s' intéresser à la langue latine avec Lucain, car
elle était élargie, déjà plus expressive et moins
chagrine ; cette armature travaillée, ces vers
plaqués d' émaux, pavés de joaillerie, le captivaient,
mais cette préoccupation exclusive de la forme, ces
sonorités de timbres, ces éclats de métal, ne lui
masquaient pas entièrement le vide de la pensée,
la boursouflure de ces ampoules qui bossuent,
la peau de la
pharsale.
l' auteur qu' il aimait vraiment et qui lui faisait
p40
reléguer pour jamais hors de ses lectures les
retentissantes adresses de Lucain, c' était Pétrone.
Celui-là était un observateur perspicace, un
délicat analyste, un merveilleux peintre ;
tranquillement, sans parti pris, sans haine, il
décrivait la vie journalière de Rome, racontait
dans les alertes petits chapitres du
satyricon,
les moeurs de son époque.
Notant à mesure les faits, les constatant dans
une forme définitive, il déroulait la menue
existence du peuple, ses épisodes, ses bestialités,
ses ruts.
Ici, c' est l' inspecteur des garnis qui vient
demander le nom des voyageurs récemment entrés ;
là, ce sont des lupanars où des gens rôdent
autour de femmes nues, debout entre des écriteaux,
tandis que par les portes mal fermées des
chambres, l' on entrevoit les ébats des couples ;
là, encore, au travers des villas d' un luxe insolent,
d' une démence de richesses et de faste,
comme au travers des pauvres auberges qui
se succèdent dans le livre, avec leurs lits de
sangle défaits, pleins de punaises, la société du
temps s' agite : impurs filous, tels qu' Ascylte et
qu' Eumolpe, à la recherche d' une bonne aubaine ;
vieux incubes aux robes retroussées, aux
joues plâtrées de blanc de plomb et de rouge
acacia ; gitons de seize ans, dodus et frisés ;
femmes en proie aux attaques de l' hystérie ;
coureurs d' héritages offrant leurs garçons et
leurs filles aux débauches des testateurs ; tous
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courent le long des pages, discutent dans les
rues, s' attouchent dans les bains, se rouent de
coups ainsi que dans une pantomime.
Et cela raconté dans un style d' une verdeur
étrange, d' une couleur précise, dans un style
puisant à tous les dialectes, empruntant des
expressions à toutes les langues charriées dans
Rome, reculant toutes les limites, toutes les
entraves du soi-disant grand siècle, faisant parler
à chacun son idiome : aux affranchis, sans
éducation, le latin populacier, l' argot de la rue ;
aux étrangers leur patois barbare, mâtiné d' africain,
de syrien et de grec ; aux pédants imbéciles,
comme l' Agamemnon du livre, une rhétorique
de mots postiches. Ces gens sont dessinés
d' un trait, vautrés autour d' une table, échangeant
d' insipides propos d' ivrognes, débitant de séniles
maximes, d' ineptes dictons, le mufle tourné
vers le Trimalchio qui se cure les dents, offre
des pots de chambre à la société, l' entretient de
la santé de ses entrailles et vente, en invitant
ses convives à se mettre à l' aise.
Ce roman réaliste, cette tranche découpée
dans le vif de la vie romaine, sans préoccupation,
quoi qu' on en puisse dire, de réforme et de
satire, sans besoin de fin apprêtée et de morale ;
cette histoire, sans intrigue, sans action, mettant
en scène les aventures de gibiers de Sodome ;
analysant avec une placide finesse les joies
et les douleurs de ces amours et de ces couples ;
dépeignant, en une langue splendidement orfévrie,
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sans que l' auteur se montre une seule
fois, sans qu' il se livre à aucun commentaire,
sans qu' il approuve ou maudisse les actes et les
pensées de ses personnages, les vices d' une
civilisation décrépite, d' un empire qui se fêle
poignait Des Esseintes et il entrevoyait dans le
raffinement du style, dans l' acuité de l' observation,
dans la fermeté de la méthode, de singuliers
rapprochements, de curieuses analogies, avec les
quelques romans français modernes qu' il supportait.
à coup sûr, il regrettait amèrement l'
eustion
et l'
albutia,
ces deux ouvrages de Pétrone
que mentionne Planciade Fulgence et qui sont à
jamais perdus ; mais le bibliophile qui était en
lui consolait le lettré, maniant avec des mains
dévotes la superbe édition qu' il possédait du
satyricon,
l' in-8 portant le millésime 1585 et le
nom de J. Dousa, à Leyde.
Partie de Pétrone, sa collection latine entrait
dans le iie siècle de l' ère chrétienne, sautait le
déclamateur Fronton, aux termes surannés, mal
réparés, mal revernis, enjambait les
nuits
attiques
d' Aulu-Gelle, son disciple et ami,
un esprit sagace et fureteur, mais un écrivain
empêtré dans une glutineuse vase et elle faisait
halte devant Apulée dont il gardait l' édition
princeps, in-folio, imprimée en 1469, à Rome.
Cet africain le réjouissait, la langue latine
battait le plein dans ses
métamorphoses ;
elle
roulait des limons, des eaux variées, accourues
de toutes les provinces, et toutes se mêlaient, se
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confondaient en une teinte bizarre, exotique,
presque neuve ; des maniérismes, des détails
nouveaux de la société latine trouvaient à se
mouler en des néologismes créés pour les besoins
de la conversation, dans un coin romain de
l' Afrique ; puis sa jovialité d' homme évidemment
gras, son exubérance méridionale amusaient. Il
apparaissait ainsi qu' un salace et gai compère
à côté des apologistes chrétiens qui vivaient, au
même siècle, le soporifique Minucius Felix, un
pseudo-classique, écoulant dans son
octavius
les émulsines encore épaissies de Cicéron, voire
même Tertullien qu' il conservait peut-être plus
pour son édition de Alde, que pour son oeuvre
même.
Bien qu' il fût assez ferré sur la théologie, les
disputes des montanistes contre l' église
catholique, les polémiques contre la gnose, le
laissaient froid ; aussi, et malgré la curiosité
du style de Tertullien, un style concis, plein
d' amphibologies, reposé sur des participes, heurté
par des oppositions, hérissé de jeux de mots et de
pointes, bariolé de vocables triés dans la science
juridique et dans la langue des pères de l' église
grecque, il n' ouvrait plus guère l'
apologétique
et le
traité de la patience
et, tout au plus,
lisait-il quelques pages du
de cultu feminarum
où Tertullien objurgue les femmes de ne pas se
parer de bijoux et d' étoffes précieuses, et leur
défend l' usage des cosmétiques parce qu' ils
essayent de corriger la nature et de l' embellir.
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Ces idées, diamétralement opposées aux siennes,
le faisaient sourire ; puis le rôle joué par
Tertullien, dans son évêché de Carthage, lui
semblait suggestif en rêveries douces ; plus que
ses oeuvres, en réalité l' homme l' attirait.
Il avait, en effet, vécu dans des temps houleux,
secoués par d' affreux troubles, sous Caracalla,
sous Macrin, sous l' étonnant grand-prêtre
d' émèse, Elagabal, et il préparait tranquillement
ses sermons, ses écrits dogmatiques, ses
plaidoyers, ses homélies, pendant que l' empire
romain branlait sur ses bases, que les folies de
l' Asie, que les ordures du paganisme coulaient à
pleins bords ; il recommandait, avec le plus beau
sang-froid, l' abstinence charnelle, la frugalité
des repas, la sobriété de la toilette, alors que,
marchant dans de la poudre d' argent et du sable
d' or, la tête ceinte d' une tiare, les vêtements
brochés de pierreries, Elagabal travaillait, au
milieu de ses eunuques, à des ouvrages de
femmes, se faisait appeler impératrice et changeait,
toutes les nuits, d' empereur, l' élisant de
préférence parmi les barbiers, les gâte-sauce, et
les cochers de cirque.
Cette antithèse le ravissait ; puis la langue
latine, arrivée à sa maturité suprême sous Pétrone,
allait commencer à se dissoudre ; la littérature
chrétienne prenait place, apportant avec
des idées neuves, des mots nouveaux, des
constructions inemployées, des verbes inconnus, des
adjectifs aux sens alambiqués, des mots abstraits,
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rares jusqu' alors dans la langue romaine, et
dont Tertullien avait, l' un des premiers, adopté
l' usage.
Seulement, cette déliquescence continuée
après la mort de Tertullien, par son élève saint
Cyprien, par Arnobe, par le pâteux Lactance,
était sans attrait. C' était un faisandage incomplet
et alenti ; c' étaient de gauches retours aux
emphases cicéroniennes, n' ayant pas encore
ce fumet spécial qu' au ive siècle, et surtout
pendant les siècles qui vont suivre, l' odeur
du christianisme donnera à la langue païenne,
décomposée comme une venaison, s' émiettant en
même temps que s' effritera la civilisation du
vieux monde, en même temps que s' écrouleront,
sous la poussée des barbares, les empires putréfiés
par la sanie des siècles.
Un seul poète chrétien, Commodien de Gaza
représentait dans sa bibliothèque l' art de l' an iii.
Le
carmen apologeticum,
écrit en 259, est un
recueil d' instructions, tortillées en acrostiches,
dans des hexamètres populaires, césurés selon le
mode du vers héroïque, composés sans égard à la
quantité et à l' hiatus et souvent accompagnés de
rimes telles que le latin d' église en fournira plus
tard de nombreux exemples.
Ces vers tendus, sombres, sentant le fauve,
pleins de termes de langage usuel, de mots aux
sens primitifs détournés, le requéraient,
l' intéressaient même davantage que le style pourtant
blet et déjà verdi des historiens Ammien Marcellin
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et Aurelius Victor, de l' épistolier Symmaque et
du compilateur et grammairien Macrobe ; il les
préférait même à ces véritables vers scandés,
à cette langue tachetée et superbe que parlèrent
Claudien, Rutilius et Ausone.
Ceux-là étaient alors les maîtres de l' art ; ils
emplissaient l' empire mourant, de leurs cris ;
le chrétien Ausone, avec son
centon nuptial
et son poème abondant et paré de
la Moselle ;
Rutilius, avec ses hymnes à la gloire de Rome,
ses anathèmes contre les juifs et contre les
moines, son itinéraire d' Italie en Gaule, où il
arrive à rendre certaines impressions de la vue,
le vague des paysages reflétés dans l' eau, le
mirage des vapeurs, l' envolée des brumes entourant
les monts.
Claudien, une sorte d' avatar de Lucain, qui
domine tout le ive siècle avec le terrible clairon
de ses vers ; un poète forgeant un hexamètre
éclatant et sonore, frappant, dans des gerbes
d' étincelles, l' épithète d' un coup sec, atteignant
une certaine grandeur, soulevant son oeuvre
d' un puissant souffle. Dans l' empire d' occident
qui s' effrondre de plus en plus ; dans le gâchis
des égorgements réitérés qui l' entourent ; dans
la menace perpétuelle des barbares qui se pressent
maintenant en foule aux portes de l' empire
dont les gonds craquent, il ranime l' antiquité,
chante l' enlèvement de Proserpine, plaque ses
couleurs vibrantes, passe avec tous ses feux
allumés dans l' obscurité qui envahit le monde.
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Le paganisme revit en lui, sonnant sa dernière
fanfare, élevant son dernier grand poète au
dessus du christianisme qui va désormais submerger
entièrement la langue, qui va, pour
toujours maintenant, rester seul maître de l' art,
avec Paulin, l' élève d' Ausone ; le prêtre espagnol,
Juvencus, qui paraphrase en vers les évangiles ;
Victorin, l' auteur des macchabées ; Sanctus
Burdigalensis qui, dans une églogue imitée de
Virgile, fait déplorer aux pâtres Egon et Buculus,
les maladies de leurs troupeaux ; et toute la série
des saints : Hilaire de Poitiers, le défenseur de
la foi de Nicée, l' Athanase de l' occident, ainsi
qu' on l' appelle ; Ambroise, l' auteur d' indigestes
homélies, l' ennuyeux Cicéron chrétien ; Damase,
le fabricant d' épigrammes lapidaires ; Jérôme,
le traducteur de la vulgate, et son adversaire
Vigilantius de Comminges qui attaque le culte
des saints, l' abus des miracles, les jeûnes, et
prêche déjà, avec des arguments que les âges se
répèteront, contre les voeux monastiques et le
célibat des prêtres.
Enfin au ve siècle, Augustin, évêque d' Hippone.
Celui-là, Des Esseintes ne le connaissait
que trop, car il était l' écrivain le plus réputé de
l' église, le fondateur de l' orthodoxie chrétienne,
celui que les catholiques considèrent comme un
oracle, comme un souverain maître. Aussi ne
l' ouvrait-il plus, bien qu' il eût chanté, dans
ses confessions,
le dégoût de la terre et que
sa piété gémissante eût, dans sa
cité de Dieu,
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essayé d' apaiser l' effroyable détresse du siècle par
les sédatives promesses de destinées meilleures.
Au temps où il pratiquait la théologie, il était
déjà las, saoul de ses prédications et de ses
jérémiades, de ses théories sur la prédestination
et sur la grâce, de ses combats contre les
schismes.
Il aimait mieux feuilleter la
psychomachia
de Prudence, l' inventeur du poème allégorique
qui, plus tard, sévira sans arrêt, au moyen âge,
et les oeuvres de Sidoine Apollinaire dont la
correspondance lardée de saillies, de pointes,
d' archaïsmes, d' énigmes, le tentait. Volontiers,
il relisait les panégyriques où cet évêque invoque,
à l' appui de ses vaniteuses louanges, les
déités du paganisme, et, malgré tout, il se sentait
un faible pour les affectations et les sous-entendus
de ces poésies fabriquées par un ingénieux
mécanicien qui soigne sa machine, huile ses
rouages, en invente, au besoin, de compliqués
et d' inutiles.
Après Sidoine, il fréquentait encore le panégyriste
Mérobaudes ; Sédulius, l' auteur de poèmes
rimés et d' hymnes abécédaires dont l' église s' est
approprié certaines parties pour les besoins de
ses offices ; Marius Victor, dont le ténébreux
traité sur la
perversité des moeurs
s' éclaire,
çà et là, de vers luisants comme du phosphore ;
Paulin de Pella, le poète du grelottant
eucharisticon,
Orientius, l' évêque d' Auch, qui,
dans les distiques de ses
monitoires,
invective
la licence
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des femmes dont il prétend que les visages perdent
les peuples.
L' intérêt que portait Des Esseintes à la langue
latine ne faiblissait pas, maintenant que
complètement pourrie, elle pendait, perdant ses
membres, coulant son pus, gardant à peine, dans
toute la corruption de son corps, quelques parties
fermes que les chrétiens détachaient afin de
les mariner dans la saumure de leur nouvelle
langue.
La seconde moitié du ve siècle était venue,
l' épouvantable époque où d' abominables cahots
bouleversaient la terre. Les barbares saccageaient
la Gaule ; Rome paralysée, mise au pillage par les
wisigoths, sentait sa vie se glacer, voyait ses
parties extrêmes, l' occident et l' orient, se débattre
dans le sang, s' épuiser de jour en jour.
Dans la dissolution générale, dans les assassinats
de césars qui se succèdent, dans le bruit des
carnages qui ruissellent d' un bout de l' Europe
à l' autre, un effrayant hourra retentit, étouffant
les clameurs, couvrant les voix. Sur la rive du
Danube, des milliers d' hommes, plantés sur de petits
chevaux, enveloppés de casaques de peaux de
rats, des tartares affreux, avec d' énormes têtes,
des nez écrasés, des mentons ravinés de cicatrices
et de balafres, des visages de jaunisse dépouillés
de poils, se précipitent, ventre à terre,
enveloppent d' un tourbillon, les territoires des
bas-empires.
Tout disparut dans la poussière des galops, dans
p50
la fumée des incendies. Les ténèbres se firent et
les peuples consternés tremblèrent, écoutant passer,
avec un fracas de tonnerre, l' épouvantable
trombe. La horde des huns rasa l' Europe, se rua
sur la Gaule, s' écrasa dans les plaines de Châlons
où Aétius la pila dans une effroyable charge. La
plaine, gorgée de sang, moutonna comme une mer
de pourpre, deux cent mille cadavres barrèrent
la route, brisèrent l' élan de cette avalanche qui,
déviée, tomba, éclatant en coups de foudre, sur
l' Italie où les villes exterminées flambèrent
comme des meules.
L' empire d' occident croula sous le choc ; la vie
agonisante qu' il traînait dans l' imbécillité et dans
l' ordure, s' éteignit ; la fin de l' univers semblait
d' ailleurs proche ; les cités oubliées par Attila
étaient décimées par la famine et par la peste ; le
latin parut s' effrondrer, à son tour, sous les ruines
du monde.
Des années s' écoulèrent ; les idiomes barbares
commençaient à se régler, à sortir de leurs gangues,
à former de véritables langues ; le latin sauvé
dans la débâcle par les cloîtres se confina parmi
les couvents et parmi les cures ; çà et là, quelques
poètes brillèrent, lents et froids : l' africain
Dracontius avec son
hexameron,
Claudius Mamert,
avec ses poésies liturgiques ; Avitus de Vienne ;
puis des biographes, tels qu' Ennodius qui raconte
les prodiges de saint Epiphane, le diplomate
perspicace et vénéré, le probe et vigilant pasteur ;
tels qu' Eugippe qui nous a retracé l' incomparable
p51
vie de saint Séverin, cet ermite mystérieux, cet
humble ascète, apparu, semblable à un ange de
miséricorde, aux peuples éplorés, fous de souffrances
et de peur ; des écrivains tels que Véranius du
Gévaudan qui prépara un petit traité sur la
continence, tels qu' Aurelian et Ferreolus qui
compilèrent des canons ecclésiastiques, des historiens
tels que Rothérius d' Agde, fameux par une histoire
perdue des huns.
Les ouvrages des siècles suivants se clairsemaient
dans la bibliothèque de Des Esseintes. Le vie
siècle était cependant encore représenté par
Fortunat, l' évêque de Poitiers, dont les hymnes
et le
vexilla regis,
taillés dans la vieille
charogne de la langue latine, épicée par les aromates
de l' église, le hantaient à certains jours ; par
Boëce, le vieux Grégoire De Tours et Jornandès ;
puis, aux viie et viiie siècles, comme, en sus de la
basse latinité des chroniqueurs, des Frédégaire et
des Paul Diacre, et des poésies contenues dans
l' antiphonaire de Bangor dont il regardait parfois
l' hymne alphabétique et monorime, chantée en
l' honneur de saint Comgill, la littérature se
confinait presque exclusivement dans des biographies
de saints, dans la légende de saint Columban écrite
par le cénobite Jonas, et celle du bienheureux
Cuthbert, rédigée par Bède Le Vénérable sur les
notes d' un moine anonyme de Lindisfarn, il se
bornait à feuilleter, dans ses moments d' ennui,
l' oeuvre de ces hagiographes et à relire quelques
extraits de la vie de sainte Rusticula et de sainte
Radegonde, relatées,
p52
l' une, par Defensorius, synodite de Ligugé,
l' autre, par la modeste et la naïve Baudonivia,
religieuse de Poitiers.
Mais de singuliers ouvrages de la littérature
latine, anglo-saxonne, l' alléchaient davantage :
c' était toute la série des énigmes d' Adhelme, de
Tatwine, d' Eusèbe, ces descendants de Symphosius,
et surtout les énigmes composées par saint Boniface,
en des strophes acrostiches dont la solution se
trouvait donnée par les lettres initiales des vers.
Son attirance diminuait avec la fin de ces deux
siècles ; peu ravi, en somme, par la pesante masse
des latinistes carlovingiens, les Alcuin et les
Eginhard, il se contentait, comme spécimen de la
langue au ixe siècle, des chroniques de l' anonyme
de saint Gall, de Fréculfe et de Réginon, du poème
sur le siège de Paris tissé par Abbo Le Courbé, de
l'
hortulus,
le poème didactique du bénédictin
Walafrid Strabo, dont le chapitre consacré à la
gloire de la citrouille, symbole de la fécondité, le
mettait en liesse ; du poème d' Ermold Le Noir,
célébrant les exploits de Louis Le Débonnaire, un
poème écrit en hexamètres réguliers, dans un
style austère, presque noir, dans un latin de fer
trempé dans les eaux monastiques, avec, çà et là,
des pailles de sentiment dans le dur métal ; du
de viribus herbarum,
le poème de Macer Floridus,
qui le délectait particulièrement par ses recettes
poétiques et les très étranges vertus qu' il
prête à certaines plantes, à certaines fleurs : à
l' aristoloche, par exemple, qui, mélangée à de la
p53
chair de boeuf et placée sur le bas-ventre d' une
femme enceinte, la fait irrémédiablement accoucher
d' un enfant mâle ; à la bourrache qui, répandue
en infusion dans une salle à manger, égaye
les convives ; à la pivoine dont la racine broyée
guérit à jamais du haut mal ; au fenouil qui, posé
sur la poitrine d' une femme, clarifie ses eaux et
stimule l' indolence de ses périodes.
à part quelques volumes spéciaux, inclassés ;
modernes ou sans date, certains ouvrages de kabbale,
de médecine et de botanique ; certains
tomes dépareillés de la patrologie de Migne,
renfermant des poésies chrétiennes introuvables, et
de l' anthologie des petits poètes latins de
Wernsdorff, à part le meursius, le manuel
d' érotologie classique de Forberg, la moechialogie
et les diaconales à l' usage des confesseurs, qu' il
époussetait à de rares intervalles, sa bibliothèque
latine s' arrêtait au commencement du xe siècle.
Et, en effet, la curiosité, la naïveté compliquée
du langage chrétien avaient, elles aussi, sombré.
Le fatras des philosophes et des scoliastes, la
logomachie du moyen âge allaient régner en maîtres.
L' amas de suie des chroniques et des livres
d' histoire, les saumons de plomb des cartulaires
allaient s' entasser, et la grâce balbutiante, la
maladresse parfois exquise des moines mettant en un
pieux ragoût les restes poétiques de l' antiquité,
étaient mortes ; les fabriques de verbes aux sucs
épurés, de substantifs sentant l' encens, d' adjectifs
bizarres, taillés grossièrement dans l' or, avec le
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goût barbare et charmant des bijoux goths, étaient
détruites. Les vieilles éditions, choyées par des
Esseintes, cessaient-et, en un saut formidable de
siècles, les livres s' étageaient maintenant sur les
rayons, supprimant la transition des âges, arrivant
directement à la langue française du présent
siècle.
p55
Iv
une voiture s' arrêta, vers une fin d' après-midi,
devant la maison de Fontenay. Comme Des Esseintes
ne recevait aucune visite, comme le facteur ne
se hasardait même pas dans ces parages inhabités,
puisqu' il n' avait à lui remettre aucun journal,
aucune revue, aucune lettre, les domestiques
hésitèrent, se demandant s' il fallait ouvrir ; puis,
au carillon de la sonnette, lancée à toute volée
contre le mur, ils se hasardèrent à tirer le judas
incisé dans la porte et ils aperçurent un monsieur
dont toute la poitrine était couverte, du col au
ventre, par un immense bouclier d' or.
Ils avertirent leur maître qui déjeunait.
-parfaitement, introduisez, fit-il-car il se
souvenait d' avoir autrefois donné, pour la livraison
d' une commande, son adresse à un lapidaire.
Le monsieur salua, déposa, dans la salle à manger,
sur le parquet de pitch-pin, son bouclier qui
oscilla, se soulevant un peu, allongeant une tête
serpentine de tortue qui, soudain effarée, rentra
sous sa carapace.
Cette tortue était une fantaisie venue à Des
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Esseintes quelque temps avant son départ de Paris.
Regardant, un jour, un tapis d' orient, à reflets, et,
suivant les lueurs argentées qui couraient sur la
trame de la laine, jaune aladin et violet prune, il
s' était dit : il serait bon de placer sur ce tapis
quelque chose qui remuât et dont le ton foncé
aiguisât la vivacité de ces teintes.
Possédé par cette idée il avait vagué, au hasard
des rues, était arrivé au palais-royal, et devant
la vitrine de Chevet s' était frappé le front : une
énorme tortue était là, dans un bassin. Il l' avait
achetée : puis, une fois abandonnée sur le tapis,
il s' était assis devant elle et il l' avait
longuement contemplée, en clignant de l' oeil.
Décidément la couleur tête-de-nègre, le ton de
sienne crue de cette carapace salissait les reflets
du tapis sans les activer ; les lueurs dominantes de
l' argent étincelaient maintenant à peine, rampant
avec les tons froids du zinc écorché, sur les
bords de ce test dur et terne.
Il se rongea les ongles, cherchant les moyens de
concilier ces mésalliances, d' empêcher le divorce
résolu de ces tons ; il découvrit enfin que sa
première idée, consistant à vouloir attiser les feux
de l' étoffe par le balancement d' un objet sombre
mis dessus était fausse ; en somme, ce tapis était
encore trop voyant, trop pétulant, trop neuf. Les
couleurs ne s' étaient pas suffisamment émoussées
et amoindries ; il s' agissait de renverser la
proposition, d' amortir les tons, de les éteindre par
le contraste d' un objet éclatant, écrasant tout
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autour de lui, jetant de la lumière d' or sur de
l' argent pâle. Ainsi posée, la question devenait
plus facile à résoudre. Il se détermina, en
conséquence, à faire glacer d' or la cuirasse de sa
tortue.
Une fois rapportée de chez le praticien qui la
prit en pension, la bête fulgura comme un soleil,
rayonna sur le tapis dont les teintes repoussées
fléchirent, avec des irradiations de pavois wisigoth
aux squames imbriquées par un artiste d' un
goût barbare.
Des Esseintes fut tout d' abord enchanté de cet
effet ; puis il pensa que ce gigantesque bijou
n' était qu' ébauché, qu' il ne serait vraiment complet
qu' après qu' il aurait été inscrusté de pierres rares.
Il choisit dans une collection japonaise un
dessin représentant un essaim de fleurs partant
en fusées d' une mince tige, l' emporta chez un
joaillier, esquissa une bordure qui enfermait ce
bouquet dans un cadre ovale, et il fit savoir, au
lapidaire stupéfié que les feuilles, que les pétales
de chacune de ces fleurs, seraient exécutés en
pierreries et montés dans l' écaille même de la
bête.
Le choix des pierres l' arrêta ; le diamant est
devenu singulièrement commun depuis que tous
les commerçants en portent au petit doigt ; les
émeraudes et les rubis de l' orient sont moins
avilis, lancent de rutilantes flammes, mais ils
rappellent par trop ces yeux verts et rouges de
certains omnibus qui arborent des fanaux de ces deux
couleurs, le long des tempes ; quant aux topazes,
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brûlées ou crues, ce sont des pierres à bon marché,
chères à la petite bourgeoisie qui veut serrer
des écrins dans une armoire à glace ; d' un autre
côté, bien que l' église ait conservé à l' améthyste
un caractère sacerdotal, tout à la fois onctueux et
grave, cette pierre s' est, elle aussi, galvaudée aux
oreilles sanguines et aux mains tubuleuses des
bouchères qui veulent, pour un prix modique, se
parer de vrais et pesants bijoux ; seul, parmi
ces pierres, le saphir a gardé des feux inviolés par
la sottise industrielle et pécuniaire. Ses étincelles
grésillant sur une eau limpide et froide, ont, en
quelque sorte, garanti de toute souillure sa
noblesse discrète et hautaine. Malheureusement, aux
lumières, ses flammes fraîches ne crépitent plus ;
l' eau bleue rentre en elle-même, semble s' endormir
pour ne se réveiller, en pétillant, qu' au point
du jour.
Décidément aucune de ces pierreries ne contentait
Des Esseintes ; elles étaient d' ailleurs trop
civilisées et trop connues. Il fit ruisseler entre
ses doigts des minéraux plus surprenants et
plus bizarres, finit par trier une série de pierres
réelles et factices dont le mélange devait produire
une harmonie fascinatrice et déconcertante.
Il composa ainsi le bouquet de ses fleurs :
les feuilles furent serties de pierreries d' un vert
accentué et précis : de chrysobéryls vert asperge ;
de péridots vert poireau ; d' olivines vert olive ; et
elles se détachèrent de branches en almadine et
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en ouwarovite d' un rouge violacé, jetant des
paillettes d' un éclat sec de même que ces micas de
tartre qui luisent dans l' intérieur des futailles.
Pour les fleurs, isolées de la tige, éloignées du
pied de la gerbe, il usa de la cendre bleue ; mais
il repoussa formellement cette turquoise orientale
qui se met en broches et en bagues et qui fait, avec
la banale perle et l' odieux corail, les délices du
menu peuple ; il choisit exclusivement des
turquoises de l' occident, des pierres qui ne sont, à
proprement parler, qu' un ivoire fossile imprégné
de substances cuivreuses et dont le bleu céladon
est engorgé, opaque, sulfureux, comme jauni de
bile.
Cela fait, il pouvait maintenant enchâsser les
pétales de ses fleurs épanouies au milieu du bouquet,
de ses fleurs les plus voisines, les plus
rapprochées du tronc, avec des minéraux transparents,
aux lueurs vitreuses et morbides, aux
jets fiévreux et aigres.
Il les composa uniquement d' yeux de chat
de Ceylan, de cymophanes et de saphirines.
Ces trois pierres dardaient en effet, des
scintillements mystérieux et pervers, douloureusement
arrachés du fond glacé de leur eau trouble.
L' oeil de chat d' un gris verdâtre, strié de
veines concentriques qui paraissent remuer,
se déplacer à tout moment, selon les dispositions
de la lumière.
La cymophane avec des moires azurées courant
sur la teinte laiteuse qui flotte à l' intérieur.
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La saphirine qui allume des feux bleuâtres de
phosphore sur un fond de chocolat, brun sourd.
Le lapidaire prenait note à mesure des endroits
où devaient être incrustées les pierres. Et la
bordure de la carapace, dit-il à Des Esseintes ?
Celui-ci avait d' abord songé à quelques opales
et à quelques hydrophanes ; mais ces pierres
intéressantes par l' hésitation de leurs couleurs,
par le doute de leurs flammes, sont par trop
insoumises et infidèles ; l' opale a une sensibilité
toute rhumatismale ; le jeu de ses rayons s' altère
suivant l' humidité, la chaleur ou le froid ; quant à
l' hydrophane elle ne brûle que dans l' eau et ne
consent à allumer sa braise grise qu' alors qu' on
la mouille.
Il se décida enfin pour des minéraux dont les
reflets devaient s' alterner : pour l' hyacinthe de
Compostelle, rouge acajou ; l' aigue marine, vert
glauque ; le rubis-balais, rose vinaigre ; le rubis
de sudermanie, ardoise pâle. Leurs faibles
chatoiements suffisaient à éclairer les ténèbres
de l' écaille et laissaient sa valeur à la floraison
des pierreries qu' ils entouraient d' une mince
guirlande de feux vagues.
Des Esseintes regardait maintenant, blottie en
un coin de sa salle à manger, la tortue qui rutilait
dans la pénombre.
Il se sentit parfaitement heureux ; ses yeux se
grisaient à ces resplendissements de corolles en
flammes sur un fond d' or ; puis, contrairement à
son habitude, il avait appétit et il trempait ses
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rôties enduites d' un extraordinaire beurre dans
une tasse de thé, un impeccable mélange de
si-a-fayoune, de mo-you-tann, et de khansky,
des thés jaunes, venus de Chine en Russie par
d' exceptionnelles caravanes.
Il buvait ce parfum liquide dans ces porcelaines
de la Chine, dites coquilles d' oeufs, tant
elles sont diaphanes et légères et, de même qu' il
n' admettait que ces adorables tasses, il ne se
servait également, en fait de couverts, que
d' authentique vermeil, un peu dédoré, alors que
l' argent apparaît un tantinet, sous la couche
fatiguée de l' or et lui donne ainsi une teinte d' une
douceur ancienne, toute épuisée, toute moribonde.
Après qu' il eut bu sa dernière gorgée, il rentra
dans son cabinet et fit apporter par le domestique
la tortue qui s' obstinait à ne pas bouger.
La neige tombait. Aux lumières des lampes, des
herbes de glace poussaient derrière les vitres
bleuâtres et le givre, pareil à du sucre fondu,
scintillait dans les culs de bouteille des carreaux
tiquetés d' or.
Un silence profond enveloppait la maisonnette
engourdie dans les ténèbres.
Des Esseintes rêvassait ; le brasier chargé de
bûches emplissait d' effluves brûlants la pièce ;
il entr' ouvrit la fenêtre.
Ainsi qu' une haute tenture de contre-hermine,
le ciel se levait devant lui, noir et moucheté de
blanc.
Un vent glacial courut, accéléra le vol éperdu
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de la neige, intervertit l' ordre des couleurs.
La tenture héraldique du ciel se retourna,
devint une véritable hermine, blanche, mouchetée
de noir, à son tour, par les points de nuits
dispersés entre les flocons.
Il referma la croisée ; ce brusque passage,
sans transition, de la chaleur torride, aux frimas
du plein hiver l' avait saisi ; il se recroquevilla
près du feu et l' idée lui vint d' avaler un
spiritueux qui le réchauffât.
Il s' en fut dans la salle à manger où, pratiquée
dans l' une des cloisons, une armoire contenait
une série de petites tonnes, rangées côte à côte,
sur de minuscules chantiers de bois de santal,
percées de robinets d' argent au bas du ventre.
Il appelait cette réunion de barils à liqueurs,
son orgue à bouche.
Une tige pouvait rejoindre tous les robinets,
les asservir à un mouvement unique, de sorte
qu' une fois l' appareil en place, il suffisait de
toucher un bouton dissimulé dans la boiserie,
pour que toutes les cannelles, tournées en même
temps, remplissent de liqueur les imperceptibles
gobelets placés au-dessous d' elles.
L' orgue se trouvait alors ouvert. Les tiroirs
étiquetés " flûte, cor, voix céleste " étaient tirés,
prêts à la manoeuvre. Des Esseintes buvait une
goutte, ici, là, se jouait des symphonies intérieures,
arrivait à se procurer, dans le gosier,
des sensations analogues à celles que la musique
verse à l' oreille.
p63
Du reste, chaque liqueur correspondait, selon
lui, comme goût, au son d' un instrument. Le
curaçao sec, par exemple, à la clarinette dont
le chant est aigrelet et velouté ; le kummel au
hautbois dont le timbre sonore nasille ; la menthe
et l' anisette, à la flûte, tout à la fois sucrée et
poivrée, piaulante et douce ; tandis que, pour
compléter l' orchestre, le kirsch sonne furieusement
de la trompette ; le gin et le whisky emportent
le palais avec leurs stridents éclats de
pistons et de trombones, l' eau-de-vie de marc
fulmine avec les assourdissants vacarmes des tubas,
pendant que roulent les coups de tonnerre de la
cymbale et de la caisse frappés à tour de bras,
dans la peau de la bouche, par les rakis de Chio
et les mastics !
Il pensait aussi que l' assimilation pouvait
s' étendre, que des quatuors d' instruments à cordes
pouvaient fonctionner sous la voûte palatine,
avec le violon représentant la vieille eau-de-vie,
fumeuse et fine, aiguë et frêle ; avec l' alto simulé
par le rhum plus robuste, plus ronflant, plus sourd ;
avec le vespétro déchirant et prolongé, mélancolique
et caressant comme un violoncelle ; avec
la contre-basse, corsée, solide et noire comme un
pur et vieux bitter. On pouvait même, si l' on
voulait former un quintette, adjoindre un cinquième
instrument, la harpe, qu' imitait par une
vraisemblable analogie, la saveur vibrante, la note
argentine, détachée et grêle du cumin sec.
La similitude se prolongeait encore ; des relations
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de tons existaient dans la musique des liqueurs ;
ainsi pour ne citer qu' une note, la bénédictine
figure, pour ainsi dire, le ton mineur de
ce ton majeur des alcools que les partitions
commerciales désignent sous le signe de chartreuse
verte.
Ces principes une fois admis, il était parvenu,
grâce à d' érudites expériences, à se jouer sur la
langue de silencieuses mélodies, de muettes marches
funèbres à grand spectacle, à entendre, dans
sa bouche, des solis de menthe, des duos de
vespétro et de rhum.
Il arrivait même à transférer dans sa mâchoire
de véritables morceaux de musique, suivant le
compositeur, pas à pas, rendant sa pensée, ses
effets, ses nuances, par des unions ou des
contrastes voisins de liqueurs, par d' approximatifs
et savants mélanges.
D' autrefois, il composait lui-même des mélodies,
exécutait des pastorales avec le bénin cassis qui
lui faisait roulader, dans la gorge, des chants
emperlés de rossignol ; avec le tendre cacao-chouva
qui fredonnait de sirupeuses bergerades, telles
que " les romances d' Estelle " et les " ah ! Vous
dirai-je, maman " du temps jadis.
Mais, ce soir-là, Des Esseintes n' avait nulle
envie d' écouter le goût de la musique ; il se borna
à enlever une note au clavier de son orgue, en
emportant un petit gobelet qu' il avait préalablement
rempli d' un véridique whisky d' Irlande.
Il se renfonça dans son fauteuil et huma lentement
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ce suc fermenté d' avoine et d' orge ; un
fumet prononcé de créosote lui empuantit la
bouche.
Peu à peu, en buvant, sa pensée suivit l' impression
maintenant ravivée de son palais, emboîta
le pas à la saveur du whisky, réveilla, par une
fatale exactitude d' odeurs, des souvenirs effacés
depuis des ans.
Ce fleur phéniqué, âcre, lui remémorait forcément
l' identique senteur dont il avait eu la langue
pleine au temps où les dentistes travaillaient
dans sa gencive.
Une fois lancé sur cette piste, sa rêverie, d' abord
éparse sur tous les praticiens qu' il avait connus,
se rassembla et convergea sur l' un d' entr' eux dont
l' excentrique rappel s' était plus particulièrement
gravé dans sa mémoire.
Il y avait de cela, trois années ; pris, au
milieu d' une nuit, d' une abominable rage de
dents, il se tamponnait la joue, butait contre
les meubles, arpentait, semblable à un fou, sa
chambre.
C' était une molaire déjà plombée ; aucune
guérison n' était possible ; la clef seule des
dentistes pouvait remédier au mal. Il attendait, tout
enfiévré, le jour, résolu à supporter les plus
atroces des opérations, pourvu qu' elles missent
fin à ses souffrances.
Tout en se tenant la mâchoire, il se demandait
comment faire. Les dentistes qui le soignaient
étaient de riches négociants qu' on ne
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voyait point à sa guise ; il fallait convenir avec
eux de visites, d' heures de rendez-vous. C' est
inacceptable, je ne puis différer plus longtemps,
disait-il ; il se décida à aller chez le premier
venu, à courir chez un quenottier du peuple, un
de ces gens à poigne de fer qui, s' ils ignorent
l' art bien inutile d' ailleurs de panser les caries
et d' obturer les trous, savent extirper, avec une
rapidité sans pareille, les chicots les plus
tenaces ; chez ceux-là, c' est ouvert au petit jour et
l' on n' attend pas. Sept heures sonnèrent enfin.
Il se précipita hors de chez lui, et se rappelant
le nom connu d' un mécanicien qui s' intitulait
dentiste populaire et logeait au coin d' un quai,
il s' élança dans les rues en mordant son mouchoir,
en renfonçant ses larmes.
Arrivé devant la maison, reconnaissable à un
immense écriteau de bois noir où le nom de
" Gatonax " s' étalait en d' énormes lettres couleur
de potiron, et en deux petites armoires vitrées
où des dents de pâte étaient soigneusement alignées
dans des gencives de cire rose, reliées
entre elles par des ressorts mécaniques de laiton,
il haleta, la sueur aux tempes ; une transe
horrible lui vint, un frisson lui glissa sur la peau,
un apaisement eut lieu, la souffrance s' arrêta,
la dent se tut.
Il restait, stupide, sur le trottoir ; il s' était
enfin roidi contre l' angoisse, avait escaladé un
escalier obscur, grimpé quatre à quatre jusqu' au
troisième étage. Là, il s' était trouvé devant une
porte où une
p67
plaque d' émail répétait, inscrit avec des lettres
d' un bleu céleste, le nom de l' enseigne. Il avait
tiré la sonnette, puis, épouvanté par les larges
crachats rouges qu' il apercevait collés sur les
marches, il fit volte-face, résolu à souffrir
des dents, toute sa vie, quand un cri déchirant
perça les cloisons, emplit la cage de l' escalier, le
cloua d' horreur, sur place, en même temps
qu' une porte s' ouvrit et qu' une vieille femme
le pria d' entrer.
La honte l' avait emporté sur la peur ; il avait
été introduit dans une salle à manger ; une
autre porte avait claqué, donnant passage à un
terrible grenadier, vêtu d' une redingote et d' un
pantalon noirs, en bois ; Des Esseintes le suivit
dans une autre pièce.
Ses sensations devenaient, dès ce moment,
confuses. Vaguement il se souvenait de s' être
affaissé, en face d' une fenêtre, dans un fauteuil,
d' avoir balbutié, en mettant un doigt sur sa dent :
" elle a été déjà plombée ; j' ai peur qu' il n' y ait
rien à faire. "
l' homme avait immédiatement supprimé ces
explications, en lui enfonçant un index énorme
dans la bouche ; puis, tout en grommelant sous
ses moustaches vernies, en crocs, il avait pris
un instrument sur une table.
Alors la grande scène avait commencé. Cramponné
aux bras du fauteuil, Des Esseintes avait
senti, dans la joue, du froid, puis ses yeux avaient
vu trente-six chandelles et il s' était mis, souffrant
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des douleurs inouïes, à battre des pieds et à bêler
ainsi qu' une bête qu' on assassine.
Un craquement s' était fait entendre, la molaire
se cassait, en venant ; il lui avait alors semblé
qu' on lui arrachait la tête, qu' on lui fracassait
le crâne ; il avait perdu la raison, avait hurlé
de toutes ses forces, s' était furieusement défendu
contre l' homme qui se ruait de nouveau sur lui
comme s' il voulait lui entrer son bras jusqu' au
fond du ventre, s' était brusquement reculé d' un
pas, et levant le corps attaché à la mâchoire,
l' avait laissé brutalement retomber, sur le
derrière, dans le fauteuil, tandis que, debout,
emplissant la fenêtre, il soufflait, brandissant au
bout de son davier, une dent bleue où pendait
du rouge !
Anéanti, Des Esseintes avait dégobillé du sang
plein une cuvette, refusé, d' un geste, à la vieille
femme qui rentrait, l' offrande de son chicot
qu' elle s' apprêtait à envelopper dans un journal
et il avait fui, payant deux francs, lançant, à son
tour, des crachats sanglants sur les marches, et
il s' était retrouvé, dans la rue, joyeux, rajeuni
de dix ans, s' intéressant aux moindres choses.
-brou ! Fit-il, attristé par l' assaut de ces
souvenirs. Il se leva pour rompre l' horrible charme
de cette vision et, revenu dans la vie présente,
il s' inquiéta de la tortue.
Elle ne bougeait toujours point, il la palpa ;
elle était morte. Sans doute habituée à une
existence sédentaire, à une humble vie passée
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sous sa pauvre carapace, elle n' avait pu supporter
le luxe éblouissant qu' on lui imposait, la
rutilante chape dont on l' avait vêtue, les pierreries
dont on lui avait pavé le dos, comme un
ciboire.
p70
V
en même temps que s' appointait son désir de
se soustraire à une haïssable époque d' indignes
muflemens, le besoin de ne plus voir de tableaux
représentant l' effigie humaine tâchant à Paris
entre quatre murs, ou errant en quête d' argent
par les rues, était devenu pour lui plus despotique.
Après s' être désintéressé de l' existence
contemporaine, il avait résolu de ne pas introduire
dans sa cellule des larves de répugnances ou de
regrets ; aussi, avait-il voulu une peinture subtile,
exquise, baignant dans un rêve ancien, dans
une corruption antique, loin de nos moeurs, loin
de nos jours.
Il avait voulu, pour la délectation de son
esprit et la joie de ses yeux, quelques oeuvres
suggestives le jetant dans un monde inconnu, lui
dévoilant les traces de nouvelles conjectures, lui
ébranlant le système nerveux par d' érudites
hystéries, par des cauchemars compliqués, par des
visions nonchalantes et atroces.
Entre tous, un artiste existait dont le talent
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le ravissait en de longs transports, Gustave Moreau.
Il avait acquis ses deux chefs-d' oeuvre et, pendant
des nuits, il rêvait devant l' un deux, le
tableau de la Salomé, ainsi conçu :
un trône se dressait, pareil au maître-autel
d' une cathédrale, sous d' innombrables voûtes
jaillissaient des colonnes trapues ainsi que des
piliers romans, émaillées de briques polychrômes,
serties de mosaïques, incrustées de lapis et de
sardoines, dans un palais semblable à une basilique
d' une architecture tout à la fois musulmane et
byzantine.
Au centre du tabernacle surmontant l' autel
précédé de marches en forme de demi-vasques,
le tétrarque Hérode était assis, coiffé d' une tiare,
les jambes rapprochées, les mains sur les genoux.
La figure était jaune, parcheminée, annelée
de rides, décimée par l' âge ; sa longue barbe
flottait comme un nuage blanc sur les étoiles
en pierreries qui constellaient la robe d' orfroi
plaquée sur sa poitrine.
Autour de cette statue, immobile, figée dans
une pose hiératique de dieu hindou, des parfums
brûlaient, dégorgeant des nuées de vapeurs
que trouaient, de même que des yeux phosphorés
de bêtes, les feux des pierres enchâssées dans les
parois du trône ; puis la vapeur montait, se
déroulait sous les arcades où la fumée bleue se
mêlait à la poudre d' or des grands rayons de
jour, tombés des dômes.
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Dans l' odeur perverse des parfums, dans l' atmosphère
surchauffée de cette église, Salomé,
le bras gauche étendu, en un geste de commandement,
le bras droit replié, tenant à la hauteur
du visage, un grand lotus, s' avance lentement
sur les pointes, aux accords d' une guitare dont
une femme accroupie pince les cordes.
La face recueillie, solennelle, presque auguste
elle commence la lubrique danse qui doit réveiller
les sens assoupis du vieil Hérode ; ses seins
ondulent et, au frottement de ses colliers qui
tourbillonnent, leurs bouts se dressent ; sur la
moiteur de sa peau les diamants, attachés,
scintillent ; ses bracelets, ses ceintures, ses
bagues, crachent des étincelles ; sur sa robe
triomphale, couturée de perles, ramagée d' argent,
lamée d' or, la cuirasse des orfèvreries dont chaque
maille est une pierre, entre en combustion, croise
des serpenteaux de feu, grouille sur la chair mate,
sur la peau rose thé, ainsi que des insectes
splendides aux élytres éblouissants, marbrés de
carmin, ponctués de jaune aurore, diaprés de bleu
d' acier, tigrés de vert paon.
Concentrée, les yeux fixes, semblable à une
somnambule, elle ne voit ni le tétrarque qui
frémit, ni sa mère, la féroce Hérodias, qui la
surveille, ni l' hermaphrodite ou l' eunuque qui
se tient, le sabre au poing, en bas du trône, une
terrible figure, voilée jusqu' aux joues, et dont la
mamelle de châtré pend, de même qu' une gourde, sous
sa tunique bariolée d' orange.
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Ce type de la Salomé si hantant pour les artistes
et pour les poètes, obsédait, depuis des
années, Des Esseintes. Combien de fois avait-il
lu dans la vieille bible de Pierre Variquet,
traduite par les docteurs en théologie de
l' université de Louvain, l' évangile de saint
Mathieu qui raconte en de naïves et brèves phrases,
la décollation du précurseur ; combien de fois
avait-il rêvé, entre ces lignes :
" au jour du festin de la nativité d' Hérode,
la fille d' Hérodias dansa au milieu et plut à
Hérode.
" dont lui promit, avec serment, de lui donner
tout ce qu' elle lui demanderait.
" elle donc, induite par sa mère, dit :
donne moi, en un plat, la tête de Jean Baptiste.
" et le roi fut marri, mais à cause du serment
et de ceux qui étaient assis à table avec lui,
il commanda qu' elle lui fût baillée. (évangile de
saint Mathieu dans la bible de Pierre Variquet).
Mais ni saint Mathieu, ni saint Marc, ni saint
Luc, ni les autres évangélistes ne s' étendaient sur
les charmes délirants, sur les actives dépravations
de la danseuse. Elle demeurait effacée, se perdait,
mystérieuse et pâmée, dans le brouillard
lointain des siècles, insaisissable pour les esprits
précis et terre à terre, accessible seulement aux
p74
cervelles ébranlées, aiguisées, comme rendues
visionnaires par la névrose ; rebelle aux peintres
de la chair, à Rubens qui la déguisa en une
bouchère des Flandres, incompréhensible pour tous
les écrivains qui n' ont jamais pu rendre l' inquiétante
exaltation de la danseuse, la grandeur raffinée
de l' assassine.
Dans l' oeuvre de Gustave Moreau, conçue en
dehors de toutes les données du testament, des
Esseintes voyait enfin réalisée cette Salomé,
surhumaine et étrange qu' il avait rêvée. Elle
n' était plus seulement la baladine qui arrache
à un vieillard, par une torsion corrompue de
ses reins, un cri de désir et de rut ; qui rompt
l' énergie, fond la volonté d' un roi, par des remous
de seins, des secousses de ventre, des frissons
de cuisse ; elle devenait, en quelque sorte, la
déité symbolique de l' indestructible luxure, la
déesse de l' immortelle hystérie, la beauté maudite,
élue entre toutes par la catalepsie qui lui
raidit les chairs et lui durcit les muscles ; la bête
monstrueuse, indifférente, irresponsable, insensible,
empoisonnant, de même que l' Hélène
antique, tout ce qui l' approche, tout ce qui la
voit, tout ce qu' elle touche.
Ainsi comprise, elle appartenait aux théogonies
de l' extrême orient ; elle ne relevait plus des
traditions bibliques, ne pouvait même plus être
assimilée à la vivante image de Babylone, à la
royale prostituée de l' apocalypse, accoutrée,
comme elle, de joyaux et de pourpre, fardée
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comme elle ; car celle-là n' était pas jetée par une
puissance fatidique, par une force suprême, dans
les attirantes abjections de la débauche.
Le peintre semblait d' ailleurs avoir voulu
affirmer sa volonté de rester hors des siècles, de
ne point préciser d' origine, de pays, d' époque, en
mettant sa Salomé au milieu de cet extraordinaire
palais, d' un style confus et grandiose, en la vêtant
de somptueuses et chimériques robes, en la
mitrant d' un incertain diadème en forme de tour
phénicienne tel qu' en porte la salammbô, en
lui plaçant enfin dans la main le sceptre d' Isis,
la fleur sacrée de l' égypte et de l' Inde, le grand
lotus.
Des Esseintes cherchait le sens de cet emblème.
Avait-il cette signification phallique que lui
prêtent les cultes primordiaux de l' Inde ;
annonçait-il au vieil Hérode, une oblation de
virginité, un échange de sang, une plaie impure
sollicitée, offerte sous la condition expresse
d' un meurtre ; ou représentait-il l' allégorie de la
fécondité, le mythe hindou de la vie, une existence
tenue entre des doigts de femme, arrachée, foulée
par des mains palpitantes d' homme qu' une démence
envahit, qu' une crise de la chair égare ?
Peut-être aussi qu' en armant son énigmatique
déesse du lotus vénéré, le peintre avait songé à
la danseuse, à la femme mortelle, au vase souillé,
cause de tous les péchés et de tous les crimes ;
peut-être s' était-il souvenu des rites de la vieille
égypte, des cérémonies sépulcrales de l' embaumement,
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alors que les chimistes et les prêtres
étendent le cadavre de la morte sur un banc de
jaspe, lui tirent avec des aiguilles courbes la
cervelle par les fosses du nez, les entrailles par
l' incision pratiquée dans son flanc gauche, puis
avant de lui dorer les ongles et les dents, avant
de l' enduire de bitumes et d' essences, lui insèrent,
dans les parties sexuelles, pour les purifier, les
chastes pétales de la divine fleur.
Quoi qu' il en fût, une irrésistible fascination
se dégageait de cette toile, mais l' aquarelle
intitulée
l' apparition
était peut-être plus
inquiétante encore.
Là, le palais d' Hérode s' élançait, ainsi qu' un
alhambra, sur de légères colonnes irisées de
carreaux moresques, scellés comme par un béton
d' argent, comme par un ciment d' or ; des arabesques
partaient de losanges en lazuli, filaient tout
le long des coupoles où, sur des marqueteries de
nacre, rampaient des lueurs d' arc-en-ciel, des
feux de prisme.
Le meurtre était accompli ; maintenant le
bourreau se tenait impassible, les mains sur le
pommeau de sa longue épée, tachée de sang.
Le chef décapité du saint s' était élevé du plat
posé sur les dalles et il regardait, livide, la
bouche décolorée, ouverte, le cou cramoisi,
dégouttant de larmes. Une mosaïque cernait la
figure d' où s' échappait une auréole s' irradiant
en traits de lumière sous les portiques, éclairant
l' affreuse ascension de la tête, allumant le globe
p77
vitreux des prunelles, attachées, en quelque sorte
crispées sur la danseuse.
D' un geste d' épouvante, Salomé repousse la
terrifiante vision qui la cloue, immobile, sur les
pointes ; ses yeux se dilatent, sa main étreint
convulsivement sa gorge.
Elle est presque nue ; dans l' ardeur de la danse,
les voiles se sont défaits, les brocarts ont
croulé ; elle n' est plus vêtue que de matières
orfévries et de minéraux lucides ; un gorgerin lui
serre de même qu' un corselet la taille, et, ainsi
qu' une agrafe superbe, un merveilleux joyau darde
des éclairs dans la rainure de ses deux seins ; plus
bas, aux hanches, une ceinture l' entoure, cache
le haut de ses cuisses que bat une gigantesque
pendeloque où coule une rivière d' escarboucles
et d' émeraudes ; enfin, sur le corps resté nu,
entre le gorgerin et la ceinture, le ventre bombe,
creusé d' un nombril dont le trou semble un cachet
gravé d' onyx, aux tons laiteux, aux teintes
de rose d' ongle.
Sous les traits ardents échappés de la tête du
précurseur, toutes les facettes des joailleries
s' embrasent ; les pierres s' animent, dessinent le
corps de la femme en traits incandescents ; la
piquent au cou, aux jambes, aux bras, de points
de feu, vermeils comme des charbons, violets
comme des jets de gaz, bleus comme des flammes
d' alcool, blancs comme des rayons d' astre.
L' horrible tête flamboie, saignant toujours,
mettant des caillots de pourpre sombre, aux
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pointes de la barbe et des cheveux. Visible pour
la Salomé seule, elle n' étreint pas de son morne
regard, l' Hérodias qui rêve à ses haines enfin
abouties, le tétrarque, qui, penché un peu en
avant, les mains sur les genoux, halète encore,
affolé par cette nudité de femme imprégnée de
senteurs fauves, roulée dans les baumes, fumée
dans les encens et dans les myrrhes.
Tel que le vieux roi, Des Esseintes demeurait
écrasé, anéanti, pris de vertige, devant cette
danseuse, moins majestueuse, moins hautaine, mais
plus troublante que la Salomé du tableau à
l' huile.
Dans l' insensible et impitoyable statue, dans
l' innocente et dangereuse idole, l' érotisme, la
terreur de l' être humain s' étaient fait jour ; le
grand lotus avait disparu, la déesse s' était
évanouie ; un effroyable cauchemar étranglait
maintenant l' histrionne, extasiée par le tournoiement
de la danse, la courtisane, pétrifiée, hypnotisée
par l' épouvante.
Ici, elle était vraiment fille ; elle obéissait à son
tempérament de femme ardente et cruelle ; elle
vivait, plus raffinée et plus sauvage, plus exécrable
et plus exquise ; elle réveillait plus énergiquement
les sens en léthargie de l' homme, ensorcelait,
domptait plus sûrement ses volontés, avec
son charme de grande fleur vénérienne, poussée
dans des couches sacrilèges, élevée dans des
serres impies.
Comme le disait Des Esseintes, jamais, à aucune
époque, l' aquarelle n' avait pu atteindre cet éclat
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de coloris ; jamais la pauvreté des couleurs
chimiques n' avait ainsi fait jaillir sur le papier des
coruscations semblables de pierres, des lueurs
pareilles de vitraux frappés de rais de soleil, des
fastes aussi fabuleux, aussi aveuglants de tissus et
de chairs.
Et, perdu dans sa contemplation, il scrutait les
origines de ce grand artiste, de ce païen mystique,
de cet illuminé qui pouvait s' abstraire assez du
monde pour voir, en plein Paris, resplendir les
cruelles visions, les féeriques apothéoses des
autres âges.
Sa filiation, Des Esseintes la suivait à peine ; çà
et là, de vagues souvenirs de Mantegna et de
Jacopo De Barbarj ; çà et là, de confuses hantises
du Vinci et des fièvres de couleurs à la Delacroix ;
mais l' influence de ces maîtres restait, en somme,
imperceptible : la vérité était que Gustave Moreau
ne dérivait de personne. Sans ascendant véritable,
sans descendants possibles, il demeurait, dans
l' art contemporain, unique. Remontant aux sources
ethnographiques, aux origines des mythologies
dont il comparait et démêlait les sanglantes
énigmes ; réunissant, fondant en une seule les
légendes issues de l' extrême orient et
métamorphosées par les croyances des autres peuples,
il justifiait ainsi ses fusions architectoniques,
ses amalgames luxueux et inattendus d' étoffes, ses
hiératiques et sinistres allégories aiguisées par
les inquiètes perspicuités d' un nervosisme tout
moderne ; et il restait à jamais douloureux, hanté
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par les symboles des perversités et des amours
surhumaines, des stupres divins consommés sans
abandons et sans espoirs.
Il y avait dans ses oeuvres désespérées et érudites
un enchantement singulier, une incantation
vous remuant jusqu' au fond des entrailles, comme
celle de certains poèmes de Baudelaire, et l' on
demeurait ébahi, songeur, déconcerté, par cet art
qui franchissait les limites de la peinture,
empruntait à l' art d' écrire ses plus subtiles
évocations, à l' art du Limosin ses plus merveilleux
éclats, à l' art du lapidaire et du graveur ses
finesses les plus exquises. Ces deux images de la
Salomé, pour lesquelles l' admiration de Des
Esseintes était sans borne, vivaient, sous ses yeux,
pendues aux murailles de son cabinet de travail,
sur des panneaux réservés entre les rayons des
livres.
Mais là ne se bornaient point les achats de tableaux
qu' il avait effectués dans le but de parer
sa solitude.
Bien qu' il eût sacrifié tout le premier et unique
étage de sa maison qu' il n' habitait personnellement
pas, le rez-de-chaussée avait à lui seul
nécessité des séries nombreuses de cadres pour
habiller les murs.
Ce rez-de-chaussée était ainsi distribué