LIGUGE, au fil des siècles...

( Les différents documents consultés ont été prêtés par Mr Gérard HYVERT, et proviennent de publications de la Société des Antiquaires de l' Ouest en 1891. Ces documents font une référence permanente aux écrits de DOM CHAMARD, de l' ABBE COUSSEAU, de l' ABBE BLEAU, et de DOM FONTENEAU )

LA RENAISSANCE

Au moment où, matériellement l'oeuvre de saint Martin semblait renaître à la vie, l'histoire ecclésiastique nous apprend que, moralement, il en fut différemment.Sous le nom de commende s'introduisit un abus dont l'effet équivalut à une abrogation tacite de la règle monastique. Des séculiers, de simples laïques même, obtenaient les revenus des prieurés et des abbayes, à titre de faveur et au grand détriment des religieux qui, n'ayant plus les ressources nécessaires pour la vie en commun, se dispersèrent pour la plupart et se retrouvèrent ainsi, forcément, en dehors de la vie monastique.

Ligugé ne devait oint échapper à ce que Dom Chamard appelle le fléau de la commende. Malgré la résistance énergiquement manifestée par l'élection d'un prieur, et malgré l'appui chaleureux de l'évêque de Poitiers, Ligugé dut subir la loi que lui imposa l'impérieux cardinal-évêque de Maillezais, San Severino, qui donna la commende de Ligugé à un jeune gentilhomme, moitié mondain et moitié clerc, dont le principal mérite était la faveur de la cour et qui avait nom Geoffroy d' Estissac.

Il fut pourvu par lettre de Louis XII, du 6 juin 1540, qui le nommait prieur sous le titre plus séculier de doyen.Cette nomination consterna les religieux qui pressentaient sans doute les habitudes quelque peu mondaines qui allaient s'introduire dans le sanctuaire de saint Martin. A vrai dire, cependant, si ce nouvel état de choses pouvait être regrettable au point de vue purement monastique, il faut reconnaître que Ligugé eut à se louer de l'administration, à la fois intelligente et libérale, d'un riche seigneur qui ne regarda pas à la dépense pour restituer au monastère son ancienne splendeur et pour y ajouter encore par des embellissements où s'associèrent l'art et la nature.

Son premier soin, en prenant possession du prieuré, fut de procéder à une reconstruction générale, car les ruines de l'ancien monastère, à peine rendues habitables, n'étaient pas même susceptibles d' une sérieuse restauration. Ainsi, Geoffroy d' Estissac oeuvra pour rénover l' édifice consacré à l'habitation, où il prodigua toutes les commodités et toutes les élégances propres à la grande vie et aux habitudes luxueuses d' un homme du monde et d' un riche seigneur.

Nous voila bien loin du temps où les disciples de Martin n'avaient pour abri que de légères cabanes tressées de feuilles et de branchages, et les grottes creusées par la nature dans les roches ardues des coteaux de Smarves. Par contre, nous voila bien loin aussi du temps où, du sol béni de Ligugé, sourdaient les miracles et où de la sainte ruche s'envolaient les essaims qui allaient porter à l' ouest des Gaules le miel de la parole de Dieu. Mais si Geoffroy d' Estissac ne fit point de miracle, il fit du moins des merveilles dans le coin de terre où s' élevait son prieuré, en y créant d' admirables jardins où l'art ajoutait à la nature le relief que le cadre donne au tableau.

Ce séjour devint si charmant que l'élégant prélat, devenu le 22 mars 1518, évêque de Maillezais, ne continua pas moins d'en faire sa résidence favorite.. Dés qu'il pouvait s' esquiver, il fuyait les tristes marais de son siège épiscopal pour se rendre à son cher Ligugé, où il se plaisait à réunir savante et joyeuse compagnie. En ce temps là, Poitiers comptait de nombreux lettrés tels que Jean Bouchet, Eimery, Florent Thibaud et Melin de Saint-Gelais. C' étaient les familiers du prieuré de Ligugé, où les attirait non seulement la courtoisie de l' aimable prélat, mais encore l' amitié de Rabelais, alors secrétaire de l' évêque. On y fêtait la cave et le verger du prieuré dont Jean Bouchet disait avec enthousiasme:

" Ces bons fruits, ces bons vins

" Que tant aimons, nous autres Poitevins.

Cet enthousiasme était naturellement partagé par Rabelais qui, en fait de péchés capitaux, ne s' en tenait pas, paraît-il, aux plaisirs de la table. On montre encore le fameux donjon nord où Geoffroy d' Estissac aurait, dit-on,mis, pour un temps, son secrétaire, en l' invitant à méditer sur ses fredaines.

La fin du prieur-évêque devait être aussi triste qu' agréable avait été sa vie. Lorsqu' il mourut, en juin 1542, il était sous le coup d' une sentence judiciaire à raison de sa compromission prétendue dans certains actes délictueux imputés à son neveu, Jean d' Estissac, doyen de Saint-Hilaire de Poitiers.

Plus heureux que Geoffroy, Jean d' Estissac parvint à se justifier et demeura paisible possesseur du prieuré de Ligugé que lui avait transmis son oncle, et qui devint, entre se mains, une véritable propriété de famille.

Cette main-mise d' une famille sur le domaine sacré de saint Martin en vint à ce point, que Jean d' Estissac affermait à un bourgeois véreux de Poitiers, qui, par l' échevinage, s' était faufilé dans la noblesse, Florentin du Ruau, tout le revenu, seigneurie et temporel du prieuré de Ligugé. De ce temporel, le bailleur ne réservait qu' une part dérisoire au spirituel, ne stipulant, au profit de ce dernier, que la condition imposée au preneur de nourrir ou faire nourrir, au prieuré, trois religieux ou trois prêtres séculiers.

C' était l' abus de la commende poussé à ses extrêmes limites, et cet abus était au nombre des fautes qu' exploitaient alors les protestants dans leur guerre à outrance contre l' Eglise catholique.

A ce moment, en effet, la guerre civile, plus particulièrement déchaînée dans les provinces de l' ouest, ouvrait une longue campagne de dévastation dans laquelle les disciples de Calvin, dépassèrent, en rage et en violence contre les monuments religieux, tout ce qu' avaient causé de désastres le Sarrasins en 732 et les Anglais en 1359.

Le prieuré de Ligugé fut au nombre des victimes. L' histoire ne précise pas la date de sa dévastation. Tout porte à croire qu' elle a été postérieure à la terrible journée du 27 mai 1562, où les Gascons de Grammont, aidés de leurs coreligionnaires de Poitou, couvrirent de ruines cette malheureuse ville.

Il résulte d' un procès verbal qui fut dressé le 15 juillet 1598, qu' à cette époque, le prieuré de Ligugé présentait encore un aspect lamentable. Il n' en pouvait être autrement, car l' incurie de ses possesseurs n' avait fait qu' augmenter l' état de destruction auquel l' avaient réduit le fer et le feu des sectaires.

Cet abandon d' un demi-siècle s' explique surabondamment par l' état de confusion par l' état de confusion qui n' avait cessé de régner, durant tout ce temps, dans l' administration du prieuré, - par les malversations du fermier des d' Estissac, ce Florentin du Ruau, , -et par les compétitions dont, depuis Jean d' Estissac, la possession de ce bénéfice avait été constamment l' objet.

En ces temps désastreux où les hasards de la guerre civile déplaçaient à chaque instant le pouvoir, et où l' autorité royale était incessamment discutée, les partis avaient beau jeu pour se disputer la riche proie des bénéfices ecclésiastiques.Quiconque se trouvait en possession d' une autorité de droit ou de fait, élevait la prétention de disposer, au profit des siens, de ces morceaux de choix, et il en résultait que, pour le même bénéfice, se trouvaient à la fois plusieurs commendataires. Il en était particulièrement ainsi pour Ligugé sur lequel s'étendaient les prétentions rivales de l' évêché de Poitiers qui comprenait ce prieuré dans sa circonscription territoriale,- de l' évêque de Maillezais qui revendiquait le droit de collation, - et du roi à qui il appartenait de donner l'indult. On comprend tout ce que ce malheureux prieuré, dont les ruines jonchèrent le sol durant un demi-siècle, dut souffrir de l' abandon auquel le condamnaient les procès nés de ces étranges compétitions et l' incertitude sur la personne du véritable bénéficier. On peut lire dans l' ouvrage de Dom Chamard, l' histoire de cette époque troublée où se sont multipliés jusqu' au nombre de quinze au moins, en cinquante ans, les noms des personnes qui ont été, soit successivement, soit simultanément, les titulaires du prieuré.

Cet état des choses se prolongea jusqu' à la fin des onze premières années du XVII iè siècle. C' est, en effet, à cette époque, qu' après la longue querelle à laquelle donna lieu le conflit entre une bulle du pape nommant Claude du Four et un indult du roi donné à Gaspard le Franc, ce dernier, demeuré seul sur le champ de bataille, traita du prieuré de Ligugé avec la Compagnie de Jésus.

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