LIGUGE, au fil des siècles...
( Les différents documents consultés ont été prêtés par Mr Gérard HYVERT, et proviennent de publications de la Société des Antiquaires de l' Ouest en 1891. Ces documents font une référence permanente aux écrits de DOM CHAMARD, de l' ABBE COUSSEAU, de l' ABBE BLEAU, et de DOM FONTENEAU )
MOYEN AGE
On ignore quel fut le sort de Ligugé pendant les deux siècles qui succédèrent à l'époque mérovingienne, ou tout au moins on ne peut, à cet égard, que se livrer à des conjectures.Le monastère de Ligugé ne fait en effet sa réapparition dans l'histoire que vers le milieu du X1 iè siècle, sous le gouvernement de Guillaume V d'Aquitaine, qui dut son titre de grand à l' esprit de restauration dont l'a justement loué le monde chrétien.
A dire vrai, Ligugé n 'obtint son retour à la vie qu'au prix d'une déchéance. Il perdit son autonomie pou entrer dans le domaine de l'abbaye de Maillezais fondée et richement dotée, cinquante ans auparavant, par la comtesse Emma, mère de
Guillaume. Cette annexion eut lieu vers 1040. Ligugé cessa dès lors, d 'être une abbaye pour prendre le titre plus modeste de prévôté au temporel et de prieuré au spirituel.
La riche abbaye de Maillezais put alors relever les ruinés de son prieuré de Ligugé, et l' église fut restaurée dans des proportions qui équivalaient à une réédification.La mémoire de cette restauration et celle de Théodelin, abbé de Maillezais, qui en fut l'auteur, sont conservées par une charte qui date de 1088.
Déchu de sa splendeur, Ligugé ne le fut pas de sa popularité. Elle lui fut conservée par le pèlerinage de la saint Martin. Non seulement les pèlerins arrivaient quotidiennement apporter le tribut de leur vénération aux lieux illustrés par les actes du grand thaumaturge, mais encore il s'établit à Ligugé, sous les auspices de Guillaume le Grand, un pèlerinage officiel qui s'accomplissait le 11 novembre de chaque année. Ce pèlerinage était conduit par le comte du Poitou, en vue de célébrer la fête de saint Martin. A cette occasion, le comte recevait des moines de Ligugé, à titre de droit de procuration ou de gîte, les éléments d'un repas consistant en six pièces de viande, six pains et six pintes de vin.
Parmi lès hôtes illustres qui visitèrent Ligugé durant les XI iè et XII iè siècles, Dom Chamard croit pouvoir citer saint Fulbert, ami de Guillaume V, et le pape Urbain II, fondant cette assertion, dit encore Dom Chamard, sur des probabilités plus que sur des témoignages certains. Mais Dom Chamard est plus affirmatif, en ce qui concerne le disert abbé de Gembloux, Guibert, qui écrivit en vers l'éloge de saint Martin, et qui, vers la fin du XII iè siècle, fit le pèlerinage de Ligugé. Ce fait est attesté par Guibert lui-même, dans une lettre qu' il adressait à l'évêque de Cologne.
Dans la période qui suivit, c'est à dire durant le XII iè siècle, le monastère de Ligugé eut à soutenir, contre le clergé séculier, une lutte dans laquelle il devait, inévitablement se trouver le plus faible.Voici à quelle occasion: nous avons déjà parlé du droit de gîte dû aux comtes du Poitou, lorsqu' ils faisaient le pèlerinage du 11 novembre. La prestation était si modique que les moines de Ligugé s'étaient empressés d' y souscrire.
Mais, le principe de la redevance une fois consacré au profit des comtes du Poitou, d' autres autorités prétendirent en tirer exemple pour pressurer, à leur tour, les pauvres moines.C' est ce que fit Maurice de Blaizon, évêque de Poitiers, qui entreprit d' imposer à toutes les maisons monastiques, dépendant de l'abbaye de Maillezais, l'obligation de le défrayer de toutes les dépenses qu' occasionnerait son séjour et celui de ses équipages dans chacune des églises qu' il viendrait visiter.
Ligugé dut subir les exigences de l' autorité diocésaine, et il s' en tira, paraît-il, à bon marché.
Mais à peine le prieuré avait-il traité avec l' évêque, que le chapitre de Saint Hilaire revendiquait, à son tour, pour ses chanoines, le droit de venir pour la Saint-Marc, boire et manger à discrétion, eux et leurs compagnons, au monastère de Ligugé.
Les moines résistèrent, mais ils durent céder, et l'on transigea moyennant cinquante sols tournois payables, au chapitre de saint -Hilaire, la veille de la Saint-Marc.
L'humiliation de ces concessions fut compensée, pour le prieuré de Ligugé, par les témoignages de bienveillance qu'il reçut d' Alphonse, frère de saint Louis.Ce prince, qui était comte du Poitou à la fin du XIII iè siècle, renonça, par lettre de février 1267, à tous hommages et devoirs sur la plupart des fiefs dépendant de Maillezais. De ce nombre était le prieuré de Ligugé, auquel le comte concédait, sous certaines réserves ne devant produire effet qu' en cas de guerre, toute le haute et la basse justice, ainsi que le plein domaine sur le bourg de Ligugé et sur les villages et lieux qui en dépendaient.
Ces concessions furent confirmées en août 1275, par le roi Philippe le Hardi, lorsque, à la mort d' Alphonse, le comté du Poitou fut rentré dans le domaine de la couronne.
Ce fut vers la fin du même siècle que l' archevêque de Bourges, Simon de Beaulieu, fit, à Ligugé, une visite en sa qualité de primat d' Aquitaine. Ce prélat ne devait pas longtemps conserver ce titre, car la juridiction primatiale depuis longtemps revendiquée par les archevêques de Bordeaux devait leur être définitivement attribuée sous le pontificat de Bertrand de Got, élu pape le 5 juin 1305, sous le nom de Clément V.
Nous venons de nommer Bertrand de Got qui, avant d' être élevé au souverain pontificat, était archevêque de Bordeaux. Mécontent de la visite de l'archevêque de Bourges dans le diocèse de Poitiers, il avait apporté, dans le revendication du primatiat d' Aquitaine, toute l' ardeur qui lui était propre et que lui reproche l' histoire. Son premier soin, après son avènement au siège archiépiscopal de Bordeaux avait donc été de s' attribuer le titre de primat d' Aquitaine et de répondre par un monitoire à la résistance de l' évêque de Poitiers, Gautier de Bruges, sur la vie et la sépulture duquel l' histoire a conservé des détails si dramatiques.
A titre de prise de possessions de ce primatiat disputé, Bertrand de Got avait suivi de près Simon de Beaulieu, et à son tour était venu visiter le diocèse de Poitiers, en dépit des protestations impuissantes de Gautier de Bruges.
Au nombre des monastères compris dans son itinéraire se trouvait Ligugé qui le charma, et auquel il porta, depuis ce jour, une affection toute particulière :
<< Le dit seigneur, dit la chronique, serait allé au prieuré de Legugeay, et illec, presché la parole de Dieu, confirmé, tonsuré et couché, avec son train, au dépens du dit prieur. >>
Le 5 juin 1305, ainsi que nous l'avons dit plus haut, Bertrand de Got montait sur le siège de saint Pierre, et, deux ans après, le 21 avril 1307, avait lieu à Poitiers, entre lui et Philippe le Bel, la célèbre entrevue où devait se décider le sort de l'ordre illustre des Templiers. Sous le poids de la responsabilité d' une aussi redoutable décision à prendre, Clement V tomba malade et se réfugia à Ligugé, sous les frais ombrages duquel espérait trouver le repos d' esprit et de corps. << Aucunes fois, dit Jean Bouchet, pour sa récréation, se tenait au prieuré de Ligugé qui était un très beau lieu, à deux petites lieues dudit Poitiers, première cellule de saint Martin. >>
C'est dans ce monastère que Clément V écrivit le 24 août 1307, une lettre célèbre, dans laquelle, après s'être excusé auprès du roi, sur sa santé, de ne pouvoir s' occuper immédiatement de l' enquête sur les faits imputés à l'ordre des Templiers, il fixait au vendredi suivant son retour à Poitiers, et la délibération à prendre sur cette grave affaire.
On sait quelles furent les terribles conséquences de l'enquête à laquelle il fut procédé, et quel ajournement prophétique Jacques de Molay donna au pape et au roi de France.
C'est donc par un événement glorieux(le séjour d'un pape dans ses murs) que le prieuré de Ligugé inaugurait le XIV iè siècle. Un autre événement, sinon aussi considérable, du moins plus profitable au point de vue pratique, fut dû à la sollicitude et à la générosité de Jean de Curzay, alors prieur du monastère.Il s' agit ici de la construction de la chapelle de saint Jean.
Nous pourrions encore enregistrer, comme présentant quelque intérêt, diverses donations faites au prieuré dans le cours de la première moitié du XIV iè siècle. Mais d' autres événements plus graves nous réclament et vont nous apprendre qu'au moment où le monastère semblait retrouver ainsi un regain de prospérité, il était menacé d'une terrible catastrophe qui devait entraîner sa ruine en l' année 1359.
Dés 1345, les Anglais, maîtres de la Guyenne, s'étaient peu à peu rapprochés du Poitou, et, sous la conduite du comte de Derby, s'étaient emparés de Poitiers, le 19 octobre 1346. Une fois solidement établis dans la ville, ils avaient détachés de leur armée des bandes de pillards qui, sous la conduite de chefs violents et sanguinaires, tels que Bertrand de Montferrand, s'étaient répandus dans les campagnes, portant partout le fer et le feu. Soixante-deux paroisses et dix monastères avaient été détruits.
Les moines de Ligugé s'étaient enfuis de leur demeure pour se soustraire aux violences dont ils étaient menacés.
Il était évident que Ligugé n'échapperait point au commun désastre.
Cependant, tout d'abord, il en fut autrement.
Le monastère était fort. D' autre part, il était vaste et ses cellules étaient nombreuses.Il offrait aux envahisseurs une place propre à la fois à l' habitation et à la défense. Ils résolurent donc de l' épargner pour en faire la base d'opérations de leur campagne d'exactions et de brigandage. En conséquence, ils s'y établirent et en firent un repaire d' où, chaque jour, ils sortaient en forces, pillant les paysans du voisinage, rançonnant les passants et répandant partout la désolation et la ruine.
Un jour qu'ils étaient partis en masse pour une expédition de ce genre, ils trouvèrent, au retour, une désagréable surprise. C'était le 6 juin 1359. Les habitants de Smarves et autres paysans du voisinage, que ces brigandages avaient réduits au désespoir, profitèrent de l'absence des Anglais pour se porter sur le monastère, avec le dessein d'y détruire tout ce qui pouvait servir à l'habitation de l'ennemi. Ce qu'ils firent. Ils abattirent, dit Bouchet, << les dortouers et les refectouers qui étaient grands et somptueux >>.
A leur retour, les Anglais entèrent en fureur, en voyant que le monastère était en tel état qu'il n'était plus possible d'y vivre commodément. Ils résolurent donc de l'abandonner; mais auparavant, dans leur colère, ils voulurent achever la ruine. Ils le détruisirent donc, tout au moins en partie, et se retirèrent à l'abbaye de Saint-Cyprien qu'ils prirent pour demeure.
Une nouvelle période d'anéantissement commençait pour Ligugé. Les moines étaient dispersés. Leurs biens étaient dans des mains usurpatrices. A six cents ans de distance, les Anglais continuaient et achevaient l'oeuvre de destruction commencée par les Sarrasins.
Au moment de ce grand désastre, les conditions d'existence du diocèse de Poitiers venaient d'être profondément modifiées. Le pape Jean XXII avait taillé trois évêchés dans le vaste diocèse de Poitiers. Par suite de ce morcellement, les abbayes de Luçon et de Maillezais étaient devenues des sièges épiscopaux.
Ce surcroît d'autorité, donné à l'ex-abbé de Maillezais, permettait d'espérer qu'après la tourmente il pourrait exercer d'utiles revendications sur les anciens domaines de Ligugé, dispersés et retenus par des mains avides. Cependant, ses efforts furent longtemps infructueux, et ce ne fut guère que vers la moitié du XV iè siècle, et sous l'administration du prieur Guillaume de Villesne, que l'on put commencer à relever les ruines de l'ancien prieuré.
Epoque Gallo-Romaine Epoque Mérovingienne Renaissance XVII iè et XVIII iè siècles