LIGUGE, au fil des siècles...

( Les différents documents consultés ont été prêtés par Mr Gérard HYVERT, et proviennent de publications de la Société des Antiquaires de l' Ouest en 1891. Ces documents font une référence permanente aux écrits de DOM CHAMARD, de l' ABBE COUSSEAU, de l' ABBE BLEAU, et de DOM FONTENEAU )

INDICATIONS PRELIMINAIRES

La commune de Ligugé, qui est sise à dix kilomètres au sud de Poitiers et qui étend, sur la rive droite du Clain, une superficie de 2336 hectares, doit un double renom à son histoire et aux beautés pittoresques des vallons qui serpentent entre les deux plateaux dont est formé son territoire. Ces deux vallées sont celle de Ligugé, que baigne le Clain, et celle de Mezeaux, infiniment plus étroite, où dominent les productions forestières. Le sol des plateaux, qui s'élève, en moyenne, à soixante mètres au-dessus de la vallée du Clain, est recouvert par des sables argileux tertiaires et de transport. Les flancs des vallons sont masqués par des éboulis calcaires jurassiques inférieurs. A leur base gisent les marnes argileuses grises du lias, plus particulièrement rencontrées à Mezeaux et au sud-ouest de Ligugé. C'est sur ce dernier point que surgit, de la manière là plus inattendue, un accident géologique,sur lequel nous croyons devoir insister.

Les roches granitiques, qui constituent l' ossature des départements de la Vendée et des Deux-Sèvres, dessinent, sur la partie septentrionale de leur territoire, de hautes lignes de faîtes qui s' élèvent jusqu'à deux cent soixante-douze mètres au-dessus du niveau de la mer.

Arrivées aux confins du département de la Vienne, ces hautes roches s' affaissent,et s' engloutissent, en quelque sorte, sous des terrains de sédiments, propres à la superficie de ce dernier territoire. Elles y disparaissent, pour y faire un trajet souterrain qui se termine, dans la partie orientale de l'arrondissement de Montmorillon, par un nouvel émergement et par la formation des premières assises des montagnes du Limousin.

Cependant, pour être absolument exact, il ne faudrait point dire que cette disparition du granit soit totale dans le département de la Vienne.De.loin en loin, en effet, on y voit émerger du sol une crête où un îlot granitique dont on dirait la saillie d'un os sur une maigre échine. C'est ce que l'on peut observer sur plusieurs points de ce département, et notamment à dix kilomètres au sud de Poitiers, sur les confins des deux communes limitrophes de Smarves et de Ligugé.

Là, en effet, sur les deux rives du Clain, s' élève un massif de granit qui, après s'être affaissé profondément pour ouvrir un large lit à la rivière, se redresse brusquement du coté de Smarves, au lieu dit Port-Seguin, et forme, parallèlement à la rive droite, une haute ligne d'escarpements rocheux.

Ces rochers, aux tons roses, aux crêtes inégales et hardies, contrastent, par leur stérilité, avec les puissantes végétations dont leurs pieds sont chaussés et avec les petites fougères et autres jolies plantes familières à leurs fissures, Leur ligne se prolonge, en aval du Clain, à une distance de près de deux kilomètres, succédant à une chaîne de roches calcaires, aux flancs creusés de grottes profondes, qui se prolonge, au nord, dans la direction de Saint-Benoît. Ces dernières se recouvrent, dans la seconde moitié de leur étendue, d 'une mince couche de terre dont le maigre gazon offre un contraste de plus avec la fraîcheur et la verte parure de la vallée.

Les cavernes ouvertes, par l'action séculaire des eaux, dans ces durs rochers, ont été sans doute habitées par l'homme préhistorique. Cette conjecture, qui vient naturellement à l'esprit de l'archéologue, semble confirmée par la découverte d' armes en silex et de grossières poteries, faite dans la caverne de Saint-Jean, dite la Grotte aux loups, sise dans la vallée de Mezeaux et peu distante. La trouvaille récente, par Mr curé de Smarves, dans la grotte de Saint-Félix, dont nous parlerons bientôt, donne d' ailleurs à ces conjectures le caractère de la certitude.Cette découverte fut rapportée par l'abbé Bleau, au nom du curé de Smarves, à la séance de la Société des Antiquaires de l' Ouest le 18 octobre 1889.

Quoi qu'il en soit et quels qu'aient été leurs premiers habitants, ces grottes étaient destinées à devenir des habitations humaines à une époque plus rapprochée de nous et moins barbare.

C'est au IV iè siècle de notre ère que nous allons nous reporter, c'est-à-dire à l'époque où le grand Saint-Martin vint planter sa tente dans la sauvage thébaïde que nous allons décrire.

Pour se rendre bien compte de ce qu' était en ce temps-là la vaIlée de Ligugé, il faut supprimer tout ce que la main des hommes a établi, et y rétablir tout ce que la main des hommes y a supprimé. Il est à croire que pas une maison pas même une chaumière n'apparaissait dans cette vallée solitaire que recouvrait une puissante végétation forestière et où l' on n'entendait d'autre bruit que la hache du bûcheron peut-être, et certainement les hurlements nocturnes des fauves et les cris stridents des oiseaux de proie, nichés sur les hauteurs des rochers. Parfois aussi, sans doute, l' appel du cor d' un chasseur et les aboiements de sa meute faisaient-ils retentir d'un bruit inaccoutumé les échos de la vallée; mais, la chasse finie, tout retombait dans le silence et dans la solitude.

Nous avons dit que le contact du Clain avec le massif granitique commence au lieu dit Port-Seguin en amont de la partie de la vallée qu' occupe aujourd'hui le bourg de Ligugé, et, qu'en ce point, le granit est sous-jacent au lit de la rivière. A quelques mètres plus loin, le massif se soulève de nouveau, jusqu'au-dessus du point de l'affleurement des eaux, et leur oppose un obstacle qui les contraint à se diviser. Le Clain tend alors deux bras qui, s' écartant largement l'un de l'autre, embrassent une vaste étendue de sol dont le temps et les apports fluviaux ont fait une île relativement considérable.

Cette île, où l' on compte aujourd'hui une importante usine, une cité ouvrière, des Villas, une immense carrière de sable en exploitation et de vastes prairies, n' était autre chose qu un désert au temps ou nous nous reportons par la pensée. Au centre,

c' était une surface unie d'alluvions sablonneuses où l' on rencontre à deux mètres de profondeur les ossements et les mâchoires de bos primogenius.Sur les bords où l' humus était plus épais, s' entrelaçaient, dans un luxuriant fouillis, des végétations séculaires.Leurs branches tordues, où pendaient les festons de plantes grimpantes ou parasites semblaient donner la main à

l' onduleuse forêt qui s'étendait, à perte de vue, sur les deux rives opposées, et projetaient leurs ombres mornes sur les eaux silencieuses. A certains endroits où le Clain se rétrécissait, les arbres penchés tendaient à se rejoindre et à former un berceau sous lequel les eaux semblaient noires, tant épaisse était l'ombre jetée sur elles par ce feutrage de verdure. Elles s'écoulaient à travers maint obstacle, dans un lit encombré de végétations en désordre, emportant, dans leur cours, non seulement les dépouilles de l' automne mais encore les branches mortes et les troncs d'arbres déracinés par les orages ou tombés de vétusté.

Tel était, autant que nous pouvons le conjecturer, l'aspect de forêt vierge que présentait la vallée de Ligugé au moment où allait commencer son histoire. Tout porte à croire, en effet, qu' à cette époque, aucune culture n'y avait encore été introduite, quoique cependant elle fût au nombre des domaines d'un seigneur gallo~romain de grande naissance et de grande richesse.

EPOQUE GALLO-ROMAINE

Ce seigneur se nommait Hilarius.

Issu d'un père païen, païen lui-même et n'ayant reçu le baptême. qu' étant déjà marié et père d' une fille, ce seigneur était appelé à devenir le plus grand homme, le plus grand évêque et le plus grand saint de son siècle. Éloquent et intrépide champion du christianisme, vainqueur de l'arianisme dont Constance avait fait la religion officielle de l'empire, persécuté, exilé, rentré triomphant, saint Hilaire avait acquis le plus haut renom de courage, d' éloquence et de sainteté auquel aucun évêque des Gaules ait jamais pu prétendre.

Ce renom avait attiré à Poitiers, de nombreux prosélytes, au premier rang desquels se trouvait un jeune et brillant officier originaire de la Pannonie, fervent chrétien avant même d'avoir reçu le baptême, et qui, contrarié par un père païen dans sa vocation religieuse, avait enfin obtenu la liberté de quitter le Vexillum pour la croix.

Il se nommait Martin, et il avait préludé à la sainteté, dont il devint un parfait modèle, par une admirable charité, laquelle, ainsi que son manteau, est devenue légendaire.

On s'accorde à croire que son arrivée à Poitiers eut lieu en mars 354.

Saint Hilaire l' accueillit à bras ouverts. Mais à peine Martin eût-il reçu du grand évêque un des grades inférieurs l' attachant définitivement à l'église, qu' enflammé d'un zèle à l'ardeur duquel l'amour filial ajoutait encore, il partit pour la Pannonie, en vue d'évangéliser son pays et d'y tenter la conversion de son père et de sa mère, encore retenus dans les liens du paganisme.

Après bien des traverses et après de cruelles épreuves subies durant la tourmente arienne, Martin s'apprêtait à retourner près d' Hilaire, lorsqu'il apprit les graves événements de l' année 365. Saint Hilaire était en exil en Phrygie.

Martin lui-même, persécuté comme son maître, continua, au milieu de tous les périls, son périlleux apostolat qui n'eut son terme qu'au bout de six années.

Ce ne fut en effet, qu'en mars 360 qu'il fut enfin permis à saint Hilaire de rentrer à Poitiers.

Le maître et le disciple eurent alors le bonheur de se retrouver ensemble.

Saint Hilaire rapportait de son long séjour en Orient une vive impression de la vie cénobitique qui lui avait offert tant de sujets d'édification. Il lui en était resté des souvenirs qu'il aimait à répandre dans d'éloquents entretiens avec son disciple.

Saint Martin s' enthousiasma de ces récits, et obéissant à une vocation qui fut irrésistible autant qu' elle devait être féconde, il s' ouvrit à son maître du désir de fonder dans le voisinage de Poitiers. un établissement monastique sur le modèle de ceux dont il parlait si bien.

Ainsi que nous l'avons dit, saint Hilaire comptait au nombre de ses domaines la sauvage vallée de Ligugé, que nous avons déjà décrite. Il en offrit l'abandon à saint Martin qui se mit aussitôt en mesure de réaliser ses plans de vie cénobitique

Durant ses six années d' apostolat Martin avait attiré à lui, par le prestige de son éloquence et de sa sainteté, des admirateurs et des disciples prêts à le suivre partout où il irait planter la croix. Dès que son dessein fut connu ils accoururent près de lui, et ce fut saint Hilaire qui voulut, lui~même, conduire la pieuse colonie dan la solitude où Martin allait fonder le plus ancien et le plus illustre monastère des Gaules occidentales.

Nous allons maintenant le voir à l'oeuvre, et c'est ici que va commencer l'histoire de Ligugé.

Sur la gauche du Clain, et en face de la partie occidentale de I' île dont nous avons déjà parlé, la vallée demeure plane sur une certaine étendue, formant une sorte de lisière le long de la rive..Au delà de ce-bas plateau, le sol se redresse en colline. C' est au bas de ce versant, et non loin de la rivière que, saint Martin s' àrrêta et fixa l' emplacement de la cabane qu'il devait illustrer par ses austérités, par ses prédications et par ses miracles.

La hache fit son oeuvre, et bientôt les branches jonchèrent le sol. Des pieux furent plantés. Les vides furent remplis par des entrelacements de branchages. Des joncs et des feuillages firent les frais de la toiture. En fin de compte, apparut bientôt un petit village fait de matériaux aussi grossiers qu'étaient inhabiles les mains par lesquelles ils étaient façonnés: il reçût le nom de Locotegiaco (lieu de petites cabanes), mot composé de latin et de celtique, dont on a fait Ligugé.

Au centre de ce village improvisé, où chaque religieux vivait isolément dans sa cabane, on avait construit, de matériaux également grossiers, la maison de prières et la cellule où le maître demeurait et s'entretenait avec ses disciples. La.plupart des cellules formaient une agglomération; mais quelques-uns d'entre les compagnons de Martin, plus enclins que les autres à la vie érémitique, vivaient dans des cabanes isolées, ou avaient pris pour demeure les grottes que nous avons décrites, ennoblissant par l'étude et par la prière les antres où l'homme préhistorique avait vécu de la vie sauvage.

L'établissement fondé par saint Martin n'était pas seulement voué à la prière; il l' était avant tout et, surtout à l'apostolat, et l' éloquence du maître éveilla bientôt, parmi les populations rurales, le désir de s'instruire dans la foi chrétienne. Ces populations, endormies jusque-là dans les superstitions de leur vieille mythologie gauloise s,émurent et accoururent de toute part, et le concours des néophytes, avides de la parole sacrée, fut tel qu'il fallut pour faire place aux nouveaux venus, agrandir le cercle du village.

Sulpice Sévère qui, paraît-il, fut au nombre des compagnons de saint Martin, et qui a été son biographe, raconte, avec toute l'autorité d'un témoin oculaire, la simplicité et la grandeur de la vie des religieux groupés autour du fondateur de Ligugé.

Il nous apprend que la règle leur prescrivait le renoncement à toute propriété privée, la pauvreté dans le vêtement, les longs jeûnes, l'abstinence de vin et de chair, hors le cas de maladie, le partage du temps entre l'étude et la prière, et le silence habituel.

De tels exemples étaient faits pour christianiser la contrée, alors surtout que la doctrine était enseignée par une voix aussi éloquente que celle de saint Martin.Sulpice Sévère atteste, en effet, que, chez lui, la possession de ce don était à un degré merveilleux.

<< Sa parole, dit-il, était si éloquente, que la Gaule n'avait rien à envier à la Grèce, car, si elle n'avait pas eu,comme elle le bonheur d'ouïr saint Paul, elle avait, du moins, celui d'entendre saint Martin . >>

Sulpice Sévère ajoute qu'à ce don de convaincre et de persuader par la parole, saint Martin joignait le pouvoir d' affirmer la vérité de cette parole par des miracles. En rapportant ce témoignage de Sulpice

Sévère, Mgr Cousseau , en 1879, fait remarquer que cette manifestation de la puissance divine était nécessaire pour frapper l'esprit des grossiers habitants des Pagi, demeurés attachés au culte des dieux de la mythologie celtique.

Il n'entre point dans le plan de ce travail d'insister sur les actes de saint Martin, considéré comme thaumaturge. Cependant, nous ne résistons point à la tentation de raconter, d'après Sulpice Sévère, le fait miraculeux, qui s'accomplit au lieu même où s'élève aujourd'hui une petite chapelle construite en vue d'en conserver la mémoire.

Voici le récit de cet historien:

<< En de temps-là, un certain catéchumène vint, auprès de Martin, désireux de recevoir de ce saint homme l'enseignement de sa doctrine. Peu de jours après, ce catéchumène tomba malade de la fièvre. A ce moment, Martin était absent. A son retour, qui eut lieu trois jours après, il le retrouva sans vie. La mort avait été si prompte qu'on n'avait pas eu le temps de lui administrer le baptême. Le corps était étendu au milieu de la cellule, et les disciples, réunis autour du mort, psalmodiaient les prières accoutumées, lorsque Martin accourut, pleurant et gémissant. Alors, se sentant rempli de l'esprit de Dieu, il ordonna a ses disciples de sortir de la cellule où gisait le corps, et, après en avoir fermé la porte, il se prosterna et s' étendit sur les membres inanimés du cadavre. Et, étant resté ainsi quelque temps en prières, comme il sentit que l' esprit de Dieu opérait dans -le corps de son disciple, il se souleva, et, fixant les yeux sur le visage du mort, il attendit l'effet de sa prière et de la miséricorde de Dieu. A peine deux heures s'étaient-elles écoulées, qu' il vit se mouvoir, peu à peu, les membres du défunt, et ses yeux s'ouvrir à la lumière. Alors, jetant vers le Seigneur un grand cri d'actions d' actions de grâces, il en fit retentir la cellule. Ce qu'ayant entendu, les disciples, qui étaient au dehors, rentrèrent précipitamment. Quel merveilleux spectacle leur fût-il offert, lorsqu'ils virent plein de vie celui qu'ils avaient laissé mort! De. retour à la vie et aussitôt baptisé, ce catéchumène vécut plusieurs années et, le premier, il fut à la fois, l'objet et le témoin de la vertu miraculeuse de Martin.>>

Nous nous bornons à cette citation, car nous nous trouverions entraînés trop loin de notre sujet, si nous rapportions tous les faits de ce genre racontés par plusieurs légendaires, et notamment par saint Grégoire de Tours.Ce qu'il nous importe, avant tout, de connaître, c'est l'importance considérable que prirent, dès le début, l' établissement monastique de saint Martin et l'agglomération qui ne tarda pas à se former autour de lui.

Cette importance fut particulièrement due à l'activité de saint Martin et à la vaste étendue de la région dans laquelle il exerça son apostolat. Non content d' évangéliser la contrée voisine, il porta la sainte parole jusqu'aux confins du vaste diocèse de Poitiers, et même au -delà, dans le pays des Santons. On peu trouver dans la Vie de saint Martin, par Dom Chamard, l'énumération des nombreuses localités visitées et évangélisées par le fondateur de Ligugé .

Le premier effet de cette vaste prédication, féconde en fruits apostoliques, fut de donner au monastère de Ligugé une puissance d'expansion vraiment merveilleuse. Semblable à une ruche d'où part un essaim à chaque saison nouvelle, Ligugé détachait, de temps en temps, de son sein, une pieuse armée qui, sous la conduite d'un chef formé à l' école de saint Martin, allait au loin à la conquête des âmes et fondait un nouveau monastère, sur le modèle de la maison mère. C'est ainsi que s'élevèrent, soit du vivant de saint Martin, soit après lui, les monastères de Marmoutiers, de Saint-Hilaire, de Saint-Jouin de Marnes, de Saint-Maixent, de Saint-Benoît de Quincay, de Saint-Florent du Mont-Glone et de Saint-Macaire en Mauges.

Absent ou présent, saint Martin était toujours, par la pensée, au milieu de ses enfants spirituels, maintenant la discipline et la pure doctrine dans cette école de vertus transcendantes où se formaient des saints. Le nom de Martin portait bonheur, car, au nombre des disciples du fondateur de Ligugé, deux de ses homonymes, Martin de Brives et Martin de Saintes, méritèrent comme lui la béatification. Saint Félix de Smarves, dont nous parlerons plus loin, saint Macaire des Mauges, fondateur d'un monastère sur les rives de la Sèvre nantaise et de la Moine et enfin saint Florent du Mont-GIone furent également ses disciples .

Saint Martin était arrivé à l'apogée de son renom de sainteté, lorsque, le 13 janvier 368, le siège épiscopal de Poitiers devint vacant par la mort de saint Hilaire. Saint Martin, était naturellement désigné pour succéder à son illustre maître, mais on lui préféra Pascentius, au grand détriment des Poitevins, mais au très grand profit des habitants de Tours qui, ayant un successeur à donner à saint-Lidoire, leur évêque, portèrent leur choix sur saint Martin.

Le refus de saint Martin fut si formel, que les gens de Tours désespérèrent de l' amener à leurs vues par la persuasion. Ils résolurent donc, dit-on, d'employer la violence pour l' y contraindre. On raconte qu'un certain Ruricius, riche particulier de Tours, prit l'engagement de l'attirer chez lui par la ruse. A ces fins, il se rendit à Ligugé, près du saint, et là, le supplia, avec des larmes, de venir à Tours auprès de sa femme atteinte d'une maladie de langueur. Saint Martin, dont la charité était inépuisable, consentit à l'accompagner. Mais, à peine avaient-ils franchi la frontière du diocèse de Poitiers, qu'une troupe de Tourangeaux, embusqués à ce dessein, s'emparait des deux voyageurs. Puis, les ravisseurs conduisirent à leur ville le saint qui, bon gré malgré, fut contraint de s'asseoir sur le siège épiscopal .

Il est possible qu' il y ait quelque exagération dans les détails de cette anecdote. Mais, sous cette réserve, on doit croire au déchirement de coeur que dut causer à saint Martin la pensée de quitter sa chère communauté de Ligugé, et à la résistance qu'il dut apporter à la violence faite à ses affections et à son humilité. Tout en se résignant à la volonté de Dieu, son coeur ne pouvait se détacher de Ligugé. Aussi, son premier soin, après la prise de possession de son siège, fut-il de fonder, auprès de Tours, sous le nom de Marmoutiers, un autre Ligugé, où il retrouvait, à ses heures de loisir, sa cellule et son habit de moine.

Mais revenons a Ligugé. Il est aisé de comprendre la douleur des disciples auxquels Ieur maître bien-aimé était enlevé pour toujours. Toutefois ils trouvèrent un adoucissement à leur peine dans l'affection que leur continua l'évêque de Tours et dans la sollicitude paternelle qu'il ne cessa de leur témoigner en correspondant avec eux. Saint Martin leur donna aussi la joie d'un séjour de quelque durée qu'il fit à Ligugé pour y méditer son projet de fondation de l' abbaye de Marmoutiers et y chercher des recrues pour son nouveau monastère.

Plusieurs de ses disciples le suivirent en Touraine.

Que devint Ligugé après le départ de saint Martin ? Quel fut le chef qui lui succéda dans le gouvernement de la communauté?

Ici nous constatons, dans l' histoire de Ligugé, une lacune de vingt-six années !

Ce fut, en effet, après vingt-six ans d'épiscopat que saint Martin mourut et que la possession

de son corps fut l'objet d'une ardente lutte où reparaissent les moines de Ligugé pour être vaincus par la ruse des gens de Touraine.

Le saint était mort au village de Candes, où son zèle apostolique l' avait entraîné et où ses forces épuisées avaient trahi son courage.

Ce village se trouvait sur les confins des diocèses de Tours, de Poitiers et d'Angers. A la nouvelle de cette mort, les moines de Ligugé accompagnés d' un certain nombre de Poitevins, accoururent, revendiquant, comme leur étant propres, les reliques du fondateur de leur monastère.

Les Tourangeaux résistèrent.

Dom Chamard, dans sa "Vie de saint Martin", rapporte, d'après Grégoire de Tours la discussion qui s'éleva entre les deux partis, et les arguments émis par chacun d'eux à l'appui de sa revendication. Il nous raconte que trop confiants en la victoire, les Poitevins s'étaient endormis sur le champ de bataille, et que mieux avisés les Tourangeaux, profitant de ce sommeil, s'étaient emparés furtivement du corps du saint et l' embarquant sur un esquif, l'avaient conduit dans les murs de Tours.

La légende de saint Martin, les faits miraculeux attestés par elle et le renom de Ligugé, cette école de sainteté où affluaient les disciples et d'où sortaient des apôtres, devaient en faire et en firent, en effet un lieu de grande attraction, pour la piété des fidèles. De toutes parts on y venait en pèlerinage, et les foules s'y portèrent à ce point que l'église primitive, dont nous avons fait connaître la grossière et hâtive construction, devint insuffisante pour les contenir. Il fut donc nécessaire d' en bâtir une autre, de proportions beaucoup plus vastes et dont nous parlerons plus loin.

Cette église était, sans doute, déjà construite lorsque Savin, fils du comte Eutilius, gouverneur de Poitiers, vint faire à Ligugé, le noviciat de trois ans qui décida de sa vocation religieuse , et c'est de là qu'il partit pour les solitudes escarpées des Pyrénées, y vivant en ermite et y fondant le monastère bien connu sous le nom de Saint-Savin du Lavedan.

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