Lorsque Huysmans, écrivant "Là-bas" vers 1890-1891, commença à être sérieusement tourmenté par des scrupules religieux, rien ne pouvait faire prévoir que, neuf ans plus tard, il viendrait se réfugier à l'ombre du monastère de Ligugé.

Bien mieux, si l'on examine les étapes de sa conversion, on s'aperçoit que pendant longtemps il nourrit contre cette abbaye une injuste prévention.

La connaissance des détours qu'il suivit avant de se fixer sur les bords du Clain constitue une préface indispensable à l'étude de la vie menée plus tard par l'oblat dans le Poitou.

En 1892, au début de l'été, Huysmans fit une retraite à la Trappe d'Igny, sur le conseil de l'abbé Mugnier.II revint à Paris le 21 juillet et écrivit aussitôt à son ami Gustave Boucher pour le prier à dîner. Il voulait comparer les impressions que l'un et l'autre avaient pu recueillir. Boucher, dans le même temps que Huysmans était chez les Trappistes, s'était réfugié à Ligugé, où l'abbé Mugnier faisait lui-même une retraite sous la direction du Père Besse.

Boucher était pour Huysmans un ami assez ancien devenu une manière de confident. L'origine de leurs relations est ma connue.

Né à Niort le 20 décembre 1863, Boucher, qui avait alors vingt-neuf ans, demeurait à Paris depuis de longues années. Sans doute l'écrivain avait pu le rencontrer au cours de ses chasses aux livres sur le quai Voltaire où le Niortais était établi bouquiniste, mais il plus vraisemblable qu' il le vit d'abord au ministère de l'Intérieur, dans le service de la Sûreté générale. Il ne paraît pas douteux en effet que Gustave Boucher avait des relations avec cette administration.

L'homme était singulier, assez subtil, à la fois amateur de livres, curieux de surnaturel et enclin à s'introduire dans les milieux un peu interlopes propres à- intéresser un écrivain qui avait aimé le naturalisme au temps des Soeurs Vatard.

Boucher avait essayé d'initier Huysmans au spiritisme, puis s'était offert pour le guider dans « le milieu » des environs de la place Maubert. En 1890, ils passaient, chaque dimanche, la soirée au bal du Château-Rouge qui s'élevait sur l'emplacement actuel de la rue Dante. Boucher avait présenté à Huysmans une fille surnommée « la, Tache de Vin», dont la célébrité venait de ce qu'elle avait été la maîtresse de Gamahut. Une autre, dite « Mémèche », blonde ébouriffée, avait amusé un moment le romancier,qui, grâce à son guide, bénéficia pendant quelque temps d'une certaine immunité dans cette société de souteneurs. Tout s'était gâté vers la fin de 1891, à la suite d'une rafle. Le bruit courut que Huysmans était un policier qui, sous prétexte de badauderie, venait moucharder. Le Château-Rouge fut divisé. Les uns prirent parti contre Huysmans, Mémèche et ses amis prirent parti pour lui. Un méchant incident pouvait naître. Joris- Karl, prévenu et rendu prudent, préféra s'abstenir de poursuivre des flâneries qui devenaient dangereuses.

À quelque temps de là, devançant son ami de plusieurs années, Boucher se convertit et songea très rapidement à se faire oblat. On comprend comment Huysmans, encore hésitant, voulut, dès son retour de la Trappe dont il revenait médiocrement content, connaître les impressions recueillies par son ami à Ligugé.

Au surplus, Huysmans venait d'apprendre,à Paris, des nouvelles qui lui causaient un sérieux désagrément. Bien qu'il n'eût rien publié, la presse avait, pendant son absence, longuement commenté les raisons de sa retraite à la Trappe.

Le Gil Blas, l' échos de Paris, le Figaro avaient présenté son voyage comme destiné à lui procurer une documentation littéraire en vue d'un roman. On prêtait à l'abbé Mugnier une interview qu'il n'avait pas donnée. Huysmans imagina, ce qui était vraisemblable, que son éditeur s'était proposé d'utiliser ce voyage pour la publicité de son prochain livre. « Je tâcherai de débrouiller cela... .), écrivait-il le 4 août 1892.

De la Trappe, il était revenu découragé. << J'ai l'âme absolument cassée. Les effets de la Trappe, leurs réactions sont bizarres et tenaces. J'ai une courbature morale indicible, un ennui de tout insurmontable, presque la nostalgie du couvent. Je me dis que c'est heureux ou malheureux que je sois tombé dans un ordre où la vie est si dure qu'on n'y pourrait, sans être malade, vivre longtemps, car si je m'étais interné dans une maison plus intellectuelle, plus douce, j'y serais, à l'heure actuelle, retourné peut-être pour y rester>>

Pendant un an, il continua son initiation religieuse.En juillet 1893, il revint à la Trappe. Sa première impression se modifia :

« Il est évident que l'on m'a, pour la première fois, soumis à une épreuve. Tout a changé. Les règles se sont desserrées comme par enchantement. Je me suis levé à trois heures trente, quatre heures. J'ai pu parler. J'ai surtout été reçu avec une cordialité vraiment touchante ; bref, j'ai vécu, non plus la vie du rétractant, mais celle de l'oblat qui est douce. »

Boucher, pendant ce temps, avait voyagé. Huysmans, le 11 août, lui écrivait :

« Et vous, mon cher ami, êtes-vous allé à Ligugé ? »

HUYSMANS, qui continuait, nonobstant ses relations avec le clergé orthodoxe, à voir l'abbé Boulan, hérésiarque qui se prétendait disciple et successeur de Vintras, menait une vie singulièrement apeurée. Il se croyait victime de machinations diaboliques et s'était trouvé, pendant sa retraite, assez heureusement protégé et apaisé. A Paris, l'angoisse revint : « A Paris, depuis mon retour, cela a repris de plus belle, et j'ai souffert, toute la journée d'hier et cette nuit, le martyre. J'ai dû aller communier ce matin à Saint-Sulpice pour mater cela, et me revoici, en vous écrivant, en paix. »

C'est un peu avant cette époque que Huysmans connut Dom Besse, qui devait jouer dans sa vie un rôle si décisif. Dom Besse était un moine de grande culture et entreprenant. Il mûrissait dans sa pensée une vieille idée, celle de la création d'une congrégation où l'on réunirait des intellectuels et des artistes pour y exercer les arts et les métiers religieux.Huysmans, depuis longtemps, caressait le même projet. Les deux hommes étaient faits pour s'entendre. L'occasion fut fournie à Dom Besse de tenter de mettre sur pied son entreprise lorsqu'il fut délégué par l'abbaye de Ligugé pour restaurer l'abbaye de Fontenelles, à Saint-Wandrille près de Caudebec. Huysmans, dès l'origine, accourut à Saint-Wandrille et s'enthousiasma. Hélas ! il lui fallut bientôt déchanter.En quelques mois, la tentative de Dom Besse avorta. Les essais de vie consacrée à l'art coûtèrent trop cher. Dom Besse, envoyé en exil à Silos, en Espagne, devait payer de trois ans de pénitence son audacieux essai. Huysmans, qui était favorable à Dom Besse, apprit sans sympathie pour le monastère de Ligugé la disgrâce de son ami..

En vain, Boucher tenta de corriger sa mauvaise impression. Huysmans était encouragé dans sa prévention contre les bénédictins par les propos injustes d'un musicien dont il avait fait connaissance. Ce pianiste, Schilling, Alsacien d'origine, ancien novice à Saint-Wandrille et à Ligugé, ombrageux et fantasque, n'avait pu se plier à la discipline monacale et avait dû quitter le cloître. Établi à Paris, il vivait de son métier en tenant l'harmonium dans divers couvents de femmes. Rencontrant Huysmans avec lequel il s'entretenait souvent de musique religieuse et en particulier de chant grégorien, il émaillait sa conversation d'anecdotes malveillantes sur les moines et nuisait grandement aux bénédictins dans l'esprit du romancier.

En mai 1896, Huysmans se rendit pourtant à Solesmes. Il y voulait revoir le Père Arnaud, un jeune ami qui avait pris la robe le 7 avril et pour lequel il nourrissait une grande affection. Huysmans l'avait connu par l'abbé Ferret, vicaire de Saint- Sulpice, l'un des premiers agents de sa conversion. Le petit Arnaud, comme l'appelait Huysmans, était un orphelin dont la soeur était moniale à Paray. Il avait été élevé au séminaire. L'abbé Ferret, après l'avoir destiné à Saint-Wandrille, l' avait dirigé sur Solesmes.

Huysmans resta peu et ne revint guère dans la Sarthe par la suite. Le Père Arnaud, s'étant assez mal entendu avec Dom Delatte, dut quitter Solesmes pour la fondation anglaise de Farnborough, d'où un nouveau grief contre les bénédictins.

Boucher ne s'éloignait plus beaucoup de Ligugé. Il avait loué deux chambres et prenait pension chez une femme Grémillon qui demeurait dans la partie haute du village. De là, il dominait la petite agglomération. Du jardin, il avait une assez belle vue sur le monastère. Sous le couvert de l'imprimerie des moines, il entreprenait la publication d' une petite revue régionaliste : le Pays Poitevin, et la préparation de deux volumes de folklore qui devaient paraître par la suite.

De Ligugé, il écrivait sans cesse à Huysmans pour tenter de le faire revenir sur son opinion et lui vanter le charme de la vie bénédictine. L'écrivain irrésolu se rendit à Glanfeuil, petite abbaye fondée par Solesmes sur les bords de la Loire, aux environs de Saumur. Il jouait de malchance. Le Père Thomasson, auquel il se confessa, lui dit que ses irrésolutions révélaient une absence de vocation bénédictine, et il partit mécontent. Il ne savait plus où aller. «Le Poitou, écrivait-il le 9 septembre 1896, me semble préférable et Ligugé plus intime. Et cela me fait songer à ce brave Père Besse,qui n'écrit guère maintenant. C'était bien quelque chose que le Saint- Wandrille de son temps, et Dieu' veuille que nous en retrouvions l'équivalent autre part. »

Huysmans cependant se voyait dans la nécessité de prendre assez rapidement une décision. S'il voulait se retirer à l'ombre de quelque monastère, le moment approchait où il faudrait fixer son choix. En septembre 1897, il avait fait un voyage en Hollande pour compléter sa documentation sur sainte Lydwine et avait même pu se procurer une relique qu'il rapportait précieusement.

Mais l'avenir l'inquiétait. Au ministère, le bruit fait autour de son nom avait déplu. Pourtant, il observait : « ... Depuis mon entrée dans un journal, le ministère me laisse en paix. Vous savez que l'on m'a fait entendre que l'on avait assez de mes opinions et que, d'ailleurs, on avait un protégé à mettre à ma place. Donc, l'an prochain, je file. »

Il était content, d'une part, mais soucieux. Le montant de sa retraite serait assez peu de chose. L'espoir qu'il avait en la pension qui lui viendrait de l'Académie Goncourt était fragile. Le testament laissé par Edmond était attaqué par les héritiers légitimes. Huysmans avait recueilli des bruits pessimistes sur le gain du procès dont dépendait la fondation de l'Académie : « L'affaire Goncourt est perdue. Je le sais. Donc il va falloir, ou rester à Paris et alors faire du journalisme pour pouvoir marcher, ou quitter Paris. Et le problème du cloître se pose... D'une façon comme d'une autre, c'est un changement de vie... Et vous ne feriez pas mal de venir un peu à Paris pour nous rencontrer... »

Huysmans cessa d'aller au ministère le 16 février 1898. « Je ne suis plus au ministère. Je jouis d'une retraite qui sera liquidée environ dans huit mois; et, pour l'instant, je connais la joie des flânes sur les quais, des escales à Saint-Séverin et à Notre-Dame ; le seul hic, c'est de ne plus toucher de traitement aux fins de mois. »

Cependant, des ressources lui venaient, plus abondantes que jamais, de la littérature. La Cathédrale, mise en vente le ler février 1898, en était, après trois semaines, au dix huitième mille. Stock, enthousiaste, assurait qu'on pourrait atteindre le vingtième mille avant la fin du mois, et Huysmans lui même se montrait confondu. Avec satisfaction, il apprenait que l'ouvrage était lu publiquement aux réfectoires des monastères de Solesmes et d'Encalcat.

En même temps, pour reconstituer un équivalent au traitement mensuel de cinq cents francs qu'il ne touchait plus au ministère, il traitait avec l'Écho de Paris auquel il s'engageait à donner deux articles par mois.

L' hiver passa. Quelques semaines après son départ du ministère, Huysmans fit une retraite à Saint-Maur de Glanfeuil, où se trouvait alors le Père Arnaud. La presse se préoccupait beaucoup de la décision qu'allait prendre l'écrivain. Personne ne doutait plus de son intention de se retirer dans un cloître, mais le lieu qu'il élirait pour vivre en religion restait mystérieux. A la vérité, Huysmans lui- même était hésitant.

La résolution de l'écrivain ne pouvait manquer d'agiter des déséquilibrés. Depuis qu'il avait tant publié de choses sur les questions religieuses, Huysmans avait été assailli par les sollicitations de quelques délirantes à prétentions mystiques. Parmi elles, une comtesse espagnole se montrait particulièrement audacieuse. En vain le converti avait opposé des fins de non-recevoir aux tentatives faites par cette femme trop fiévreuse qu'il appelait familièrement la Sol. A l'annonce de son entrée dans un couvent, elle avait multiplié les excentricités, menaçant, s'il persévérait dans son intention, d'entrer de son côté dans un couvent de femmes pour y provoquer du scandale.

Huysmans grossissait le désagrément que lui causaient ces menaces : « Je vous récrirai plus longuement une fois retapé et vous raconterai la terrible scène que j'ai subie avec la comtesse espagnole qui est restée une heure et demie (montre en main) à genoux, à m'embrasser les mains ; je suis heureusement sorti de l'assaut indemne, mais c'est tout de même terrible. La mère Thibaut a été achetée par elle; j' en ai les preuves entre les mains. Ca va loin, comme vous voyez ! ... »

Au milieu de juillet, Dom Besse vint le voir à Paris. « Vu le Père Besse qui m'a raconté ses discours au peuple de Ligugé et assuré qu'il était dans une situation merveilleuse... »

Huysmans était tiraillé. D'une part, Dom Besse et Boucher insistaient pour l'amener à Ligugé; d'autre part, il était sollicité par les franciscains de la rue des Fourneaux qui pensaient réaliser un projet qui, depuis longtemps, germait dans l'esprit de l'écrivain, savoir, une petite colonie religieuse d'art. De ce côté l'attiraient ses amis Dulac et Cardon. Pourtant, le projet franciscain échoua.

Après une courte retraite à Glanfeuil, le 20 juillet 1898, Huysmans quittait les bords de la Loire après avoir passé deux jours chez son ami Lucien Descaves et rentrait à Paris sans avoir pris de décision. Brusquement son irrésolution cessa et, le 30 juillet 1898, il prévint son ami Boucher qu'il prendrait, le 3 août suivant, le rapide de 9 heures 35 du matin pour arriver à Poitiers à 2 heures 20. La décision était arrêtée enfin de venir voir cette abbaye dont, depuis si longtemps, tout semblait devoir l'éloigner et qu'il avait toujours refusé même de visiter.

Une note très complète laissée par Boucher renseigne très exactement sur cette première journée. Le train qui amenait Huysmans à Poitiers n'avait pas de correspondance avec Ligugé avant six heures du soir. Pour tuer le temps, Boucher, qui était venu à Poitiers au- devant de son ami, lui fit parcourir la ville. Ils se rendirent à Notre- Dame -la- Grande et descendirent par la Grande Rue, étroite et raide, jusqu'à l'église Sainte- Radegonde, centre important de pèlerinage. Puis ils rendirent visite à quelques prêtres, amis de Boucher, notamment au chanoine Peret, secrétaire de l'évêque, qui vanta fort le charme du Poitou. Ils rencontrèrent aussi le chanoine Gaborit, maître de chapelle de la cathédrale, grand amateur de chant grégorien. De là, ils se rendirent chez l'abbé Lavenet directeur d'une école religieuse, et enfin chez l'abbé de Castries, qui avait lu toutes les oeuvres de Huysmans et qui sut lui en parler intelligemment.

Ce premier contact avec le clergé poitevin surprit agréablement l'écrivain toujours méfiant et qui n'aimait pas à se livrer. Chacun des prêtres qu'il avait vus l'avait prié à déjeuner pour les jours suivants. Huysmans, dès les premières heures, sentait ses préventions se fondre. L'accueil qu'on lui faisait ne permettait pas au sévère censeur qu'il était d'élever de critiques.

A Ligugé, ce fut bien autre chose. On lui fit fête. Dom Besse, son vieil ami, revenu d'Espagne, montrait une grande joie à être enfin parvenu à forcer sa décision. Dom Chamard fit les honneurs du monastère, le conduisant à la bibliothèque et l'autorisant à y venir travailler autant qu'il lui plairait. Il avait libre accès dans la clôture, aucune contrainte ne lui était imposée, il était libre d'aller et venir, d'entrer et sortir à son gré. Il était fréquemment invité à prendre ses repas dans le réfectoire à la table des hôtes. Le silence qu'on y observe et qui n'est interrompu que par la lecture faite en chaire était compensé par de longues causeries dans une petite salle où, le déjeuner achevé, il prenait le café en compagnie du Père Abbé et du prieur, et par la récréation qui réunissait ensuite tous les moines dans le jardin pendant une heure.

Boucher avait choisi une seconde chambre dans la maison où il habitait lui-même et y logea Huysmans. C'est là que, le soir, les deux hommes sortant du monastère voyaient la nuit s'étendre sur le pays. Il est permis de croire que le spectacle qu'il eut sous les yeux, à cette époque, fut, pour beaucoup dans l'affection en laquelle Huysmans tint plus tard le Poitou.

L'aspect est reposant. La. maison où ils habitaient est située sur le haut du coteau, à l'ouest du village. L'agglomération s'étend, descendant en pente douce jusqu'au Clain, marqué par des rangées de hauts peupliers. Dans les lointains, ils apercevaient, en face, les falaises qui bordent l'autre rive. L'un des rochers supporte une croix qui se profile sur le ciel au-dessus d'une petite grotte qui, selon la. légende, aurait été habitée par saint Félix. A droite et à gauche, ces falaises granitiques s'abaissent et deviennent seulement des collines riantes que l'air pur rend bleutées le soir. L'oeil devine le tracé sinueux du Clain qui s'enfuit du côté de Saint-Benoît et disparaît dans une dernière courbe entre deux coteaux boisés.

Huysmans s'éprit de tant de calme. Il suivait les offices et jouissait pleinement du silence et de la grande liberté qu'on lui laissait.

Un soir qu'il était allé à la gare chercher le chanoine Peret, les deux hommes, en devisant, longèrent le champ de foire. Ce champ appartenait depuis quelques années à la commune. Il avait fait partie naguère d'un vaste domaine composant le parc de M. de Montjou. Le parc avait été divisé et vendu par lots, en 1892, à M. Baudrin, marchand de biens.

La proximité de Poitiers, où des foires importantes ont lieu quatre fois par an, a toujours empêché celles de Ligugé de prendre de l'extension. On pouvait cependant espérer que si la commune avait un champ où amener les bêtes, on pourrait accroître le développement des réunions.

Le maire, M. Hambis, s'était mis en rapport avec le marchand de biens, et celui-ci avait demandé 14 000 francs du champ sur lequel on avait jeté le dévolu. La commune était pauvre. On discuta longuement. Personne ne voulait céder. On s'avisa alors que la partie haute du champ était légèrement boisée et inutile. On détacha donc sur toute la longueur une bande de terrain qui resta au marchand de biens. Le reste fit l'objet, le 23 septembre 1892, d'un sous-seing privé signé par M. Hambis en qualité de maire et acquéreur pour le prix de 10 500 francs. L'acte fut régularisé devant notaire, le 3 avril 1894, sur autorisation donnée par le préfet le 10 novembre 1893. La bande de terrain exclue du marché avait été ensuite acquise, en 1895, par M. Piard, ancien notaire. Cette partie comportait quelques beaux arbres et une source. C'est en longeant le champ de foire en compagnie de l'abbé Peret que l'attention d'Huysmans fut attirée par la partie haute qui était demeurée plantée d'arbres. Il nourrissait toujours sa vieille idée d'une sorte de béguinage d'artistes et d'écrivains unis par un même sentiment religieux, et fit observer que l'emplacement serait là particulièrement bien choisi. Le hasard ou la Providence le faisait parler.

Le chanoine Peret connaissait M. Piard, propriétaire de la bande de terrain qui ne faisait pas partie du domaine de la commune. Il proposa de s'entremettre. Huysmans parut acquiescer. On peut penser que, sur le moment, il n'attacha pas beaucoup d'importance à la proposition.

Pourtant, les événements le bousculèrent. Dès le lendemain, le chanoine Peret lui envoya un télégramme pour l'inviter à déjeuner à Poitiers. A table, ils retrouvèrent M. Piard. On parla de la vente du terrain. Devant un homme d'affaires, Huysmans devint timide et se replia sur lui-même. Le vendeur demandait du terrain 4 500 francs. Huysmans crut se tirer d'affaire en marchandant. Il offrit 4 000 francs, persuadé qu'on allait refuser. On discuta. L'écrivain devint maussade. Très velléitaire de tempérament, il n'aimait pas prendre de décision et se montrait facilement enthousiaste de projets qu'il savait ne pas devoir réaliser. Mis au pied du mur, il reculait. En fin de compte, personne ne voulant céder, M. Piard proposa, pour montrer sa bonne volonté, de se contenter personnellement de 4 000 francs à condition que Huysmans donnât en sus 500 francs à un couvent pauvre de religieuses. Huysmans n'osa pas refuser et l'affaire fut conclue.

C'est ainsi que le jour même, 22 août 1898, fut passé, en présence de Maître Morier, notaire à Poitiers, l'acte de vente d'une pièce de terre d'une contenance de 35 ares 50 centiares (no 254, section C du cadastre), au lieu dit « Terrain de la Fontaine », pour le prix porté à l'acte de 3 700 francs. Ce terrain touchait au nord à celui d'une dame Gibouin. La source comprise dans le lot vendu était grevée d'une servitude au profit des propriétaires voisins.

Le soir revenant à Ligugé, il confia à Boucher:

Tout cela est de la folie. Quelle fichue idée j'ai eu .de venir dans ce pays!

A la vérité, l'affaire était fort honorable pour tout le monde et, dès le lendemain, il ne devait plus en éprouver aucun regret. Son ambition dans le moment était seulement de faire construire une petite maison de curé « à volets verts » où il pourrait vivre seul. Là encore son projet fut déjoué par le sort.

Aussitôt son acquisition faite, il avait écrit à des amis, M. et Mme Leclaire. Les Leclaire accoururent aussitôt. Huysmans attendait des critiques, il rencontra des enthousiastes. Bien reçus au monastère par le Père Chamard, M. et Mme Leclaire déclarèrent qu'ils n'achèveraient pas leur vie ailleurs qu'à Ligugé et tout de suite voulurent agrandir la superficie du terrain acheté par Huysmans.

Le 27 août, ils se rendirent chez Me Morier, notaire, et firent l'acquisition pour 9 000 francs d'une pièce de terre contiguë également au champ de foire côté nord. Le terrain avait une contenance de, 80 ares 20 centiares. Il était séparé toutefois de celui de Huysmans par le petit bien de la dame Gibouin. On pensait pouvoir aisément acquérir cette enclave.

Mme Gibouin, vieille paysanne, avait appris avec méfiance la venue de ces étrangers qui devenaient ses voisins à droite et à gauche. Elle portait un grand bonnet empesé que Huysmans comparait à un casque. Mais « la Chouanne », comme la surnomma immédiatement l'écrivain, se fâcha, déclara que rien ne pourrait la décider à quitter son jardin, et elle refusa toute espèce de conversation.

On se rabattit sur le champ de foire. En l'achetant, on faisait se rejoindre les deux morceaux et on aurait alors un bien relativement considérable où l'on pourrait construire des bâtiments et où pourraient se réunir et vivre les nombreux oblats qui ne manqueraient pas d'accourir. On avait remarqué que le champ de foire ne servait à rien. Depuis que la commune l'avait acheté, il n'y avait plus eu de foire, ce qui était ridicule.

Huysmans vint donc trouver le maire et lui demanda le champ communal. La commune était pauvre et avait dû en 1895 contracter un emprunt au Crédit foncier. M. Hambis, très accommodant, se montra disposé à transmettre la requête au Conseil municipal, mais, pour pouvoir mieux convaincre les édiles, il indiqua à Huysmans qu'il paraissait raisonnable de proposer à la municipalité une somme qui laissât un léger bénéfice. Le terrain avait coûté 10 500 francs ; il proposa à Huysmans d'en offrir 12 000 francs et se fit fort de faire aboutir l'affaire. Huysmans crut voir là une manière d'exploitation, n'admit pas que la municipalité pût faire un bénéfice et ne reparla, plus de l'achat. Il ne déposa jamais de demande officielle.

L'affaire Gibouin et celle du champ de foire constituaient deux déconvenues dont Huysmans se souvint lorsqu'il écrivit l'Oblat et qui le portèrent à juger un peu trop sévèrement les indigènes.

Restait à construire. Déjà sous l'influence des Leclaire, l'idée première de la maisonnette aux volets verts était abandonnée. Un plan dressé par le maçon de Ligugé avait paru d'une telle pauvreté architecturale qu'on avait renoncé à lui donner suite. On s'adressa à M Boutaud, architecte, auquel Huysmans expliqua ses intentions et qui parvint à les réaliser assez exactement.

Le projet accepté comportait un rez-de-chaussée et un étage. On avait ménagé un petit péristyle en forme de cloître dont les chapiteaux en pierre blanche du pays porteraient le relief sculpté de plantes liturgiques. Tout était prévu et commandé quand Huysmans retourna à Paris. Il était décidé ,que Joris-Karl et les Leclaire vivraient en commun, l'écrivain ,au premier étage et ses amis au rez de-chaussée. Au dernier moment, on décida de surélever l'habitation d'un deuxième étage qui comporterait des chambres d'amis.

De Paris, Huysmans écrivait sans cesse à Boucher, demeuré sur place, pour lui demander des nouvelles.

Après toutes ses hésitations, ses reculs et enfin sa décision un peu forcée, Huysmans retrouvait le calme et se sentait heureux. A Paris, où il se rencontrait sans cesse avec les Leclaire, on revoyait les plans auxquels on apportait encore de petites modifications.

Le 7 septembre, il écrivait :« Leclaire est toujours attelé sur le plan de la cassine et attend l'envoi de celui du menuisier dont « la tête fume » et qui n'arrive pas. Quant à sa femme, elle a acheté tous les plans possibles et se livre à de longues rêveries dessus. Nous nous consolons tous les trois dé la dégoûtation brûlante de Paris en évoquant le souvenir de Ligugé. »

Et il terminait : « Amitiés à tous, au Père Abbé et au Père Besse, au Père Bluté, au Père Marette et aux amis de Poitiers. Souvenirs à la brave Mme Grémillon, reine du veau aux carottes. »

Huysmans était tourmenté par le voisinage importun de Mme Gibouin. Il voulait absolument traiter avec elle, ce qui eût permis de construire à une place plus convenable. Ayant écrit le 8, il récidivait le 9 septembre, pour annoncer que n'y tenant plus il revenait à Ligugé. Lui qui avait montré tant d'hésitations à devenir propriétaire, ne pensait plus qu'à s' agrandir. Il avait l'idée maintenant d'acheter une maison dans le village et de l'échanger contre celle de sa voisine irréductible.

« L'idée de la maison à acheter est acceptée en principe seulement il faudrait savoir si la vieille au terrain l'accepterait en échange de la cambuse, pour ne pas sans cela nous la mettre sur le dos inutilement. »

Il s'y prit si bien qu'il réalisa exactement le contraire de ce qu'il proposait. L'ancien garde champêtre Babin venait de mourir et son bien était mis en adjudication par ses héritiers. C'était une jolie maison bâtie sur cave, élevée d'un étage, entourée d'un assez grand jardin. Il y avait un puits, un hangar, quelques dépendances. N'écoutant personne, Huysmans, le 18 septembre 1898, acheta le tout 5 050 francs sur .une mise à prix de 4 000. Triomphant, le nouvel acquéreur courut chez Mme Gibouin et lui offrit d'échanger la maison qu'il venait d'acheter contre celle de la voisine qui valait beaucoup moins. A sa grande surprise, la voisine ne se montra pas transportée de joie, demanda à réfléchir, visita avec soin ce qu'on lui proposait, et, en fin de compte, posa ses conditions. Elle voulait bien consentir à l'échange à la .condition qu'on lui remît en outre une somme de 500 francs.

Ulcéré, Huysmans s'entêta, ne voulut pas s'incliner devant les prétentions de « la Chouanne », partit furieux, et garda la maison « sur le dos », comme il l'avait craint. Jamais il ne put s'entendre avec sa voisine qu'il avait prise en haine. Tout le temps que Huysmans demeurera près d'elle, ils s'observeront sans s'adresser la parole. Huysmans en fut réduit à louer la maison qu'il 'avait achetée inutilement. De guerre lasse, il la revendit, le 26 novembre 1900, à Martial-Aymé Dubois, qui y demeure encore. L'opération fut pitoyable. Ce qu'il avait acheté 5050 francs en 1898, il le revendit 3000 en 1900.

Après le refus de Mme Gibouin, Huysmans avait regagné la capitale. On commençait les constructions. De Paris, Huysmans, qui ne songeait plus qu'à ses projets, surveillait l'état du ciel. « Ici, il pleut à torrents et j'ai frémi dans mes entrailles de père pour les constructions. Le temps a-t-il été meilleur à Ligugé et les travaux se poursuivent-ils ? »

Il n'oubliait pas d'ailleurs sa voisine qui le narguait comme le meunier de Sans-Souci et dont il écrivait le 19 octobre 1898 . « Et la Chouanne ? Abaisse-t-elle un peu le panache menaçant de sa coiffe ? »

Tous ces projets qui occupaient à ce moment la pensée de Huysmans étaient troublés par de dangereuses polémiques. La retraite à Ligugé paraissait à certains catholiques comme une sorte de Profanation. Certains rappelaient à son sujet les avatars de Léo Taxil. On faisait paraître des pamphlets. Le Père Besse, qui avait le tempérament combatif, prenait résolument et publiquement la défense de son pénitent.

Huysmans, tout à ses préparatifs de vie nouvelle, paraît avoir été peu impressionné par toute cette littérature. Il achetait des livres, bâtissait des projets, et se rattachait à l'idée de sa petite congrégation d'artistes oblats. Il avait jeté son dévolu sur un jeune peintre symboliste, Dulac, pauvre garçon de mauvaise santé, qui, après avoir vécu un moment à Solesmes, avait commencé un noviciat chez les franciscains et qui, n'ayant pas la vocation monacale, se proposait pourtant de devenir oblat. En même temps, l'écrivain devait se défendre contre la pétulance de la Sol de plus en plus encombrante : « La Sol, fichue à la porte, a sangloté éperdument dans l'escalier et a pleuré toutes les larmes de son corps. Elle vient d'adresser une lettre suppliante à Mme Leclaire, pour lui demander d'intervenir en sa faveur. »

En novembre, la presse ne se taisait toujours pas. On dénonçait Huysmans à la congrégation de l'Index. Il continuait à s'occuper de ses projets. «Il pleut à flots, écrivait-il le 3 décembre 1898, et cela m'inquiète pour la maison. Quand vous m'écrirez, pourriez-vous préciser un brin et me dire où ça en est, et à quelle hauteur, enfin quelques détails moins vagues que le: ça va bien ? »

Enfin, le 7 décembre, les fondations sortant de terre, on bénit la première pierre. On imprima une inscription dédicatoire ainsi conçue:

LE MERCREDI 7 DÉCEMBRE 1898

DOM BLUTE, MOINE BENEDICTIN DE LIGUGE

A BENI LA PREMIERE PIERRE DE CETTE MAISON

PLACEE SOUS LE VOCABLE DE LA TRES SAINTE VIERGE

ET LA PROTECTION DE SAINT -MARTIN ET DE SAINT BENOÎT

ÉDIFIEE

SOUS L'INSPIRATION DE FEU GABRIEL-EUGENE FERRET

PRÊTRE DE LA COMPAGNIE DE SAINT-SULPICE

POUR J.-K. HUYSMANS ET SES AMIS

PAR LES SOINS DE M. BOUTAUD, ARCHITECTE DIOCESAIN

DOM BOURIGAUD ETANT ABBE DE LIGUGE

DOM CHAMARD, PRIEUR

DOM ROULEAU, CURE

M.HAMBIS, MAIRE

VISITA, QUAESUMUS DOMINE, HABlTATIONEM ISTAM

ET OMNES INSIDIAS INIMICI AB EA LONGE REPELLE

Le document fut introduit dans un tube de verre et placé sous la pierre d'angle du cloître.

« Puisse, écrivit Huysmans deux jours plus tard, l' Immaculée protéger 1a cassine contre les embêtements sans nombre dont on est menacé. » Il songeait maintenant à enclore la propriété de murs. Il avait fallu abandonner tout espoir de chasser Mme Gibouin : « J'ai attendu d'avoir vu les Leclaire ce matin pour vous répondre. J'ai constaté avec plaisir qu'ils étaient ancrés dans leur résolution de laisser l'affaire. »

Il s'agissait du champ de foire. « Moi, j'en suis satisfait, car ce côté goulu de terre me gênait, et si nous avons besoin à un moment donné du champ de foire, pour l'oblature future, eh bien ! la Vierge s'arrangera bien pour nous le faire avoir. Il n' y a donc plus à s' occuper des Gibouin qui se mordront un jour les doigts de leur sotte rapacité. » Il songeait, puisqu'il était impossible de s'étendre, a se mettre à l'abri des regards indiscrets. « J'ai décidé, l'argent étant, à faire tout enclore la propriété de murs, mais cela ne presse pas et nous arrangerons tout cela quand j'arriverai à Ligugé. En mettant deux mètres partout, tâchez donc de savoir combien ça reviendrait pour que j' évalue à peu près mes comptes. »

Il faisait des achats en vue de son départ. L'impossibilité où il serait à l'avenir de consulter des ouvrages ailleurs qu'à la bibliothèque du couvent le poussait à en acheter constamment. Le 13 décembre 1898, il écrivait : « En attendant, j'augmente par de folles dépenses ma bibliothèque qui devient redoutable. Il est temps de ficher le camp, car je n'ai plus de place. Hier, j'ai trouvé pour deux sous, sur le quai, une fort curieuse brochure sur les origines en Hongrie de saint Martin; puis un bouquin bien documenté sur l'archéologie de la Passion et les reliques qui en restent. Les livres montent avec la maison, comme vous voyez. »

Un événement paraissait providentiel. Léon XIII avait publié, le 18 juin 1898, un bref sur la reconstitution de l'oblature bénédictine. L'idée s'imposait de plus en plus à Huysmans de fonder à Ligugé une véritable congrégation d'oblats-. «Cette intrusion subite du Pape en scène et cette arrivée étrange chez moi du petit Dulac quittant les Franciscains d'Assise, à la suite d'une histoire analogue à la mienne à Solesmes, me semblent de bonne augure. La Vierge est peut-être plus pressée que nous, puisqu'elle amène les gens avant que rien ne soit fait. Quand Dulac aura réglé ses affaires ici, j' enverrai des meubles pour meubler une chambre de la maison.» Quelques jours plus tard, il envoyait un lit de pitchpin,une table de nuit, un sommier, un matelas, un traversin, un. oreiller, un lavabo avec garniture, deux chaises en bois courbé, une couverture de laine :« Tout cela sera à mettre dans la maison Leclaire pour attendre le petit Dulac qui finit de régler ses affaires avant que de, partir...

« ... Ouf 1 Imaginez que des oblats de choix sont presque prêts. Je crois que le Père Rivière de la Trappe et l'abbé Broussole viendront. Mais il y a lieu de tempérer, puisque pour l'instant rien n'est prêt.C'est tout de même bien étrange et j'ai idée que les chambres d'amis de la bicoque qui se bâtit seront occupées définitivement et sans copains de passage. »

La Sol était en Suisse, mais continuait à envoyer des lettres menaçantes. On craignait toujours son incursion dans le Poitou.

Une grande partie des espoirs formés pour la création de la congrégation oblate devait pourtant s'éffondrer. Le 24 décembre, Dulac, depuis longtemps souffreteux, tombait gravement malade. Huysmans fit quelques démarches pour le faire entrer chez les Frères de. Saint-Jean-de-Dieu, mais vu l'urgence on dut le transporter à l'hôpital Beaujon. Son. état était désespéré. Au bout de vingt-quatre heures il supplia qu'on le menât chez sa mère, à Charonne, ou il mourut le 29.

Mme Leclaire était malade. La mort de Dulac avait jeté le découragement. D'autres, qui avaient paru enthousiastes à l'idée de vivre en commun, ne donnaient plus signe de vie ou ne répondaient que de manière évasive.

Les Leclaire vinrent en février 1899 voir l'état des travaux. Ils apportèrent encore quelques modifications aux constructions qui s'élevaient. A cette occasion, ils se disputèrent quelque peu avec Boucher qui, demeurant sur place, avait pris des initiatives qui lui furent reprochées. A. Paris, la Sol continuait à faire des siennes. Ses entreprises terrifiaient l'écrivain. « Je suis de plus en plus traqué par l'Espagnole. Je suis accablé de bouquets, de parfums, de tout. Je ne réponds rien, bien entendu, et je reçois deux télégrammes par jour et des lettres à en pleuvoir ! Elle ne désarme pas.»

En février, il continuait à entasser des achats quotidiens en vue de son départ : « Je continue toujours à. bibeloter et à dévaliser les librairies. Ça va finir par être une caravane de wagons pour Ligugé. »

Boucher ne devait pas voir l' arrivée de cette caravane, car il quittait le pays. Lors de sa venue, il avait manifesté l' intention de faire de grandes choses et il avait. un peu étonné tout le monde, parcourant le village en redingote noire avec un chapeau haut de forme sur la tête.

Au premier étage de la mairie, il avait installé un embryon de musée du Folklore. A l'imprimerie, il s'occupait de sa fameuse revue : le Pays poitevin. Le Père Bluté, directeur de l'imprimerie, lui avait fait crédit.Les numéros de la revue ne furent jamais prêts pour la date fixée. Ceux qui parurent ne se vendirent pas. L'opération fut largement déficitaire.L' importance de la note à payer mit le fondateur en déroute.Lui qui avait tant contribué à faire venir Huysmans à Ligugé, ne l' y vit pas s'installer.

Dans le Poitou cependant on attendait, Huysmans.Il recevait des lettres de membres du clergé qui lui faisait part de la joie qu'on aurait à l'accueillir. Son caractère méfiant se révolta aussitôt. « X... paraît croire que je n'édite que pour Poitiers dont je me f ... . dans les grands prix.Il devient d'ailleurs avec toutes ses demandes, pour ça,, pour la croix, pour son jeune homme, pour sa jeune fille, pour ses présentations dans les salons de Poitiers, bien envahissant ». D'autres Poitevins faisaient auprès de lui des démarches.«Reçu la visite d' un noble marquis des environs.Il m' a fait savoir que l' on serait heureux de me voir.Je l' ai remercié mais lui ai dit que je m' installais à Ligugé pour ne voir absolument personne.C' est l' envahissement qui commence! Ce dont les braves gens ne semblent pas se douter, c' est que si je voulais voir du monde, je resterais à Paris où tout de même les gens sont moins bêtes.Heureusement que les Leclaire sont tout à fait de mon avis. Nous allons boucler notre porte dés l' arrivée, et nous débarasser de tous ces taons.J' entends avoir la paix et , à n' importe quel prix, je l' aurai. »

A Ligugé, la construction se continuait assez rapidement. Le Père Besse avait eu l'idée d'envoyer à Huysmans un peintre de ses amis pour faire couvrir de fresques l'intérieur de la maison.Huysmans refusa. Il se méfiait, car: «...avec les peintres !...». Au mois de mai, les boiseries étaient achevées.On pouvait songer à s'installer.Le 12 juin 1899, Huysmans annonça son arrivée avec les Leclaire pour le 17. La vie Ligugéenne allait commencer.

Maurice Garçon

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