11 Juillet 1947.REMISE DE L' EPEE D'ACADEMICIEN A MAURICE GARCON.

Réponse de MAURICE GARCON au discours de Marcel Poignard.

Mes chers amis

Je croyais, il y a quelques jours encore, ne venir ici que pour serrer les mains et vous remercier de tout mon coeur pour le beau présent que vous me faites. M. Subes est un grand artiste, expert en symboles. Vous l'avez chargé de ciseler dans un métal précieux tout ce qui pouvait rappeler la diversité apparente de mon activité et, voyant ce qu'il a pu imaginer, je demeure stupéfait de ce que peut produire l'ingéniosité d'un virtuose.

Cependant, comme si vous vouliez paraître croire que je suis devenu un personnage solennel, vous avez chargé notre cher Bâtonnier de m'accueillir en votre nom avec une pompe tout académique.

Aux confrères se sont joints les amis particuliers, et la somme de vos attachements me laisse confondu.

Permettez-moi seulement de vous faire observer qu'une seule expérience ne suffit pas pour créer une habitude et que je n'ai été reçu qu'une seule fois sous la Coupole. C'est un événement qui ne se reproduira plus et dont la première épreuve m'a laissé sans entraînement. Si j'en avais gardé le souvenir précis de grands périls courus, j'en avais aussi rapporté l'espoir que mon début me donnait, du même coup, des droits à la retraite.

Voilà pourtant que votre réception d'aujourd'hui renouvelle en moi une émotion que je ne croyais plus devoir éprouver. Elle est plus grande qu'au bout du pont des Arts, parce que ceux devant lesquels j'ai parlé alors m'étaient pour la plupart inconnus. N'est- il pas plus redoutable de se soumettre au jugement de ses amis, Leur affection même les porte à se montrer plus rigoureux qu'ils ne seraient pour des étrangers et leur ombrageuse sympathie, qui n'admet pas qu'on les déçoive, est bien propre à paralyser.

Excusez donc le trouble que je peux manifester.

Je suis très ennemi de la solennité et me sens si heureux d'apercevoir tant de visages amis, que je vous supplie de me laisser vous remercier avec une simplicité qui convient mieux à mon caractère que l'éclat un peu artificiel où m'entraîneraient des périodes fleurant trop l'apparat.

Lorsqu'au lendemain d'une élection qui me laissait tout étourdi je suis revenu dans ce Palais, j'ai recueilli parmi vous tant de témoignages d'amitié et j'ai reçu par ailleurs tant de lettres pleines de gentillesse, que j'ai compris combien votre appui unanime avait eu de poids pour me conduire au fauteuil où l'on me permettait de m'asseoir. La réputation des hommes se fait plus sur les mille propos répétés de ceux qui leur veulent du bien que par les moyens personnels qu'ils peuvent avoir de se faire distinguer.

Ainsi, j'ai été poussé et conduit par vous.

Vous êtes traditionalistes, mes Confrères. Dès la fondation de l'Académie, vous avez fait savoir au Cardinal que vous entendiez lui déléguer quelques- uns de vos membres et il n'a pas résisté à vos injonctions. De 1634 à 1700, vingt et un avocats siégèrent au sein de l'illustre compagnie. Puis les hommes de lettres et les grands seigneurs se montrèrent jaloux de nos lauriers. Au XVIIe siècle, la moyenne s'abaissa à cinq. Depuis le début du siècle dernier, vous avez repris vos avantages et je suis le dix-neuvième qui a reçu le droit de porter l'habit vert et de ceindre l'épée.

Le premier d'entre nous qui pénétra dans le cénacle fut Boisrobert. En même temps qu'avocat, il était poète. Il tirait de son origine rouennaise l'opinion qu'il valait bien Corneille et je veux penser que c'est dans son commerce avec les muses qu'il prit des habitudes d'intrigue que nous estimerions aujourd'hui singulièrement contraires aux règles de notre Ordre. Entre lui et moi, permettez-moi donc de marquer une différence. Il louangea le Cardinal sans pudeur, l'appela son protecteur, la merveille du siècle, le plus grand des hommes et l'étonnement de l'univers. Quelque respectueuse estime que je porte à M. Gouin, qui m'a donné L'investiture, je vous fais le serment que je ne l'ai point accablé d'aussi viles flatteries. Je me suis présenté aux suffrages sans autre titre que ma robe noire, et c'est le crédit dont vous jouissez qui m'a valu l'élévation que vous célébrez aujourd'hui.

Au demeurant, quel plus beau titre aurais-je pu alléguer?

Toute ma vie s'est écoulée dans ce Palais. C'est ici que j'ai trouvé mes joies les plus pures et, par un détour plein de délicatesse, vous me remettez le prix de tant d'années d'efforts, dans la même salle où j'ai fait mes premiers essais. Quel lieu est plus propre à nous faire méditer? C'est ici même que, tous, nous sommes venus, le coeur battant, nous soumettre au jugement les uns des autres. Que d'espoirs représente l'accès du petit pupitre de la Conférence lorsque le chef de notre Ordre nous donne, pour la première fois, la parole. Le silence qui se fait autour de nous inspire brusquement le sentiment d'un isolement qui nous accompagnera toute notre vie. Ce jour-là nous comprenons - quelle leçon! - que nous ne devrons compter que sur nous-mêmes, qu'il nous incombera la charge redoutable de prendre seuls nos risques, qu'il nous faudra, par notre seule fermeté, braver parfois l'opinion pour faire triompher ce qui nous paraît Juste et savoir nous contenter de la satisfaction intérieure que procure le sentiment du devoir obscurément accompli.

Dès notre prestation de serment, nous portons la même robe que le Bâtonnier pour bien marquer que l'âge et le rang ne sont rien dans notre profession., que nous sommes égaux au départ, que nous ne devrons attendre notre succès que de notre mérite et que nous sommes les seuls artisans de notre réussite.

La jeunesse est pleine d«illusions. Rappelez-vous toutes les espérances dont nous nous sommes nourris en entrant dans cette bibliothèque. Chacun d'entre nous pensait tout conquérir. Souvent une certaine facilité nous portait à croire que nous étions aptes à tout, alors que cependant nous avions tout à apprendre. Dans cette conjoncture, qui nous fut commune, combien nous furent profitables les premières déceptions! Alors que nous pensions que nos premiers éclats devaient nous conduire vers des cimes que nous estimions facilement accessibles, nos confrères mêmes nous ont marqué la juste mesure de notre talent et c'est souvent leur sévérité jalouse qui nous a révélé combien nous étions loin du but. Notre Ordre n'est pas une association coopérative d'admiration réciproque à capital variable.

Lorsque, revenant en arrière, je me reporte par le souvenir à mes premières tentatives, je voue une grande reconnaissance à ceux qui ont su m'empêcher de m'abandonner à un orgueil qui m'eût perdu. C'est dans la surveillance continuelle qu'exerce la confraternité et dans la crainte de ses justes critiques que j'ai puisé ma résolution de corriger mes erreurs et d'améliorer mes qualités. Au vrai, le secret de notre art réside en une longue patience et dans une perpétuelle continuité de travail. Je ne crois plus beaucoup à l'enthousiasme, seul révélateur du -génie. L'improvisation la plus instantanée est toujours fille de quelque préparation, et je suis bien ému lorsque j'entends les jeunes manifester l'assurance que procure un talent précoce. Ils sont nombreux. A les entendre, je comprends qu'il ne faut jamais se laisser engourdir par le prétendu succès : c'est plus par eux que je me sens intimidé que par ceux de ma génération ou ceux plus anciens que moi avec lesquels je me suis déjà mesuré.

Au contraire de tant d'autres professions où l'autorité s'acquiert à l'ancienneté, la valeur fait chez nous le mérite : l'âge et l'expérience servent moins à donner de la réputation qu'à améliorer le talent.

Que d'espoirs les jeunes gens apportent chaque année dans notre maison! Avec quelle flamme ils arrivent! Dès qu'ils ont prêté serment, la plupart montrent qu'ils veulent être dignes de la longue tradition d'honneur et de générosité créée par ceux qui les ont précédés et ils sont impatients de montrer un courage qui n'a rien à envier à celui de leurs anciens.

Rappelez-vous pendant les années sombres de l'occupation comme tous les stagiaires commis d'office se pressaient avec désintéressement devant les affreuses juridictions d'exception qu' on nous avait imposées. Ils tentaient l'impossible pour sauver des malheureux qu'une comédie de justice voulait assassiner, et leur jeune fermeté a parfois fait reculer des juges que rien cependant ne semblait devoir toucher.

Nous avons tous connu ces départs ambitieux pour la vie incertaine et nous sommes contents quand, les voyant agir, nous croyons nous reconnaître en eux. Excusez ce détour qui m'a conduit parmi ceux auxquels nous passerons le flambeau. J'y ai été mené par le souvenir de mes ambitions de stagiaire.

Pour moi, débutant sans doute malhabile, c'est de ce temps d'apprentissage que j'ai tiré le désir fervent de me faire une place honorable dans la profession la plus belle qui soit, parce qu'~elle permet de ne dépendre de personne, qu'elle exige une grande probité de conscience, qu'elle fournit l'occasion de faire du bien et qu'elle laisse à celui qui l'exerce une liberté d'exprimer son opinion qui n'a pour limite que Je respect de la liberté des autres.

J'ai connu comme vous tous des années laborieuses, consacrées à un travail souvent obscur et de perfectionnement constant, pendant lesquelles mes seules raisons d'orgueil sont venues de la certitude où j'étais de défendre ce que je croyais juste. Si nous plaidions sans foi, notre profession ne serait que bassesse. Chargés d'aider à faire triompher le droit, nous ne mériterions pas d'estime si nous consentions, comme faisaient les mauvais rhéteurs antiques, à justifier n'importe quelle opinion et à considérer que l'art peut suppléer aux qualités morales.

Je suis moins fier d'avoir plaidé quelques causes retentissantes que de savoir que j'ai secouru des infortunes inconnues de la foule mais qui méritaient qu'on leur vînt en aide.

Je me suis consacré entièrement à notre vie professionnelle. La politique a été sans attrait pour moi, non que je la méprise, mais parce que je n'ai jamais pu me résoudre à aliéner ma liberté en m'inscrivant dans un parti. J'ai produit quelques ouvrages . ceux auxquels j'attache le plus de prix sont ceux qui ont rapport à l'exercice de notre profession. D'années en années, j'ai suivi mon chemin et voilà qu'il m'est venu une récompense qui m'a comblé.

A vous voir réunis autour de moi en ce jour où je reçois une marque d'honneur qui me remplit d'un bonheur qui ne se peut mesurer, je suis plus fier de votre présent que d'aucune autre distinction. Vous me fêtez avec un accord qui me touche jusqu'au fond de l'âme. Vous me fournissez aujourd'hui une des plus grandes joies qu'il m'ait été donné de ressentir.

Souvent les hommes, vieillissant, éprouvent des regrets et gémissent sur leurs erreurs. A mesure que passent les années et que leur apparaît la brièveté des jours à venir, ils se plaignent et voudraient revenir sur un chemin que le destin ne permet pas de rebrousser. Ainsi naissent des tristesses lourdes de découragements et qui rendent pénibles les fins d'existence. En ce qui me concerne, lorsqu'en un jour comme celui-ci je fais le bilan de mon activité passée, je ne découvre pas de raisons de mélancolie. Je serais ingrat si je me plaignais du sort et, parvenu au bout de mes ambitions, je considère que s'il était possible de me retrouver au point où j'étais à vingt ans, )e m'engagerais sur la même route et ne me laisserais pas détourner de celle que j'ai suivie. N'est- ce pas la plus belle consolation qu'on puisse éprouver lorsqu'on se sent vieillir que de pouvoir exprimer qu'on ne regrette rien et que s'il fallait recommencer on ferait la même chose

Reste l'avenir.Il est mystérieux pour chacun d'entre nous et la prétendue immortalité que confère l'Académie ne change rien à son incertitude. Sans doute, je continuerai à exercer notre profession, chaque jour apportant sa peine, désireux d'être assez clairvoyant pour me retirer avant d'être décrépit. Mais de nouvelles obligations s'ajouteront à celles que ma vie professionnelle m'a imposées jusqu'à présent.

Je devrai collaborer à l'élaboration d'un dictionnaire dont on médit beaucoup parce qu'il est lent à paraître. On a tort cependant de croire que ses auteurs sont peu empressés à le terminer. La vérité est qu'ils sont si soucieux de découvrir des définitions exactes qu'ils révisent sans cesse. Ce sont de louables scrupules qui ralentissent la publication.

Déjà Boisrobert écrivait:

« Depuis longtemps dessus L'E on travaille

Et le destin m'aurait fort obligé

S'il m'avait dit : « Tu vivras jusqu'à G... »

Son ambition était de définir le « gourmand ».

Permettez-moi cependant de vous apprendre que l'Académie vous ménage une surprise. Elle a beaucoup plus avancé ses travaux que vous ne pensez. Je puis vous révéler en secret qu'à la dernière séance, nous avons discuté le mot << atermoyer >>. Comme vous le voyez nous marchons à grands pas. Il ne faudra que quelques années pour arriver à avocat.

Y serai-je encore ce jour-là? Je l'espère, après m'être livré à un difficile calcul de probabilités. Chacun des quarante fauteuils a tendu ses bras à un nombre connu de titulaires. On sait leur date d'élection et celles de leur décès, de là la possibilité d'établir la moyenne de la durée de l'immortalité pour ,chaque siège. Au premier aspect, la moyenne paraît faussée par une circonstance extérieure tirée de l'évolution des moeurs. Dans l'ancienne France, plusieurs entrèrent dans la Compagnie avant d'avoir trente ans et vécurent très vieux, mais, pour contre- balancer leur opiniâtreté à conserver trop longtemps une place convoitée, le XIX- siècle a tout ,changé..Il a notablement reculé l'âge d'entrée, sans que la condition humaine bénéficie d'une plus grande longévité.

Bref, j'ai fait ma moyenne et suis très fixé sur mon destin. Pour ne point attrister un si beau jour, ne m'en demandez pas davantage. Sachez seulement qu'à moins de cas fortuit ou d'accident imprévisible, j'arriverai jusqu'à avocat.

Ce jour-là, je demanderai à notre bâtonnier de prendre une décision inusitée et de nous réunir en assemblée générale. Je viendrai vous consulter, nous délibérerons ensemble la définition du mot qui sert à désigner notre belle profession. Vous verrez alors combien il est malaisé de faire tenir en quelques lignes tout ce que nous aurons à dire pour exprimer notre orgueil de collaborer à l'oeuvre de la justice en demeurant des hommes libres, si jaloux de leur indépendance que leur parole ne supporte aucune contrainte et qu'aucun gouvernement ni aucun parti ne peut faire taire lorsqu'ils ont décidé de proclamer la vérité.

Maurice Garçon

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