LE BAL DU CHATEAU-ROUGE ou HUYSMANS DANS LE MILIEU

( Amusants détails de la vie de Huysmans avant sa conversion, voici ce qu'écrivit Maître Maurice Garçon en 1941, dans son ouvrage intitulé << Huysmans inconnu.Du bal du Château-Rouge au monastère de Ligugé >>)

S'il est vrai qu'on doit pardonner beaucoup au romancier, dont l'imagination supplée à la réalité pour développer l'intrigue de quelque roman il devrait être permis de croire que la part de la fiction s'efface dans les récits confidentiels relatifs à des événements quotidiens, lorsqu'ils sont rapportés dans des lettres familières. Par les lettres, on croit surprendre davantage et mieux l'âme d'un écrivain : on pense qu'il cesse d'être en représentation pour se livrer lui-même.

Ainsi est-on trop facilement amené à ne point exercer de critique sur les épîtres, à les prendre telles qu'elles sont, et à croire qu'on a bien pénétré un homme lorsqu'on sait ce qu'il a 'écrit dans ces moments d'abandon qui remplacent, aux heures d'éloignement, l'intimité des conversations au coin du feu.

Pourtant, on a toujours tort lorsqu'on cesse d'exercer sa critique sur ceux-là mêmes qu on aime le mieux. A l'examen, on constate souvent que, lorsqu'ils paraissent le plus sincères, ils ne détestent pas mettre en relief leur personnalité et la présenter sous le jour qui leur paraît le plus avantageux.

Un exemple inconnu, tiré de Huysmans, fournit une bien curieuse illustration au degré de crédibilité qu'il faut attribuer aux confidences d'un écrivain, même lorsqu'elles sont intimes et non destinées à la publication.

Lorsque Joris-Karl avait réuni sa documentation pour écrire "Saint-Séverin", il s'était assez fréquemment rendu dans le quartier de la place Maubert, et était devenu le familier d'un bal musette situé rue Galande, au n° 57, dans un immeuble aujourd'hui démoli, qui se trouvait sur l'emplacement actuel de la rue Dante.

La construction était ancienne. Elle constituait le dernier vestige d'un bâtiment qui avait jadis abrité les amours d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées. Devenu plus tard la propriété d'une demoiselle Ozanne, revendeuse à la toilette, ce témoin des amours royales était tombé dans un grand délabrement et avait été vendu aux enchères.

Vers le milieu du XIX iè siècle il était devenu le « Bal du Château-Rouge ».

L' établissement avait connu une époque de splendeur. Dans son jardin on avait tenté de reconstituer quelque chose comme des Champs-Elysées en miniature.

De tout petits Champs-Elysées! Une toute petite miniature!

Du moins avait-on fait un effort en établissant de fausses perspectives de verdure, et en empêchant ainsi que l'horizon fût limité par des murs salpêtrés. C'était à la fois une salle de danse et un cirque musical. On y trouvait des billards, des jeux d'oie, des balançoires, un tir au pistolet et un tir à l'arbalète.

En 1890, la mode du Château-Rouge était passée. C'était devenu un assez mauvais lieu, fréquenté surtout par de méchants garçons et des filles. Bloch et Mercklin, dans leur histoire des rues de Paris, racontent cependant qu'on y trouvait encore quelques chanteurs et que le gros succès revenait au père Digue-Digue-Don, comique coiffé d'un bonnet de coton, et à Bancal, chanteur à la voix grave, dont les strophes rappelaient l'héroïsme des communards.

L'endroit offrait peu d'agrément à l'oeil.On en trouve des représentations, qui paraissent assez exactes, dans " l'Illustration " du 14 décembre 1889. Après avoir franchi une cour étroite et sordide, on accédait, par quelques marches lépreuses, dans une première salle oblongue et médiocrement éclairée, dont le fond était occupé par un zinc. Une pièce contiguë, où l'on buvait aussi et où l'on pouvait même dormir, complétait l'établissement. Les murs étaient recouverts de peintures étranges, si sales qu'on ne pouvait plus discerner ce qu'elles représentaient. Les gens du quartier avaient quelquefois substitué, au nom de Château-Rouge celui de « Bal de la Guillotine ».

Le patron de l'endroit, un sieur Trolliet, n'avait qu'une médiocre confiance en sa clientèle. Il faisait payer d'avance. On ne versait une consommation que lorsque son prix était encaissé.

Huysmans avait été conduit là par son ami Boucher, bouquiniste du quai Voltaire, dont il avait fait connaissance au ministère de l'Intérieur, et qui lui apportait parfois d'assez précieuses indications.

Bien que Huysmans, son livre étant écrit, n'eût plus besoin de recueillir de renseignements sur la place Maubert, il avait pris l'habitude de se rendre au Château-Rouge presque chaque dimanche après dîner. Il s'y donnait, sans grand risque, l'illusion de pénétrer un milieu dangereusement rempli d'escarpes, et y trouvait un relent de souvenirs marqués, au début, par l'enthousiasme dégoûté des naturalistes.

Huysmans s'était créé là des relations dont le coté canaille l'amusait et qui lui permettaient d'amers rapprochements avec ceux fréquentés pendant le reste de la semaine.

Un individu assez bizarre s'était institué son protecteur. Il s'appelait de Bray et se piquait de littérature parce qu'il avait, paraît-il, été vaguement secrétaire de Barbey d'Aurevilly. Parmi les femmes, Joris-Karl engageait de longues conversations avec « La Tache-de-Vin », dont le surnom révèle suffisamment le défaut qui pouvait abîmer son visage. La «Tache-de- Vin » était entourée d'une assez grande considération : n'avait-elle pas été, naguère, la maîtresse de feu Gamahut, guillotiné en 1885. Huysmans s'était lié surtout avec une jeune diablesse ébouriffée, répondant au charmant nom de Mémèche. Il l'invitait souvent à boire et s'attristait lorsque les hasards de mauvaises rencontres sur le trottoir envoyaient pour quarante-huit heures son amie au dépôt et le privaient de sa compagnie.

C'est au Château-Rouge que Huysmans cherchait un délassement de quelques heures, faisant contraste avec ses médiocres préoccupations quotidiennes. Le 2 janvier 1891, il 'écrivait à son ami Boucher : « ... Le jour redoutable (du 1" janvier) est enfin passe". J'en sors avec un parfait dégoût et les poches vides. J'ai vu des gens si bien dans ma famille que j' aspire après les purotins de la place Maub' et considère La Tache-de-Vin et Mémèche comme d'exquises princesses aux cervelles vraiment nobles... »

Or, le Château-Rouge était un rendez-vous de gens turbulents et parfois batailleurs. Huysmans dans ses moments de confidences, raconta quelquefois qu'on avait fomenté contre lui un horrible complot.

Il expliquait que Mémèche ayant été ramassée par la police au cours d'une rafle aux Halles, ces messieurs les habitués du Château-Rouge et protecteurs des dames auraient résolu de lui enjoindre, à lui Joris-Karl, d'intervenir en faveur de la recluse pour la faire élargir. On aurait appris qu'il avait des attaches avec la Sûreté Générale, et l'on aurait décidé de faire appel à sa puissante recommandation. Huysmans ayant éludé l'invitation, les ambassadeurs déconfits auraient alors résolu de l'attirer dans un guet-apens et de lui donner la mort.

Tout simplement!

Mémèche, sortie de Saint-Lazare, aurait pris parti pour l'écrivain, et de Bray aurait jeté un défi collectif à tous ceux qui avaient participé au complot. Il s'en serait suivi un drame horrible dont Huysmans rapporte un récit fidèle dans une lettre adressée à Boucher datée du 15 janvier 1891 :

<< ... Girard a dû vous narrer les terribles épisodes du Château-Rouge; mon conducteur de Bray à moitié assommé, le garçon égorgé et mort. Hier, à l'Hôtel-Dieu, le massacre de Trolliet assommant a coups de canne plombée tous les chourineurs et en tuant un. Un vrai massacre! Et ça continue. Mémèche, sortie il y a quelques jours de Saint-Lazare, est arrivée comme une furie dans le bouge. Elle a crié que le premier qui me toucherait aurait affaire à elle et, pour débuter, elle a à moitié démoli la Tache-de-Vin., qui est cause de tous ces saccages. Vous pensez si je fais le mort et si, malgré les invites que me fait Mémèche de revenir la voir, je m'en dispense.J'ai eu la veine de ne pas être assassiné un soir où ça chauffait, ça me suffit...>>

Et Huysmans, rendu mélancolique par tant de drames, ajoutait :

« ... Mais quelle tristesse! On avait trouvé une maison charmante, différente de toutes, et ça s'écroule! La vérité, c'est que Mémèche avait déclaré que je couchais avec. J'étais connu sous le nom de l'amant d' Antoinette., et c'est pour cela que l'on nous a si longtemps tolérés. Son départ à Saint-Lazare a tout gâté. Mais elle en a de l'aplomb, celle-là, de dire que je couche avec elle ! ... »

Une si noire tragédie méritait qu'on fit des recherches pour en connaître le détail. Tant de morts et de blessés, pour les illustres amours d'un écrivain et d'une fille, valaient que le souvenir en demeurât. C'est à quoi nous nous sommes employés. Un certain mystère paraissait entourer l'affaire puisque aucun journal de l'époque ne parla du drame, pourtant sanglant, du bal du château-Rouge.

A défaut d' indication dans les feuilles, on pouvait penser que les archives.de la Préfecture de police contiendraient le récit de ces criminelles horreurs. Nous avons consulté les registres des commissariats du quartier de la Sorbonne, dont dépendait le Château-Rouge, et du quartier Notre-dame, dont dépend l'Hôtel-Dieu et où Huysmans déclare que le 14 janvier Trolliet aurait assommé des chourineurs à coups de canne plombée.

A notre grande surprise, nous n'avons rien trouvé dans la main courante du quartier Notre-Dame, qui ait un rapport quelconque avec cette dernière histoire.

Quant au registre du quartier de la Sorbonne, il ne rapporte, pendant tout le mois de janvier, qu'une seule affaire relative au Château-Rouge-: ce ne peut être que celle à laquelle Huysmans fait allusion, encore qu'il date inexactement sa lettre du 15 au lieu du 16, puisque l'événement s'est passé dans la nuit du 15 au 16 janvier.

L'indication du commissariat nous a permis de retrouver au greffe du Tribunal le dossier de l'affaire et d'en connaître le détail.

Le 15 janvier 1891 au soir, Paday, marchand ambulant en jouets d'enfants, demeurant 14 rue des Boulangers, jouait au piquet avec Georges l' Epicier au Café du Tonneau, situé à l'angle de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève et de la rue des Ecoles. A ses côtés se tenait son amie Augustine Marinier, jeune blanchisseuse de vingt et un ans.

Paday, qui était âge de dix-neuf ans, était sérieusement ivre. Près de lui et le regardant jouer, le Rouquin, garçon fumiste, surveillait la partie.

Vers une heure du matin, un camarade, Armand, qui paraissait très surexcité, pénétra dans le café et, s'approchant près du Rouquin, lui dit :

-On vient de me faire une saleté au Château-Rouge. Viens me donner un coup de main...

Tout le Café du Tonneau fut en rumeur. Chacun se leva et une dizaine de consommateurs sortirent pour donner le coup de main demandé. Deux femmes faisaient parti du bataillon ainsi formé : l'une d'elles répondait au nom de Rose Mignon.

Paday vit sa partie interrompue. Il voulut se joindre à la troupe, mais, comme son ivresse le rendait chancelant, il ne suivit qu'à distance, soutenu par la douce Augustine qui manifestait pour lui une tendre sollicitude.

Lorsque Paday arriva au Château-Rouge, on se battait déjà

A vrai dire, la raison du tumulte était exceptionnellement grave.

Quelques instants auparavant, Armand, s'étant rendu avec un ami au Château-Rouge, le garçon de l'établissement, un sieur Dargent, leur avait demandé de choisir une consommation. Les deux hommes ne voulaient pas boire. Dargent avait fait observer que le Château-Rouge n'était pas une promenade publique et qu'il fallait consommer ou partir.

L'outrage était grand.

Armand, grand seigneur, avait jeté vingt centimes de pourboire sur le comptoir et était sorti dignement, suivi de son ami.

Mais on comprend que les choses ne pouvaient en rester là. Il fallait laver un pareil affront, et l'on était allé chercher du renfort au Café du Tonneau.

Lorsque la troupe vengeresse entra pour son expédition offensive, le garçon Dargent se trouvait précisément près de l'entrée. Il fut entouré et bousculé. Il répondit aux coups par des coups, mais son héroïsme fut vaincu. Même il reçut à la joue un coup de canif qui lui causa une légère blessure à la région malaire gauche. Un médecin, le lendemain, déclara qu'elle consistait en une plaie irrégulière « ne paraissant pas avoir été produite avec un instrument affilé' ». Il n'en résulta pas d'incapacité de travail.

Ayant vengé l'honneur d' Armand, toute la bande s'enfuit au moment où Paday, soutenu par Augustine, entrait à son tour.

Apercevant l'agression dont son garçon était l'objet, le directeur du Château-Rouge, M. Trolliet, prit une canne et accourut.

Il parvint au lieu du drame, alors que le Rouquin, Rose Mignon, Georges l' Epicier et leurs amis étaient déjà partis, mais au moment précis où Paday, assisté de la tendre Augustine, faisait son entrée.

M. Trolliet n'hésita pas, et donna quelques coups sur la tête de Paday qui, bien qu'il ne se défendît pas, fut maîtrisé et arrêté par deux sergents de ville accourus sur ces entrefaites.

La police ramassa sur les lieux du crime deux pièces à conviction, savoir le chapeau de Paday et la palatine de Rose Mignon.

Sur l'heure, on chercha à retrouver les agresseurs. Ils s'étaient réfugiés chez M. Berson, marchand de vins, rue Galande,lequel avait fermé sa porte derrière eux et refusa d'ouvrir à la police. On parlementa dix minutes. A la fin, Berson se laissa convaincre, laissa pénétrer les représentants de l'autorité, lesquels durent constater que tout le monde était parti par une porte dérobée.

Du moins, Paday, pourtant venu seulement comme un imbécile après la bataille, était de bonne prise. On l'emmena au commissariat, d'où il fut dirigé sur le Parquet du Procureur. On avait mis sous scellés le chapeau et la palatine.

Un juge d'instruction fut commis.

Comme on le voit il y a bien dans cette affaire un garçon non pas égorgé, mais blessé d'un coup de couteau au cou, et aussi des coups de canne distribués par Trolliet.

Aux mobiles, aux faits et aux conséquences près, Huysmans semble exact.

Bien qu'il n'allât plus au Château-Rouge, Huysmans ne se désintéressait pas d'une affaire qu'il considérait comme ayant manqué lui coûter la vie, sans doute à raison des rapports qui lui en avaient été faits.

Le 7 février 1891, il écrivait encore:

« ...Nouvelles de la place Maub'. Les purotins continuent à s'égorger, la police est descendue hier jeudi et a simplement ligoté et emmené quarante de nos amis. La terreur règne dans le quartier. »

Le registre du commissariat renseigne complètement à ce propos. Il y avait bien eu ce jour- là une tentative de meurtre, mais qui semble n'avoir aucun rapport avec notre affaire. Un certain Wyzocki, dit Julot-de-la-Place-Maub', avait eu au Château-Rouge une discussion avec sa maîtresse qui voulait le quitter et, la poursuivant chez le Père Lunette, l'avait frappée à coups de tiers point et de tranchet.

Il n'y a pas lieu de s arrêter à cette affaire. Par contre, relativement au drame du 15 janvier, on avait opéré non pas quarante, mais deux arrestations.

En effet, la police, sur les ordres du juge d'instruction, cherchait. Elle était parvenue à identifier quelques-uns des coupables de l'attentat du Château-Rouge.

Armand s'appelait Berlioz, né en 1862, et, déjà, avait son casier judiciaire orné de trois condamnations pour escroqueries. Il vivait en concubinage avec Berthe Lizan, âgée de 19 ans, et avait la réputation de fréquenter les filles de d'ébauche.

Le Rouquin était Faure, dit Lipette, qui n'avait point de condamnation, mais était mal considéré. Quant à Rose Mignon, qui s'entêtait à ne pas venir réclamer sa palatine, on avait découvert qu'elle se nommait en réalité Marie Ray, avait 24 ans, se disait blanchisseuse et avait changé de quartier depuis l'affaire. On ne pouvait la retrouver.

Berlioz et Faure furent arrêtés le 6 février, ce qui explique la lettre d'Huysmans du 7. Confrontés par le juge avec Dargent et Trolliet, ils furent reconnus formellement. Paday, dégrisé, mais encore incarcéré, clamait toujours son innocence.

Malgré ses efforts, le magistrat instructeur ne découvrit rien d'autre. Faute de pouvoir étendre plus loin ses investigations, il clôtura son dossier et renvoya Berlioz et Faure devant le tribunal correctionnel sous l'inculpation de coups et blessures. Paday bénéficia d'une ordonnance de non lieu et, enfin libéré, put rejoindre Augustine qui avait multiplié les démarches auprès du juge pour démontrer que l'ivresse de son amant, le soir du drame, était un sûr garant de son innocence.

L'affaire fut Jugée par la 10 iè chambre correctionnelle le 13 mars 1891. Malgré leurs véhémentes protestations, Berlioz fut condamné à quinze jours d'emprisonnement, et Faure à un mois. C'est ce dernier qui vraisemblablement avait donné le coup de canif.

On ne trouve plus trace du Château-Rouge dans les lettres que Huysmans écrivit postérieurement. Il est vraisemblable qu'il n'y retourna pas.

Comment expliquer tant d'inexactitudes?

Il semble, par la lettre datée du 15 janvier, que Girard faisait un récit identique à celui d'Huysmans.

Faut-il en tirer que l'histoire vient d'Henry Girard, qui aurait monté de toutes pièces une mystification ?

Faut-il penser que le drame fut inventé par de Bray désireux, en échange de ses révélations, d'obtenir le prêt d'une pièce

de cent sous?

Faut-il au contraire croire que Joris-Karl, plein d'imagination, déforma une rixe banale en une noire tragédie, et crut réellement avoir été mêlé à l'affaire et avoir couru un danger?

Ce qui semble certain, c'est qu'il paraît ne pas être revenu au Château-Rouge. Peut-être préférat-il ne pas conduire quelque ami vérifier sur place les détails d'un drame sorti tout entier de son cerveau.

Retour à la page de Huysmans

FrancitéHit-Parade