L' INSTALLATION DE JORIS KARL HUYSMANS A LIGUGE
(article extrait de la revue "Le pays Poitevin", N° 1 de juillet 1898, et rediffusée par "Le Picton" N°50 de 1985, sous la plume de Maurice Petit)
Après sa conversion, en proie à l' inquiétude religieuse, Joris Karl Huysmans avait fait maints séjours plus ou moins longs, dans diverses abbayes: Notre Dame d' Igny, St Maur Glanfeuil, St Wandrille, Solesmes...Il avait cependant une prédilection pour la règle bénédictine et avait même, un moment caressé le projet de se faire moine.Mais d' une part sa santé, plutôt fragile (il devait mourir le 12 mai 1907 d' un cancer de la mâchoire) ne lui aurait pas permis de supporter l' ascétisme de la vie monacale et, d' autre part, plusieurs de ses proches amis, dont les abbés Mugnier et Ferret ne l' y encourageaient pas.La retraite venue (il était chef de bureau au ministère de l' intérieur), il finit par se raccrocher à l' idée de vivre auprès d' un cloître, d' en suivre les offices, d' en fréquenter les moines, tout en gardant sa liberté. En somme il désirait devenir oblat de l' ordre de St Benoît. Mais où ?
Il était en cette disposition d' esprit en juillet 1898 à Paris quand sur l' invitation pressante de son ami Gustave Boucher qui lui vantait le calme et le pittoresque de la vallée du clain ainsi que la renommée de l' abbaye de St Martin, il se décida à venir passer quelques jours à Ligugé où habitait cet ami.Gustave Boucher y dirigeait une revue locale "Le Pays Poitevin" (ancêtre très honorable,mort jeune hélas! du Picton) et avait installé chez lui un petit musée folklorique.
L' écrivain arriva à Poitiers le mercredi 30 Juillet accueilli à sa descente du train par Gustave Boucher.En attendant une correspondance ferroviaire pour Ligugé, ils visitèrent Notre-Dame-la-Grande, Ste Radegonde....et Boucher le présenta à plusieurs ecclésiastiques dont le célèbre RP de la Croix, qui le reçurent tous avec empressement. Il écrira plus tard:" il y a un clergé savant et mystique qui m' a voulu avoir (comme hôte) et comme il est muni d' authentiques caves, ce fût terrible".
A l' abbaye de Ligugé l' accueil fût tout aussi chaleureux. Gustave Boucher écrit dans son "Pays Poitevin":" Attiré par les souvenirs exceptionnels qui s' attachent à cette terre bénie -la commune monastique fondée par saint Hilaire et saint Benoît-séduit par le charme de l' hospitalité bénédictine et les avantages d' une vie monastique intense, conquis par l' aménité et l' intelligence du clergé poitevin qui lui fît fête et s' intéressa à son établissement, il(JK Huysmans) a vu se changer en séjour définitif une pieuse villégiature commencée sans idée préconçue."
Au cours d' une promenade dans Ligugé, Huysmans avisa un terrain à vendre planté de grands arbres et où coulait une source, dont l' emplacement lui plût aussitôt.Grâce aux bons offices du chanoine Perret de Poitiers, l' acquisition en fût vite réalisée pour la somme de 4000 francs. Ayant fait part de cette nouvelle à ses fidèles amis, le couple Leclaire, ceux-ci débarquèrent sans tarder à Ligugé où, à leur tour, ils achetèrent pour 9000 francs un terrain voisin, séparé de celui de Huysmans par la propriété d' une certaine Mme Gibouin. Les trois amis proposèrent à la vieille paysanne, que Huysmans surnommait "la chouanne" de leur vendre sa maison. Elle s' y refusa. Sur ces entrefaites le romancier acheta la maison de l' ancien garde-champêtre de Ligugé et l' offrit à Mme Gibouin en échange de sa masure. La vieille femme, sans dire ni oui ni non, posa des conditions telles que Huysmans indigné, abandonna le projet et revendit à perte la maison du garde-champêtre.Il en conçut un certain ressentiment contre les paysans poitevins qu' il jugea cupides et bornés.
Pour diminuer le coût de leur installation Huysmans se rallia à la proposition des Leclaire de ne faire construire, à frais communs qu' une seule maison, suffisamment grande pour qu' ils y logent eux-mêmes à l' aise et aussi dans le dessein, plus ou moins avoué chez Huysmans d' y établir plus tard une petite communauté d' artistes et d' écrivains catholiques, dessein qui, pour des raisons diverses, ne connût pas même un commencement de réalisation.
Les travaux de cette future demeure qui devait s' appeler la "maison de Notre-Dame" commencèrent en octobre 1898 sous la direction de l' architecte poitevin Alcide Boutaud à propos duquel Huysmans disait: "Je suis en gestation avec mon architecte, homme mystique, plein d' idées réprouvées par tous, mais parfaites.Nous allons bâtir un petit cloître dans ma petite maisonnette. Ce ne sera pas trop mal, avec une croix grecque au-dessus de la porte".
La première pierre fut solennellement bénie, en l' absence des propriétaires, le 7 décembre 1898 par un moine de l' abbaye. Elle porte l' inscription suivante rédigée par Boucher:
"Le mercredi 7 décembre 1898, Dom Bluté, moine bénédictin de Ligugé a béni la première pierre de cette maison placée sous le vocable de la très Sainte Vierge et la protection de saint Martin et de saint Benoît; édifiée sous l' inspiration de feu Gabriel-Eugène Ferret, prêtre de la compagnie de St Sulpice pour M. J.K. Huysmans et ses amis par les soins de M. Boutaud, architecte diocésain, Dom Bourigaud étant abbé de Ligugé, Dom Chamard Prieur, Dom Bouleau curé, M. Hambis maire ", suit un verset de psaume en latin.
Huysmans était tenu au courant de l' avancement des travaux par G Boucher qui, de son propre chef apporta quelques modifications au plan primitif. De son côté l' architecte se méprit-il sur les véritables intentions de Huysmans, ou pensa-t' il mieux faire en suivant sa propre inspiration. Toujours est-il que le romancier étant venu en mai 1899 à Ligugé exprimait ainsi sa surprise et son mécontentement dans une de ses lettres: "....l' architecte pris de démence s' est, au mépris du plan convenu, amusé à faire des arcades mauresques au lieu d' arcades romanes et tout est à recommencer " et quelques jours plus tard dans une autre lettre: " Je suis à Ligugé où je vis dans un tohu-bohu de coups de marteau.Etant donné l' inconcevable indolence de la race poitevine, il faut des mois pour s' installer; j'erre pour l' instant dans une maison inachevée par suite de la toquade d' un brave architecte qui s' est avisé, pensant me faire une agréable surprise, de travestir un petit couloir qui précédait la maison en une galerie mauresque. L' Alhambra dans le Poitou! Il a donc fallu détruire ces baies ridicules. Malheureusement il a aussi fallu pour remédier à cette mauvaise aventure établir des chapiteaux sur les colonnettes, ce qui est un peu prétentieux et un peu bêta pour une bicoque..."
Pour <<corser l' affaire>> l' écrivain donna un nom de saint <<ami>> à chaque pilier et le fit représenter par des sculptures s' inspirant de la symbolique des fleurs au grand ahurissement de l' artisan chargé de ce travail. "On m' a donné un malheureux sculpteur, pas maladroit et docile, mais que je rends manifestement fou en bouleversant toutes ses idées sur la flore !...lorsqu' il commence à fignoler et à lécher les bonbonneries d' église dont il a l' habitude, je l' arrête. Ah ! il s' embête celui-la ! et il la retiendra la symbolique ! "
Tous ces contretemps retardèrent un peu l' installation définitive de l' écrivain à Ligugé et le contraignirent à plusieurs voyages entre Paris et le Poitou.Enfin, le 12 juin 1899, il écrit à G. Boucher qu' il arrivera à Poitiers le 17 courant.Ses meubles, ses livres, ses Ïuvres d' art arrivèrent quelques jours plus tard et en juillet il était enfin installé dans la maison Notre-Dame, à peine terminée.Il s' y trouva tout de suite fort bien ainsi qu' il l' écrivait le 17 juillet à l' abbé Mugnier: "Ce qui est sûr, c' est qu' une fois terminé, mon logement sera exquis.Il y a une combinaison de portes et de boiseries vertes avec tentures rouges très réussie et en vidant tous les cartons de gravures, nous allons arriver à boucher tous les trous qui sont énormes dans de tels espaces.
Il fait une chaleur diabolique ici, mais les soirs sous le petit cloître sont frais et je fume en humant l' odeur des pins, dans un concert de grenouilles et de pies et surtout dans un grésillement de cigales...". Il est probable, cependant, qu' il avait quelques réserves à faire sur l' aménagement du rez-de -chaussée, habité par les Leclaire qui "l' avaient meublé dans le plus déplorable goût bourgeois, allant jusqu' à installer un piano mécanique dans leur salon " qu' on ne mettait en marche, il est vrai, que pendant les absences de l' écrivain.Quant aux gravures destinées " aux trous énormes dans de tels espaces", elles remplacèrent une grande peinture de Forain << Le Bordel >> qui avait jusqu' ici orné la chambre de Huysmans, mais qui ne convenait plus à une maison quasi-monastique.
Les Leclaire engagèrent au service de la maisonnée un couple de Ligugéens, les époux Fort, dont ils furent bientôt obligés de se séparer surtout à cause de la conduite du mari qui se montra insolent et incapable. Un procès s' ensuivit qui se termina à l' avantage des Leclaire.
Dès les premières semaines de son installation plusieurs des amis de JK Huysmans vinrent lui rendre visite:Georges Landry, Henri Girard, Lucien Descaves, le Dr Lézinier. Ce dernier rapporte à son arrivée à Ligugé à la fin de juillet :" A pied, un sac de voyage à la main, j' ai suivi la longue avenue d' arbres qui de la gare, mène au village de Ligugé.Pour me nettoyer de la poussière du voyage, j' entre dans une auberge avenante, ombragée par les arbres d' un grand jardin.
"Par la fenêtre, en faisant ma toilette, je vois à quelque distance la maison Notre-Dame.Elle est séparée du village par un grand espace vide et comme noyée dans de grands arbres qui la cachent en partie.Mon cÏur bat vite.
"Je descends et demande à la patronne une tasse de café.Pendant qu' elle me sert, j' essaie de la faire parler.Ce n' est pas difficile."C' est-il que vous connaissez ce monsieur ? dit-elle.Quand il est arrivé ici, c' est chez nous qu' il a logé quèque temps, que sa maison n' était pas fin prête.Nous ne savions pas que c' était un homme fameux; jamais on avait entendu son nom ici.Il a pas resté longtemps, pasqu' y trouvait que c' était trop cher.Y doit être un peu chien pour son argent sans vous offenser."
"Je devine ce qui a dû se passer: Huysmans attendant quelques jours dans cette auberge que les ouvriers eussent mis la dernière main à sa demeure; les lettres, les visiteurs apprenant à l' aubergiste qui était son pensionnaire et en conséquence: l' élévation des tarifs. Et je devine les fureurs de Huysmans payant sa renommée dans une auberge de village.
"En traversant lentement l' esplanade en pente douce que domine la Maison Notre-Dame, j' aperçois Huysmans sous le portique; il m' a vu et descend dans le jardin pour venir m' ouvrir la porte..."
Avant même son départ de Paris, Huysmans avait reçu la visite de quelques personnalités de la région de Ligugé qui désiraient entrer en relation avec lui, mais de son côté, il était fermement décidé à rester à l' écart de toute fréquentation de voisinage, ainsi qu' il l' exprime dans une lettre à G Boucher: "Reçu la visite d' un noble marquis des environs.Il m' a fait savoir qu' on serait heureux de me voir. Je l' ai remercié, mais lui ai dit que je m' installais à Ligugé pour ne voir absolument personne.C' est l' envahissement qui commence. Ce dont les braves gens ne semblent pas se douter c' est que si je voulais voir du monde, je resterais à Paris où tout de même les gens sont moins bêtes.....Nous allons boucler notre porte dés l' arrivée et nous débarrasser de tous ces taons. J' entends avoir la paix et à n' importe quel prix je l' aurai".
On remarquera au passage que l' opinion qu' il avait déjà à cette époque des Poitevins n' était pas précisément flatteuse, ce qui, par la suite, n'ira qu'en empirant (voir sa correspondance et ses livre: l' Oblat, De tout, les Foules de Lourdes).
A l' automne de 1899 il était enfin définitivement installé dans la Maison Notre-Dame où, tout en écrivant la vie de "Sainte Lydwine de Schiedam" et les premiers chapitres de "l'Oblat", il se préparait spirituellement à recevoir l' oblature bénédictine. "Eternel insatisfait, il allait tout de même connaître pendant deux ans(jusqu'à l' expulsion des moines à la fin de 1901) toute la paix et le calme dont il était susceptible dans une existence intime d' heures canoniales et de travail."
LETTRE DE LIGUGE consacrée à HUYSMANS
POINT DE VUE DE MAURICE GARCON sur la venue de HUYSMANS à LIGUGE
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